‹ Histoire de la marine française (volume 2)Chapitre 29 sur 72 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Conqtiéles de Louis XIV dans les Provinces-Unies. — Tentalives de meurtre sur Je grand pensionnaire Jean de Witt, à La Haye, et sur son frèrc^ à Dordi-echt. — I^ peuple soulevé demande Tabolition de Tédit perpétuel et le rétablissement du statliouderat en faveur du prince d*Orangc. — Jean de Witl se démet de ses fouctions politiques. — Ses lettres à Ruytcr, — Corneille de Will est accusé par ïichclaar d'avoir voulu le provoquer au meurtre du piince d'Orange. — Procès de Corneille de "Witt. — Il est mis à la torture, —Sa fermeté. — Il est condamné au bannissement. — Jcau de Witt vient le voir en prison. —Les deux frères y sont massacrés. — Monstruosités commises en HoUimde par les armées du roi. — Bref de » S, S. le pape Clément X , à Louis XIV, pour le féliciter sur ses conquêtes.

Les mois de juin et d*août 1672 furent remarquables par le rétablissement du stathouderat en faveur du prince d*Orangeet gar le massacre des frères de Witt '.

Cette page sanglante de Thistoire humaine est extrêmement curieuse à lire; car jamais, je crois, Thumaniténc s*y est révélée plus sublime, et aussi plus féroce, plus insensée, plusstupide, plus lâchement adulatrice, en un mot, plus siii generis.

Ce serait, en vérké, à faire frémir, si Ton ne savait, après tout^ que rhomme n*a été, n'est, et ne sera jamais que l'homme^

' Voir (pour tous les détails el particularités de ce chapitre) : Lettres de M. d'Amerong, Mss. — Lettres et Mémoires du chevalier Temple. —Lettres . d'Arlington. — Hisl. des Provinces-Unies, par Vicquefort, Mss. — Avis aux fidèles Hollandais, par le même, 1673, — Vie de Ruyter, ii>-f*, Amsterdam.—Vie des frères de Witl, in-12, La Haye. — Manuscrit des Blancs- Manteaux, 13ibU roy,, 94^. <rT annales des Provinces- Unies.

W HISTOmE DE Là MARINE. — 1«72 —

un pauvre ange déchu, qui doit porter, hélas ! éternellement au front le stigmate indélébile de sa tache originelle.

Résumons les faits.

Au mépris des lois, des traités, des serments, sans prétexte, sans intérêt, sans raison, les armées de Louis XIV, commandées par TUrenne, Luxembourg et Condé, en moins d'un mois arrivent au cœur de la république.

En suite de cette rapide et facile invasion, tout ce que Timagination en délire d'une soldatesque effrénée peut inventer de plus monstrueux, forme je ne sais quel chaos de crimes sans nom, dont les plus simples éléments sont le meurtre, l'incendie, le viol et le pillage.

L'épée au poing, le casque en tête, criant : Tue les hérétiques! un prince de TËglise et du saint-empire, Tévêque de Munster, gagé par Louis XIV, ravageant tout sur son passage, a recours aux jongleries les plus effrontées et les plus profanes, aux charmes magiques ' , en un mot, pour épouvanter encore les populations qu'il décime!...

Qui traite-t-on ainsi?

Des paysans, des bourgeois, des femmes, des enfants, laissés

*•«. On vit lui nouTeau feu d'artifice. Du sein des bombes et des pots à feu sortaient des lames de cuivre gravées en caractères gothiques et chargées de figures effrayantes. Le desseid du prélat était de jeter la terreur par ces talismans. En effet, le peuple en fut épouvanté ; et ceux qui voulurent le rassurer en se moquant d'une superstition aussi ridicule , et en se raillant de sa crédulité , furent d'abord i^^rdés comme des impies et des athées. Rabenhaupt , qui avait intérêt à dissiper le préjugé d'un peuple si sotte^ ment alaimé qu'il aurait sacrifié la ville à la crainte des puissances infernales qu'on évoquait contre lui , pria les théologiens de le détromper. Ils le désabusèrent, en lui faisant voir que la religion prot^lante, dont il faisait profession, ne s'accordait point avec ces terreurs paniques. L'un représenta que le saint évéque de Munster, ne pouvant prendre la ville par le secours de Simon Pierre, implorait celui de Simon le magicien, et l'autre, remontant jusqu'au siège de Bois-le-Duc, fait par le prince Frédéric Henri en 1629 , apprit au peuple que c'était un artifice ancien et usé, puisqu'on avait trouvé dans cette ville un grand nombre de lames de cuivre chat'gées d'imprécations avec le nom de Dieu , celui des anges et de quelques saints , à la faveur desquels les prêtres persuadaient aux assiégés qu'ils pouvaient charmer les armes des assiégeants, et se garantir des coups des hérétiques.

