‹ Histoire de la marine française (volume 2)Chapitre 47 sur 72 · II · texte numérisé non relu

II

Néanmoins, lorsque le duc de Sermonète, vice-roi de Sicile, arriya dans Messine en 166/i , les sénateurs le prièrent de faire publier TcN^onnance du roi touchant les soies, lui représentant que cette faveur n'était de fait qu'une confirmation d'un privil^e accordé aux Messinois, l'an 1591, par le roi Philippe II.

Les autres villes de Sicile, ainsi qu'on Ta dit, s'émurent violenunent , et envoyèrent quelques notables représenter au duc de Sermonète qu'une pareille mesure ruinait les autres ports de l'île au profit de Messine.

Le duc de Sermonète, fort embarrassé, tint un grand conseil dans lequel on examina s'il convenait ou non de publier l'ordonnance relative aux soies, et il fut décidé que le bien du royaume demandait la suppression de ce privilège.

A cette nouvelle, les Messinois, irrités , se soulevèrent à leur tour, et coniraignircnt le vice-roi d'ordonner au tribunal dit dn patrimoine royal d'enregistrer l'édit , et de le faire exécuter.

Alors toute la Sicile , et surtout Palerme , recommença de se plaindre de nouveau et avec de fortes instances d'une telle partialité ; aussi le conseil d'Espagne^ sachant d'ailleurs la violence qui avait été faite au vice-roi par les gens de Messine, suspeq^it en définitive l'exécution de l'ordonnance concernant les soies , et ce malgré l'édit de la reine.

Mais la ville de Messine, s'opifiîâtrant dans ses prétentions, députa à Madrid don Philippe Gigala et Sylvestre Fenga pour soutenir ses droits, tandis que la ^ille de Palerme y envoya de son côté le docteur don Francisco de Terano, pour défendre ses intérêts contre Messine.

La lutte se concentra donc entre ces deux \illes, dès longtemps rivales, et si jalouses l'une de l'autre que, pour éviter tout prétexte aux fréquentes collisions qui s'élevaient souvent entre les Palermitains et les Messinois , la cour d'Espagne avait autrefois résolu que les vices-rois habiteraient alternati\ement ces deux résidences.

Arrivant en cour, les députés de Messine commencèrent par prétendre à être reçus comme les ambassadeurs de princes souverains, soutenant que plusieurs précédents leur assuraient cette prérogative. L'introducteur des ambassadeurs répondit à cela

qu'il ne pouvait les traiter de la sorte sans un ordre exprès dç la reine,* régente pendant la minorité de Charles H.

Don Philippe Gigala répliqua par un long et substantiel mémoire, dans lequel il maintenait que pendant le règne de Philippe IV on avait toujours traité les envoyés de Messine comme ceux des princes souverains. Aussitôt le docteur don Francisco de Terano riposta par un non moins long et non moins substantiel mémoire, dans lequel il énumérait à son tour toutes les raisons de justice et d'égalité qui devaient porter la régente à ne pas sacrifier ses fidèles Palermitains à ses non plus fidèles Messinois, et à recevoir les députés de ces deux bonnes villes sur le même pied.

Mais cette ridicule et singulière lutte de prétentions vaniteuses entre Palerme et 31essine était loin d'être à bout ; la politique espagnole trouvait trop son intérêt dans ces discussions irritantes, pour ne pas aviver, au contraire, ces rivalités jalouses entre les villes les plus importantes de cet état fédératif , afin d'y rendre impossible toute unité , toute nationalité, et de dominer plus assurément ce riche et beau royaume.

Aussi, pendant les longs délais qu*entraîna cette affaire, les esprits s'aigrirent , les passions s'exaltèrent , et lorsque enfin la reine régente , contre l'avis du conseil d'Italie , décida de son autorité privée que les députés messinois n'auraient à l'avenir d'autres prérogatives que celles accordées aux envoyés des autres villes de Sicile, et que l'édit des soies serait abrogé, les députés messinois se retirèrent fièrement . sans prendre congé ni du roi ni de la reine, et protestèrent publiquement, eu quittant Madrid, contre cette violation de leurs privilèges.

Déchus de toutes leurs espérances, voyant l'ordonnance des soies rapportée , encore animés par leurs députés^ qui , furieux du peu de succès de leur mission , ne se ménagèrent pas d'en attribuer la ruine à l'injustice flagrante de la cour, les Messinois essayèrent pendant cette aimée de se rebeller plusieurs fois contre l'Espagne ; mais ces tentatives demeurèrent sans autre résultat que l'exécution de quelques révoltés.

Les années suivantes furent moins tumultueuses, et don' Ftancisco Fernandès de la Cueva, duc d'Albuquerquc , succédant, en 1667, au duc de Serwonète, il ne se passa rien de

fâcheux sous son ministère. Il fut remplacé, Fan 1670, par don Claude Lamotal, prince de Ligne, nommé vice-roi de Sicile.

