‹ Histoire de la marine française (volume 2)Chapitre 10 sur 72 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Le Canard doré. — Jean Barl. — Keyser. — Le capitaine Svoëlt. — Propositions des Provinces-Unies à Jean Bart et à Keyser pour passer au sci'vice des Provinces. — Ils acceptent ; mais apprenant par hasard la déclaration de guerre dn mois d'avril, ils réfusent et se sauvent de Fles-

' singiie.

Le 10 avril 1672, le brigantin hollandais le Canard dore était mouillé dans le port de Flessingue. /.<? Canard doré, ainsi que tous les bâtiments de Flessingue, faisait alternativement le

commerce et la contrebande en temps de paix, et la course en temps de guerre; mais malgré ces sortes de trafic, Tordre et la propreté la plus minutieuse régnaient à bord, et pas un navire de guerre n'était mieux réglé et mieux emménagé que ce brigantin.

Cer n'est pas que M. Svoêlt, à la fois capitaine et combourgeois de ce navire, tînt beaucoup à cette régularité de service; mais son premier lieutenant, Gaspard Keyser, se montrait partisan si décidé de la discipline, que le capitaine, fort bon homme d'ailleurs, le laissait faire à peu près à sa guise, malgré les railleries de son second lieutenant Jean Bart. Ce dernier prétendait que, pourvu que le navire fendît bien la lame et le veut, que le gréement fût solide et léger, la mâture souple et forte, les voiles bien coupées, et les coutures liantes et bien calfatées, peu importait que le pont fût sale ou soigneusement gratté, et que pour être lovées avec symétrie, les manœuvres n'en étaient ni plus ni moins dures à hâler. Il prétendait encore que de belles préceintes, couleur de vermillon de Chine, étaieM tout aussi bien déchirées par une pointe de roc ou un boulet de fer, que si elles eussent été simplement enduites d'une couche de goudron mêlé d'un peu de noir; et qu'enfin, ainsi que disait Sauret, toute cette gratterie et cette vermillonnerie n'étalent que du Phébus.

Le canard richement doré, qui ouvrait ses ailes sur l'éperon du brigantin, était surtout le but et la cause des inépuisables plaisanteries de Jean Bart. Hâtons-nous de dire que cela n'altérait en rien la bonne harmonie qui existait entre lui et Gaspard Keyser, ces deux jeunes marins étant étroitement liés depuis quatre ans qu'ils naviguaient ensemble.

Ce jour-là, Gaspard Keyser commandait le navire en l'absence du capitaine Svoèlt qui était à terre. Le soleil levant perçait à peine la brume épaisse et grise de ce pays humide, et son disque, dépouillé de rayons, était d'un rouge foncé.

Les matelots, pieds nus et munis de seaux et de balais, nettoyaient le pont sous la surveillance immédiate de Keyser, qui, en l'absence du capitaine, se livrait avec emportement à sa passion de propreté minutieuse; l'équipage donc séchait le pont au

moyen de gros paquets d'étoupes, qui alors remplaçaient les fauberts, lorsque Jean Bart sortit de la cabine.

Il avait alors vîngt-^eux ans, une moustache blonde assez épaisse couvrait sa lèvre, et, d'après Texcessive carrure de ses épaules et de ses membres, on lui devinait une force de corps prodigieuse. Sa figure s'était de plus en plus brunie, et ses sourcils, ainsi que ses cheveux blonds étaient devenus presque châtains; mais c'était toujours ces yeux bleus vifs et bien ouverts qui pétillaient de hardiesse et de gaieté.

— Bonjour, Keyser, bonjour matelot, — dit Jean Bart en se serrant dans le long caban brun à capuchon qui lui servait de robe de chambre, et retirant sa pipe de sa bouche. — Bonjour, matelot ; te voilà déjà à arroser le pont, mieux que ne le feraient nos vagues du Ponant. Sainle-Croix ! te Canard est bien nommé, de l'eau dessus, de l'eau à côté, de l'eau dessous, partout de l'eau : en vérité, c'est le plus heureux des canards de bois qui aient jamais ouvert leur bec doré sur l'éperon d'un vaisseau.

Gaspard Keyser, grand, nerveux, agile, d'une physionomie vive et expressive, à cheveux et à moustaches noirs, habitué à ces railleries, les écoutait avec le plus grand calme; aussi ne répondit-il à cette bai^dée sarcastique que par un sourire et un serrement de main amical.

