‹ Histoire de la marine française (volume 2)Chapitre 27 sur 72 · LETTBE DE COLBERT DE CROISSY A COLBERT · texte numérisé non relu

LETTBE DE COLBERT DE CROISSY A COLBERT

)) A Londres, ce 20 juin 1672.

» J'ai reçu à bord de M. le duc d'York les deux lettres qu'il vous a plu de m'écrire, des 11 et 13 de ce mois , avec la lettre de 3,000 livres sterling. Je m'étais rendu à la flotte pour le même dessein que vous m'insinuiez par la dernière dont vpus m'avez honoré, et surtout pour bien approfondir la vérité de ce qui s'est passé dans le dernier combat , et ne pas ajouter foi témérairement aux rapports qui pourraient préjudicier à llionneur de ceux qui exposent leur vie pour le service du roi ; mais quoique je n'en aie déjà que trop appris, tant des personnes de qualité des deux nations qui étaient sur la flotte, que des officiers, jMlotes, capitaines de brûlots, matelots et soldats, tant Français qu'Anglais et que tous, généralement» accusent M. Du Quesne de deux choses : l'une , de n'avoir pas tenu le vent ccmime M. le comte d'Estrées le jour du combat, en sorte

qu'il a toujours été^ hors la portée du canon des ennemis avec toute son escadre; 1 autre, que le lendemain, lorsque l'escadre de France avait le vent sur les ennemis, et que Tamiral avait fait le signal du combat , il n'avait pas arrivé comme il devait pour le commencer ; néanmoins , je crois que voiis devez, aussi bien que moi, suspendre votre jugement jusqu'au premier ordinaire, m'en retournant demain à la flotte, tant pour parler audit sieur Du Quesne, qui m'en a prié, que pour demeurer sur nos vaisseaux ou à Chatam, jusqu'à ce qu'ils soient entièrement radoubés. Je dois cependant vous dire que , quoique M. Du Quesne se plaigne que M. le vice-amiral lui veuille du mal , il n'y a cependant personne dans toute l'armée qui m'ait parlé si honnêtement dudit sieur vice-amiral , et même M. le duc de Buckingham nous ayant tiré à part, et nous ayant dit que la faiblesse que ledit sieur Du Quesne et toute son escadre avait témoignée dans ce dernier combat était trop publique pour devoir être tenue secrète; et tout le monde même criant en général contre les Français, il était nécessaire de dire nettement ceux qui avaient fait leur devoir et ceux qui y avaient manqué , afin de rendre l'honneur à ceux qui le méritent , et le blâme aux autres, ledit sieur comte d'£strées lui fit réponse qu'il ne savait pas de quoi les Anglais se pouvaient plaindre de nous , puisque nous avions occupé tout un jour trente-cinq vaisseaux de guerre zélandais et dix brûlots, que nous avions fait souffrir beaucoup plus de perte et de dommages aux ennemis que nous n'en avons reçu ; que si parmi notre escadre il y en avait qui n'avaient pas si bien fait leur devoir que les autres , c'était à nous à en informer le roi notre maître, pour en faire la distinction à l'avenir dans la distribution de ses emplois et de ses grâces; mais qu'à l'égard du roi d'Angleterre , il croyait qu'il avait sujet d'être satisfait ; et lorsque ledit duc répliqua qu'il n'y avait pas plus de dix ou douze de nos vaisseaux qui avaient combattu , le comte d'£strées lui dit qu'il n'y en avait pas aussi plus de vingt des Anglais, comme il est vrai aussi de leur aveu ; j'ajouterai à tout cela que je voyais bien , par les récits qui m'étaient faits, que tous ceux qui n'avaient pas combattu, tant Français qu'Anglais, n'avaient pas manqué de bonne volonté ni de courage , et que s'ils ne l'avaient pas témoigné, ils pouvaient avoir été retardés par les

gens qu'ils avaient à terre par le calme, et parce que leurs vaisseaux ne sont pas si bons voiliers que les autres ; et qu'il ne fallait pas douter que dans la première occasion ils ne donnassent des preuves de la passion qu'ils ont d'imiter l'illustre exemple que leur donne un frère unique du roi , et présomptif héritier de la couronne. Sa Majesté de la Grande-Bretagne , et le duc d'York, qui ont su mes sentiments là-dessus, les ont fort approuvés, et m'ont dit qu'il n'était pas question de faire le proc(îs aux deux tiers de l'armée qui n'ont pas combattu ; et qu'il fallait, au contraire, louer tous ceux qui ont bien fait , et animer les autres à faire encore mieux dans la première occasion. Ceux que j'ai appris qui se sont le plus signalés sont :

» M. le vice-amiral , dont les pilotes anglais qui le servent ont dit des merveiUes, non^seulement à moi, mais à tous les Anglais qui ont été sur son bord , et toute l'armée , généralement , en tombe d'accord.

» M. des Rabesiiières , qui était sans contredit un des plus braves hommes et des plus, entendus qu'il y ait jamais eu dans la marine , et dont nous ne pouvons assez regretter la perte ; toutes les compagnies anglaises et les officiers du roi d'Angleterre ont honoré ses funérailles à Chatam, et le sieur do Vauvré les a faites, par mon ordre, aussi magnifiques qu'il se pouvait; mais je crois qu'il est du service du roi de lui faire au plus tôt quelque belle épitaphe, qui marque l'estime que Sa Majesté fait de ceux qui le servent bien. Le roi d'Angleterre a fait faire à Chatam l'oraison funèbre dudit sieur des Rabesnières , et avait ordonné à ses officiers de payer les dépenses des obsèques; mais je l'ai empêché.

