LETTRE DE COLBERT DE CROISSY A COLBERT
« A bord de l'Henriette, près Ghatam, ce 23jtiin 1671.
» Je demeurai hier toute la jouniée près de nos vaisseaux en de longs éclaircissemens sur ce qui s'est passé au dernier combat ; et quoique iM. le comte d'Estrées eût, auparavant mon arrivée, été sur le bord de M. Du Quesne , et eût fait tous ses efforts pour rétablir la bonne intelligence , néanmoins je trouvai ledit
sieur Du Quosne extraordiiiaircment aigri; mais je lui ai fait connaître qu'il avait tout sujet de se louer de inondit sieur le comte d*Estrées, et que Ton ne devait imputer les bruits qui ont couru au préjudice de son honneur qu'à quelques Anglais mal affectionnés au service du roi leur anaître; qu'au fond, et Sa Majesté Britannique et tout le monde était persuadé que l'escadre de France avait très-bien fait son devoir , ayant occupé toute celle de Zélande , beaucoup plus nombreuse , pendant un jour entier, et lui ayant causé beaucoup plus de dommages que nous n'en avons souffert; que si quelqu'un des capitaines s'était plus signalé que les autres en combattant de plus près , on n'en avait pas plus mauvaise opinion des autres, puisque, n'ayant pas pu gagner le vent, il était à la liberté des ennemis de les approcher ou de s'en éloigner; enfin, après d'autres semblables discours, j'ai un peu apaisé sa Cdlrriî, t't il m'a dit toutes les raisons qu'il avait eues de faire , le jour du comliai f*i îi^ lendemain , les manœuvresdonton le blâmait ; il m'a mhmj fa il \i.Av\es ordres qu'il avait de retenir l* ardeur des rtfpihiines de so/t rscadre; il s'est aussi plaint de ce que les fn-ifitews rcvirvmt'nts de bord que M. le vice-amiral avait faits iuiivnt vatLU' qtw toute l'escadre n'avait pas pu suivre; href^ il m'a fait comiaitre qu'il avait combattu lai^squ'il fallait ^ et m'a persuadé qu'il avait fait tout ce (/ui lui était possible en cette occasioji, aussi bien qu'en celle du leruiemain; mais comme c'est une démonstration très-difficile à faire par lettre ^ je ne puis l'entrepretidre ; mais je vous puis dire seulement que je l'ai mis dans une assez bonne assiette, à ce qu'il m'a paru. Il m'a dit aussi que les capitaines de son escadre me viendraient voir aujourd'hui , et je tâcherai pareillement de faire cesser leur ressentiment , qu'on m'a dit être si grand , qu'il y aurait à craindre des combats particuliers, et des querelles capables de faire un très-grand préjudice au service du roi, si l'on n'y remédiait
» En vous écrivant, mon courrier est arrivé, qui m'a rendu la lettre qu'il vous a plu de m'écrire, du 18 de ce mois. Vous avez à présent reçu la relation que le roi d'Angleterre a fait imprimer de ce qui s'est passé au dernier combat ; elle est assez succincte, et ne donne pas à noire escadre toute la louange qu'elle aurait pu mériter; mais je n'ai pas cru devoir faire une négo-
dation pour obliger ceux qui i*fint faite à eu parler auti*ement. Je ne puis non plus rien ajouter à ce que je vous ai écrit" cidevant touchant les morts et blessés , et qui sont les personnes qui se sont signalées. Je trouve les sentiments de tous ceux qui composent notre escadre si différents, que je ne puis pas en faire un jugement bien certain. Quant aux vaisseaux , ils ont fort avancé leur radoub, par le moyen des flûtes qu'ils ont auprès d'eux, et il n'y a à Sheerness que les vaisseaux de MM. des Rabesnières et Desardans, lesquels, quoique fort maltraités, pourront être raccommodés à la un de cette semaine ou au commencement de l'autre. J'ai vu à Chatam le capitaine du dernier, qui a eu la jambe coupée, et qui n'est pas en état de servir cette campagne ; je lui ai offert tout ce qui pouvait dépendre de moi , aussi bien qu'à M* du Magnou , qui a bonne volonté de retourner sur son in\n\ ; nvmj/à crois que sa blessure, qui ii'est pas petite, l'en empt^bcra.