Jean Bart, voyant le peu d'effet de ses reproches, se remit à fumer, en s'appuyant sur le couronnement du brigantin, jusqu'à ce que le lavage fût terminé; alors les deux amis descendirent dans la cabine, attirés sans doute par le parfum pénétrant de quelques harengs saurs qu'ils trouvèrent sur la table, accompagnés d'un pot de beurre salé, d'une cruche de bière et d'un flacon d'eau-de-vie ; le tout fort proprement servi dans des plats de grès de Flandre, par le gourmette ou mousse de la cabine.

Lorsque les convives en furent à se verser de l'eau-de-vie dans de petits gobelets d'argent d'un travail assez précieux, le gourmette quitta discrètement la cabine, et une conversation intime s'établit entre les deux marins.

— Lis donc, Bart, et le vieux Sauret, qu'est-ce qu'il fait?

— Depuis qu'il m'a écrit la lettre que tu m'as lue, je n'en ai pas de nouvelles ; je crois qu'il est toujours à Dunkerque, à m' attendre pour radouber la maison de mon pauvre père, qui

HISTOIRE DE LA MARINE. — 167â—

est diantremcnt avariée dan3 ses œuvres vives et dans ses œuvres mortes.

, — Tête-bleue ! Bart, c'est un brave et digne marin, quoiqu'un peu gausseur, qulî ce vieux Sauret

— Brave et digne, c'est vrai, Gaspard, et qui m'aime comme il aimait mon père ; car il n'a voulu me quitter que quand il a vu que nous étions frères. . . matelots ' quoi !

— Aussi, Bart, j'ai été content... mais là... bien content quand, il y a quatre ans, le vieux Sauret m'a dit, en voulant qu'on ne vît pas qu'il pleurait, le pauvre vieux : Tenez, M. Keyser, je peux quitter mon jeune M. Jean ; je suis bien tranquille à cette heure que vous et lui vous êtes matelots!

— Quand je te dis, Gaspard, que sans cela jamais il n'aurait voulu s'en aller. Et, Sainte-Croix! il a deviné juste, le vieux Sauret; car je t'ai toujours trouvé, toi.

— Tiens, mort-Dieu ! puisqu'on est matelots, c'est pour se trouver sans se chercher ; est-ce que cela t' étonne?

— Non, car quand j'étais tout petit, mon père me contait toujours des histoires pareilles d'amitié du vieux temps, où on se donnait jusqu'à sa peau l'un à l'autre sans se demander s'il vous en resterait ; il me racontait même qu'il y eut un fameux marin surnommé le Renard de la mei\ avec qui lui et mon grand-père s'étaient fait sauter pour une chose de pure amitié, et que, du saut, il n'était même resté que mon père.

— C'était certainement très-accommodant de la part de ta respectable famille, Jean... mais ce qui n'est pas un saut à faire, c'est quelque chose que j'ai à te proposer. Depuis quatre ans, tu as quitté le vaisseau de l'amiral Ruyter, il t'a protégé pour te faire entrer au commerce après la paix de Bréda. Depuis que je t'ai rencontré sur le Wassenaar, où nous étions contre-maîtres, nous avons toujours navigué ensemble, dans la Manche, dans la Baltique et sur les côtes d'Angleterre et d'Irlande. Nous sommes devenus, moi premier, toi second lieutenant d'un bon brigantin de dix canons au temps de guerre, et de trois cent cinquante tonneaux en temps de paix. Aussi main-

' A cctle épo<]ue Vammatclutagc^ espèce de; rrntoriiUé à lonlc épreuve, élnil déjà dans les nitriirs dos marins.

— 1672— LIVRE IV, CHAPITRE XI. m

tenant, nous sommes mariniers, et, mort-DienI capables de dire aussi bien que le vieux Svoelt : — En haut, mariniers. Pilote, sors-nous du havre...

— Et cela est vrai, Gaspard; car le vieux Svoelt se fait vieux, *et il tousse quelquefois dans sa trompette marine, comme un

bœuf qui a avalé des plumes.

— Eh bien! Jean, mon oncle Keyser d*Ostende a quelque part douze ou quinze milliers de livres qu'il me garde pour un bon marché; tu as quelque chose aussi; proposons au bonhomme Svoelt de nous céder le Canard doré.

Malheureusement, la conversation fut interrompue par l'arrivée du bonhomme Svoelt qui entra dans la cabine, en compagnie d*un petit homme gras, à figure fleurie et jubilante, et parfaitement vêtu de velours noir, avec une brillante et lourde chaîne d'or au cou.