Ce fut plus tard, en 1672, que commença de poindre cette longue série de troubles^ terminés par la grande révolution de 167Zi, qui mit Messine au pouvoir de Louis XIV.

A cette époque (1672) , la cour d'Espagne en était encore à choisir le capitaine général , ou stradico , qui devait servir sous le vice-roi , lorsque don Luis del Hojo , homme entreprenant , perdu de dettes et de débauches , rempli de manège et de fausseté , vint proposer à la reine de réduire Messine à la plus passive obéii;£ancé, d'empêcher à Tavenir toute révolte en cette ville-là, en changeant radicalement la forme républicaine de son gouvernement, et de la mettre alors, sans condition , pieds et poings liés, sous la dépendance absolue de FEspagne, si on voulait le faire, lui don Luis del Hojo, stradico de Messine '.

Sans doute fascinée par Tesprit diabolique ou Timperturbable assurance de cet homme , après avoir eu plusieurs entretiens avec lui , la reine d'Espagne le fit enfin nommer stradico , et il partit bientôt pour Messine , afin de réaliser les promesses qu'il avait assurément faites à sa cour. On doit s'arrêter quelque peu sur le caractère de cet homme, un de ces types rares, qui savent et peuvent, à l'aide d'une odieuse mais habile dissimulation, pénétrer les masses, s'y infiltrer, pour ainsi dire, peu à peu, et y déposer le germe dangereux que plus tard l'insurrection doit féconder et faire éclore; de ces hommes, enfin, qui, presque sans complices , arrivent à remuer profondément toute une population , en employant , comme leviers puissans , la réaction toujours assurée de deux ou trois passions primordiales et organiques chez l'homme, telles que l'envie, l'intérêt particulier, ou le fanatisme religieux. Seulement , ainsi qu'on le verra plus tard , don Luis, en osant trop et trop tôt , perdit en un jour sa popularité si laborieusement acquise.

Connaissant les idées superstitieuses des Messinois, et sachant

' Certe fonction était la première de la ville et donnait une, très-grande autorité, puisqu'elle correspondait en quelque sorte à celle de gouverneur, et qu'on la regai*dait eu Espagne comme une des plus grandes charges d'Italie et la plus honorable après celles d'ambassadeur à Rome, de vice-roi de Sicile et de Naples, et de gouverneur de Milan.

aussi que tous les dehors de la dévotion et de la sainteté leur imposaient singulièrement , cet homme avait pris tout d*abord le masque qui devait assurer ses desseins ; et , avec une inconcevable persistance d'hypocrisie, avait commencé de jouer, dans un but politique, ce rôle de tartufe, que Molière, avec la sublime prescience du génie, avait deviné et jeté dans la vie intime.

Ainsi , don Luis , en débarquant à Messine , commença par baiser la première dalle du port avec un pieux enthousiasme, disant qu'on ne pouvait jamais assez témoigner son culte pour •une ville toute spécialement placée sous la protection de la mère de Dieu V Ce premier hommage , rendu à Messine dans ce que sa superstition avait de plus cher , frappa le peuple , qui , dès lors , commença de prendre don Luis en grande vénération. Le stradico ne se démentit pas : incessamment dans les églises et dans les hôpitaux, on le trouvait moins chez lui que dans les lieux de cette nature ; puis la fréquentation régulière des sacrements venait compléter cette dévote existence; communiant très-souvent , il voulait de plus que tous ses domestiques Timitassent. Mais ce qui parlait encore plus en sa faveur, et ce qui ôtait même la pensée de douter de la sincérité de ses inteiitions, c'est que la piété de don Luis étaii rehaussée par l'éclat d'un grand nombre d'aumônes , car les cinquante mille écus que le stradico avait demandés pour ce fait à sa cour étaient distribués avec un merveilleux à-propos.

L'effet de ces aumônes fut prodigieux ; en peu de temps don Luis fut, aux yeux du peuple , un ange envoyé d'en haut pour secourir les misérables ; et il se trouva bientôt en si grande estime r dit un manuscrit contemporain , que « c'eût été une es- » pèce d'hérésie que de douter de sa probité, et l'on se serait » attiré de méchantes affaires si , par un scrupule quoique bien » fondé, on eût voulu démêler ses tromperies ; de plus, il s'en- » tretenait familièrement avec les gens du peuple , comme , au » contraire , il évitait avec soin la rencontre de la noblesse et » des bourgeois. A.u reste , les conversations qu'il avait avec le » peuple n'étaient que de schoses saintes, d'histoires de dévotion, » d'aventures miraculeuses ; et il prenait tant de soin de la gloire

' On verra plus bas à quel propos.

