CHAPITRE rX
Lettre de M. de Croissy, ambassadeur de France en Angleterre. — Lettre de Louis XIY. — Mademoiselle de Kei-oualle est présentée à Charles II. ■^ Conversation de Madame la duchesse d'Orléans et de Charles II. — Il se décide enfin à signer le traité secret avec Louis XIV, relatif à l'invasion de la Hollande. — Texte de ce traité. — Retour de Madame en France. — Sa mort, le jour même de l'échange des ratifications du traité. — Fragments de Toraison ftmèbre prononcée par Bossuët sur la mort de cette princesse.
Une lettre de M. Colbert de Croissy au roi parle de la sorte du voyage que fit Charles II pour venir à Douvres au-devant de Madame, qui avait enfin obtenu de Monsieur la permission de passer en Angleterre.
<( DonvTcs, Î7 mai 1770. ' » Sire,
n Le roi d'Angleterre s'embarqua samedi dernier, sur le soir, en dessein d*ailer aux dunes, et de là même en pleine mer, à la rencontre de Madame , aussitôt qu'on verrait le vaisseau qui la porterait, nonobstant toutes les r^nontrances qui lui furent faites par les principaux de sa cour pour le détourner d'exposer sa personne en mer. Ceux de son consâl lui représentèrent aussi que
Il est vrai qu'on est surpris Sans profit, je me repens,
A Paris, Car je mens,
Qu'une mère ait entrepris Ce n'est pas» profit d'argent, *
D'être sans profit pour elle , Mais. ....... ^ .
De sa fille M
{ Recueil de chansons, sonnets, etc. Vol. III. Bl6l. royale ^ mss.) * JrchU'es des Aff. etr, — Angleterre, i672.
être oatré de lontcs les galnntcrie« de sa femme et de sa fille, suppJia )c roi de Ini donner iine lettre de cachet pour les faire enfermer. Le roi fit ce qu'il put pour l'en détonrner, cet éclat ne pouvant tourner qn'à sa honte. M. de Lioniir persista tonjoiiTs. Le rai consentit i ce qu'il voulut, et madame de Lionne fat arrêtée et enfermée dans un couvent; mais M. de Lionne ne put résister à sa douleur, et moumt pen après , i Paris, le 4*' seplemhre 167t , Agé de soixante ans. Ce qui parait seulement bien contradictoire, c'est qno de Lionno, qni avait été jnsqne-ln fort indifférent aux désordres de sa fi^mmf, se soit (oui à coup ravisé, et surtout soit mort de chagrin.
32 HISTOIRE DE LA MARINE. — leTO —
les sectaires et surtout les pre^ytériens se devaient assembler le lendemain ^ beaucoup plus grand nombre qu*il ne leur est permis par le dernier arrêt du parlement , et que son absence leur pourrait donner la hardiesse d'entreprendre des choses contraires au bien de TÉtat. Mais il crut avec raison y avoir suffisamment pourvu en laissant à Londres M. le duc d'York avec ses régiments et compagnies des gardes, et rien ne l'empêcha de continuer son voyage à la renconti*e de Madame, que le manque de vent, qui l'obligea de débarquer à Gravesende, d'où il se rendit en diligence à Douvres , partie à cheval , partie en carrosse , et suivi de fort peu de monde. Je ne pus arriver que quatre heures après lui , et il s'était déjà embarqué pour aller au-devant de Madame, qui arriva hier ici sur les quatre à cinq heures du matin ; et le roi ayant appris d'elle qu'elle ne pouvait- pas, d'après les ordres de Monsieur, et pour quelque raison que ce pût être, passer Douvres, soit pour aller à Londres ou.seiilement à Cantorbery , Sa. Majesté a pris la résolution de faire venir ici la reine et la duchesse d'York ; et quoique le roi ait témoigné souhaiter que le temps du séjour de Madame fût prolongé , et qu'on ait , pour cela , proposé de ramener Son Altesse à Boulogne , aQn de gagner un jour , néanmoins comme elle veut être ponctuelle et que d'ailleurs le port n'est pas sûr , j'espère qu'on ne prendra pas ce parti.
» • J'ai l'honneur d'être , etc. »
Le U mai, M. de Croissy recevait cette lettre du roi :
» « Monsieur de Croissy,
« J'ai écrit stma sœur afin qu'elle représente au roi, son frère, que si on persistait de delà dans de pareils sentiments d'irrésolution , cela me devait faire concevoir quelque ombrage , et je lui marque que vous devez l'entretenir de ma part sur cette affaire. Vous lui direz donc qu'il est à propos qu'elle fasse entendre au roi d'Angleterre que si l'on continue à tenir cette conduite, cela donnera ici de grands soupçons qu'il ait changé d'intentions ou qu'il ne veuille se tenir en état d'accepter ce que les Hollandais lui pourraient proposer d'arrangements particuliers pour détourner l'orage. qui les menace; ce que, de mon côté, je n'ai pas
— 1670— LIVRE IV, CHAPITRE II., 3i3
voulu faire, quoique M. de Witt n'y ait rien oublié et qu*il me propose tous les jours un partage des Pays-Bas, ou de les faire mettre en république. Je me promets que de si bonnes raisons , animées par la présence de ma sœur, amèneront la conclusion du traité, grâce aussi k Tenvie qu'ils ont que Madame ait la gloire d'avoir terminé toutes les difficultés. Quoi qu'il en soit , rien ne vous doit empêcher de signer le traité, quand même il faudrait passer par le terme de trois mois pour faire l'échange des ratifications, parce qu'il vaut toujours mieux que le traité se trouve signé, parce qu'on pourra, après cela, presser vivement l'échange des ratifications sans attendre ce terme. Sur ce, etc. »
Le jour même où il recevait cette lettre du roi, Croissy lui répondait :
« Sire,
» Madame m'a fait l'honneur de médire qu'elle avait ébranlé l'esprit du roi , son frère, et qu'elle le voyait presque disposé à déclarer la guerre aux Hollandais avant sa déclaration de catholicité; qu'il avait même dit que si M. de Turenne fût venu ater elle. Sa Majesté d'Angleterre aurait pu prendre dès mesures justes avec lui pour les attaquer, et elle a ajouté qu'elle croyait qu'il serait utile au service de Votre Majesté d'i)bliger M. le maréchal à passer jusq[ucs ici , sous le prétexte de venir reconduire Madame, et que son séjour fût prolongé de quelques jours en ce pays-ci ; elle m'a prié de n'en rien dire à milord Arhngton. Et comme Madame m'a demandé mon sentiment, je lui ai dit, comme je le pense aussi, que le passage de M. de Turenne pourrait bien faire connaître la vérité de ce qui se passe à tous les voisins, et que je craignais , par cette raison , que les commissaires qui ont part au traité n'approuvassent pas ce voyage.