A la vue de leur capitaine, les deux jeunes marins $e levèrent et voulurent sortir de la cabine; mais M. Svoelt les arrêta, et dit à Jean Bart: — J'ai affaiie à vous; quanta Keyser, il peut monter sur le pont et y attendre mes ordres.

Keyser sortit, et laissa Jean Bart avec Svoelt et le petit homme gras, vêtu de noir.

— Voici notre jeune marinier, — dit Svoelt en lui montrant Jean Bart; puis il ajouta : — Bart, saluez M. le secrétaire Van Berg, secrétaire du collège de l'amirauté de Flessingue.

Jean Bart, qui ne savait trop où tendaient ces préliminaires, salua assez brusquement et attendit

Alors M. le secrétaire Van Bcrç, toujours souriant, prit la parole et, s'adressant à Jean Bart d'un ton mielleux et insinuant :

— Quoique je n'aie pas encore eu l'avantage de vous voir, jeune homme, je vous connaissais, ou plutôt je connaissais votre hardiesse et votre intrépidité; car il y a six ans, me rendant à bord des Sept-Provinces, je me souviens parfaitement que M. l'amiral de Ruyter me parla d'un jeune marinier de Dunkerque, des plus satisfaisants par son intrépidité, sa valeur, son courage, sa noble conduite, sa...

— Ah çà, mais, Sainte-Croix! est-ce que je suis à vendre pour me vanter comme on vante un bœuf au marché I — dit

impatiemment Jean Bart, malgré le coup d'œil significatif du capitaine.

— Ah ! ah ! en vérité ce jeune homme a un singulier instinct, capitaine Svoëlt? Eh bien ! mon jeune ami, ce n'est pas tout à^ fait de vous vendre qu'il s'agit, mais de vous engager au service des États-Généraux.

— Moi?

— Oui, jeune homme, vous-même ; outre le grand bien que M. l'amiral de Ruyter a dit de vous à MM. du collège de l'amirauté, le capitaine Svoelt que voici a rendu de si bons témoignages de votre capacité, de votre habileté, soit comme marinier, pilote ou canonnier, nous a tellement assuré que trèssouvent vous aviez commandé en personne le brigantin, que MM. du collège de l'amirauté de Flessingue n'hésiteraient pas à vous nommer second lieutenant à bord d'une quaiche de guerre, si...

. — D'une quaiche de guerre! moi... servir militairement ni plus ni moins qu'un soldat ! chapeau bordé en tête, habit vert au dos, sabre au côté, saluer le lieutenant, saluer le second, saluer le capitaine, saluer ci, saluer ça... ou à l'amende. Non, non ; j'honore bien M. l'amiral de Ruyter; mais quand on me prendra à naviguer au militaire, le Canard doré dix bonhomme Svoelt gloussera et battra des ailes.

— Mais, songez donc, jeune homme, qu'une fois au service de Hollande, vous pouvez devenir... lieutenant! capitaine!

— Oui, oui, Ueutenant bridé, capitaine bridé, ne pouvoir déferler une voile, ou tirer un coup de canon sans dire : plait-il?,,. Non, non, vous prenez le saumon pour la truite, monsieur du velours noir.

L'honorable secrétaire Van Berg fut d'abord étonné de ce refus; puis il ajouta: — Mais enfin, mon jeune ami, vous servez bien, après tout, sous le digne capitaine Svoëlt !

— Je sers sous le capitaine Svoëlt, c'est vrai ; mais ce n'est pas à la mode militaire, et une fois mon quart fini, nous trinquons ensemble, je fume dans sa pipe et je lui frappe sur l'épaule; n'est-ce pas, père Svoëlt? — ajouta Jean Bart, en appuyant son assertion d'une glorieuse tape sur le dos du capitaine.

—1672— LIVRE IV, GHA.PltfiE XI. 115

— Allons, allons, Bart,— dit le bonhomme Svoëlt, — soyez donc respectueux devant M. le secrétaire. — Puis, se tournant vers Van Berg pour excuser la familiarité de son lieutenant, dont il était en ce moment un peu confus : — Voyez-vous, monsieiur le secrétaire, dans le commerce bourgeois, nous ne tenons pas très-strictement au décorum, quoique mon premier lieutenant Keyser soit très-stricte sur la discipline.

