DÉPÊCHE DE COLBERT DE CROISSY A COLBERT
(( A Londres, ce 13 juin 1672.
» Je ne doute- pas que vous ne soyez dans une grande impatience de recevoir une relation exacte de ce qui s'est passé 'dans le combat de nos flottes avec les Hollandais; mais cependant je ne puis rien vous écrire de plus certain par cet ordinaire que par ma précédente, n'ayMÎt reçu encore aucune lettre de M. le comte d'Estrées; et comme j'apprends que 31. le duc d'York a fait défense dans toute la flolte d'écrire, je crois que l'on pourrait bien avoir ôté en même temps le moyen à M. le comte d'Estrées de me faire savoir de ses nouvelles , ayant trop de preuves de son exactitude pour douter que, dans une occasion aussi importante , il n'eût informé le roi et vous de ce qui s'est passé; et peut-être l'aura-t-il fait directement par Dunkerque ou Calais, M. le duc d'Elbeuf ayant envoyé, à ce que j'apprends, un petit bâtiment vers la flotte pour en savoir des nouvelles. J'ai aussi envoyé un de mes gens vers lui avec milord Clifford ; mais, comme l'yacht qui les porte a toujours eu le vent contraire, je n'espère pas sitôt de réponse à mes lettres. Le roi , d'Ai^leterre reçut encore hier une lettre de M. le duc d'York; mais il l'a tenue si secrète, que je n'en ai pu savoir le contenu ; et milord Arlington m'a seulement dit qu'elle n'ajoutait rien à la précédente , dont je vous ai écrit la substance , sinon que M. le duc devait aujourd'hui assembler tous les pavillons, et faire avec eux tme relation du combat , que l'on devait recevoir aujourd'hui; si j'en puis avoir copie, je ne manquerai pas de vous l'envoyer. Cependant, comme les bons rapports qtw l'on avait faits de notre escadre ont irrité ceux qui voient avec regret La bonne union de La France avec l'Angleterre, ils conUnencèrent hier à débiter dans la Bourse des nouvelles toutes contraires
aux premiers avis, disant que les Français n'avaient point combattu, et qu'ils étaient cause de tout Le mal* que la flotte anglaise a souffert; et quoique le roi d' Angleterre continue à s' en louer, néanmoins ceux de sa cour tiennent le même discours qu'à ta Bourse, ce qui augmente l'impatience que j'ai d'en voir une relation véritable,
» M. des Rabesnières est arrivé à Chatam fort blessé , et son vaisseau, qui a échoué au Midelgronde, a été relevé, et a besoin d'un fort grand radoub , pour lequel M. de Vauvré est parti ce matin ; et je fais prier par lui ledit sieur des Rabesnières de venir prendre une chambre chez moi , s'il est en état de souffrir le transport par terre ou par eau; j'ai dit aussi audit iâeur de Vauvré de savoir de lui s'il est en état de parler de tout ce qui »'e8t passé, et de vous en envoyer une relation,
» Comme j'envoie un courrier à M. Le Tellier pour lui porter un mémoire par lequel je rends compte au roi de quelques affaires de conséquence dont le roi d'Angleterre et milord d'Arlington m'ont entretenu, et que je n'ose pas envoyer directement k Sa Majesté, parce qu'elles sont d'une nature à être examinées à Saint-Germain, et qu'aussi ledit mémoire pourrait être pris par les ennemis , je me sers de cette occasion pour vous informer que, dans les mêmes conférences que j'ai eues avec le roi d'Angleterre, il m'a dit que, comme les flottes avaient couru beaucoup de risques cette année dans leur jonction à Ports-mouth, et qu'il y avait à craindre que les Hollandais ne fussent encore plus diligents que nous l'année prochaine à mettre en mer, il croyait que le plus sûr parti que l'on pourrait prendre était de faire hiverner l'escadre de France dans les ports £ Angleterre, et de renvoyer les équipages en France pour retourner à la fin de mars, lorsque les vaisseaux seraient radoubés. Je lui ai dit toutes les raisons qui me font juger que ta chose n'est pas praticable, et en d'autres que tous les meilleurs charpentiers calfats et autres ouvriers étant employés aux radoubs de ses vaisseaux, nous n'en trouverions que de fort ignorants et beaucoup plus chers que ceux que nom avons en France, ott les magasins sont déjà pourvus de toutes les choses nécessaires pour ledit radoub; mais enfin, sans vous faire le détail de ce que j'ai dit , et qui m'a été répondu , je crois que la raison dont je