» J'ai l'honneur, etc. »
Ce fut donc le 11 juin, le surlendemain du jour où mademoiselle de Keroualle avait été présentée au roi Charles , que se passait à Douvres la scène suivante.
Pendant son séjour dans cette ville, Charles II occupait une maison de médiocre apparence située au bord de la mer, et dont les croisées à balcons étaient si saillantes, qu'elles formaient des II. 3
espèces de petits cabinets vitrés qui s'avançaient de beaucoup dans la rue. 11 était environ trois heures, Charles II et Madame, assis dans le modeste parloir de cette habitation , paraissaient causer avec beaucoup de vivacité; entre eux deux était une table couverte d'un tapis de velours chargée de plumes, de pa^ner et de plusieurs traités ou mémoires manuscrits.
Charles II avait atteint, la veille 10 juin, sa quarantième année ; son teint brun et basané , ses yeux mm , sa longue perruque très-crépée, ses épais sourcils, son iront déjà sillonné par de profondes rides transversales, son nez long, sa bouche un peu grande et les pommettes saillantes de ses joues creuses, formaient un ensemble de traits dont l'expression était dure et hautaine; mais s'adressait-il à quelqu'un qui lui plût, sa physionomie révélait alors cette habitude de gaieté moqueuse et de spirituelle insouciance qui le caractérisait.
Cfe personnage est si connu : Burnet, Clarendon, Rapin-de- Thoiras, Hume, Buckingham, Rochester, et tant d'autres historien^ ont tellement mis en saillie ce caractère d'un égoïsme et d'une mobilité si étranges, qu'il devient comme inutile déparier de l'insatiable cupidité de ce roi , qui lui suggéra toujours les déterminations les plus contraires au bien de l'état; de son scepticisme en amitié et en amour, si outrageant et si dédaigneux ; comme aussi de dire que , plus athée que pas un des débauchés de sa cour, il se moquait de tout et de tous, et méprisait cruellement l'humanité en commençant par soi-même ; de dire enfin que malgré son égoïsme, sa paresse, son insouciance, sa soif intarissable de voluptés faciles, il y avait chez ce prince un charme, un attrait auquel il était impossible de résister, et que souvent les communes aigries et récalcitrantes lui furent ramenées par quelques mots remplis de cette charmante et spirituelle bonhomie qu'il savait si bien feindre. Quant à son intrépidité, à son calme dans le péril , cela était aussi généralement reconnu que sa singulière aptitude aux choses de la marine , qu'il aimait avec passion.
Or donc, ce jour-là, Charles II portait un justaucorps de velours noir garni de rubans couleur de feu , avec une étoile en diamant sur son habit. Autour de son fauteuil, placé en face de celui de Madame, on voyait couchés ou debout sept o]a huit
— i670— LIVRE IV, CHAPITRE IX, 35
petits épagneuls noirs tachés de feu , à longues soies traînantes et frisées.
Madame, vêtue de bleu, et charmante comme toujours, avait poussé sa flatteuse bonté pour son frère jusqu'à prendre sur ses genoux un petit épagneul du nom de Key, extrêmement favori du roi , et s'amusait à rouler autour de ses jolis doigts les longues soies noires et parfumées du petit Key^ qui se laissait nonchalamment caresser par ces belles mains royales.
Les yeux du roi étaient fort brillants, et sa physionomie animée pétillait de curiosité. Madamele regardait en souriant et faisait un gracieux signe de tête négatif, répondant sans doute ainsi à une question déjà faite par son frère, qui, ayant tout à fait approché son fauteuil de la table , s'y accoudait et jouait machinalement avec les plumes de l'écritoire.
— Henriette , — disait le roi en attachant sur sa sœur ses yeux noirs perçans et spirituels , — Henriette, je vous prie, ditesmoi donc ce qu'elle pense de moi?
— impossible, Charles. . . impossibla . . Entre nous autres femmes, voyez -vous, ces sortes de secrets-là sont sacrés; il n'y a qu'une oreille féminine qui soit digne d'entendre ces échos de nos cœurs.
— Que vous êtes méchante et cachée ,. Henriette ! quand moi je suis si franc et si ouvert avec vous I N'ai-je pas commencé les confidences en vous disant qu'hier , lors de sa présentation, je l'ai trouvée toute charmante ?