» M. Desardans a aussi très-bien fait son devoir ; il a eu ; comme vous savez, la jambe emportée. J'avais dit au sieur de Vauvré de le faire transporter dans mon logis, où j'en aurais eu tout le soin possible; mais je n'ai point de ses nouvelles, ce qui me fait croire qu'il. aura bien pu se faire transporter en France.

»M. du Magnou, qui est aussi blessé , s'est comporté fort bravement

» Il y a encore M. de Cabaret, le commandeur de Verdille, le chevalier de Valbelle, le chevalier de Tourville, le chevalier de Sepville, de Gogoliu, qui est le seul qui a averti de la venue IL 16

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des ennemis, et qui leur a ensuite fait tout le pal que son petit vaisseau pouvait ; Gorabaut a bien combattu dans le commencement pendant trois heures , et on dit qu'il ne s'est retiré que parce que son vaisseau était désagréé et incapable d'agir. Je vous écrirai avec plus de certitude qui sont les autres par le premier ordinaire.

» Quant aux capitaines de brûlots , je n'ai pas appris qu'il y en ait d'autres qui se soient signalés que Serpau ; mais sur tout cela je me remets encore à ma première lettre, m'en retournant demain sur le lieu avec assez de gens pour tenir table, y régaler les officiers et les entendre parler ; et je vous assui^e qu'à ne tiendra point à moi que le radoub ne soit bientôt fait, et qu'ils ne fassent bien leur devoir dans la première occasion. .

» Nous venons d'apprendre que les Hollandais sont déjà en mer, ainsi que vous l'avez prévu , et qu'ils ont eu un renfort de quatorze vaisseaui^ de guerre et six brûlots ; et comme je ne doute point qu'ils ne viennent bientôt à l'embouchure de la Tamise, je ne sais plus comment nous pourrons avoir nos matelots , vivres , poudres , et toutes les autres choses que vous nous voudrez envoyer. M. le prince Robert est à présent vice-amiral d'Angleterre, et M. Spragge sera le reste de la campagne amiral de l'escadre bleue, ce qui a rebuté du service M. Holmes, qui a demandé et obtenu son congé ; mais depuis , le roi son maître lui a parlé avec tant de témoignages de l'honneur de son estime et de sa bienveillance, qu'il paf ait résolu à achever la campagne ; et, à vous dire le vrai , on ne peut assez louer sa valeur.

» Je viens de recevoir une lettre de M. d e Vauvré, qui m'oblige à partir cette nuit afin d'apaiser d'autant plus tôt les aigreurs que le dernier combat a fait naître parmi les capitaines des vaisseaux du roi , les uns étant pour M. le comte d'Ëstrées, et les autres pour M. Du Quesne, qui ne veut point aller voir mondit sieur le vice-amiral; mais comme celui-ci est le chef, qu'il se conduit d'ailleurs, à ce qu'il m'en a paru, avec beaucoup de douceur et d'honnêteté, et que dans le combat il a acquis la réputation d'un très-brave et même très -habile capitaine, au rapport des Anglais aussi bien que des Français, je commence à craindre qu'on n'ait eu raison de me dire que ledit sieur Du Quesne ne cherche des sujets.de plainte contre mondit sieur

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le vice-amiral, que pour reutire suspect le rapport véritable qu'il aura pu faire de ce qui s*est passé ; eufm, le premier a les louanges de toute Tarmée, et Fautre le blâme; en sorte que, quand il aurait fait ce qu'il doit , il a toujours le malheur d'être fort décrié. ^

» Faites-rmoi, s*il vous plaît, savoir si nous devons acheter ici un ou deux brûlots , ou si vous nous en enverrez ; il est nécessaire aussi qu'il vous plaise faire partir les matelots que vous ^vez fait lever; et M. le prince Robert me conseille de les faire venir avec toutes nos munitions à Portsmouth, d'où on les pourra faire joindre l'armée avec plus de sûreté que s'ils venaient directement à Ghatam; j'en conférerai demain avec M. le vice-amiral. Je vois, par la dernière que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, que vous nous envoyez une très-grande quantité de mâts, dont j'espère que nous n'aurons pas besoin. Je suis avec respect, tout à vous,

» COLBERT

« Je suis encore obligé de vous dire que le capitaine de la frégate appelée la Subtile a amené à Portsmouth un vaisseau de Bremen , chargé de vin et d'eau-de-vie , venant de Bordeaux ; je n'en ai pas encore vu les pièces ; mais il me paraît , et par la nature de son chargement , par le passeport , et par la déposition de Téquipage, que cette prise n'est pas bonne ; et apparemment, si elle Tétait, on Taurait plutôt amenée dans les ports de France que de m'en venir embarrasser ici ; cependant , pour peu qu'on diffère à relâcher la prise , tout le vin sera perdu , et il y aura de grands dommages pour les propriétaires. »

{BibL roy, Mss, Lettres de Colbert.)

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