— Et c'est son défaut, bonhomme Svoëlt, —dit Jean Bart, — c'est son seul défaut; il est quelquefois trop dur avec les matelots. Hors le service, je suis familier avec eux, moi ! Eh bien, il n*y a qu'à voir si, dans une tempête, ils oserai^ent dire:

► Assez, quand je leur dis : Allez î Eh bien ! après ça, vient la bonasse, et on vit ensemble de pair à compagnon.

— Ainsi donc, mon jeune ami, vous refusez le service militaire?— dit le secrétaire en paraissant réfléchir profondément.

— Oui, cent fois oui, aussi bien que vous refuseriez de troquer votre plume et votre écritoire contre une hache et un polverin ', si on vous le demandait

— Mais si par hasard, je n'ose pas vous l'affirmer, du moins, — dit le secrétaire en parlant avec lenteur et fixant sur Jean Bart un coup d'oeil perçant et interrogatif , — et si par hasard le collège d'amirauté ayant, quelque part dans un coin de l'arsenal de Flessingue, une jolie caravelle de six canons, bien armée, bien équipée, et destinée à croiser à l'embouchure du Texel ; si, dis-je, MM. du collège de l'amirauté, encouragés par les bons témoignages de M. Tamiral de Ruyter, vous offraient le commandement de cette caravelle, que diriez-vous à cela, mon jeune ami?

— Sainte-Croix! mon brave monsieur de la chaîne d'or, cela sonne autrement; n'être ni gêné, ni entravé par personne à son bord, si ce n'est pas tout, c'est beaucoup ; car au moins, si l'on a des voisins, on est seul dans sa inaison. Aussi, pour la caravelle de six canons, je dirais autant de oui que je disais de non pour la bride de guerre que vous vouliez me donner à ronger.

— ^Enfin, vous diriez oui? c'est heureux ! — s'écria le secrétaire,

' Polverin, corne d'amorce.

ne pouvant contenir sa joie. — A ce prix, tous vous engageriez au service des États?

— C'est-à-dire, un instant, mon digne monsieur : j'ai mon matelot, Gaspard Keyser, avec qui je navigue depuis quatre ans, nous ne nous quittons pas; comme marin, je vous réponds de lui, et le bonhomme Svoêlt vous en répondra de même : donnez-lui un caravelle comme à moi, et tout est dit, j'accepte.

— Diable ! mais vous déraisonnez, jeune honrnie.

— Je déraisonne ! mais c'est vous, mon brave homme, qui refusez mon matelot, qui est meilleur marin que moi ; je vous donne une fève pour un pois, et vous ne voulez pas? adieu.

— Mais... ^

— Il n'y a pas de mais; une caravelle pour moi, une caravelle pour Keyser, ou rien...

— Songez donc que MM. du collège!

— MM. du collège, ou le Canard du bonhomme Svoëlt, c'est tout de même.

— 11 faudrait pourtant réfléchir, avant que de demander... — J'ai réfléchi, puisque je vous ai demandé; c'est oui, ou non.

— Mais, M. l'amiral dira...

— Mais, Sainte-Croix ! il n'y a pas d'amiral là-dedans. Estce oui, est-ce non?...

— Mais votre ami consentira-t-il ?

— Un matelot n'a que la parole de son matelot!

— Veuillez donc le lui demander. Non que je promette positivement, car ce serait en vérité trop m'engager... et...

— Alors, rien de fait... Bonjour.

Et Jean Bart sortait, si l'honorable M. Van Berg n'eût crié :

— Si, si, je promets ; seulement dècidez-le, et tout est fini. Jean Bart sortit pour prévenir Keyser.

— Eh bien ! capitaine Svoëlt, nous en sommes quittes à bon marché; à tout prendre, ce Keyser est excellent marin, et dans la guerre épouvantable qui nous menace, les États ne sauraient recruter trop de braves gens, et surtout d'intrépides aventuriers comme ces deux garçons. M. l'amiral de Ruytor fait grand cas de ce Bart, et si nos ennemis ont pour eux la chance sur terre, un bon nombre de recrues pareilles nous ai-

deront à noUs maintenir honorablement sur mer; et l^us j'y réfléchis, Svoëlt, et plus je m'applaudis de notre acqui^tiou; une fois compromis surtout, ces deux jeunes gens nous seront très-utiles.

— Et vous avez raison, monsieur le secrétaire; depuis quatre ans qu'ils sont à bord, je les ai vus dans de furieuses tempêtes, où je les laissais commander. Eh bien ! je les ai toujours trouvés calmes, dq sang-froid, et surtout pleins de ressources. Aussi, je dis comme vous, monsieur le secrétaire , puisque nous avons la guerre, confiez un corsaire à ces deux jeunes gens.