» Il y a encore ici le vatAseau le Rubis, qui a échoué, et que nous ferons mettrt^ (kitts lus docks deaiaîn matin poiu* le radouber. » Nous avons airtini le brillot du wi^tur Vidault, qui a besoin de quatre mâts, que jt^ ^nh coiirrniiit de faire acheter, à cause que s'il fallait attendre ceux de la flûte, il y en aurait encore pour longtemps.
» Je ferai tout ce qui me sera possible pour disposer M. le duc d'York h se remettre en mer avec tous les vaisseaux qui sont en état ; mais comme le vaisseau le Prince , sur lequel il monte, est à présent sans mâts , et que les douze plus beaux vaisseaux de l'armée ne peuvent de sortir de Sheerness de sept ou huit jours, je n'ai aucune espérance de réussir dans cette négociation. Le roi d'Angleterre se tiendra assurément fort obligé à Sa Majesté de l'ordre que vous avez donné pour lui faire fournir vingt miUe livres sterling; et je ne me suis aussi chargé de vous en écrire , que parce que j'ai vu une nécessité indispensable pour le service du roi de faire cette avance.
» Je suis, avec respect, tout à vous,
» COLBERT
{Bibl. roy.,Mss. Lettres de Colbert,)
246 HISTOIRE DE LA MAKINE. — leW —
LETTRE DU CHEVALIER CHARLES DE FEtJQUIÈRE, VOLONTAIRE A BORD DU TERRIBLE, A SON FRÈRE, LE MARQUIS DE FEU- QUIÈRE, SUR LE COMBAT DU 7 JUIN 1672.
n De Tembouchure de la Tamise.
« On nous dit ici que le roi prend par jour deux villes : jamais conquérant n'a été si vite. La cour d'Angleterre , et principale^ ment le roi, qui est à l'armée depuis deux jours, paraît avoir beaucoup de joie de toutes ces bonnes nouvelles. M. de Buckingham et M» d'Arlington partirent dimanche pour aller trouver le roL Le courrier de M. de Pomponne , qui était venu trouver M. l'ambassadeur à Londres, partit aussi le même jour, dans le même bâtiment hollandais qui l'avait amené ici; je lui donnai une lettre pour M. de l^oiiipoiniLS t-t une autre pour Fourmont^ où je lui mandais mi iii-t la uïniiii re avec laquelle nous avions combattu, qu'on disait n'Oirc pas h l'honneur de M. Du Quesne, pour lequel je jiirnds un ptu d'intérêt, étant dans son vaisseau^ et y étant avec autajit cf agrément que j'y suis. On ne peut pas au monde traiter les gens plus honnêtement qu'il nous traite; enfin, si j'avais à servir sur ta mer, j'aimerais mieux être sous lui que dans aucun autre vaisseau. Je ne souhaite pourtant pas de servir sur la mer, y étant toujours malade. Je mandais donc à M. de Pomponne que c'étûl avec injustice qu'on disait que M. Du Quesne n'avait pas iMt son devoir^ ayant aussi bien fait qu'on pouvait faire, et ayant été aussi près des ennemis que les autres. Enfin nous étions des coquins qui n'avions pas un coup dans notre bord; cependant il s'est trouvé que nous en avions au moins cinquante ou soixante : il n'a tenu qu'à M. le comte d'Estrées que nous en eussions davantage, ayant abandonné les Anglais aussi vilainement que nous fîmes. Cependant ils sont contents de nous, parce que, par un bonheur extrême , nous leur avons retiré de dessus les bras l'escadre de Zélande , qu'ils appréhendaient plus que les autres. M. l'ambassadeur a été assez longtemps ici. L'on n*a jamais vu un homme si outré, contre nous autres prétendus coquins, qu'il était. Il s'en est pourtant retourné fort satisfait de nous , après avoir entendu nos raisons. Gela t fait de grandes divisions dans
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l'année et de grands ennemis au comte d'Estrées, qui, pourtant, est venu dans notre bord dire qu'il n'avait jamais parlé de cela, et qu'il était tout près d'aller dans tous les autres vaisseaux leur dire la même chose. Cependant il souffre que, devant lui, certains volontaires et officiers parlent de cela : cela est fort vilain à lui Nous sortirons demain de la rivière ; Ton ne sait pas encore où l'on ira , parce que l'on ne sait pas de nouvelles des Hollandais. L'on croyait , il y a quelques jours , qu'il avaient désarmé, et présentement on dit qu'ils sont allés au-devant de leurs flottes des Indes. Si cela est, nous pourrions encore avoir un combat qui pourrait bien finir la campagne de mer , car je crois qu'on s'approcherait bien plus près qu'on n'a fait. Ils ont beaucoup de brûlots, et si, par malheur, ils avaient le vent bon, ce sont les gens du monde qui savent le mieux brûler. C'était une chose épouvantable que de voir le vaisseau du comte de Sandwich , qui était le plus grand et le plus beau vaisseau de l'armée, en feu. Pourvu que nous nous battions encore une bonne fois, je n'aurais pas de regret de n'avoir pas servi sur terre, car c'est la plus belle chose du monde de voir l'ordre d'ÙB combat naval. Je m'en Tais chez M. le duc d'York , où le roi est C'est le prince du monde qui traite le mieux les Fr«n«* çais, leur parlant toujours de toutes sortes de choses... * » Le chevalier de Feuquièke. »
Il demeure évident, ainsi qu'on vient de le voir, par les relations hollandaise, anglaise et française, par les lettres du marquis de Grancey et de M. Colbert de Croissy , que Louis XIV avait donné des ordres secrets à d'Ëstrées, qui enjoignaient à cet amiral de rester autant que possible spectateur du combat, et de n'y prendre part qu'à la dernière extrémité \
Cette conduite fut diversement interprétée.
