‹ Histoire de la marine française (volume 2)Chapitre 19 sur 72 · MÉMOIRE DE COLBERT, AMBASSADEUR · texte numérisé non relu

MÉMOIRE DE COLBERT, AMBASSADEUR

« A Londres, ce 29 mai 1672.

» Je viens de recevoir la lettre qu'il vous a plu me faire l'honneur de m'écrire, du 25 de ce mois; et ce m'est une fort agréable nouvelle à portjr au roi d'Angleterre , que de l'assurer que Sa Majesté donnera les ordres nécessaires pour lever encore sept à huit cents matelots; car je vous assure qu'outre l'intérêt qu'il a au bon succès de la flotte, il en prend encore un si grand dans la conservation des vaisseaux français, que je vous puis bien dire que les siens ne lui sont pas plus à cœur.

» Je tombe d'accord qu'il est impossible de remédier à présent au défaut de nos chaloupes, c'est-à-dire d'en faire construire d'autres; mais je vois, par les lettres de M. le vice-amiral, qu'il est d'une nécessité absolue de louer ici de petits bâtiments pour faire de l'eau, et cela m'est confirmé ici par le roi d'Angleterre , et par tous ceux qui sont les plus expérimentés dans cette marine; ce qui m'oblige d'écrire présentement à M. de Yauvré de faire un tour ici , afin que nous nous informions ensemble s'il n'y a pas de ces sortes de bâtiments dans tous les ports et rades d'Angleterre , auquel cas j'écrirais à M. le viceamiral et à M. Arnoul de demander un ordre à M. le duc 4' York pour faire fournir dans tous lesdits ports et rades le nombre de bâtiments dont nos vaisseaux auront besoin pour faire leur eau, et même d'en régler le prix par journées, en sorte que ledit sieur Arnoul en puisse trouver partout sans aucune contestation qui retarde le service; et je crois que de cette mamcrc il en poôterii

m mSTOIRE DE LA MARINE. —1672 —

encore moins au roi que de louer ou aciieter des bâtiments , et les faire suivre Tannée.

» Quant aux bâtiments pontés pour défendre nos vaisseaux contre les brûlots, il est certain que M. Tamiral, et tout ce qu'il y a d'officiers de marine, tant de France que d'Angleterre, sur la flotte , jugent qu'il est absolument nécessaire qu'au défaut de pinasses de Bayonne , nous ayons une douzaine de bonnes doubles chaloupes naviguées par douze rames, ainsi que vous l'offrez , et il serait à souhaiter qu'elles eussent déjà joint la flotte , le roi d'Angleterre la croyant à présent engagée dans un combat Cependant toutes les nouvelles que nous en avons reçues, depuis le dernier changement de vent de Test au sud-est, ne sont guère certaines : les dernières portent que la flotte hollandaise s'était retirée vers Aelburgh; et, comme M. le duc d'York avait fait un bord vers Calais pendant que le vent d'est soufflait encore , prétendant ranger la côte de Flandre , et par ce moyen gagner le vent sur les Hollandais , et les empêchei^ de se retirer vers leurs côtes , il est arrivé que le vent s'est tourné au sud-est , et qu'ainsi ladite flotte hollandaise , se trouvant audit lieu d' Aelburgh, aura eu une grande avance et le vent favorable, en sorte qu'elle se sera pu retirer ; néanmoins le sieur de Vauvré m'écrit du 28 que notre flotte ayant effectivement rangé le même jour la côte de Flandre^ le vent étant au sud-est, on a entendu, lorsqu'elle a été environ à huit lieues de Calais , tirer quantité de coups de canon jusque sur les sept heures du soir, ce qui a fait croire que notre flotte donnait chasse aux ennemis , et le roi même a dit qu*apparemment cette jourtiée ne se passera point sans que les deux armées se rencontrent. Nous avons maintenant quatre-vingt-cinq bons vaisseaux de guerre trèa-bien armés, et environ vingt-cinq brûlots dans la flotte ; et je vous assure que le roi d'Angleterre fait tous ses efforts , il s'épuise même , pour fortifier de jour à autre son armée navale et de vaisseaux et de brûlots; mais je vous avoue que s'il leur arrivait quelque disgrâce , il ne leur reste aucun fonds pour y remédier. Nous attendons avec bien de l'impatience des nouvelles. Cependant je crois que les Hollandais , qui ont toujours le vent sur nous, n'ont autre dessein que de nous attirer sur leurs côtes; et, quelque envie qu'ait M. le duc d'York de leur donner combat, il ne

le fera point qu*ên pleine mer ou dans la Manche. Ainsi je suis toujours persuadé que notre flotte demeurera vers le Doggers- Bank jusqu'à la fin de juillet , que le retour de la flotte hollandaise des Indes pourra forcer les ennemis à un combat.

» J'informe M. le marquis de Seignelay de tout ce que je vous écris, et je continuerai à lui rendre compte directement de tout ce qu'il y aura de considérable ici.