Yoici les mots et les caractères qu'on lisait sur qnelques-unes de5 lames

— leti— tîtiiÈ IV, cHApttàÉ %n. ttâ

sans défense par des milices effrayées ou des troupes sans disci* pline.

Bientôt cette malheureuse république, épouvantée, meurtrie, saignante, se metàdeux genoux devant Loùvois, joint les mains, lui demande grâce et pitié, et lui offre son or, sa nationalité, son sol.

Mais elle est repoussée avec des injures qu'on aurait honte de répéter, parce qu'il ne fallait à Louvois, ni ce sol, ni cet or, ni cette nationalité, car ces propositions ^acceptées, la paix était faite, et à Louvois il fallait la guerre^ on Ta dit, la guerre pour donner de i'hnportande à sa charge et embarrasser Colbert,

La république éplorée se tourne alors vers F Angleterre : de ce côté, c'est Buckingham qui joint à la cruauté de Louvois un persiflage révoltant et des prétentions impossibles à remplir. -^ Puis, d'ailleurs, l'Angleterre à la solde de Louis XIV ne pouvait vouloir que ce que voulait Louvois.

Enfin, envahie, déchirée, désespérée, la république veut s'ensevelir sous les eaux de la mer; mais jusqu'au suicide, tout lui manque : un soleil dévorant a tari ses écluses.

Alors ce peuple devient ivre, furieux, et tourne contre luimême sa rage et son désespoir : on l'a frappé, il faut qu'il frappe. Ami ou ennemi, innocent ou coupable, il lui faut des victimes à égorger Hl massacre, il s'entre-tue : de là, d'effroyables soulève-^ ments;delà, des meurtres et des cruautés inouïes dans l'histoirei

Puis, jetant un coup d'œil froid et calculateur sur ces tableaux de désolation, un homme de vingt-deux ans à peine traverse cette effroyable époque, calme, pâle et silencieux, observant tout, se

qu'on trouva dans les bombes que l'évèque de Munster fit jeter dans Groningue : « Pater et principiuiii sapientia Filins SpiritAs Sancti et Si- » fanus MTOBCDEMC. EÏNUS DC DC DD O EOP EHOPRTGKHNAR ; » Amen. »

Tout ce qu*il y a d'intelligible sont les premiers termes : le Père qui est le principe de toutes choses, le Fils qui est la sagesse, et le Sainl-Esprit Siranus, Amen. Quelque intention qu'on puisse avoir, il y a de l'impiété à des cbrériens qui croient la Trinité, de la faire entrer dans ces sortes de choses, et une telle profanation convient encoi'e moins à des évéques qu'à tout autre. On dit qu'on trouva aussi sur d'autres plaques ces paroles, fort claires pour ceux auxquels elles s'adressaient : Celui qui se retire de la ville est un bonuéte homme; mais celui qui ne livre pas ce qu'il a vendu est tm traître.

( Basnage, Annales des Frovinoeff-Unies, in4^ . » t. II , p* 973. ]

servant de tout, tenant compte et exemple de tout, cédaHt devant Tennemipas à pas, ne tentant rien, ne prenant aucune res* ponsabilité, parce qu'il sent que son heure n*est pas encore venue; Guillaume d*Orange,en un mot, attend, avec une prudence au-dessus de son âge, que la tourmente populaire jette enfm à ses pieds un pouvoir qu'il brûle de saisir, mais qu'il a le génie de savoir attendre.

£t pourtant cette république, qu'on écrase dans le sang, était sincèrement dévouée à Louis XIV ! et pourtant le parti français, représenté par Jean de Witt, qui conduisait les affaires des Provinces-tnies, était attaché à la France par les triples liens de la foi jurée, de l'intérêt public, et des convictions personnelles !

Or, en ravageant cette république qui ne lui avait été que secourable, quel résultat obtient donc Louis XIY, ou plutôt Louvois? — La ruine du parti français, le massacre des frères de Witt — Qui remplace le parti français? — Le parti orangiste, ennemi déclaré de la France. — Qui remplace Jean de Witt? — Guillaume d'Orange, Guillaume d'Orange ! l'ennemi le plus fatal et le plus acharné de la France!

