‹ Histoire de la marine françaiseChapitre 68 sur 137 · LIVRE VIII ISI · texte numérisé non relu

LIVRE VIII ISI

(lu plan de cain|)ap:ne. la descnilc aurait dû (Hrc elïecluéo et les bàlinu'iits de charge revenus dans nos ports, Tourvdic quillait la rade de Bertheaunle avec trenleneuf vaisseaux. Les vents soulTIanl entre l'est et le nord-est, il n'était pas permis de cioiic (|u"il arriverait proniplenient à la Hougue.

Des deux propositions qui avaient été faites, relativement au rôle que devait jouer la marine, dans le projet de descente en Angleterre, la première se trouvait naturellement écartée, puisque la flotte, au lieu de prendre la mer en avril, ne quittait la rade de Bertheaumc que le 12 mai. La seconde proposition, celle qui comportait l'entrée dans la Manche d'une flotte de ({uatre-vingt-huit vaisseaux, chiffre reconnu nécessaire, à partir du mois de mai. [)0ur combattre les forces ennemies, devait également être rejetée. En effet, le comte d'Estrées, par suite des lenteurs apportées à l'armement de son escadre, n'était parti de Toulon que le 8 avrO. Depuis le 28 du même mois, date à laquelle il était sorti du détroit, on n'avait pas reçu de ses nouvelles. D'autre part, le ministère comptait réunir soixante-dix vaisseaux dans les ports de l'Océan: or. sur ces soixantedix vaisseaux, il y en avait à peine dix, en dehors des trente-neuf que commandait Tourville, dont l'armement eût quelque chance d'être terminé dans le courant du mois de mai; quant aux autres, il était difficile de prévoir le moment oii ils seraient prêts. Le personnel manquait. Les mesures relatives à la levée des matelots avaient été prises tardiAcment et leur exécution n'avai été l'objet d'aucune surveillance; enfin, des soldats, recrutés dans le midi, qui devaient entrer dans la composition des équipages de la flotte de l'Océan, se trouvaient, comme passagers, sur l'escadre du viceamiral d'Estrées, Ainsi, du plan de campagne tel qu'il

avait 616 conçu, il ne restai l plus rien, les moyens jufïés nécessaires pour son exécution n'existant pas. Cependant, soit que l'on conservât, à Paris, un espoir que, d'ailleurs, rien ne justifiait, soit manque de décision, il ne fut pas envoyé de contre-ordre à Tourville; on le laissa continuer sa route dans la Manche, c'est-à-dire au centre des forces ennemies, avec trente-neuf vaisseaux. A la Hougue. se tenait Jacques II. le maréchal de Bellefonds et l'intendant général des classes Bonrepaus (|ui représentait le ministre de la marine. Jacques II, le maréchal et l'intendant avaient toute autorité sur la flotte. Le roi, écrivait Pontchartrain au maréchal de Bellefonds, « se remet entièrement au roi d'Angleterre, à vous et à M. de Bonrepaus, du jiarli quil y aura à faire prendre à Monsieur de Tourville, étant Ijien pei'suadé que ce sera le meilleur ». Il avait été un moment question de rappeler Tourville. Le 12 mai, c'est-à-dire le jour où celui-ci i)renait la mer, le roi prescrivait de maintenir la flotte en croisière sous Ouessant, jusqu'à ce que le nombre des vaisseaux fût de s(jixante-dix. Mais cet ordre, dont Tourville n'eut pas connaissance, se trouva immédiatement annulé par la décision royale qui plaçaitrarmée navale sous l'autorité absolue de Jacques II, flu maréchal de Bellefonds et de Bonrepaus.

