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se rendit dès le même soir avec la sienne sous le pavillon. Il avait été blessé à la jambe, et il fut contraint de garder le lit pendant quelques jours. C'est ainsi que cessa Teffusion du sang qui se fit en cette cruelle journée , de laquelle dépendait la destinée des Provinces-Unies. Le général Ruyter déclara qu'iY s^était trouvé en beaucoup de batailles, mais qu'il nen avait jamais vu de si terrible^ ni qui eût duré si longtemps. Le lieutenant du feu amiral Montagu, qui, après la perte de son navire, ayant été mené k bord de Ruyter, avait vu de ses propres yeux tout ce qui s'était passé jusqu'à la nuit, ne pouvait se lasser d'admirer la conduite et la valeur de cet illustre amiral. Je sais même d'un témoin oculaire, qui mangea au soir avec ce lieutenant et avec d'autres officiers du vaisseau, que, lorsqu'on vînt à parler de Ruyter, l'Anglais ne put s'empêcher de le louer hautement, et de leur dire enfin à tous, comme ravi en admiration : « Oui, c*est cela un amiral ; » c'est un amiral, un capitaine , un pUote, un matelot, un sol- » dat Oui , cet homme-là, ce héros , est tout cela ensemble. » On a dît qu'en cette journée son navire seul avait employé vîngt-ciuq milliers de poudre , et qu'il avait tiré près de deut mille cinq cents coups de canon; aussi demeura-t-il fort incommodé en ses mâts, en ses vergues et en ses voiles, ayant même quelques coups à l'eau. Il y avait à son bord trente hommes de morts et autant de dangereusement blessés, dont la plupart avaient perdu les bras ou les jambes, outre plusieurs autres blessés qui n'étaient point en danger. Il y eut un certain matelot dont le bras venait d'être emporté sur le gaillard d'avant, qui, étant descendu seul au bas, vite comme le vent, et venant à la cuisine où il y avait presse pour faire entrer les blessés , cria d'une voix ferme et d'un courage qui ne l'était pas moins : « Faites place ! A quoi vous amusez-vous ici? quand même on » aurait emporté la tête à un pauvre homme , à peine scriez-vous » prêts à lui donner la main. » Et en disant cela, il se lança tout d'un coup au-dedans. Pour le nombre des morts et des blessés qui étaient sur les autres vajsseaux, comme je n'en ai point trouvé de mémoires, je ne puis aussi le marquer ; du moins il est certain que, hormis Van Gent, il y eut très-peu de capitaines et de gens remarquables tués parmi les Hollandais. Du côté des Anglais, outre l'amiral 3Iontagu , on perdit près de dix-huit capitaines
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OU chevaliers et gens de qualité ; il y en eut diï-neuf de dangereusement blessés, et le nombre des matelots blessés ou morts fut de deux mille cinq cents hommes. Outre cela, on fit sur eux quantité de prisonniers, qu'on sauva tant du navire de Montagu que des autres qui furent brûlés ou coulés à fond, et qui, ayant été d'abord distribués sur les vaisseaux, furent ensuite envoyés en Hollande. Parmi les Hollandais, plusieurs d'entre leurs navires qui avaient été le plus longtemps et le plus avant dans la mêlée, se trouvèrent fort endommagés, particuliôremeut le Dau" phin, que montait le feu lieutenant amiral Van Gent; l' Éléphant r^qfie commandait le vice-amiral Sweers, et beaucoup d'autres.
» Le général Ruyter , qui aurait bien Voulu pousser plus loin l'avantage qu'il avait déjà eu , fit tonte la nuit , avec son armée, le sudnsud-est par un vent d'est , afin de rejoindre au matin les ennemis.