Ce n'est pas tout : cette conduite insensée de Louis XIV soulèvera l'Europe contre lui. Ce ne sera plus dès lors la triple alliance qu'on lui opposera : ce sera une ligue universelle, une coalition formidable, qui, grandissant de ce jour, menacera incessamment la France, la mettra à deux doigts de sa perte ; et pourtant, cette hgue, majoré des calamités et des désastres sans nombre, ne pourra empêcher Louis XIV, vieux, abandonné, ruiné, attaqué par tous, d'atteindre, à la fin de sa longue carrière d'ambitions malheureuses, le but constant où tendirent toujours Richelieu, Mazarin, et de Lionne; à savoir : — l'exaltation cTun prince de la maison de Bourbon au trône d'Espagne; — et d'arriver ainsi, par les ruses les plus sacrilèges, par les moyens les plus excécrables ' , à cette usurpation flagrante, si nécessaire, dit-on, à la balatwe politique de l'Europe.

Quelle singulière combinaison providentielle !

Mais, pour revenir au fait partiel du meurtre des firères de Witt,

' On sait, et on verra plus tard par quelles jongleries impies, par quels scandaleux et indécents mandes, la cour de France fit e&torquer le testament du roi d'Espagne en faveur du duc d'Anjou.

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qui consomma la ruine du parti français, il demeure de la plus éclatante vérité que ce meurtre et la ruine de ce parti ne furent qu'une conséquence de la trahison de Louis XIV envers les États, puisque ces deux grands hommes furent égorgés aux cris de mon au parti français! Ces mots disent tout.

Voici, d'ailleurs, comment les choses se passèrent quant à ces meurtres :

On sait que Corneille de AVitt, député plénipotentiaire des États sur leur flotte, assistait au combat de Soutbwold-Bay; on sait que, placé sur la dunette des Sept-Provinces^ à l'endroit le plus dangereux du vaisseau, entendant sans pâlir l'ouragan chargé de fer qui grondait autour de lui, gravement assis dans sa chaire d'ivoire, entouré des gardes des États, dont plusieurs tombèrent morts à ses pieds, il parut planer sur cette longue journée meurtrière, grand, impassible et fort comme le pouvoir moral qu'il représentait, puisque par ses yeux la république regardait silencieusement combattre ses escadres.

En quittant la flotte, fatigué, souffrant, Corneille de Vfitt revint à Dordrecht : là, il trouva le peuple déchaîné contre lui ; sa maison et celle de son père avaient été insultées.

On avait fait plus encore.

Dans la maison de ville de Dordrecht il y avait un magnifique tableau de Van den Velde, représentant l'incendie du port de Chatam, et sur le premier plan de ce tableau on voyait le portrait de Corneille de Witt, qui contribua puissamment à cette expédition si funeste aux Anglais.

Ce tableau avait été fait par ordre des États, afin de perpétuer le souvenir de cette grande victoire, et aussi d'honorer publiquement le courage du ruart '.

Le peuple, soulevé par plusieurs gens de la bourgeoisie, courut donc à la maison de ville, mit le tableau en pièces, coupa soigneusement la tête de Corneille de Witt, et la cloua sur un gibet avec d'atroces pasquinades. •

Puis l'émeute devint inquiétante, et prit bientôt un caractère de grave révolution politique ; c'étaient des cris sans fin de Vive • •

' Corneille de Wilt était ruati du bailliage de PiiUeu, c'esl-à-dîre iiilciidant des dignes et canaux

m HISTOIRE DE LA MARINE. —1672^

Orange ! à bas l'édit peipétuel 1 Nous voulons le prince pour stathouder l Mort au parti français l

jCependant l'année du roi avançait toujours : les cruautés inoMïes des soldats, encore outrées s*il se pouvait par des récits exagérés, portaient Tirritation à son comble ; les instincts animaux et féroces de la populace s'éveillaient, le tigre commençait à gronder en mâchant à vide...