» des saints, qu'il leur attribuait souveAt des miracles dont il » était l'auteur. Il n'oubliait pas aussi la sienne sur ce chapitre : » il s'en est quelquefois attriliué, et en a fait même imprimer un » fait par lui , malgré la répugnance que l'archevêque témoigna » de lui accorder cette liberté. »

D'après ceci, le but de don Luis était évident et facile à pénétrer : il voulait exciter et soulever le peuple contre la bourgeoisie et la noblesse , en exaltant , jusqu'au reproche , les richesses de l'une et les privilèges aristocratiques de l'autre , afin d'anéantir ces deux classes importantes ^ qui seules défendaient avec énergie les franchises de la ville ; puis profitant des indécisions qui suivent toute révolte , il comptait facilement imposer à Messine un gouvernement despotique tout à fait sous la main de l'Espagne.

Il est impossible d'imaginer avec quel art perfide cet homme semait la défiance et l'animosité, contre les classes supérieures, dans le cœur de cette population ardente et impressionnable ; on ne pourrait croire aux sourdes menées qu'il employait pour se faire d^s créatures aux dépens de la popularité du sénat et de la bourgeoisie. Ainsi, arrivait-il quelque crime dont il connût que le peuple souhaitât le châtiment, il délivrait le coupable; un autre passait-il pour innocent, il le punissait; et, ce qui paraît incroyable, c'est que, dans l'un et l'autre cas, il savait persuader à la populace, ainsi trompée dans son attente, qu'il n'agissait de la sorte que parce qu'il y était contraint par le sénat, dont il reconnaissait le premier toute l'injustice.

De la sorte , la population s'aigrit extrêmement contre les sénateurs et les bourgeois; mais le ressentiment de cette aigreur ne se manifestait encore que par quelques pasquinades ou quelques cris sans importance. Don Luis voulut des troubles plus sérieux, et pour parvenir à les soulever, il employa un moyen aussi terrible qu'extraordinaire : ce serait à n'y pas croire , si l'autorité irrécusable du rapport déjà cité, et emprunté aux archives du ministère des affaires étrangèresf, n'en démontrait toute Texacte vérité. Voici comment s'exprime ce mémoire à ce sujet :

« Don Luis dél Hojo jugea que la famine serait le plus sûr moyen pour parvenir à ses fins; cardans ces calamités, on voit

toujours les pauvres enrager contre les riches-^ par ta comparaison de leurs misères avec l'abondance des autres. »

Pour cet effet, il écrivit à tous les ministres du roi d'Espagne qui sont en Italie d'erapôcher de tous côtés qu'on vendît des blés aux Messlnois, et tâcha d'obliger tous les paysans à la même cruauté, ce qui réduisit dans peu de temps cette grande ville à une disette effroyable de vivres pour un peuple si nombl*eux et si peu accoutumé à la souffrir. De sorte que le sénat , affligé comme on se le peut imaginer d*une si étrange nouveauté et si peu prévue , fut obligé de faire fermer les boutiques de pain et de le faire distribuer par poids à chacun. Cet ordre aurait empêché sans doute le peuple de crier contre le ministre, et l'aurait aisément accoutumé à souffrir une misère générale s'il n'eût été irrité par les discours séditieux des émissaires de don Luis, qui lui représentaient que non-seulement les sénateurs étaient cause de ce désordre, mais que leur avarice insatiable, et l'envie de faire un gros gain dans la conjoncture présente où la famine était encore dans les autres provinces dltalie, leur faisaient cacher les blés qui étaient dans la ville pour les transporter ati dehors (ce qui était un véritable artifice et une menterie inventés pour exciter la haine du peuple). Cependant ^ pour appuyer l'invention et la rendre de quelque apparence^ don Luis dcl Hojo faisait marcher dans l'obscurité de la nuit un crocheteur chargé d'un sac de blé peHé par le fond ^ qui le répandait partout le long des rues^ et faisait ainsi une traînée et un chemin du lieu d'oii on l'avait pris jusqu'à celui ou il avait été porté, et il prenait le soin de le faire passer ^ tantôt par la porte d'un sénateur, tantôt devant la maison d^un autre, et ainsi du reste des principaux de la ville ^ jusques à la marine^ oit on chargeait ap^ paremment le blé. Le lendemain, quand le peuple était assemblé, ou sur le port, ou dans les carrefours, quatre ou cinq des adhérents de don Luis se mêlaient dans ces pelotons, et faisant semblant de regarder à terre par hasard^ ils faisaient apercevoir à leur compagnie de ce blé répandu, et la menaient comme par la main, à la faveur de ce sentier qu'on avait fait la nuit, jusqu'à la porte du sénateur oii commençait cette route de blé, par ou ils leur faisaient remarquer qu'il en faisait porter à la marine, pour l'embarquer. 11 n'en fallait pas davantage pour

enflammer un peuple que la disette avait déjà réduit au désespoir. Ces misérables continuaient leur rôle avec la même adresse; et, prenant occasion de ce qu'ils voyaient, de crier aussitôt qu'ils étaient trahis , que la ville regorgeait de blé , et que le peuple mourait de faim au milieu de Tabondance, ils rejetaient tous leurs malheurs sur Tavarice des riches ; à quoi les partisans de xlon Luis ajoutaient que ce bon seigneur était bien informé de tout cela , qu'il en était au dernier désespoir, et qu'aimant le peuple comme il faisait, il aurait remédié à ce désordre si on lui en avait laissé le pouvoir.