— Aussi , Charles, vous sais-je le gré que je dois pour cette marque éclatante de votre royale confiance.
— Comment avez-vous le cœur de railler , quand je vous parle aussi sérieusement , Henriette , quand je vous dis que je l'ai trouvée belle comme un ange ? et puis ses yeux sont si bleus, ses cheveux si noirs , sa peau si blanche; et puis encore elle a quelque chose de si fin , de si mahn dans le sourire... avec cela des dents charmantes , une taille qui paraît même délicieuse auprès delà vôtre, Henriette! Henriette ! que vousa-t-elle dit?...
— Mais en vérité , Ch)|ries , pourquoi voulez-vous donc, après tout, que mademoiselle de Keroualle m'ait dit quelque chose de vous?...
— Pouitpioi ? parce que je suis sûr qu'elle s'est aperçue hier
88 HISTOIHE de la marine. —1670 —
de l'impression qu'elle a faite sur moi. Oui, oui , car, par saint Georges ! anges-démons que vous êtes , vous vous apercevez de cela bien avant nous, je crois. . . Henriette ! ma bonne Henriette ! voyons, dites donc ?. . .
— Eh bien ! mon frère , — répondit Madame avec un air de mystère , — mademoiselle Louise de Keroualle. . .
— Louise... Louise, quel joli nom !... En vérité, j'adore ce joli nom de Louise.
— Si vous m'interrompez déjà , mon frère , je ne continuerai pas. Je disais donc que mademoiselle Louise-Renée de Keroualle m'avait confidemment avoué que.. . faut-il tout dire ?
— Henriette !...
— Eh bien ! donc , mademoiselle de Keroualle m'a avoué , mais cela sous le dernier secret , entendez-vous bien , mon frère ? qu'elle trouvait charmant , animé , gracieux, et pourtant noble et imposant aussi... l'aspect merveilleux de la ville de Douvres , bâtie qu'elle est sur le bord de la mer , avec ce haut château qui...
— Saint-Georges, vous raillez toujours impitoyablement, et pourtant^ parole de roi , je suis amoureux.
— En fait d'amour, mon pauvre frère, vous me permettrez de croire de peu de mise cette royale parole.
— Mais , quand je vous dis que je suis fou de cette charmante fille , que je suis amoureux comme un écolier , amoureux malgré mes quarante ans ; amoureux enfin comme je ne l'ai jamais été ; car^ après tout, ma sœur, cela m'est arrivé ! pardieu, assez de fois pour que je m'y connaisse.
— Oh! sans doute... Aussi, je suis bien loin de nier l'incommensurable expérience de Votre Majesté à ce sujet... Soit , vous voilà donc amoureux de ma pauvre*Louise... Mais madame de Castehnaine , mon frère ?
— Je la ferai baronne.
— Pensez donc à ses emportements.
— Je la ferai comtesse.
— A son désespoir.
— Je la ferai duchesse • •
' Un effet f cettp même année ^ madnmc de Castelmaine fut faite baronne
— À merveille ! madame de Castelmaine est donc coiisoJée ou duchesse; mais qu'est-ce que. cela, mon Dieu ! seulement une des perles de ce charmant collier qui vous enlace. Et cette pauvre et naïve mademoiselle Stewart ?
— Louise a de si beaux yeux !
— Voilà qui est répondre. Mais cette jolie miss Wels ? . — Louise a de si jolis cheveux !
— Vos raisons sont parfaites. Mais la Nell-Gwin, qui est bien, dit-on, capable de battre votre Royale Majesté, lUmpertinente comédienne qu'elle est
— Louise a une si jolie taille !
— Et enfin vos miss Davis , miss Peel , mis Percy , et je ne sais combien d'autres miss encore , mon cher frère , car en vérité...
— Répondez-moi sérieusement, je vous prie, Henriette, -— dit Charles en interrompant Madame^ — mademoiselle de Keroualle est-elle de bonne maison de Bretagne ?
— D'excellente , mon frère ; car son ancienneté est passée en proverbe dans sa province , où l'on dit : l'antiquité des Penancoèt. ^
— Et Louise est sage ?
— Mon frère, vous me faites là des questions...
— Ah ! après tout, sage ou non, qu'importe? elle est charmante, et..
— Comment ! sa^e ou non, qu'importe ?
— Eh bien !
— Mais c'est horrible, cette indifférence-là !
— Voyez- vous , ma pauvre sœur, quand on a mon âge , et surtout mon expérience, on n'attache plus guère d'importance à ces sortes d'exagérations chimériques et inutiles , de sagesse et de fidélité.
-- Taisez-- vous donc, Charles, vous vous mentez à vousmême.
— En vérité , cela est ainsi ; et c'est pour cette raison que mes maîtresses m*aiment toujours beaucoup.
de Nonsucl), dans la province de Surry, comtesse, de Soutliamptoii et duchesse de Clevelaud.
38 HISTOIRE BE Là MARINE. —1670 —
— Vous êtes confiant au moins, mais c*est en vous.
— Vous ne m'entendez pas; elles m'aiment... de toute la liberté que je leur laisse pour voir mes rivaux. Je les gêne si peu î
— Encore une fois, Charles, vous ne me ferez jamais croire que l'amour-propre d'un homme, et qui plus est d'un roi...
— Et qui pis est, ma sœur !
— Soit... que Tamour-propre d'un roi s'arrange aussi tranquillement du rôle d'amant trompé, du rôle de dupe, tranchons le mot.
— D'abord, je ne suis jamais dupe.
— Comment cela?
— Être dupe, c'est être trompé. . . sans le savoir ; or je ne suis jamais dupe, puisque je sais tout.