Les magistrats effrayés députent des envoyés au camp de Bodegrave, afin de supplier le prince d'Orange de se rendre à J)ordrecht pour calmer le peuple par sa présence. Guillaume, nç voulant pas cédera une première supplication, accueillit froidement cette mission, et répondit avec son flegme ordinaire : — Ma présence ne serait bonne à rien à Dordrechtj puisque je n'ai aucun pouvoir civil, et que j'ai d'ailleurs prêté le serment de ne jamais accepter le statkoudérat. Que Dieu sauve les Provinces^ dont je ne suis que l'enfant et le soldat.

Ces paroles, rapportées par les députés, exaltent encore plus le peuple, qui, toujours travaillé par des menées secrètes, s'insurge avec la dernière violence, et force les magistrats de rédiger à la hâte une supplique au prince, afin de le prier d'accepter le stathoudérat, et aussi de dresser un acte qui, relevant Guillaume d'Orange de sop serment, abolisse à jamais l'édit perpétuel.

C'était exiger le changement radical de la constitution des Provinces-Unies. Hébétés par la terreur, gagnés par les émissaires du prince, peut-être aussi, comme il arrive presque toujours dans ces crises effrayantes, préférant se décharger sur un pouvoir unique de toute responsabilité, les députés de. Dordrecht, sans consulter les autres collèges de l'Union, osent for-? muler ces actes à la hâte, et les font porter immédiatement au prince, toujours au camp de Bodegrave, peu distant de Dordrecbtt

Quand les envoyés arrivèrent, Guillaume d'Orange était à cheval, partant pour une reconnaissance : il descendit et les reçut debout dans sa tente.

Il ouvre les dépêches, les lit, et répond aux députés : — Dieu seul, messieurs, ou ses ministres, peuvent délier d'un serment juré à la face de l'Éternel, J'ai juré devant Dieu et devant les hommes, de 7W jamais accepter le stathoudérat tel que l'exerçaient

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mes ancêtres^ un ministre de Dieu seul peut me relever de ce serment.

M. de Zuylistein, oncle naturel du prince, fit sur-le-champ avancer deux pasteurs réformés,, nommés Dibbedlg et Vrichem, qui délièrent d'autant plus facilement Guillaume, que ces ministres avaient été les premiers promoteurs des désordres de Dordrecht, en excitant la populace par leurs prédications outrées contre de \Yitt et le parti français.

Après avoir été de la sorte débarrassé de son serment, en pré- 3ence de sou état-major, pâle, soulTrant, presque courbé sous le poids de son armure de fer, mais soutenu par l'énergie fiévreuse de son tempérament, Guillaume d'Orange, aussi simplement vêtu que le dernier de ses capitaines, sortit de sa lente et remonta son magnifique cheval de bataille avec l'habitude d'un écuyer consommé, toussa légèrement, car son asthme lui brûlait toujours la poitrine, et dit de sa voix brève en grasseyant un peu ; — Maintenant^ allons à Dordrecht, messieurs,

£tces mots furent prononcés sans que la moindre émotion se peignît sur ce front impénétrable; ni l'orgueil du triomphe, n| la joie de se voir enfin arrivé au stathoudérat , à ce but qu'il poursuivait, quoique jeune, depuis tant d'années avec une persévérance si opiniâtre et si secrète; encor» une fois, rien ne se révéla, le prince fut impassible comme toujours.

Arrivé aux faubourgs de Dordrecht, Guillaume trouva le populaire assemblé , et les magii^trats de la ville qui l'attendaient. Les cris de vive Orange ! redoublèrent alors , et prirent un tel accent de menace pour tout ce qui n'était pas orangiste , qu'un bourgmestre , répétant ce cri pour apaiser la populace , fut interrompu par un des-ineneurs de cette révolution , qui s'écria insolemment : — Ce cri^à. est un baiser de Judas : ncnis demandons si le prince est stathouder ou non? S'il ne l'est pas , nous allons le porter nous-mêmes à cette charge çt massacrer tous les scélérats qui s'y opposent.

Au milieu de ces cris , le prince se rendit à l'hôtel de ville , et là, du haut du balcon, un fiscal iut au peuple un acte authentique par lequel le collège de cette province renonçait à l'édit perpétuel, déclarait le prince d'Orange gouverneur et capitaine général^ tant par terre que par mer, et lui déférait les mêmes di-

gnitèss pouvoirs, autorites, que ses ancêtres avaient possédés; et pour cela, le dispensait, autant qu'il en avait le pouvoir, du serment qu'il avait jure de ne jamais accepter le stathoudérat.