Les gens froids et calculateurs qui pensaient au positif, au réel, répétèrent ce qu'ils avaient déjà dit, lorsqu'en 1666, Louis XIV , n'opérant pas sa jonction avec la flotte hoUandaise , la laissa aux prises avec la flotte anglaise : // était de bonne po-
' CeUe lettre fait partie des papiers de famille de midame la dttdiesse Decaïes, qui a bien voulu nous autoriser à la publier. ' Revoir plas haut l'insthiction de Louis XIV à d'Eslrées.
litique de laisser deux puissances rivales s*entre-dètruire au profa de la France, qui, plus tard, pouvait avoir pour ennemie l'une ou l'autre de ces puissances.
Il faut dire aussi qu'en 1672 la question était plus compli*« quée : Louis XIV , envahissant sûrement la Hollande par terre , n'avait qu'un intérêt secondaire à prendre part à l'action sur mer, qui ne pouvait jamais être décisive tant que les forces des combattants seraient à peu près égales; tandis que le poids de son escadre, jetée dans la balance, pouvait faire détruire la marine hollandaise, et donner trop d'importance alors à la marine anglaise.
Bon ou mauvais , Louis XIV prit le parti contraire : ce fut de tenir ces deux puissances maritimes en échec, jusqu'à ce qu'il fut en état d'avoir une marine assez importante pour, à la rigueur, faire face à toutes deux.
Il demeure encore évident que cette convention tacite de ne pas engager l'avant-garde de la flotte hollandaise contre Louis XIV était arrêtée , sans doute , entre ce roi et quelques personnages" influents de la république ; car , pour qui a la moindre connaissance de la marine, il est pdpable que si l'amiral Bankert, ayant le vent, eût voulu attaquer rudement l'escadre française, qui était sous le vent et obligée de ranger la côte , il eût engagé vigoureusement le combat.
Que penser de ce ménagement ? Était-ce un dernier effort tenté par Jean de. Witt pour apaiser la colère de Louis XIV , et l'engager à ménager ces malheureuses provinces ? Était-rce lâcheté de l'amiral Bankërt? Cette dernière supposition ne se peut admettre; car, au combat de 1666, ce marin se battit avec la pHis grande intrépidité.
La première supposition est donc plus probable et plus rationnelle. .
Quant au dcrai-sîlence gardé par l'Angleterre à ce sujet, il est concevable en cela que Charles II était, ainsi qu'on l'a vu par les mêmes lettres, réduit à de telles extrémités, qu'il fallut que M. de Croissy courût les gens d'affaires pour lui trouver 20,000 livres sterling.
Or, quand on est réduit à de pareilles extrémités, quand on
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est gagé par uii maître aussi peu endurant que Louis XIV, on a fort mauvaise grâce de se plaindre.
Encore une fois , les faits sont là, et bien que ces tempéraments dussent faire éprouver à tous les capitaines de Tarraée la généreuse impatience si spirituellement exprimée par la lettre du marquis de Grancey , en bonne et égoïste politique , cette généreuse impatience devait peut-être se taire devant Fexigence bien entendue des intérêts matériels.