— Au diable si vous tiendrez votre langue, Svoëlt ! voulezvous donc leur découvrir ce que nous ne voulons pas qu'ils apprennent et que nous leur cachons avec tant de soin ?

— Mais d'un jour à l'autre, monsieur le secrétaire, on saura la déclaration de guerre de la France et de l'Angleterre.

- — Mais, encore une fois, Svoëlt, un jour est beaucoup, quand un jour peut lier à jamais au service de la marine des États des marins qui promettent autant et qui tiendront de gré ou de force ; car, une fois leur engagement signé, et en attendant le moment de les employer...

— Je comprends, monsieur le secrétaire, je comprends; heureusement que Bart est orphelin, je crois, — dit Svoëlt, qui interpréta le geste significatif du secrétaire.

— Eh ! du diable si je songe à cela ! qu'importe le filet, pourvu que le poisson s'y trouve ? Svoëlt, ne voulez-vous pas que je me lamente , parce que ces deux garçons vont devenir ainsi citoyens des Provinces-Unies au lieu de rester sujets du roi de France, qui nous en fait bien d'autres, vraiment! Ah çh, mais, capitame , je ne vous reconnais plus. Voyons , donnez-moi du papier et de quoi écrire l'engagement de ces deux jeunes gens.

Et le capitaine et le secrétaire formulèrent l'espèce de contrat qui devait attacher Jean Bart et Keyser au service des États.

Jean Bart, en remontant sur le pont, trouva Keyser et lui dit avec joie :

— Bonjour, capitaine Keyser, capitaine de la caravelle le Canardj pour sûr.

— Allons, fou, ^-toi ; tiens, voici une lettre du vieux Sauret, qu'un patron de Bclaudre a apportée.

— Il s'agit bien du vieux Sauret et de Dunkerque! — dit Jean Bart, en prenant la lettre. — Je te dis, Keyser, que tu es capitaine , capitaine d'une caravelle de six canons , et moi aussi.

— Tu es fou !

Et Jean Bart lui ayant raconté ce qui venait de se passer, . Keyser lui dit avec une émotion et une expression qu'il est impossible de rendre : — Merci, matelot ! Et ils descendirent dans la cabine.

— Voilà Keyser, — dit Jean Bart, — il accepte; touchez là, monsieur de la chaîne d'or !

— Allons, bien, mes jeunes amis, les États-Généraux comptent deux braves marins de plus, — dit Van Berg; — mais il s'agit de signer l'engagement que voici, et que je vais vous lire.

— Si vous voulez, je le lirai moi-même, — demanda Keyser, plus âgé et plus défiant que Jean Bart.

— Volontiers , mon jeune capitaine ; lisez vous-même et tout haut, pour que votre ami sache bien à quoi il s'engage.

L'engagement était en règle , en bonne forme , et assurait aux deux jeunes marins le grade de lieutenants de brûlots, et le conmiandement des caravelles le Cerf et La Trompe d'Éléphant.

Keyser signa, et passa la plume à Jean Bart, qui dit, eu faisant sa croix :

— Excusez, monsieur le secrétaire, si je ne suis pas clerc ; mais cette croix que je viens de faire m'engage à vous tête et corps pour quatre ans.

Lorsque l'engagement fut signé, le secrétaire ne cacha pas sa joie , et dit en se frottant les mains : — - Eh bien ! capitaine Svoelt, est-ce que vous n'avez plus dans votre soute une seule bouteille de ce vieux vin de Bordeaux, d'une si agréable couleur, pour boire à la santé de nos jeunes amis ?

— Si, pardieul monsieur le secrétaire; et si Keyser veut appeler mon garçon, il va nous en monter.

— En même temps, Keyser, — dit Jean Bart, — lis donc un peu ce que raconte le vieux Sauret, voici sa lettre.

Keyser sortit.

— Ah çà ! monsieur le secrétaire, — dit Jean Bart , — quand

verrai-je ma caravelle? Sainte-Croix! je m'en promets; j'en commandais mie sans canons, c'est vrai, quand j'avais dix-sept ans; c'est de là que j'ai servi sous M. l'amiral de Ruyter, et que j'ai vu le feu pour la première fois en 1666; mais je n'oublierai jamais, Sainte-Croix ! mon digne monsieur, que c'est à vous que je dois cette bonne aubaine ; et si jamais vous avez besoin de Bart, vous n'aurez qu'à dire : Viens , et je viendrai ; car je vous suis aussi reconnaissant pour Keyser que pour moi-même.