» Cependant tous les vaisseaux furent occupés à épisser les cordages , à étancher les voies d'eau, à emplir des gargousses, et enfin à se préparer à un nouveau combat. Dans la même nuit ou à la pointe du jour , le Westergo, monté par le capi- * taiue Y. de Hilkes Kolaart, sauta par sft propre poudre , le feu y ayant pris par malheur ou par négligence ; mais , comme le feu y avait couvé quelque temps avant qu'il sautât, le lieutenant, le pilote et près de quatre-vingts hommes eurent le loisir de se jeter dans unf petit bâtiment qui les alla prendre , et ils furent distribués sur les vaisseaux de Frise. Le jour suivant, le ruartet le général parurent résolus à retourner au combat, et à aller attac[uer de nouveau les armées ennemies, qui , en changeant de bord , avaient gagné le vent. Le vice-amiral Sweers eut ordre , par manière de provision , de tenir la place de Van Gent , et d'arborer le pavillon au grand mât pour commander l'escadre comme lieutenant amiral. On fit en même temps passer le contre-amiral de Haan à bord du Dauphin , où il devait mettre le |)avillon de vice-amiral ; et le capitaine Jacques Van Meeuwn fut établi contre-amiral de la même escadre. A la pointe du jour ^ Ruyter découvrit les Anglais, forts de près de cinquante voiles , droit au nord-ouest , à trois lieues de lui. Sur les huit ou neuf heures , ayant reviré au nord , il vit \ye\i après toute l'année
royale au nord de la sienne , forte d'environ cent voiles. Vers les onze heures , il revira à Test-sud-est par un vent frais d'estnord-est, et navigua ainsi tout le jour à une lieue des ennemis, qui , étant toujours au vent et éloignés des Hollandais , continuaient à courir le même bord qu'eux , sans vouloir arriver ou sans l'oser. Il sembla néanmoins , sur les quatre heures du soir, que les deux armées ennemies allaient s'engager ; mais il se leva une brume épaisse qui les fit encore plus éloigner l'une de l'autre. Sur les six heures , l'air s'étant éclairci , on revit les Anglais et les Français bien loin au vent , sans se mettre en devoir de s'approcher des Hollandais, qui avaient fait tous leur» efforts pour les joindre. Ainsi ils continuèrent tous à courir le même bord jusqu'à neuf heures du soir , que les ennemis revirèrent ; mais Ruyter courut toujours au sud-sud-est jusqu'à minuit , qu'il porta le cap au nord-nord-ouest jusqu'au lendemain. Cette seconde journée fit voir clairement à qui appartenait l'honneur de la première , et de quel côté avait été l'avantage , ou du côté des Hollandais, qui avaient de nouveau recherché le combat avec tant d'ardeur^ et qui y avaient si hautement provoqué leurs ennemis, ou de celui des Anglais et des Français, qui avaient évité avec tant de soin la roncontre de ceux (|ui les poursuivaient. * Pendant qu'on donnait ainsi la chasse à l'armée royale, Ruyter , ayant remarqué que l'escadre de Bankert et celle de Sweers étaient un peu trop loin de la sienne , et que tous leurs vaisseaux en général s'étaient trop étendus, et en ayant averti le ruart , on envoya iln petit bâtiment leur porter un ordre par écrit de se resserrer un peu , afin que les ennemis ne prissent pas occasion de percer au milieu d'eux et de les couper ; que si néanmoins les ennemis en venaient à bout , l'un des deux , soit Bankert, soit Sweers , c'est-à-dire celui qui se trouverait le plus proche d'eux , porterait sur eux avec son escadie , dans l'espérance qu'on pourrait se rallier pour se soutenir, et qu'on pourrait encore remporter quelque avantage ce jour-là ou le lendemain. Le même jour, le capitaine Adrien Teding Berkout, |qui commandait Le Lion-Rouge^ monté de quarante-quatre pièces de canon , venant du quartier du nord , se rendit sous le pavillon , aussi bien qu'un brûlot qui venait de' la Meuse. Le matin du 9 juin , un peu avant le jour , Ruyter revira à l'est-sud-est , et