— Vous savez tout?
— Eh! sans doute; croyez-vous donc, Henriette, que ma couronne royale me bouche assez les oreilles pour que je n'entende pas à propos de ma chère maîtresse, madame de Castclmaine, par exemple, bourdonner les noms de ses favoris, depuis celui du très-brillant et très-négatif Jermyn ', jusqu'à celui de certain Jacob Hall qui danse et voltige à cheval d'une manière surprenante , il faut l'avouer. Croyez-vous que j'ignore aussi l'existence d'un nom moins certain {Castelmaineinent parlant), d'un nom moins certain, Goodman, un vigoureux gaillard, beau comédien d'ailleurs, dont toutes les femmes de Londres sont affolées?
— Fi ! vous dis-je, mon frère, vous ne croyez pas un mot de tout ce que vous me contez là.
' Jermyn, fils du duc de Saint-Albans. — On connaît cette raillerie de Charles à madame de Castelmaine : « Faites plutôt des grâces à Jacob Hall pour quelque, chose, que de donner votre argent à Jermyn pour rien, puisqu'il vous sera encore plus glorieux de passer poiu- la maîtresse du premier que pour la très-humble servante du second. » Madame de Castelmaine répondit au Roi avec colère : « Que c'était vraiment bien à lui de faire de tels reproches ! qu'elle savait bien que la bassesse de ses goûts s'était déclarée ; qu'il ne fallait, pour un goût comme le sien, que des oisons bridés, tels que la Wells, la Stewart, etc., et cette petite gueuse de comédienne qu'il leur avait depuis quelque temps associée, u
( ISotes des Mémoires de Grammont, ïn-h^.)
— Si, pardieu I j*y crois, et ii le faut bien ; après ce^ia, je mentirais en disant que je ne préférerais peutrêtre pas être aimé seul; mais puisqu'il paraît que ce n'est pas mon étoile, je me résigne; d'un autre côté, être aimé seul, cela vous impose souvent en retour bien des obligations, bien de la gêne ; c'est pour ainsi dire un mariage, et dès lors c'est fastidieux* . . comme un mariage. Et puis enfin, voyez-vous, Henriette, à mon avis, les amants qu'on trompe ont toujours tort; pourquoi ne plaisent-ils pas assez pour qu'on ne les trompe pas?
— Au moins, mon frère, voilà une maxime merveilleusement commode pour les femmes infidèles.
— Et c'est aussi une maxime fort sensée, Henriette; car rien ne me parah plus ridicule et plus odieux que de faire un tort à ces pauvres âmes de ce que vous serez devenu maussade et fâcheux, je suppose ; et de vous plaindre qu'alors elles aillent chercher ailleurs un amant qui ne soit ni maussade ni fâcheux.
— Mais, Charles, si c'est par caprice, folie, fantaisie ou amour du changement, qu'elles vous quittent?
— C'est toujours notre faute, vous dis-je, toujours notre faute ; pourquoi ne plaisons-nous pas assez pour qu'on n'ait ni le temps ni le désir d'avoir des caprices? Et puis enfin, tenez, avouez une chose, c'est que nous le voulions ou que nous ne le voulions pas, pour vous c'est tout un; vous faites à votre gré , et, par saint Georges ! vous avez raison ; car en amour ce qui plaît est bien , et ma devise est : Che sara sara '.
— Je vous admire , Charles. .
— Non, sérieusement parlant, Henriette, je pense cela, et ma vie le prouve. Je défie qu'on me puisse reprocher une cruauté, seulement une injustice causée par le ressentiment de ma jalousie; car entre nous, j'ai toujours trouvé sot et féroce de faire sentir sa puissance, à propos de ces tendres faiblesses. Oui, cela m'a toujours semblé bas, lâche et peu gentilhomme. En un mot, quand on me trompe et que je ne tiens pas à la trompeuse, je la quitte; quand j'y tiens, je la garde, et l'avertis en confidence de prendre ses mesures pour que je ne voie jamais rien de tout
' Ce qui sera, sera.
cela; car après tout, quand le présent est à moi, que m'importe le passé ou Favenir?
— Qu'on se contente du présent... je conçois; mais encore faut-il ravoir à soi seul... Charles!
— Mais, Henriette, en fait de présent.., on a toujours au moins à soi seul le temps que dure le tête-à-tête. Or, que faut-il de plus à un honnête et modeste amant?
— Fi donc! taisez-vous, c'est horrible; et que je plaindrais la pauvre femme qui s'attacherait sincèrement à vous !
— Et pourquoi cela, Henriette?
— Mais à cause de votre affreuse indifférence pour le bien comme pour le mal.
— Henriette, ma bonne sœur, vous ne pouvez vous méprendre à ce point ; sLje suis indifférent au mal, ne puis-ge pas être recoimaissant du bien qu'on me fait ; et parce que je ne sais ou ne daigne pas haïr, est-ce donc une raison pour que je ne sache pas aimer?
— Non, Charles, non, sans doute; car vous êtes si bon, si affectueux. . .
— T)ui, et pourtant on fait de moi une espèce de Sardanapale, se souciant peu de la vie et du bonheur de ses sujets. Mais, en revanche, se souciant beaucoup de leurs biens, — dit le roi avec un soupir, et cédant à cette incroyable mobilité d'esprit qui faisait si rapidement se succéder en lui les impressions les plus opposées.
— Mais, qui croit cela, mon frère?