De fait , cette famine factice irrita tellement le peuple , que Joseph Martinès, se mettant à la tête d'une populace armée, alla dans le palais pour y tuer tous les sénateurs qui y étaient; heureusement pour eux, ceux qui s'y trouvèrent mirent l'épée à la main , et poussèrent si vivement ces meurtriers qu'ils les obligèrent de s'enfuir. Don Luis fit arrêter Martinès ; mais toute la punition qu'il lui infligea se réduisit à le bannir.

La populace , plus animée que jamais , s'émut le 30 mars, alla mettre le feu aux maisons de plusieurs sénateurs; et ce que la flamme épargna fut pillé. Don Luis, averti de ce désordre, ne se pressa point d'y remédier : il se contenta de se rendre au palais après l'incendie, puis s'étant assis, il harangua la multitude, se répandit en invectives sanglantes contre la tyrannie des sénateurs; puis enfin, croyant séduire le plus grand nombre, il proposa de changer l'ordre anciennement en usage pour l'élection des patriciens.

Jusqu'alors , sur six sénateurs il y en avait quatre de l'ordre des nobles et deux de la bourgeoisie. Don Luis, au mépris de cette loi fondamentale, voulut que le nombre des élus fût également réparti entre la noblesse et la bourgeoisie, et de plus, diminua beaucoup les pouvoirs de ge nouveau gouvernement

Ce n'était pas assez : don Luis, pour être plus facilement maître de la ville, avait résolu de surprendre les forts gardés par la milice urbaine, et de les confier à ses troupes espagnoles; mais son dessein ayant transpiré , les nouveaux sénateurs donnèrent ordre à la milice messinoise de se tenir si en garde que l'entreprise du gouverneur échoua.

Ces menées de don Luis, cette dernière tentative surtout,

éveillant enfin les soupçons du peuple aveugle jusque-là , une députation de nobles, de bourgeois, et même des consuls des métiers, se rendit au palais, pour supplier les sénateurs de déclarer le stratico ennemi public.

Avant que de se déterminer à mie résolution de cette conséquence, le sénat jugea qu*îl était à propos de convoquer une assemblée générale des Messinois, afin de savoir le sentiment de tous les particuliers.

Mais , tandis qu'on sonnait la cloche qui devait assembler la population entière sur la place publique, redoutant peut-être le résultat de cette délibération , don Luis , suivi d*une troupe de ses satellites et de la fange de la populace à laquelle s'étaient joints les prisonniers qu'il avait fait sortir des prisons pour cette exécution , don Luis alla brûler et piller les maisons des principaux Messinois qui s'étaient le plus opposés à ses projets , puis il publia ensuite une ordonnance, par laquelle il déposait les six sénateurs. Tous ceux dont les maisons avaient été brûlées furent déclarés criminels de lèse-majesté, et il promit de plus, que ceux qui avaient participé à cette dévastation ne pourraient être recherchés.

Ce fut alors que le stradico voulut que ceux qui lui étaient attachés prissent le nom de merli^ ce qui signifiait , selon lui , partisans de la paix; il faisait par là, dit un contemporain, « al- » lusion aux merles qui tiennent longtemps dans leur bec » une branche d'olivier, et il donna , au contraire , le nom de » viaivizzi à ceux qui soutenaient les privilèges de la ville : le » malvizzi étant une espèce de grive qui se contente de bec- » quêter les olives, et qui ne saurait en garder une branche » dans son bec. Mais il arriva , contre l'intention de don Luis, » que le nom de malvizzi devint très-honorable ^ et que celui de » merli fut regardé comme honteux. Les merli n'étaient pres- » que que la lie du peuple , et les malvizzi, au contraire, com-. » prenaient tout ce qu'il y avait de considérable dans la ville , » en un mot , tous ceux qui étaient très-zélés pour la gloire et » les privilèges de Messine. »

Don Luis , après celte expédition aussi folle que désespérée , manda au vice-roi de venir promptement à Messine, d'y amener des troupes et d'y apporter du blé , l'assurant qu'avec ces

précautions il serait facile d'empêcher la noblesse et la bourgeoisie de remuer; ta populace lin (tant dhouce^ et toute prête à recommencer le pillage sur un signe de lui.