ne me suis pas expliqué vous touchera aussi bien tjue mai plus que toutes les autres , qui est, qu'il n'est pas de la prudence d'abandonner les vaisseaux , du roi désarmés, pendant tout l'hiver,, dans les pays étrangers; quelque sujet que nous ayons de nous louer de la bonne foi dudit roi, ainsi qu'il m'ait dit qu'il fallait s'assembler pour ce sujet, je m'en tiendrai toujours aux raisons que j'ai eues de refuser ce parti,
» Four ce qui regardie le combat , je crois que vous jugez as* sez, par les précautions qucFon prend pour empêcher que les relations ne nous en viennent, que nos flottc;s ont été surprises par les ennemis, et que, quand même nous n'y aurions perdu que le Royal-James^ qui était le plus beau vaisseau de F Angleterre, néanmoins, comme il y en a déjà huit de retournés, lom })ri8és de coups , et qu'apparemment il y en a encore beaucoup d'autres dans la flotte, les ennemis ont toujours Tavantagc, quand ils auraient fait plus de pertes que nous , d'avoir assuré le retour de leur flotte des Indes , -en nous faisant perdf e un temps considérable à faire radouber nos vaisseaux; et, comme le roi d'Angleterre est averti qu'ils ont environ trente vaisseaux tous prêts à sortir , et remplacer par ce moyen ceux qui sont hors de service, il juge, avec raison , que nous devons de part et d'autre mettre toutes pierres en œuvre pour fortifier puissamment notre flotte. Il va faire partir pour ce sujet trois vaisseaux du port de Portsmouth, où l'on travaille en toute diligence à mettre aussi ceux de la Tamise en état d'aller joindre la flotte; il souhaiterait aussi que Sa Majesté voulût bien fortifier son escadre des vaisseaux qu'elle a à l'entrée de la Manche, disant qu'il y va de la gloire des deux couronnes de faire les derniers efiorts pour remporter au plus tôt un avantage considérable seules ennemis; et, en cela, je suis fort de son senthnent. Il dit ausM que^ quand il vous restera une ou deux petites frégates qui croiseront la Manche et s'entendront avec les siennes pour la sûreté des marchands , cela sufiira ; et vous considérerez aussi que les mêmes vaisseaux que Sa Majesté enverrait à M. le comte d'£strées pourront servir, après la première occasion de coffl" battre, à aller quérir nos vivres à Dieppe et au Havre, et les escorter jusqu'à la flotte; enfin vous jugez assez de quelle coii* séquence il est de fortifier incessamment notre escadre , et j'es-*
père que vous serez d*avis de faire toutes choses possibles pour cela, et que vous pousserez iqcessamment la levée de sept à huit cents matelots , qui sont à présent nécessaires pour remplacer les malades et blessés , qui, je crois, auront été portés dans les jwrts de France , n'ayant pas appris qu'il en soit arrivé en Angleterre. Vous pourrez faire embarquer lesdits matelots sur les vaisseaux de guerre que Ton vous demande, an cas que vous jugiez à propos de les envoyer. Il vous plaira aussi faire partir les doubles chaloupes qui nous sont nécessaires contre les brûlots ; et enfin je crois qu'il est besoin de faire connaître dans cette occasion au roi d'Angleterre que l'on se porte avec chaleur à le secourir, et que l'on n'épargne point la dépense pour cet effet
»• Je vous envoie la lettre que M. de Vauvré m'écrit de Chatam, où il a laissé M. des Rabesnières fort blessé , et son vaisseau n'est point encore revenu , ce qui m'inc[uiète fort.