— Eh ! saint Georçes ! mes peuples le croient ; et qui le leur fait croire? Les bavards du parlement, qui ne leur chantent autre chose que des litanies sur les pilleries, les dilapidations, les dissipations de ma cour; en un mot, qui ameutent l'Angleterre contre moi, sous le prétexte que je dépense beaucoup ! Je dépense beaucoup ! voilà le grand mot ! Je dépense beaucoup ! c'est avec ces billevesées-là que les braillards des communes font crier huzza à leur sot et moutonnier auditoire. Je dépense beaucoup! Imbéciles, est-ce qu'ils croient que l'argent qu'ils me donnent, je le thésaurise, par hasard ! Est-ce que pour être dissipé, comme ils disent, en profusion de toute espèce, il ne reste pas en Angleterre? £t puis, ne savent-ils pas que tout le monde.
eux les premiers ou leurs créatures, ont toujours quelque chose à demander au roi ? Pardieu ! on le croit si riche , le roi ! et pourtant, il faut qu'il refuse souvent.. . Hum ! je dépense beaucoup... s'entendre toujours faire ce reproche, être sans cesse obligé de batailler avec ces gens-là pour leur arracher quelques malheureux milliers de guinées... Saint Georges ! le métier de roi, réduit de la sorte, devient un bien triste et bien sot métier, Henriette !
Et le roi Charles se mit à réfléchir profondément; car ce peu de mots venaient de lui retracer sa position présente avec toutes ses diJOTicultés. Madame voyant cette disposition d'esprit si favorable à ses projets, se levant de son fauteuil, alla s'asseoir auprès de son frère, et lui montrant un traité posé sur la table :
— Mais , dites-moi , je vous prie , Charles, pourquoi de pareilles idées, quand enfin, ces seuls mots : Charles, Roi, écrits de votre main au bas de ces dix feuilles de papier, pourraient en finir avec tous ces embarras... Pourquoi hésitez-vous aujourd'hui, tandis qu'hier encore vous m'avez autorisée à écrire à Louis que vous étiez presque décidé?
— Hier, oui. . . sans doute. . • hier. . .
— Et que même, si M. de Turenne pouvait venir ici, vous aimeriez à vous entendre avec lui au sujet de la guerre qu'on-veut faire à ces républicains?
— Oui, Henriette, je sais que je vous ai dit cela hier, mais. . .
— Eh bien ! Charles. . .
— Mais depuis hier... j'ai réfléchi, pesé les chances, et je suis plus incertain que jamais.
— Et pourtant, voyez, vous me faites donner à Louis des assurances, presque) des certitudes, et maintenant vous vous contredisez. Ah! Charles, Charles... cela n'est pas bien... que va penser le roi? que pour prolonger mon séjour ici, je l'ai trompé.
— Non, Henriette... non... je ne me contredis pas; mais si vous connaissiez comme moi ce pays-ci, si vous saviez à cette heure combien les partis se rapprochent, se consultent, s'agitent, vous comprendriez mon indécision. En un mot, je ne m'en cache pas, eh bien! oui, j'ai scrupule de prendre cette dé terminatiou sans la communiquer à mon parlement; car enfin,
4i HISTOIRE DE LA MARINE. —1670 —
pensez donc, Henriette^ être, aux yenx du |iays, Fallié^ l'ami de la HoUande, et aux miens, son ennemi déclaré; et tout cela sans raison, sans un prétexte plausible... tout cela... pour une misérable somme d^argent; me vendre à Louis corps et âme... me mettre à sa solde, à ses gages... Âh! tenez... tenez, Henriette ! cela est honteux. Notre pauvre père n*en avait pas fait tant!...
— Allons... allons, Charles, dans quelles exagérations noires et mélancoliques tombez -vous là? Est-ce donc vous vendre? vous mettre à la solde de Louis, comme vous dites, que d'accepter l'offre qu'il vous fait de roi à roi , de frère à frère , de vous aider à rétablir le culte catholique dans vos États?... Est-ce vous vendre que d'accepter les subsides qu'il vous offre pour aider à soutenir le faix d'une guerre entreprise bien plus dans son intérêt que dans le vôtre?
— Mais entre nous, Henriette, vons savez, comme moi, que les trois millions qu'il m'offre sous le prétexte de m'aider à la gueiTe , entreront dans mon trésor secret; parce que, si je me déclare plus tard contre les Hollandais , on votera id des fonds pour faire cette guerre ; quant aux deux millions pour la catholicité , c'est la même chose, un prétexte honnête de me gagner ; car il est impossible de penser à faire jamais une telle déclaration! Rétablir le culte catholique! mais ce serait mettre l'Angleterre à feu et à sang! ce serait jouer ma couronne... peut-être ma tête ! quand au lieu de six mille hommes de secours que Louis me propose, il m'en enverrait vingt mille... à cette heure surtout! mais c'est folie que d'y songer seulement
— Pourtant, Jacques* croit le contraire; il me l'écrivait encore hier.
— Jacques croit le contraire ! Jacques croit le contraire. Eh bien ! Jacques se trompe, ma sœur; ses jésuites le mènent comme un enfant, et il ne prévoit pas où ils le conduiront... Après tout, cela le regarde ; une fois sur le trône , il s'arrangera comme il le voudra, ou plutôt comme ils le voudront, et le diable sait ce qui en arrivera pour Jacques ; mais quant à moi , ma chère Henriette, j'ai assez d'exil comme ça; et je ne suis plus' d'âge à
' Le duc d'York. Ou sait qu*il se fil recevoir jésuite vers la fin de 1669. 1^9- détails de sa réception sont fort curieux.