Corneille de Witt, malade depuis son retour de la flotte, apprit avec un chagrin mortel cette révolution. L'influence politique que son parti avait si péniblement acquise depuis vingt ans était ruinée en un jour, et la république retournait ainsi sous le pouvoir militaire et despotique des stathouders, auxquels la faction de Lowestein Tavait autrefois arraché.

Lorsqu'on lui vint apporter cet édit à signer, Corneille de Witt refusa : — J'ai, — dit-il , — juré aux États souverains des Provinces-Unies de m' opposer de toutes mes forces au rétablissement du stathoudérat ; je maintiendrai ce serment contre la régence de Dordrecht, qui n'a pas le droit, à elle seule, de recannattî^ Son Altesse pour statkouder, au nom des autres provinces de l'Union.

Le peuple, apprenant le refus de Corneille de Witt, commença de s'assembler autour de sa demeure, en criant Vive Oi-ange! mmn au pani français! Mais Corneille de "Witt, restant impassible dans le lit où il était couché, dit à sa femme et à ses amis, qui rengageaient à signer: — A C liatam, aux bancs (tHarwich, à Solebay ,j'ai vu la^nort d'assez près pour ne pas craindre les meimces du peuple. Apprenant ce nouveau refus^ les cris de la populace devinrent effrayants; et sa grande et terrible voix commença de mugir au dehors...

La femme de Corneille de "Witt et ses deux enfants , baignés de larmes, agenouillés près de son lit, l'imploraient d'une voix déchirante, tandis que le peuple brisait les carreaux de la maison, sous une grêle de pierres, et faisait trembler la porte ferrée sous le coup des leviers.

Enfin , la tête perdue , la femme de Corneille de "Witt se releva, et, prenant ses deux petits enfants dans ses bras, elle s'écria : — Eh bien! je vais ouvrir la porte, me jeter avec mes deux enfants au-devam du peuple, et lui demander grâce pour ces pauvres innocentes créatures. Corneille ! puisque vous vous opiniâtrez à les exposer à une mort affreuse et certaine, si la populace, ivre et furieuse, entre ici de force.

L'air résolu de madame de Witt en prononçant ces mots, les

nouvelles supplications de ses amis, et cette pensée, qu'en effet le peuple pouvait, dans sa rage, égorger sa femme et ses enfants, décidèrent Corneille de Wilt. Il leva les yeux au ciel , signa , et dit : — C'en est donc fait de notre indépendance si chèrement achetée! Puis il ajouta ces lettres à son seing, — V.C. {vi coactusi contraint par ta forcé) , afin de protester au moins contre la violence qu'on lui faisait

Cette adhésion apaisa pour un moment le peuple de Dordrecht, puis Ton sut, le lendemain et les jours suivants, que le 29 juin cette sédition en faveur du prince d'Orange avait éclaté dans presque toutes les villes de FUnion, et que le peuple, dirigé par quelques gens de la bourgeoisie, avait obligé partout les collèges à abolir Tédit perpétuel, et à proclamer le stathoudérat de Guillaume d'Orange,

Il est évident que ce prince et ses amis ne pouvaient être étrangers à des mouvements populaires si favorables à son pouvoir , mouvements qui éclatèrent avec tant d'unité, et qui furent si habilement attribués à l'horreur que causaient aux populations les cruautés inouïes de l'armée du roi , malheurs et désastres que les orangistes reprochaient à la fatale influence du parti français.

D'ailleurs , le pouvoir de Guillaume ne pouvait s'établir solidement et sûrement que sur les ruines de ce parti français, qui, par sa longue et salutaire direction des affaires, avait acquis de nombreux partisans, effrayés, il est vrai, à cette heure, mais qui, l'orage passé, pouvaient reparaître de tous côtés, s'il leur restait un homme de ralliement , et venir aloi^ singulièrement embarrasser la cabale orangîste au milieu de son triomphe.

Or , le parti républicain ou. français était surtout incarné dans la personne des frères de Witt : aussi tâcha-t-on de s'en défaire ; et, en vérité, il était bien impossible que ces malheureux, que la trahison de Louis XIV avait déjà mis en butte aux vengeances et à la hain^ du peuple , échappassent encore à l'exigence de certains intérêts privés qui demandaient leur mort.

Voici donc ce qui, d'un autre côté, s'était passé à La Haye le 23 juin 1672.

Il était environ une heure du matin ; le long bâtiment de la salle des États s'étendait sombre et silencieux au bout de la

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