» M. le vice-amiral n'a pas jugé à propos qu'on déchargeât aucun mât ni agrès des flûtes qui sont à la suite de l'escadre de Sa Majesté; cependant je suis de même avis que M. de Vauvré, qu'il aurait été fort nécessaire d'en avoir ici la plus grande partie, les plus grands radoubs ne pouvant se faire, selon mon sens, que dans les ports.

«COLBERT

(Lettres de Colbert, Bibi, roy, mss,) MÉMOIRE DE M. LE COMTE D'eSTRÉES AU ROI DU l'^' JUIN 1672.

« Le 29 du mois passé les ennemis furent découverts à l'ancre par les frégates françaises et anglaises détachées à la tête de l'armée. Gogolin, le capitaine de l'Éole^ les aperçut le premier, et en vint faire son rapport à M. le duc d'York aussi exact qu'on pouvait le désirer, tant pour l'ordre qu'ils tenaient que pour le nombre de leurs vaisseaux.

» L'armée, qui avait déjà levé l'ancre lorsqu'il arriva, alla à eux à petites voiles pour rallier tous ses vaisseaux ; mais les ennemis, qui étaient à cinq lieues sous le vent et à huit des bancs de Zélande , arrivèrent d'abord , et , après avoir couru quelque temps de cette sorte , tinrent le vent , et se mirent on [wsture d'attendre sur une ligne les pavillons au milieu de leurs escadres; comme on fut à une distance raisonnable, on forma de notre coté l'ordre de bataille , dont l'escadre des vaisseaux du roi, qui avaient l'avant-garde , commença de se mettre sur la ligne et d'approcher de l'ennemi ; il est vrai que les divisions du vice-amiral et du chef d'escadre en étaient un peu plus près que celle du contre-amiral, qui avait tenu le vent davantage.

» Le soir, on détacha des frégates de toutes les trois escadres entre la ligne de notre armée et celle des ennemis pour observer

174 HtSTOIRE DE LA MARINE. — i67ï —

et prendre garde s'ils changeraient de bord, ce qu'ils ne manquèrent pas de faire à l'entrée de la nuit

>i Dans le même temps, les frégates détachées ayant fait leurs signaux pour faire connsâtre à l'année la manœuvre de l'ennemi, le vice-amiral français trouva qu'il n'était plus qu'à douze brasses d'eau, et, suivant l'opinion des pilotes , qu'il était trop près des bancs , tellement qu'il changea de bord aussi bien que toute l'armée.

» Mais le lendemain matin, 30 du mois, il s'éleva une brume ffl forte que l'armée se trouva séparée , et Ion ne vit plus les ennemis, si ce n'est qu'à neuf heures; la brume s'étant dissipée, on commença à se voir, et l'on prit la route de Southwold-Bay, ainsi qu'il avait été résolu; mais, presque en même temps, on découvrit Tarmée ennemie à trois lieues de nous, qui avait le vent sur une partie de la nôtre. On fit le signai de se mettre en bataille; et l'escadre des vaisseaux du roi, qui, malgré les différents mouvements qu'on avait été obligé de faire la nuit, malgré la brume et les mauvais temps, était demeurée ensemble et au vent des ennemis, s'avança pour le conserver, et raltier treize vaisseaux de l'escadre bleue , sur lesquels l'armée ennemie aurait pu entreprendre si la blanche n'eût été en état de la défendre. Les vents s'étant ensuite augmentés, on tint toujours au {rfus près avec les basses voiles. Le soir, on mouilla pour rassembler les vaisseaux, et M. le duc d'York crut qu'il était à propos de continuer la route à Southwold-Bay pour s'y pourvoir d'eau, et se mettre en étal de tenir la mer sur le Doggers-Bank, où, si l'année na vale de Hollande veut venir pour assurer le passage de ses flottes, elle n'aura plus l'avantage de ses bancs, et d'avoir des ports assez près pour s'y retirer; que, s'ils abandonnent les flottes, il est impossible qu'ils n'en reçoivent beaucoup d'incommodité.

» Il est arrivé en cette occasion comme en d'autres que ce mémoire trouvera Sa Majesté déjà informée des choses qui y sont contenues; mais j'espère qu'elle aura la bonté de l'attribuer au défaut de moyens de les lui faire savoir, et à ce que M. le duc d'York étant pressé de dépêcher ses courriers au roi d'xingleterre, je ne puis être averti à temps pour me servir des mêmes occasions.

» Il ne se peut rien ajouter aux honnêtetés que je reçois de

M. ie duc d* York , ni à Texactitude qu'il témoigne de satisfaire aux articles concertés entre M. Tambassadeur et les commissaires du roi d'Angleterre, m*ayant averti lui-même ce matin de deux petites prises qui ont été faites dépuis deux jours, et ordonné au commissaire général de Tarmée navale d'Angleterre d'en donner part à celui qui est embarqué sur les vaisseaux de Sa Majesté.

» M. de Blancfort de Duras témoigne en toute occasion, auprès de M. le duc d'Yo]^, le zèle qu'il conserve pour tout ce qui regarde le sei'vice de Sa Majesté.

» Le comte d'Estrêes. »

{Lettres de Colbert, BibL roy, mss. )

Page 1