— Î67e — LIVRE IV, CHAPITRE IX. 43
goûter les douceurs du sommea , perché sur les branches du diêne-royal'. Avant tout, je veux régner en paix; avant tout, j*ainie le calme, la tranquillité, le repos... Qu'après moi ils déclarent toutes les catholicités qu'ils voudront , peu m'importe, parce qu'après moi... la fin du monde.
— Pourtant, mon frère, on dit en France que la catholicité serait d'un merveilleux effet pour contenir votre populaire pai la croyance religieuse , et que plus un gouvernement s'appuie sur le catholicisme pur, plus il approche du pouvoir absolu.
— Par saint Georges! cela est pourtant vrai, — dit Charles en riant ; — car à mesure qu'on s'éloigne de Rome , il y a conmie des zones torrides, tempérées, et pour ainsi dire glaciales de catholicisme et d'absolutisme. Ainsi , le roi d'Espagne est très-catholique. . . voilà la zone torride, rendue plus torride encore par sa sainte inquisition. Le roi de France est seulement très-chré-^ tien, voilà la zone tempérée... Et moi, je suis vaguement défenseur de la foi... voilà la zone glaciale. Or, il est vrai de dire qu'il y a plus d'absolutisme en Espagne qu'en France, et qu'il y en a plus en France qu'en Angleterre; mais , voyez-vous,, Henriette, vouloir changer ces degrés de chrétienté qui s'en vont en s'afTaiblissant vers le Nord, te serait aussi fou que de vouloir en Islande la chaleur d'Afrique. Aussi, encore une fois, je me contente de ce que j'ai, et je ne veux pas tuer ma poule aux œafs itory laquelle poule est mon parlement, qui, bon gréjnal gré, bon an mal an, me pond, après tout, toujours un subside. Mais, saint Georges!... me déclarer catholique! non... non, Henriette. Diable ! encore une ibis, cela sent trop le chêne-royal.
— Mais, mon frère , pourquoi vous presser tant de vous déclarer catholique ?
— Pourquoi? parce que Louis le voudra pour qu'aussitôt après il passe à sa déclaration de guerre contre la Hollande.
— Mais sil vous laissait tout le loisir qu'il vous plairait pour la catholirité?
— (iormiioûlt
^ Oiri, Charles, s*il vous demandait seulement la déclaration
' On s^'tit que jioriHunl !tti piierres civiles Charles II, alors prétendant, [tassa la oiiîl diitis h^a bruurlu s d'un cbéne pour échapper à ceux qui le liourauiv.'ricut. Co diûiw lui Lhpuis appelé rojraloakf chêne-royal.
de guerre contre la Hollande; car, après tout, peu lui importe la catholicité , à lui : c'était une visée purement politique qu'il croyait dans votre intérêt ; rimi)ortant pour Louis, c'est l'invasion des Provinces-Unies. Signez, unissez-vous avec lui pour leur déclarer la guerre , et la catholicité viendra quand elle pourra. Ainsi , pourquoi hésitez- vous encore ? Écoutez-moi , Charles , vous savez si dans une pareille rencontre je ne suis pas mille fois plus portée d'inclination pour vous que pour Louis, et c'est pour cela que je mets autant d'instance à vous décider; car au résumé, au fait, de quoi vous effrayez-vous? La catholicité une fois écartée...
— Je ne m'effraie pas, Henriette, je ne m'effraie pas; mais, entre nous, cette déclaration de guerre est injuste, d'une injustice révoltante, inouïe, et malgré moi, je ne puis m'empêcher de songer à cela...
— Allons^ Charles, parlez donc sérieusement : est-ce qu'elle est plus injuste , plus inouïe , plus révoltante , que celle que vous fîtes en 166/i à ces répubUcains? Non que je vous fasse un reproche; car, après tout, on doit autrement juger les affaires d'État que les affaires particuUères. Aussi, pour justifier apparemment une guerre, suffit-il d'un mot de traité mal interprété ; rien n'est plus facile à trouver qu'un prétexte de rupture... vous le savez mieux que moi.
— Sans doute, Henriette; mais le parlement! les communes! il y a là-dedans une queue du vieux NoU ' qui sympatliise extrêmement avec ces républicains des Provinces.
— Oui, mon frère ; mais il y a aussi au fond du cœur de tout bon Anglais une haine profonde pom- tout ce qui n'est pas de sa nation. Or, à la première victoire qui flattera son amour-propre, JohnbuU ne pensera qu'à vous applaudir et à crier huzza!
— Et si je suis battu? alors viendront les reproches, les récrimmations sans fin ! -
— Mais vous ne pouvez pas être bnt!ti... vos foixo^ réunies à celles de Louis écraseront celles dis flullimdaj^, sans aucun doute.
— Oui, si Louis est sincère, et aUl taécutu ce qu'il promet;
CromwcU.
mais s*îl est fourbe avec moi comme il l*a été avec les Hollandais en 1666?
— Il ne le sera pas, Charles ; à quoi lui servirait-il de l'être?
— Comment! à quoi? mais par saint Georges! à me laisser aux prises avec la Hollande, comme en 1666 il a laissé les Hollandais aux prises avec moi... malgré Tobligation où il était de les" secourir. Voilà à quoi cela lui servirait ! Aussi qui me répond qu'il ne voudra pas s'amuser encore à voir nos deux marines se * ruiner Tune par l'autre', tandis qu'il augmente chaque jour la sienne , et cela avec l'aide des Sept-Proyinces qui sont assez sottes ou assez cupides pour lui vendre la corde dont il les pendra un jour.
— Le fait est , Charles , que Louis dit sans cesse qu'il n'a qu'à se louer de ces républicains.