courut grand risque de voir tomber ses mâts , tant ils avaient été percés dans la précédente bataille. Ensuite le ruart et lui jugèrent à propos de faire prendre à Tarmée son cours vers la Zélande , pour deux raisons principales : la première , parce qu'il y avait plusieurs vaisseaux à qui il ne restait que très-peu de poudre et de boulets, et qu'on pouvait leur en envoyer là fort facilement; la seconde raison, afin qu'on pût livrer la bataille sur les côtes de l'État, ce que Ruyter et les autres officiers généraux tenaient pour un grand avantage , parce que, lorsqu'on était proche de celles d'Angleterre , les vaisseaux qui se trouvaient désemparés ne pouvaient se retirer qu'avec beaucoup de péril et avec le secours d'un ou de deux autres , dont par ce moyen l'armée se trouvait encore affaiblie ; au lieu que tous ces inconvénients étaient beaucoup moindres lorsqu'on était proche de ses. propres côtes. Sur les sept heures , on laissa tomber l'ancre, et chacun s'occupa à jumeller , à surlier et à rester ses mâts et ses vergues , à épisser les cordages , et à préparer tout ce qui était nécessaire. Les ennemis étaient alors à quatre lieues nord-nordouest des Hollandais , sur lesquels ils pouvaient arrivei* vent arrière tandis qu'ils étaient à l'ancre; mais il parut bien en ce moment que ce n'était pas ce qu'ils cherchaient Après cela , l'armée des États vint ancrer au nord-nord -ouest de l'île de Walchercn, Westcapellui demeurant à quatre lieues sud-sud-est. Le 10, on envoya les blessés aux hôpitaux de Flessingue , de Middelbourg et de Veere. Le même jour, le capitaine Jacques Willemsz Broe- • der arriva du Texel avec la frégate Edam pour se joindre à l'armée ; et le vice-amiral Swcers fit entrer son vaisseau , l'Eléphant, à Flessingue pour boucher ses voies d'eau, et par la même raison , celui du feu lieutenant amiral Van Gent entra ensuite dans la passe. A l'égard des autres , on s'employa continudlement pendant quelques jours à rétablir ce qui était incommodé et à tenir tout paré. On détacha trois frégates, sous les capitaines Broeder , Tyloos et Valk , pour croiser depuis l'armée jusqu'à la Meuse , et jusqu'au milieu de la mer entre la Meuse et l'Angleterre ; et trois senaus pour croiser depuis la Zélande jusqu'au miiïcu de la mer, entre la Meuse et Olphernes , et de là vers South-Bay, et de South-Bay jusqu'à l'embouchure de la Tamise, pour revenir ensuite à l'année faire lerapport.de
i&O HISTOIRE DE LA MARINE. — iÇ7t —
ce qu'ils auraient découvert , afin d'apprendre par ce moyen en quel parage seraient les ennemis. Depuis , on envoya encore tour à tour d'autres frégates et d'autres bâtiments à la découverte. Le 12, il survint un gros temps , et deux vaisseaux ayant perdu , Tun son beaupré et son mât de misaine , et l'autre son grand mât , on les fit entrer dans le AVielingen , au-dessus de Flesgiugue , jusqu'au Flaak, pour les faire remâter. »
On va maintenant extraire de ces différentes relations les passages relatifs à un fait non pas nouveau dans la politique de Louis XIV , c'est-à-dire relatifs à un nouveau déni de secours tout à fait semblable à celui de 1666 ; car en 1672, comme en 1666, Louis XIV préférait laisser ses vaisseaux en sûreté, i)endant que ses alliés et ses ennemis s'entre-détruisaient.
Voici l'extrait de la relation hollandaise :
ft Pour en revenir aux circonstances de la bataille, dans le même temps que les escadres des deux lieutenants amiraux de Hollande s'étaient engagées avec les ennemis , celle du lieutenant amiral Bankert avait de son côté mis le cap sur leur esca-* dre blanche , composée de Français , et le codibat n'avait pas moins rudement commencé entre celles-ci; mais le comte d'Estrées revira bientôt au sud, et par ce moyen il â'éloignades Anglais. Bank^t le suivit , et faisant le sud comme lui, ils demeurèrent presque tout le jour engagés ensemble, les Français baissant toujours sous le vent , et Bankert chassant sur eux de toute sa force , sans toutefois remporter beaucoup d'avantages, • Véritablement , quelques-uus ont dit qu'on avait coulé un gros navire français à fond ; mais je n'en ai trouvé aucune certitude. D'autres ont estimé que le but de la France n'avait été que de r^arder le combat, pour conserver ses vaisseaux, en laissant les deux nations de l'Europe les plus puissantes sur mer consumer leurs forces et s'entre-détruire , afin de pouvoir dans la suite venir à bout de ses desseins. »
Cette autre est extraite des Annales des Provmces-Vmes^ t. II, p. 206 (par Basnage).