Le prince vint effectivement à IMessine avec trois galères et deux vaisseux chargés de froment ; mais il ne fut pas sans in- (juiétude lorsqu'il put apprécier le dangereux effet que les violences de don Luis 'avaient produit dans l'esprit du plus grand nombre des Messinois , et du dangereux exemple que pouvaient donner tant de rapines et de crimes impunis.

Aussi commença-t-il dès lors par témoigner que le stradico ne s'était pas comporté avec assez de sagesse, et parut être dans la résolution de rendre justice à ceux qui avaient été opprimés injustement; il publia un ordre de rapporter tout ce qui avait •été enlevé pendant les derniers troubles, «sous peine d'être procédé contre ceux qui garderaient ce qui ne leur appartenait pas comme s'ils l'avaient volé » ; puis il rendit quelques jours après une seconde ordonnance qui annulait celle où don Luis avait déclaré plusieurs des principaux des Messinois criminels de lèsemajesté, et de plus il^ était enjoint à ces derniers de venir se justifier.

De son côté don Luis remit au prince un mémoire dans lequel la conduite des principaux iMessinois était présentée sous le plus mauvais jour : « Il y accusait ceux qui avaient été en place de ne s'être servi de leur autorité que pour diminuer celle du roi, et pour traiter avec une dureté tyrannique ceux sur lesquels ils avaient quelques juridictions. Mais le prince de Ligne ajouta peu de crédit au mémoire de don Luis , et , en conséquence, ceux qui avaient pillé les maisons des sénateurs furent condamnés k de grosses amendes , et envoyés prisonniers dans diverses forteresses du royaume. »

Peu de temps après, don Luis, bien que destitué de ses fonctions de stradico, sans doute sur les représentations du prince de Ligne, resta pourtant à Messine par ordre de la cour comme conseiller de don Diego Soria , marquis de Crispano , nouveau gouverneur, qui vint en Sicile avec la mission de sévir contre les Messinois avec la dernière violence s'ils se rebellaient davantage.

Voyant les fausses et dangereuses mesures que prenait l'Es-

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pagne, malgré ses avis réitérés, le prince de Ligne, qui jugeait sainement les choses, demanda son rappel ; mais comme il s'intéressait aux Messinois , il leur conseilla d'envoyer quelqu'un à Madrid pour y justiCer de leur conduite. Ils nommèrent pour ce veyage le père Jean-Baptiste , de la compagnie de Jésus , et Etienne Maure, deux hommes très-instruits des prérogatives de Messine, et de la conduite que les ministres d'Espagne et les sénateurs avaient tenue dans ces derniers troubles.

Ils arrivèrent à Madrid sur la fin d'octobre 1673; et tandis qu'on trouvait tous les jours des prétextes pour leur refuser audience, ils eurent le chagrin de voir qu'iin liomme dépêché contre eux par le marquis de Crispano fut reçu par la reine aussitôt son arrivée, quoique cet émissaire fût un de ceux qui s*étaient le plus signalés dans le pillage et l'incendie des maisons patricieimes.

Cependant la cour d^Espagne, agréant la démission du prince de Ligne, le nomma gouverneur de l'état de Milan. Avant son départ, le prince avait eu la douleur de voir à Trapani de grands troubles, qui n'avaient pu être assoupis que par des exécutions sanglantes. Le peuple de Trapani , persuadé que les jurats de la ville s'étaient mal comportés dans la distribution du froment, les déposa. Cela ne se fit pas sans tmnulte; aussi le prince de Ligne ordonna-t-il au docteur Martlnelli et à don Joseph Cigala, évêque de Mazara, d'aller à Trapani pour apaiser ces désordres. Ceci s'était passé Fan 1672. Les divisions continuèrent, et leS commissaires envoyés par le vice-roi n'ayant fas pu les terminer, don François, marquis de Bayonna, eut ordre d'aller à Trapani. Il s'y rendit, avec deux galères, le 4 février 1673, fit arrêter le chef des séditieux; huit des plus coupables furent pendtls 5^ .vingt autres furent condamnés aux galères.

Donc le prince de Ligne partit le 7 juin 167Zi pour aller prendre possession de son nouveau gouvernement, et il laissa président de Sicile le marquis de Bâyonna, dont nous venons de parler.

Ce dernier se déclara hautement pour la cabale des merli, et parut vouloir tenir la voie que don Luis et le marquis de Crispano avaient suivie jusque-là. Mais h peine était-U entré en exercice qu'il s'éleva une nouvelle sédition dans Messine,

sédition dont les suites mirent presque toute la Sicile sous la domination française. Voici à quel propos.

Le 6 juillet 167^, selon la coutume, on célébrait dans cette ville la Fête de la lettre. Cette cérémonie fort imposante, et toute particulière à Messine, avait été instituée en mémoire du fait suivit :

En Tan 42 ' de Jésus-Christ, saint Paul vint en Sicile et y fit deux sermons qui produisirent un prodigieux effet : Tun traitait de la passion de Jésus-Christ, l'autre de la virginité de la Vierçe. En un mot, les Siciliens, et surtout les Messinois, furent si touchés et si émerveillés de l'éloquence de Fapôtre, qu'ils se rangèrent incontinent sous la protection de la mère de Dieu.