Mais à ce moment , Keyser , pâle comme un mort entra violemment dans la cabine , et dans moins de temps qu'il ne faut pour le décrire, il ferma la porte à clef, et sauta au collet de M. Van Berg, en criant à Jean Bart : — Pas un mot, et fais comme moi.

Jean Bart obéit presque machinalement, et fit comme son ami, c'est-à-dire qu'il serra le cou du boHhonune Svoêlt , comme s'il eût voulu l'étrangler.

— Mets-leur un des gobelets entre les dents, dit encore Keyser, — et attache-le avec leur mouchoir.

Ce qui fut encore fait, malgré la résistance des deux victimes, hors d'état de lutter longtemps avec deux jeunes gens aussi vigoureux que Jean Bart et Keyser.

— Attache-leur les coudes avec la corde du panneau.

Cette manœuvre fut exécutée aussi fidèlement que le reste; le bonhomme Svoëlt et M. Van Berg furent liés , bâillonnés , et dans l'impossibUité de faire un mouvement ou de pousser un cri.

— Ah çà ! maintenant, matelot, pourquoi tout ça ! — demanda alors Jean Bart.

— Pourquoi ? parce que ces honnêtes mynheers voulaient nous faire pendre en France , si l'envie nous avait pris d'y retourner.

— Sainte-Croix I qu'est-ce que tu dis?

— Je dis que la lettre du vieux Sauret nous apprend ce que ces misérables voulaient nous cacher, que la guerre est déclarée entre la France et la Hollande; il t'envoie la déclaration qu'on a criée dans les rues de Dunkerque, et la fin, la voici :

« Recommandons à nos sujets de ne prendre aucun service chez nos ennemis sous peine de la hartj » — ou de la corde, si tu aimes mieux. . -

— Sainte-CroiXT-ie n'aime mieux ni Ymi ni l'autre. Ah ! chien,

— dit Jean Bart au secrétaire , avec un geste menaçant , — lu savais donc que la guerre était déclarée !...

Le malheureux Van Berg ne put faire qu'un signe négatif en ouvrant affreusement les yeux.

— Et vous, — dit Keyser au bonhomme Svoëlt, — vous avez pu tromper ainsi deux jeunes gens qui vous servaient depuis longtemps !

Pendant ce temps-là, Jean Bart, qui fouillait le secrétaire, tira plusieurs papiers de ses poches pour trouver rengagement. — Vois si c'est ça, Keyser? — disait-il à mesure.

— Non, non ; mais voici quelque chose de bon à savoir. . . Une fois notre engagement signé, on devait nous tenir sous clef jusqu'à ce que la déclaration de gueiTe fût bien connue , pour rendie notre retour en France impossible.

— Et nous mettre, Sainte-Croix ! dans la passe d'être pendus en France, ou de nous battre contre la France.

— Mort-Dieu ! si ce n'étaient tes cheveux gris, je t'étoufferais avec le bâillon, — dit Jean Bart au secrétaire!

— Ah ! \oici l'engagement, — dit Keyser ; et bientôt les morceaux volèrent par la chambre.

— Maintenant, matelot, — dit Jean Bart, — nous n'avons qu'à enfermer ces deux misérables, à prendre ce que nous avons d'argent, et à tirer pays; justement il y a là la barque de cet animal. Allons, vite ; car les États ont les bras longs, et avant deux heures il faut être loin ; car voyant que nous ne les voulons pas servir, ils nous empêcheraient de servir en France en nous retenant prisonniers; maintenant qu'il y a guerre ils n'ont rien à risquer.

— Et puis, — ajouta Keyser, en ôtant la chaîne d'or du cou du secrétaire , — comme nous ne pouvons emporter nos coffres d'ici, voilà qui nous dédommagera de la perte que nous faisons.

Et les deux jeunes gens ayant encore assuré les liens qui attachaient le capitaine et le secrétaire , fermèrent la porte , et , recommandant aux matelots de ne pas interrompre la conférence du secrétaire du collège d'amirauté, ils donnèrent ordre au maître-pilote de veiller sur le brigantin , et se firent mettre à terre par la bai-que du secrétaire, ordonnant au patron de les attendre.

Deux heures après, ils avaient gagné Flessingue. Deux jours après ils étaient en France, à Dunkerque,

Page 1