LIVRE V
cnirn sans accident dans la rade de Tal)<'i^o. sous la direclion du pilote qui avait offert ses services à l'amiral dEstrécs. Le chef de file de l'armée, lé Marquis, joip;nit bord à bord un vaisseau hollandais. Le vaisseau amind, le Glorlcii.r, ahorda le Trtdningar et l'enleva après un coiubat 1res vif. mais de courte durée. Les Français venaient de prendre possession du Tni'Diiuf/cr, lors(|uedes flammes, parlant de l'intérieur de ce bâtiment, furent aperçues. Lincendie se propagea avec une telle violence qu'il fallut renoncer à s'en rendre maître; on tenta alors, mais sans succès, d'éloigner le Glorieux de sa prise. Le Truhiiiiger sauta, couvrant de ses débris les vaisseaux des deux uidions. Six vaisseaux hollandais, ainsi que les transports, sur lesquels les malheureux habitants avaient ci'u Irouver un refuge assuré, devinrent la proie des flammes. Trois vaisseaux français, V Intrépide, dont le commandant, le capitaine de vaisseau Gabaret avait été tué, le Marquis et le Glorieux étaient en feu ; un quatrième vaisseau, le Précieux, manœuvrant pour s'éc-iu'ter de ces bâtiments, s'échoua. Le viceamiral d'Estrées et son capitaine de pavillon, tous deux blessés, quittèrent le (îlorieux dans une pclile embarcation aperçue en dérive sur la rade, qu'un garde de la marine avait été chercher à la nage. Sur les trois vaisseaux, à bord desquels le feu s'était déclaré, à la suite de l'explosion du Truiniutjer, régnait le plus grand désordre. Les officiers, jugeant ces bâtiments j)erdus, cherchèrent leur salut dans la fuite; ils les abandonnèrent sans aucun souci des hommes et surtout des blessés qu'ils laissaient derrière eux. Le capitaine du Précieux, après avoir fait d'inutiles efforts pour remettre son bâtiment à flot, se rendit auprès du commandant en chef pour l'informer de sa situation. D'Estrées, ne voulant pas laisser un de ses navires entre les mains de
l'ennemi, lui presci'ivit de livrer le Précieux aux flammes. Le capitaine Mascarany, revenu à son bord, se disposait à exécuter l'ordre de l'amiral, sans se préoccuper des blessés, mais l'attitude menaçante de l'équipage ne le lui permit pas. Nous n'avions pas été plus heureux sur terre que sur mer; nos troupes, repoussées par les Hollandais, avaient subi des pertes sensibles. Le capitaine de vaisseau de La])ioiïerie avait été tué et le capitaine de vaisseau Graiid-Fonlainc élait blessé. L'escadre parvint à sortir d<' la lade en se touant sur des ancres à jet. Le vice-amiral d'Estrées rembarqua les troupes, se rendit à la jMartini(|ue oii il déposa les soldats empruntés à cette colonie et à la Guadeloupe, puis il revint en France. Cette campagne, dont nous avons raconté, avec intention, les diverses péripéties, montre sous son A'éritable jour, cette marine naissante; elle est brave, mais inexpérimentée. La règle, l'ordre, la discipline n'ont pas encore poussé des racines profondes à bord de nos navires et il n'existe pas de lien entre les états-majors et les équipages. Les chefs ne paraissent pas se supposer d'autre devoir que de donner, en toutes circonstances, l'exemple de l'intrépidité; ce sont des capitaines de A^aisseau qui mènent au feu les liommes mis à terre. Lors de la prise de Gayenne, au mois de décembre 1676, les trois capitaines de vaisseau qui marchent à la tête des troupes sont blessés ; à Tabago, deux capitaines de vaisseau commandent le corps de débarquement; l'un est tué et rautre blesse. Dans cette don)ière affaire, tous les officiers, sauf deux, sont atteints par le feu de l'ennemi. Lorsque les événements (jui s'étaient passés dans la baie de Tabago furent connus à Pai'is, Golbert prescriAÙt de faire une enquête sur la conduite des officiers qui, préoccupés de leur salut persomiel, avaient abandonné leurs navires, lais-
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sant les équipages sans direction. Golbcrt comprenait très l)ien que la marine ne serait puissante que le jour où des dangers, courus en commun, et dés dévouements mutuels établiraient, entre les états-majors et les écpiipages. une étroite solidarité. A la suite de cette enquête, plusieurs officiers fuient traduits deviuit un Conseil de guerre. L'un d'eux, auquel la mort successive de ceux qui le précédaient avait donné le commandement de Vliifri-pide, fut condamné à mort et un autre aux galères ; enfin un troisième, déclaré indigne de figurer dans le corps de la marine, fut renvoyé du service.