Or, comme la mère de Dieu tivait encore, les Messinois lui envoyèrent des députés; elle les accueillit avec toutes sortes d'égards et de civilités, leur donna une boucle de ses cheveux, et poussa même la bonté jusqu'à écrire cette lettre charmante aux Siciliens :

« La Vierge Marie, fille de Joachim, très-humble mère de Dieu Jésus-Christ crucifié, de la tribu de Juda, de la race de David, salut et bénédiction de Dieu le Père tout-puissant à tous les Messiniens.

» Il est certain que par une grande foi vous nous avez envoyé des députés; en conséquence d'une délibération publique, et puisque vous avouez que notre fils est Dieu et homme en même temps, qu'il est monté au ciel après sa résurrection, ce que vous avez appris par la prédication de saint Paul, apôtre, nous vous bénissons, vous et votre ville, et nous voulons toujours être votre protectrice.

' M. de Burigny, dans son Discours sur l'établissement de la religion chrétienne y en Sicile, tome I, page 334, fait observer que saint Paul ne vint en Sicile que Tau 60 et non I*an 42 ; qu'on ne compta par indiclions que plusieurs siècles après l'Assomption de la Vierge, et qu'on ne data de Tan de grâce ou de la naissance de Jésus-Christ que beaucoup plus tard encore ; ces erreurs matérielles font suspecter fort la vérité de la lettre, quoique le révérend père Jésuite Melcliior lucofer ait écrit im énorme in-folio pour prouver que cette lettre a été véritablement écrite par la Vierge,

» F/an U2 de notre fils, indiction jyremière, (e 3 /wîVî, le 21 de la lune, à Jènisalem, »

Cette lettre, écrite en hébreu, fut respectueusement conservée dans la cathédrale de Messine jusqu'au dernier tremblement de terre qui bouleversa cette ville en 1774 ; ce fut alors que la lettre s'égara parmi les décombres.

Le jour où Ton célébrait cette fête délia Lettera, toute la ville de Messine était en émoi : dès le matin on pavoisait les maisons des pFus riches étoffes, on jonchait les rues de fleurs et de feuillage, car la procession les devait parcourir toutes.

Cette procession était superbe, et le clergé messinois y déployait une pompe et un luxe incroyables : au milieu du saint cortège on remarquait surtout une magnifique châsse d'argent ciselée, portée par huit chanoines de la cathédrale : dans cette châsse, un ostensoir du plus pur cristal de roche, éblouissant d'or et de pierreries^ renfermait la boucle de cheveux de la Vierge, ainsi que son miraculeux autographe.

Puis, pour abriter cett*e châsse, six sénateurs, vêtus de leurs longues robes de satin noir garnies de dentelles, portaient* un dais def velours bleu tout brodé d'argent et couvert d'ondoyans panaches de plumes blanches.

Or donc, ainsi qu'on l'a dit, le 6 juillet 167/i, les Messinois -faisaient de nombreux préparatifs pour cette solennité, et, entre autres, les habitants de quelques maisons qui bordaient à gauche la place de l'église de Malte avaient disposé avec beau-^ coup d'art de longues banderoles de soie blanche , toutes couvertes d'arabesques en fleurs naturelles. Cette gracieuse décoration était due à l'habileté d'un certain Antonio Adam, tailleur,- homme actif, ingénieux^ et entreprenant, qui surtout s'était acquis une véritable popularité dans son quartier par les saillies de son esprit inculte, mais jovial et satirique.

Ce jour-là même, Antonio Adam venait d'en donner une nouvelle preuve : il avait imaginé de mettre au-dessus de sa porte les portraits de la Vierge et du roi d'Espagne, entourés d'emblèmes de dévotion, d'amour et de respect; mais au milieu de la rue et en face de ce tableau, il avait élevé une statue à deux faces, assez grossièrement travaillée : l'un des deux visages ressemblait à ne pas s'y tromper à don Luis, et l'autre au

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goayerneur actuel, don IMeg0 Sciriji, marquis de Crispaoo; enfin, au-dessous de cette statue était écrite en lettres ronges cette pasquinade :

Les deux scélérats rfen font qu'un.

Les inerii partisans de la faction espagnole et du gouverneur, comprenant Tallusion, fireiU grand bruit, coururent au palais du vice-roi, où résidait alors le marquis de Crispant, et lui apprirent l'insulte qu'on (aisait à sa personne et à son autorité ; aussitôt ce dernier donna l'ordre d'arrêter Antonio Adam, le tailleur, ce qui fut fait à l'instant.