K Après avoir rapporté ce qui se passa à la division de Ruyter, voyons ce que firent les autres. Bipikert, amiral de Zélandc,
•^im^ LIVRE IV, CHAPITRE XV. SSi
courut moins de péril, parée qu'il eut affaire aux Français, qui, selon toutes les apparences, avaient les ordres secrets d'être spectateurs du combat, et de n'y entrer pas. En effet, le comte d'Estrées revira d'abord au sud , ce qui l'éloigna des Anglais , et Bankert, qui le suivait, fut réduit à faire des décharges qui emportèrent seulement un officier de distinction , et percèrent tellement un vaisseau français, qu'il coula bas. Sur le soir, le comte d'Estrées mit toutes ses voiles afin d'entrer promptement dans le canal. L'intérêt de la France demandait qu'elle laissât affaiblir les deux puissances maritimes qui pouvaient lui nuire : elle s'embarrassait peu du reproche qu'on pourrait lui faire d'avoir manqué aux engagements d'un nouveau traité, pourvu qu'elle en tirât cet avantage. »
Ce qui suit est extrait de la relation originale et autographe de d'Estrées, déjà citée :
n L'aile hollandaise qui était opposée à l'escadre française tint le vent davantage, et comut un bord différent du reste de son armée. »
Plus loin :
« Pour les Français, dans le même temps que les ennemis commencèrent le combat du côté de l'escadre rouge et bleue , les Zélandais qui leur étaient opposés commencèrent aussi à les canonner ; mais , soit qu'ils n'eussent pas résolu de les enfoncer, ou qu'ils eussent ordre d'en user ainsi j ils tinrent le vent le plus qu'il leur fut possible à une distance raisonnable pour canonner. »
Plus loin, enfin :
« Soit que l'amiral zélandais ne vouWl faire qu'une tentative, ou bien qu'il crût qu'on n'en était pas étonné, ou bien qu'il eût un ardre d'en user ainsi ^ la dernière fois il changea de bord, et se retira vers son amiral. »
Enfin, dans la relation du duc d'York, on lit: « Malgré les ordres que j'avais donnés, l'escadre française et l'escadre zélandaise qui lui était opposée gouvernaient vers le sud, et étaient amurées à bat^ord dès le commencement du
Saa HISTOIRE DE LA MARINE. ^1672 —
combat, tandis que le duc et le comte de Sandwich se tenaient orientés au plus près du vent, les amures à tribord. »
Enfin, dans le cas où ces éclaircissements ne seraient pas suffisants , voici une lettre des plus explicatives , écrite par M. le marquis de Grancey, un des meilleurs officiers de Farmée*
Il est impossible de dire avec plus d'esprit et de malice ce qu'on a fait et ce qu'on aurait dû faû-e ou ne pas faire dans cette occasion.
Cette lettre est adressée à Colbert :
« Monseigneur,
» Je laisse à beaucoup d'autres qui ont l'esprit mieux tourné que moi à la relation, à vous faire la description d'un grand combat ; pour moi , je m'attendais bien d'entrer en danse , quoique le dernier de la Ugne, et de parvenir à la plus forte mêlée, lorsque, contre r attente de tous les gens du métier, M. le vice-amiral, au lieu de suivre M. le duc d'Yoï^k, gui courait mi nord, mit à l'autre bord pour venir escarmoucher contre l'escadre dé Flessingue, qui avait reviré probablement pour nous amuser. L'on escarmoucha d'assez loin pour que j'aie regret à dix-huit cents coups de canon que je tirai pour faire comme les autres. Nous fîmes quantité de petites bordées, tout ainsi comme si nous eussions été de l'escadre de Flessingue, revirant avec eux. Bien des gens croient que si nous eussions couru un bon bord, que nous les eussions mis plus proche de 7ious; mais pour moi, monseigneur , je suis de ces gens qui ont foi pour les généraux et leur capacité dès qu'il est écrit et signé Louis; et ce que les autres cutribueiment à une grande faute dans le métier, j'aime mieux l'attribuer à quelque ordre secret, ou à quelque délicatesse du métier, qui passe ma capacité et douze ans d'expérience que j'ai à la marine,
» C'est de la bonté que vous m'avez promise, monseigneur, que j'espère qu'elle ne me sera pas inutile. J'espère , par votre moyen , aller un peu plus vite que je n'ai été , si ce pauvre Désardans, qui n'a qu'une jambe à cloche-pied, allait passer devant moi , sans passer plus outre , je m'asseyerais là , quitterais mon épée, prendrais une plume, et j'cClrirais sous un de vos commis
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jusques à la consommation des siècles , pour ne vous être pas inutile, ayant fait vaîu d'être toute ma vie, etc. ,
» Le marquis de Grancey. »
{Lettres de Colbert, Bib* roy,^ Mss,)
Voici enfin les dépêches de Colbert de Groissy.