Ces trois ])ersonnages n'ignoraient pas que la flotte, le jour de son jqDpareillage, ne comptait que trente-neuf vaisseaux, mais ils voulaient se persuader que, depuis son départ, elle avait reçu d'importants renforts, alors que les dépêches, venant de Brest et de Paris, loin de confirmer cette opinion, annonçaient de nouveaux retards dans l'armement des divisions qui devaient reioindre Tourville. D'autres part, les nouvelles (jue l'on recevait de Hollande et dAngicterre l;iisaienl <'onnîutre que les alliés se concentraicnl ;i Sainte-Hélène. Cette

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<i|i(M'<ilioii ('Inil. au milieu du mois de mai. Iivs aNîUK'éc. siuou lorminiM': or, d'après les caleuls lails eu France, les ennemis pouvaienl réunir quatre-vifigt-douze vaisseaux. Cependant, le 20 mai, un Conseil de guerre. assembl(' à la lloujiue. décida ([ue l'ordre sérail donné à Tourville, dans le cas oîi il aurait avec lui cinquantedeux vaisseaux, de se mettre à la recherche de l'ennemi et de lui livrer Ijataille s'il le rencontrail. Pontchailrain. après aAoir approuvé celte résolution, la porta à la connaissance du roi. Louis XIV, qui faisait le siège de iS'amur. donna son adhésion à ce projet, mais la lettre qu'il écrivit, à ce sujet, ne parvint à la Hougue (|ue le

27 mai. On a dit que Louis XIV, trompé par des informations venues d'Angleterre, croyait que. aussitôt le premier coup de canon tiré, une partie de l'armée anglaise, secrètement dévouée à la cause de Jacques II, se joindrait à la flotte française. Des tentatives avaient été faites pour arriver à ce résultat, mais, depuis quelque temps déjà. Louis XIV et ses ministres ne se faisaient aucune illusion à cet égard. Le complot avait avorté. Le

28 mai, le Conseil, réuni à la Hougue, parut s'aperceAoir que Tourville, s'il n'avait pas les forces qu'on voulait bien lui supposer, d'ailleurs sans aucune preuve, courait le risque d'être enveloppé par l'ennemi. Deux barques lui furent expédiées : chacune d'elles portait à Tourville l'ordre de se mettre à la recherche de l'ennemi et de le combattre dans le cas cii il serait à la tète de cinquante vaisseaux, et, s'il ne les avaitpas, on lui donnaitla liberté d'agir comme il le jugerait à propos. Une des barques accosta le Soleil-Rotjal dans la matinée du 29 mai au moment même où les deux armées arrivaient à portée de canon.

Pendant cpie Louis XIV, te ministre de la marine et le Conseil réuni à la Hougue échangeaient de vaines et de

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bien inutiles correspondances, les événemenls se précipitaient, et le moment approchait où la France aurait h subir les conséquences des fautes qui avaient été commises. Tourville, ayant eu à lutter, pendant douze jours, contre des vents contraires, se trouvait encore à l'entrée de la Manche, lorsque, le 26 mai. les vents passèrent à l'ouest. Rallié, le même jour, pai" une division de cinq vaisseaux, que commandait le lieutenant-général de Yillette, il fit route sur la Hougue avec quarante-quatre vaisseaux et un certain nombre de bâtiments de transport qu'il convoyait. Tourville avait été tenu à l'écart de toutes les combinaisons qui hantaient les esprits à la Hougue et h Versailles. Aucune des nombreuses dépêches, échangées entre ces deux points, ne lui avait été communiquée. Par les petits bâtiments, attachés à sa flotte, il écrivait fréquemment au ministre, mais celui-ci ne lui envoyait ni ordres nouveaux, ni informations sur les forces et la position de l'ennemi. Depuis que le Conseil, réuni à la Hougue, avait reçu du roi les pouvoirs nécessaires pour diriger les opérations de la flotte, le ministi'o de la marine ne jouait plus qu'un rôle secondaire, heureux probid-lement d'être dégagé, à ce prix, de toute responsabilité. Aucun ordre nouveau, ainsi que nous l'avons dit, nayant été adressé à Tourville, depuis son départ de la rade de Bertheaume, la ligne de conduite que cet amiral di'vait observer se trouvait fixée par les instructions porlîud la date du 26 mars. Ces instructions, citées plus haut, contenaient le passage suivant qu'il est utile de rappeler : « En cas que le sieur de Tourville rencontre les ennemis en allant à la Hougue. Sa Majesté veut qu'il les combalh^ en (|U('l(|n(' nond)i'e cpi'ils soient. »