Cette mesure maladroite eut les plus fâcheuses conséquences pour l'Espagne ; car, en apprenant l'arrestation du tailleur, les malvizzi excitèrent à leur tour la défiance et la haine du peuple, en lui montrant que le gouverneur ne se contentait plus d'attaquer les droits et les privilèges de la noblesse et de la bourgeoisie, mais encore ceux de la classe in<iustrieuse d« Messine. Aussi le peuple commerçanr, qui s'était montré jusque-là sinon partisan, au moins indifférent aux excès commis par la populace contre les nobles et les bourgeois, se souleva tout entier à propos de l'arrestation d'un des siens, du tailleur Antonio Adam ; et la cabale espagnole fut à jamais ruinée par cette alliance soudaine du tiers-état aux deux autres classes su* périeures.

Une députation des consuls des métiers se rendit aussitôt auprès du marquis de Crispano, pour demander la liberté du tailleur; mais cette grâce lui fut durement refusée.

Alors les esprits s'irritèrent, une menaçante rumeur circula sourdement dans la ville, et tous les sombres présages d'une nouvelle et violente sédition commencèrent de s'amonceler. Effrayé, le marquis de Crispano convoqua, dit-on les plus ar* dents metii^ leur déclara que l'heure de se débarrasser d'un sénat insolent était venue, que la superbe des bourgeois et dos marchands était aussi intolérable, et qu'il fallait en finir avec ces rebelles par des vêpres messinoises qui vaudraient bien les vêpres siciliennes.

Cette proposition fut accueillie avec chaleur, et son exécution remise au lendemain 7 juillet. Le soir vint, et l'agitution allait

croissante dans Messine ; les torches destinées à éclairer chaque fenêtre pendant les réjouissances publiques de la fête dclla Leitem, demeurèrent allumées toute la nuit, et la population entière, stationna dans les ri^es, pressentant pour le lendemain qijelque grand événement.

- Enfin, le 7 juillet, le marquis de Crispano, qui avait pris la précaution de se faire accompagner des plus hardis merli e^ d^uné gai'de de deux mille soldats espagnols, envoya Tordre aux sénateurs et aux consuls des métiers de se rendre à son hôtel, afin d'y conférer d'affaires importantes. Ils obéirent, n'étant pas sans inquiétude, parce qu'ils savaient coaibicn le marquis était malintentionné pour eux.

Le sénat, composé de six jurats, diànt trois étaient élus parmi la plus ancienne noblesse de la ville et trois parmi la plus haute bourgeoisie, arriva donc à la porte du gouverneur à dix heures du matin avec cinq consuls des professions marchandes; la porte s'ouvrit, les lourds carrosses qui les transportaient entrèrent dans la cour de l'hôtel du gouverneur, et les portes se refermèrent aussitôt.

A ce moment les carrosses furent environnés d'une foule de domestiques du marquis, de merli déterminés et de bandits calabrois , sorte de condottieri gagés par le gouverneur, qui , brandissant leurs épées , vinrent menacer les envoyés avec d'effroyables cris de mort;' pourtant cette multitude demeura contenue par le sang-foid des jurats et des consuls , qui , vêtus de leurs longues robes de gala , montèrent gravement les degrés garnis de hallebardiers espagnols, et arrivèrent dans une vaste salle , au fond de laquelle ils trouvèrent le marquis de Crispano assis et couvert, entouré de ses officiers et de ses gardes.

Aussitôt , éclatant avec violence, le gouverneur leur reprocha « d'être de mauvais sujets du roi^ d'abuser de leur autorise pour soulever les peuples contre le ministère , et de nuire le plus qu'ils pouvaient aux merli qui étaient les plus fidèles sujets de Sa Majesté. » Le gouverneur leur reprocha encore de «ne pas savoir ce que c'était de rendre la justice, et les assura enfin que s'ils ne changeaient de conduite , ils couraient risque de perdre honteusement la vie sur un cchafaud. ' »

' Mauuscrit déjà cilé. — Rome, 1674. — [Ardu des Àff, étr.)

Les sénateurs, bien qu'à la discrétion du marquis, répondirent avec fermeté « qu'ils respectaient les ministres du roi; mais qu'ils ne pouvaient pas s'empêcher d'employer jtoute leur attention pour prévenir les funestes desseins des merli conti^e leurs franchises et leur liberté , et que la peur d'un échafaud ne les empêcherait jamais de soutenir et de défendre les privilèges qu'ils avaient reçus de leurs pères. »

Malgré sa modération et sa dignité, cette réponse faillit coûter cher aux jurats , car plusieurs des gardes et des officiers du marquis mirent la main sur leurs épées ; mais un signe de leur maître les retint , et après avoir essuyé mille injures de ces partisans, les sénateurs purent se retirer et sortir de l'hôtel de don Crispano, qui craignait sans doute de causer une révolte trop violente en agissant avec plus de rigueur.