— Aussi, Henriette, je vous jure que je me suis demandé vingt fois quel pouvait être le sujet de sa haine et de la guerre qu'il veut faire à ce malheureux peuple. —
 cette singulière et naïve exclamation de Charles , un des plus ardens ennemis des Provinces-Unies, qui, au mépris de tous les traités et du droit des gens, leur avait, en 1664, déclaré la guerre par le pillage et la confiscation de leurs navires de commerce , Madame ne put s'empêcher de sourire.
— Qu'avez-vous donc, Henriette ? vous riez.
— C'est qu'aussi, mon frère, il est assez singulier de vous entendre demander la cause de la haine de Louis contre la Hollande.
— Mais qu'y a-t-il donc d'étonnant à cela ?
— Mais enfin , Charles , vous-même , pour quelle raison les avez-vous donc attaqués en 1664? .
— Mais, Henriette, moi, c'est bien différent! je ne suis pas comme Louis, qui régit la France ainsi qu'une ferme qu'il impose et taxe à sa guise, et qui tire de ce pays tout l'argent qu'il , veut Moi , au contraire , quoique mes revenus soient fixés , il me faut encore batailler avec ces criards des communes pour les leur arracher, puisque ce sont eux , après tout, qui tiennent les cordons de la bourse. Qu'arrive-t-il de là? c'est que je suis sou-
' On i'crra que les pi-évisioiis de Charles ne 1c trompaient pas.
46 HISTOIRE DE LA MARINE. i670 —
veut réduit aux expédients ; aussi , quand mes créanciers crient trop fort , quand ma caisse est trop vide ; en un mot, quand les communes me refusent de l'argent, ne suis-je donc pas excusable de tâcher de faire un bon coup quand Toccasion se présente, comme par exemple de dégraisser le Meyn'liersj ainsi que dit ce mécréant de Vilmot ', en argot de Tiburn*s?
— Fi donc ! Charles, vous vous faites pire que vous n*êtes.
— Mais non, Henriette... entre nous deux, il n'y a pas de raisons d'état qui tiennent ; et pardieu ! sans l'incroyable résistance de cet animal de Hoknes, en 1665, ma flotte me ramenait ici une douzaine de vaisseaux de la compagnie des Indes, estimés plus de vingt millions. Ah ! c'était là un bon coup! meilleur que la vente de Dunkerque , sur laquelle mon bon frère de France a tant gagné , car , en vérité , il a eu de moi cette place pour un morceau de pain.
— Pourquoi, Charles, vous amuser ainsi à rabaisser votre con duite?
— Mais je ne la rabaisse pas du tout , Henriette ; c'est bien véritablement comme cela; et ce qu'il y a de pis à s'avouer, c'est que le même ordre de faits arrivés dans une région moins élevée que la nôtre, mènerait le faiseur de bons coups tout droit à la potence. Mais, à qui la faute? au parlement ; s'il n'était pas si avare, je ne serais pas réduit à ces expédients malhonnêtes, je l'avoue , mais qui ont au moins un motif qui les peut excuser : le besoin. Tandis que j'en reviens encore là , quel besoin Louis a-t-il du superflu de ces Meyn'hers? pourquoi, au lieu de se jeter sur le reste des Pays-Bas , sur ces riches et magnifiques pi^ovinces qui lui sont ouvertes , qu'il a dans la main pour ainsi dire , pourquoi les laisse-t-il pour envahir ces inutiles marécages ? Pourquoi s'engage-t-il dans une guerre mille fois injuste, folle, ruineuse, qui soulèvera d'indignation le monde contie lui? qui va mettre le feu en Europe, et sera peut-être la cause de guerres et de malheurs infmis, incalculables? Pourquoi agit-il ainsi? Encore une fois, vraiment, c'est le tombeau de mon esprit.
— Mais, mon frère, vous savez comme moi que malgré qu'il en ait, Louis ne suit jamais que la volonté du ministre en faveur,
' Le duc de Rochester.
— 1670— LIVRE IV, dhAPlTRE IX. 47
si ce ministre a l*art de s*effacer et de convaincre le roi qu'il agit de lui-même et par lui-même.
— Alors, quel est donc le ministre assez insensé pour lui avoir planté de pareilles idées en tête?
— Eh ! mon Dieu ! 31. de Louvois... dont il ne peut plus se passer maintenant.
— Et quel est le but de Louvois ?
— Tout uniquement d'embarrasser Golbert, qu'il ne peut supporter.
— Gomment cela ?
— C'est bien simple : plus les guerres sont folies, plus elles sont désastreuses , moins il y a de ressources dans le pays con-r quis, plus il faut d'argent, n'est-ce pas, pour y subvenir ?
— Sans doute.
— Eh bien! tout ce que veut M. de Louvois^ c'est d'abord faire la guerre pour se rendre nécessaire^ et puis ensuite se jeter dans de si effroyables dépenses, queColbert, chargé des fmances, n'y pouvant suffire, le roi , mécontent ' , finisse par le chasser.
— Vous êtes sûre de cela, Henriette?
— Très-sûre; du moins on m'a rapporté ce mot de iM. de Louvois : Enfin^ grâce à Dieu, je vais donner tant de besogne à ce vieil im^ogne^, qu'il faudra bien qu'il y crève.
— C'est un peu fort
— Cela vous étonne, n'est-ce pas, Charles?