» J^s rapports que le sieur Schmit, capitaine anglais, a faits à son retour y et quelques lettres qui sont venues de la flotte , som fort désavantageuses à l'escadre de Sa Majesté; et présentement totue la cour et toute la ville som persuadées que la plupart de nos vaisseaux n'ont point combattu , et que les autres n'ont fait qu'escarmoucher contre quelques vaisseaux zélandais détachés pour les amuser. On dit même qu'ils n'ont fait que ce à quoi on se devait attendre^ et cent autres sottises qui vont être des semences de divisions auxquelles il sera très-difficile de remédier, quoique le roi d'Angleterre et milord d'Arlington y fassent tout leur possible. Il y a mêtne ici des gens du conseil dudit roi qui ont dit qu'il fallait qu'il fit la paix avec les Hollandais, et qu'il se racommoddt avec son parlement, en lui faisant quelque excuse sur ce qu'il a entrepris sans l'assembler. Enfin tout ce qu'il y a de gens contraires aux desseins du roi d'Angleterre, qui sont en beaucoup plus grand nombre que les autres, triomphent à présent, et le petit peuple crie fort contre les Français.
» En vous écrivant ceci , milord d'Arlington est entré chez moi avec une contenance assez embarrassée , et qui m'a fait d'abord juger de sa proposition, qui est que je savais arasez combien le roi son maître s'était épuisé de finances et de crédit dans l'armement de sa flotte, et qu'en effet, il ne lui restait à présent
aucun moyen de la remettre en état d* aller chercher les ennejim, à moins que je ne voulusse par moti ci'édit lui faire trouver jus- {ju'à vingt mille livres sterling. Je lui ai dit qu'il ne m'en res-tait pas deux pour le radoub de notre escadre , et que tout ce que je pouvais faire ^ ce serait d'avertir le roi et vous de lettrs nécessites par un courrier exprès ; mais, après m' avoir fait connaître qu'elles étaient pressantes, pour ne souffrir aucun délai, et sachant d'ailleurs l'extrémité oii est çl présent ledit roi, à » n'en pouvoir douter , je me suis résolu d'employer tout mon crédit, et d'envoyer chez tous les marchands français pour trouver au moins jusqu'à dix mille livres sterling, et au-delà même si je puis. Ce n'est pas que je n'aie considéré le mal qui me pourrait arriver de faire cette avance sans Tordre du roi; mais, comme je pourrais bien ruiner enlisement les affaires de Sa Majesté en ce pays si je ne donnais promptement ce secours, qui n'est qu'une avance sur ce qu'elle doit payer au mois d'octobre, j'ai cru qu'elle ne le trouverait pas mauvais. Si vous êtes du même sentiment que moi , j'espère que vous voudrez bien ordonner à M. Formont d'écrire au sieur Garbonel de faire en sorte d'achever cette partie au plus tôt Je suis , avec respect , tout à vous.
» COLBERT
« Je rouvre ma lettre pour vous dire que M. de Blanquefort vient d'arriver, qui a apporté au roi des lettres de M. le duc, qui est rentré avec toute la flotte dans la Tamise, et m'a dit que le vaisseau de M. des Rabesnières est à présent à Sheemess en toute sûreté. M. de Blanquefort a dit tout haut au roi que l'escadre de France avait fait des merveilles, et que si quelqu'un avait dit le contraire, M. le duc serait le premier à l'en démentir. Le roi a fort appuyé ce qu'a dit ledit sieur de Blanquefort , ce qui a bien mortifié un milord qui était l'auteur de la calomnie ; et il a aussi approuvé la proposition que j'ai faite que ceux qui nous blâment veuillent bien aller sur nos vaisseaux pour observer de quelle manière on s'y gouvernera dans le premier combat, qu'on leur y ferait bonne chère, et qu'ils pourraient parler plus pertinemment à leur retour. J'espère que ces nif^disants se tairont dorénavant. Ledit sieur de Blanquefort m'a dit
que M. le duc avait e&yoyé à Calais une relation pour Sa Majesté, de ce qui s*est passé au combat, et que M. le comte d'Ëstrées avait écrit par la même voie : ainsi il ne reste plus qti'à se radouber et à se préparer pour un autre combat Je m*ea vais demain avec le roi d'Angleterre pour voir la flotte et visiter nos blessés, entre autres MM. des Rabesnières et Désardans, qui sont fort blessés, et que j'assisterai autant qu'il me sera possible. » . {BM. roy,, Mss. Lettres de Colbert,)