Inslruil de nos projets, redoutant une invasion ([ui eut mis en j)éril sa |)ro|)re existence, le nouveau gouverne-

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nu'iil (le l;i (îrande-hi-cla^iu' avait (l(''[»l()y(' iiiu' oxtivmc L'iicr^ie et mis en (inix l'c loules les ressouires que pciil offrir un grand pays maiiliiiic |)()ur liàlcrlcs arnieninils. Alors que les auteurs du plan de canqjagne imposé à la floLle française, déclaraient, avec autorité, que la totalité des forces ennemies ne serait en mesure de prendre la mer que dans le courant de juin, nos adversaires étaient prêts eu mai. c'est-à-dire un mois plus tôt. Pendant (]ue Tourville luttait contre des vents contraires, les alliés opéraient rapidement leur concentration. Le 20, lorsque les vents, passant à l'ouest, permirent à Tourville de faire route sur la Hougue, les Anglo-Hollandais, quittant le mouillage de Sainte-Hélène, se mettaient à notre recherche. La perspective du débarquement de Jacques H, à la tète d'une armée française, soulevait, de l'autre côté du détroit, une très vive émotion, et les ministres du roi Guillaume, les yeux fixés sur la Manche, attendaient impatiemment des nouvelles de la flotte anglaise. L'amiral Russel, qui la commandait, sachant quelle grave responsabilité pesait sur lui, avait hâte de rencontrer notre armée pour la combattre. Le 29 mai, au point du jour, la flotte française, arrivée à la hauteur du cap la Hague, situé à l'extrémité occidentale de la presqu'île du Gotentin, courait, dans la direction de l'est, avec des vents de sud-ouest. Une légère brume couvrait l'horizon; lorsqu'elle se dissipa, aux premiers rayons du soleil, l'armée anglo-hollandaise apparut sous le A'ent. Elle était forte de quatre-vingt-huit vaisseaux. Etant donné une telle disproportion de forces, c'était faire le jeu de l'ennemi que de le combattre avec quarante-quatre vaisseaux, alors que nous pouvions en réunir quatre-vingts et peut-être davantage. Tourville aurait-il pu se soustraire à la poursuite de l'ennemi:' Il est difficile de le dire, mais on doit croire qu'il ne songea pas un instant à le tenter.

HISTOIRK ME I.A MAIilNE FHANCAISE

Dans les inslrucLions qui lui avaient (Hé adressées, il ne se dissimulait pas qu'une défiance, blessante pour son honneur, se lisait à chaque ligne ; on semblait croire que le chef de la flotte serait incapable de prendre un parti énergitiue. Tourville mis, pour la première fois, à la tète d'une armée, en 1689, avait remporté, Tannée suivante, la A'ictoire de Bévéziers, et fait, en 1691, la célèbre campagne du large. Personne n'ignorait qu'on l'accusait, à Paris, d'avoir montré, pendant le cours de ces différentes campagnes, une prudence excessive. Tourville ressentait une profonde irritation à la pensée fju'on soupçonnait son courage; sa rcsj)onsabilité se trouvant couverte par ses instructions, il résolut de combattre. Voici, d'après la correspondance de Tourville. le nom des bâtiments ([ui figurèrent à cette Ijataille :

Le Soleil-Royal, comte de Tourville ;

h' Ambitieux, marquis de Villette;

Le SoKrerani, marquis de Langeron;

Le Formidable, marquis d'Amfrevillc;

Le Monarque, marquis de Nesmond :

Le Foudroyant, de Relingues ;

Le Merveilleux, de Gabaret;

Le Grand, marquis de Goëtlogon :

Le Magnifique, dePannetier;