— JNon, pas précisément; car j'en sais bien d'autres! Et mes dignes et loyaux conseillers, mes honorables ministres, cette véritable ra^a/ infernale , comme ils disent dans Londres, n'en sont pas à leurs dents de lait iMais je songe que le monde , les peuples, les historiens, feront un jour des suppositions bien ridi* cules sur la cause de cette guerre atroce et insensée, tandis que le nK>tif était là tout proche, à la portée de tous, au fond du cœur
' La retraite et la mort désespérée de Colbert n'eurent pas d*aiih*e cause.
^ L« reproche de M. de Louvois était injuste, quant -à l'époque, car Colbert avait depuis long-temps abandonné ce vice.
^ On sait que, par un hasard assez singulier, le mot cabal (conspiration) était formé par la première lettre des noms des cinq ministres de Charles : Cii/fordf Jrlington, Bucktngham, Ashley^ LaudcrMe,
du premier venu* : une rwaltté de commis et rien de plus. Oui, cela est vrai , et comme le disait impudemment cet autre mécréant sans foi ni loi , enfm , S. G. M. le duc de Buckingham , porte-bât, car c'est ainsi, ma chère, que le dr^e appelle^ mon peuple... porte-bât se doute rarement des vraies causes des guerres, des alliances, des affaires d'État, parce qu'il est habitué à supposer aux grands et aux rois, chargés d'immenses intérêts, des facultés non moins immenses pour cela qu'il s'agit de provinces ou de royaumes , et pourtant il n'en est rien ; c'est toujours un esprit fort humain, un intérêt fort personnel, qui guident ces puissantsde laterre .'Aussi, piller la flotte de son voisin sans dé- . claration de guerre, ou piller la poche de son voisin, c'est le même mauvais sentiment de cupidité ; seulement les moyens d'exécution et l'objet convoité diffèrent. Mais comme porte-bât est toujours disposé à croire au merveilleux , il donne à ce mauvais penchant, à cette mauvaise action , les plus belles, ou du nK)ins les plus politiques raisons du monde; puis viennent les poètes, qui traduisent en beaux vers sonores et pompeux toutes ces misères et ces lâchetés, pour la plus grande édification et admiration des siècles imbéciles , de façon que de siècle imbécile en siècle imbécile on transmet à la postérité la plus reculée ce beau trésor de mensonges et de sottises. Avouez que cela est brutal en diable, mais au fond que c'est vrai, Henriette!
— Quand il y aurait là quelque apparence de raison... à quoi bon s'y appesantir, puisque la triste humanité est à ce point misérable et perverse ?
— Eh bien ! vous allez rire, Henriette ; et pourtant je vous jure que lorsque ce fou débauché de Buckingham m'a tenu ce discours, pour lequel je l'ai d'ailleurs chassé de ma présence pendant quelques jours, car il est de ces vérités qu'il est indécent de dire , même à un roi , je vous jure , Henriette , que j'ai réfléchi davantage sur ce que me demande Louis , et que celte diatribe amèrc n*a pas i^eu contribué à amener mes iiTésolutious.
— A propos de cela , vous m'avez promis de rappeler M. de Buckingham près de vous, mon frère, et de ne pas dcmner suite à cet autre démêlé qui est aussi la cause de son exil.
— Nous verrons, Louise; mais, laissez-moi réfléchir encore à ce que je dois loyalement faire à iMt>pos de cette alliance; car.
— 1670— LIVRE rv, CHAPITRE IX. 49
après tout, il est des sentiments généreux qui valent souvent mieux que la ruse et le manège.. .
— Cela est sans doute fort beau de réfléchir ainsi, mon pauvre frère, mais alors qu'on est libre d'exécuter les bonnes et loyales inspirations que cette réflexion pourrait faire naître. Or, il faut bien vous convaincre d'une chose, Charles, c'est que vous n'êtes plus libre.
— Quelle folie ! Henriette : qui donc m'oblige ?
— La nécessité. . . oui , la nécessité. Vous aurez beau n'oser pas envisager bien en face votre position , lui tourner le dos , elle n'en sera pas moins là, imminente. En un mot, Charles, la question se réduit à ceci : — Vous avez besoin d'argent , et le parlement vous en refuse. Que la guerre sq fasse, outre les cinq millions de subsides annuels que vous recevrez de Louis , on votera des fonds pour la guerre, desquels vous pouvez en partie disposer.
— Oui, comme l'année de l'incendie de Chatam, où ce damné de Ruyter est venu tout ravager là , voyant mes vaisseaux désarmés.
^— Ceci est passé , et doit vous demeurer une injure et une insulte de plus à venger sur ces républicains. Maintenant , en admettant que vous ne leur fassiez pas la guerre, quelles sont les autres hypothèses? Vous n'avez pas d'argent, vos créanciers sont à bout , et votre parlement devient chaque jour plus soup'^ çonneux , plus avare de subsides. Encore une fois , il vous faut de l'argent, tout est là! Que ferez-vous? Vous allierez-vous avec les Sept-Provinces et l'Espagne contre Louis f Mais quel sera le prix de cette détermination? Vous savez que ces états populaires sont cupides et intéressés , et qu'il n'entre pas dans leur politique^ représentée d'ailleurs par l'incorruptible de Witt, d'ouvrir l'oreille à ces dons secrets de subsides. Quanta l'Espagne, elle est pauvre, elle est à bout... et vous savez par ex|)érience ce que sonne la réalisation de ses promesses ; on ne peut faire aucun fond sur la Suède, ni sur le Danemark. L'empereur et presque tous les électeurs sont à Louis : quel espoir avez-vous donc?
— Et moi aussi je serai bientôt à Jjouis , — dit Charles avec dépit, — Je serai à Louis, qui marchande sou à sou mou parjure