Les résultats de cette campagne étaient loin d"ètre satisfaisants ; nous avions perdu quatre vaisseaux, un grand nombre dhommes, et nous n'avions fait aucune conquête. Toutefois, il convenait de mettre, en regard de nos pertes, celles que nous avions infligées à renncmi. Or, l'amiral Binkes, privé de sept vaisseaux, ne pouvait plus rien entreprendre dans les Antilles. Le gouvernement décida qu'une nouvelle expédition serait dirigée sur Tabago ; lamiral d'Estrées, qui en avait le commandement, devait, avant de se rendre dans les Antilles, s'emparer de quelques possessions hollandaises sur la côte occidentale d'Afrique. L'amiral partit de Brest, le l*"" octobre 1677, avec huit vaisseaux et huit bâtiments de rang inférieur. Il prit les iles d'Arguin, Gorée, détruisit quelques établissements hollandais, puis il fit roule pour les Antilles. Il arriva, le 7 décembre, devant Tabago ; il ny avait, en rade, que trois navires, le Préc'uiux, relevé par Fennemi, un vaisseau hollandais et un transport. Xotre escadre s'établit en croisière à l'entrée du port pour empêcher ces bâtiments de sortir. Tous les moyens d'action, dont disposait l'amiral d'Estrées, furent réunis pour attaquer le fort qui défendait la rade ; on débarqua un millier d'hommes, des
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canons ot des mortiers. A quelques jours de là, les Français, ayant fait des traA^aux d'approche et construit des batteries, ouvrirent le feu. Deux liombes Amenaient d'être lancées, lorsque la troisième, tombîuit sur la poudrière, amena une explosion formidable ; près de trois cents hommes furent tués ou Ijlessés. Le commandant en chef, le vice amiral Binkes, était au nombre des morts. Les Français marchèrent sur le fort (pii se rendit sans résistance ; les trois bâtiments hollandais qui étaient en rade amenèrent leur pavillon. Ce succès, facilement obtenu, détermina l'amiral d'Estrées à tenter une nouvelle con([uète : il résolut d "enlever l'ile de Curaçao aux Hollandais. L'escadre apj)rochait de sa destination lorsque, le 11 mai 1678, vers neuf heures du soir, par un temps obscui-, on entendit, de l'avant du vaisseau-amiral, le Terrible, qui marchait en tète de l'armée, des coups de fusil et un coup de canon tirés par des navires flibustiers. Aucun doute n'était possible, l'escadre suivait une route dangereuse ; le Terrible fit alors le signal de prendre les anmres à l'autre bord. Au coucher du soleil, tous les navires avaient réduit leur voilure ; ils devaient donc la rétablir avant d'être en mesure d'exécuter l'ordre de l'amiral. Un temps précieux fut donc perdu ; d'autre part, plusieurs bâtiments, en manœuvrant pour éviter des abordages, s'écartèrent de la route (ju'il eût fallu suivre pour gagner ïe large. Douze navires touchèrent le fond; cin({ parvinrent à se dégager, mais le Terrible et six autres vaisseaux restèrent échoués sur les l'écifs (pii entourent les îles d'Avès et furent démolis en quelques jours. Ce dramatique; événement coûta donc à la Francis sept vaisseaux (;t, en outre, (|uatre-vingls honnnes, matelots ou soldats, qui se noyèrent pendant \o cours des opérations de sauvelage.
Nous nous trouvons encore une fois en présence de
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rincxpéi'iciicc, au point de vue iiKirilime, de l élal-major de la flolle. L'amiral d'Esln^es ne iieul çontmler, ni par lui-même ni par ses officiers, les calculs des pilotes de son l)àtiment; ce sont ces derniers qui, en réalité, dirigent la route de son escadre et encore, si on en croit les mi'moires du temps, l'amiral ne veut-il pas toujours les (■couler. Enfin, ces mêmes pilotes sont insuffisants pour naviguer dans la mer des Antilles, à une époque où les cartes sont défectueuses et les méthodes de navigation, par les observations astronomiques, très imparfaites. L'amiral d'Estrées parait s'être rendu compte de la nécessité d'avoir, à son bord, un pilote spécial, mais, au lieu de chercher un marin présentant toutes les garanties désirables, il accorde sa confiance, si nous en croyons son capitaine de pavillon, à un homme étranger au service de la marine et n'ayant que des notions très vagues sur la naA'igation que devait faire Tescadre. Les iles d'Avès étaient connues ; les flibustiers fréquentaient ces parages, et ils mouillaient souvent dans des anses découpées au milieu des récifs qui entourent ces îles. Nous en trouvons la preuve dans le passage suivant d'un rapport adressé au ministre par le capitaine de vaisseau de Méricourt. « Je demandai, écrivait celui-ci, aux flibustiers s'ils savaient où nous étions : ils me dirent que oui, qu'ils y venaient souAent: et que, s'ils eussent su que iNI. le vice-amiral n'eût pas eu des gens de pratique pour ce pays-là, ils se seraient offerts pour le conduire ; qu'il faut des praticiens, et qu'on ne navigue pas en ce pays-là par la hauteur; que le lieu où nous étions perdus s'appelle les récifs d'Avès, qu'ils tiennent plus de quatorze lieues de pays : qu'il ne se passe pas d'année qu'il ne s'y perde des navires, et qu'il y en a dontlon n'entend jamais parler des équipages. » On voit que le vice-amiral d'Estrées, en s'adressant aux flibustiers, aurait eu des
pilotes, et un désastre sans précédent eût été évité. D'Estrées, ramenant les débris de son escadre, monilla, sur la rade de Brest, au commencement du mois d'août. Des bâtiments, envoyés par Golbert sur le lieu du naufrage, pour sauver les canons et les ancres, remplirent cette mission avec succès. Ce n'était pas seulement par inexpérience que l'amiral d'Estrées avait jeté son escadre sur les récifs des îles d'ÂA'^ès. Le temps passé à la mer, depuis son entrée dans la marine, lavait rendu plus confiant, on pourrait dire plus présomj)tueux, sans le rendre plus capable. On lui reconnaissait une grande bravoure et beaucoup d'audace, mais le sort des bâtiments, placés sous son commandement, était livré à tous les hasards. Le désastre subi par l'escadre d'Amérique portait atteinte à la légitime considération que nous avions acquise dans les combats livrés aux Hispano-Hollandais, sur les côtes de Sicile. Le corps des officiers de marine croyait qu'une disgrâce, justement méritée, punirait le vice-amiral d'Estrées des fautes quil avail commises. Il n'en fut rien; Golbert recula probablement devant l'influence de la puissante famille du vice-amiral, et celui-ci garda son commandement.
La paix fut conclue, à Nimègue, le il août 1678, avec la Hollande, et, le 11 septembre, avec FEspagne.