Le Fulminant, marquis de la Porte ;

Le Victorieux, d'Amblemont:

h' Admirable, de Beaujeu:

h' Intrépide, de Sainte-Hermine;

Le Saint-Philippe, d'Infrevillc ;

\J Aimable, chevalier de Reals ;

Le Gaillard, chevjdier d'Amfrevillc;

Le Content, marquis de Sainl-Maure;

Le Sérieux, marquis de Blenac :

Le Brillant, commauflour tlo Combes:

Le Ilenrij, de la Uoclie-Emard;

Le Courtisan, de Colbert Saint-Marc :'

Le Bourbon, de Perinet;

Le Courageux, de la Luzei-iie :

V Apollon, marquis de ïlouvroy ;

Le Saint-Louis, de la Rogue-Persin :

L'Excellent, de la Vigerie :

Le Prince, de Bagueux :

Le Vermandois, de Lé\ y :

Le Conquérant, de Magnon:

Le Fier, de la Harteloire :

Le Tonnant, de Scplèmes ;

Le Terrible, de Seppeville ;

Le Triomphant, de Chàteaumorand :

La Couronne, de Macliaut :

Le Saint-Esprit, de la Galissonnière;

V Illustre, de Combes :

Le Fort, clievalier de la Rougère:

Le Saint-Michel, cbevalier de Villars ;

Le Diamant, chevalier de Feuquières :

h' Étendu, de Ricoiix :

Le Maure, des Angers :

La Perle, de Forbin ;

Le Ferme, Duquesne-Momiier ;

Le Fleuron, de Magon.

Le lieutenan' -général dAmfreville, ciui était à la tète de la deuxième escadre, se plaça par le travers du chef de ravant-garde ennemie, et le chef d'escadre de Nesmond, qui commandait la première division de cette escadre, continua à courir jusqu'à ce cjue le chef de file de ^a division fût arriv(' à la hauteur du premier vaisseau de larmée anglo-hollandaise. Cette manœuvre em-

pécha raA'ant-garde des alliés de virer de bord et de nous mettre entre deux feux. Des dispositions semblables furent prises, au corps de bataille et à l'arrièregarde. Vers sept heures, le vent étant tombé, les deux armées ne purent se maintenir en ordre. Les bâtiments, abandonnés à l'action des courants, se mêlèrent, et Is combat continua par une série d'engagements particuliers. A dix heures du soir, une brume épaisse enveloppa les deux armées, et, de part et d'autre, le feu cessa. Dans la nuit, la plupart des bâtiments laissèrent tomber l'ancre. Les alliés avaient perdu deux vaisseaux, luu avait séiuté et l'autre avait été coulé; la flotte française était intacte, mais elle avait beaucoup souffert. Le Sok'il-lloijaL sur lequel cinq brûlots avaient été successivement dirigés, n'était parvenu à les éloigner que grâce à l'habileté de ses manœuvres et au dévouement de son équipage. L'armée française s'était couverte de gloire en luttant, avec succès, pendant toute une journée, contre la flotte des alliés, mais elle n'était plus en état de renouveler un pareil effort. La retraite s'imposait.

Le 30, dans la matinée, neuf vaisseaux, qui se trouvaient séparés de l'armée, se dirigèrent sur Brest : trentecinq rallièrent le pavillon du commandant en chef qui s'éloigna en faisant route vers l'ouest. Le 31, Tourville, cjui avait mis son pavillon sur Y Ambitieux, s'engagea dans le raz Blanchard avec l'espoir d'atteindre Saint- Malo. Vingt v(dsseaux avaient déjà franchi ce passage difficile, lorsque le calme et la fin du jusant survenant, (juinze vaisseaux, au nombre desquels était VAmbitieiiœ, monté par le commandant en chef, furent obligés de mouiller. Les ancres ayant chassé avec le flot, ces quinze vaisscjuix fureid ramenés en arrière. Tourville, séparé (lu gros de son arnK'c et ('ntour(' \mw des forces supé-

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