Le bruit avait pourtant couru dans la ville que les jurats étaient en très-grand danger : les malvizzi s'émurent aussitôt, et comme ils couraient au palais pour les délivrer, ils les trouvèrent en chemin qui revenaient. Leui's carrosses furent alors entourés d'une foule immense qui criait : A bas l'Espagne ! vivent nos franchises ! et c'est au milieu de ce tumulte que les sénateurs se rendirent au palais où ils tenaient habituellement leurs séances.

Comme lors des cas d'alarme ou d'urgence , la grosse cloche de ce palais tinta longuement pour y mander les autres sénateurs qui formaient le grand conseil.

Peu d'entre eux manquèrent à ce simple et imposant appel , bientôt le grand conseil fut en nombre , et résolut unanimement d'opposer la force aux desseins du slradico.

Pendant que la cloche du sénat tintait , de son côté le gouverneur faisait tirer en salut les deux pièces de canon placées sur une plate-forme de son palais pour appeler à lui les troupes espagnoles, qui vinrent en assez grand nombre s'enfenner dans cette espèce de fort, qui fut bientôt bloqué par les Messinois.

Pendant ce temps-là , les sénateurs, en séance permanente, rendaient une ordonnance par laquelle « ils déclaraient ennemis de la patrie, perturbateurs du repos public, don Diego Soria, marquis de Crispano, Caraffa, vicaire général, don Luis del Hojo, et plusieurs autres. Ils protestèrent qu'ils voulaient ren-

Irer dans la jouissance des droits dont ils avaient été dépouillés injustement , et remetti-e le gouvernement de la ville sur l'anrcien pied, regardant comme nul tout ce qui avait été fait à leur préjudice sous la magistrature de don Luis , et décidaient enfin que pour leur conservation ils ne feraient aucune difficulté de toucher aux deniers royaux. »

Cette déclaration fut rendue le 7 juillet même, à quatre heures du soir.

Le sénat songea ensuite à sa défense. Don Jean Pizzinga fut chargé d'aller dans la campagne voisine exciter les paysans à prendre les armes, et il ramena deux mille personnes bien années.

Malgré cette apparente sédition , la ville songeait alors si peu à secouer le joug de l'Espagne qu*elle envoya des députés au marquis de Bayonna , h l'ambassadeur d'Espagne à Rome , au gouverneur de Milan et au vice-roi de Naples pour les prier d'interposer leur autorité , afin qu'on leur rendît justice.

Mallieureusement pour l'Espagne , et surtout pour les ]\lessinois, sans prévoir la portée de leurs réponses, ces officiers de la cour d'Espagne accueillirent fort mal les envoyés ; le marquis d'Astorga, vice-roi de Naples, répondit même durement que les Messinois n'avaient que trop mérité qu'on démantelât leur ville et qu'on la détruisît. La cruauté décisive de ces réponses exaspéra les Messinois , et une rébellion , que quelque légère concession eût pu calmer, dévint une révolte ouverte , qui pensa porter un coup mortel à la monarchie d'Espagne , si Louis XIV eût su mieux profiter des "raimenses avantages qu'il pouvait tirer de ces circonstances.

Les Messinois, perdant tout espoir de pardon, travaillèrent donc à mettre la ville en état de défense, et les bourgeois eurent ordre de s'armer. Il fut décidé qu'il y aurait de la lumière sur les fenêtres pendant toute la nuit pour prévenir les surprises. Le sénat publia un manifeste où , après avoir exposé les violences du stradico, il déclarait «qu'il prenait les armes par la nécessité où il était de travailler à la conservation d'une ville dont ses ennemis avaient juré la ruine, et il assurait qu'il ne croyait rien faire en cela qui ne fût agréable au roi , dont l'intérêt demandait qu'on ne laissât point détruire une de ses plus fidèles villes. »

If. 25

3iM HISTOIRE DE LA MARINE. — 1674 —

Pendant ce temps , le marquis de Crispano , toujours assiégé dans le palais , écrasait par ses batteries les maisons de Messine.

Apprenant cette sédition, le marquis de Bayouna, qui avait succédé au prince de Ligne, vice-roi de Sicile, se présenta pour entrer dans la ville, et envoya faire part de son arrivée au sénat.

Les sénatews lui firent dire qu'ils étaient prêts à le recevoir ^Vèc le respect qui lui était dû, mais à condition qu'il exilât le stradico et ses adhérens , et qu'il n'entrât point à Messine à main armée. Le marquis de Bayonna, à peine âgé de vingtquatre ans , violent et emporté , fit fouetter l'envoyé des sénateurs, et leur répondit «qu'ils étaient bien insolents de lui dicter des lois ; qu'il entrerait malgré eux dans Messine , puis qu'après il la raserait et y sèmerait du sel. »

Cette réponse ayant été rapportée, la fureur du peuple fut indicible. Le sénat , jugeant dès lors qu'il n'y avait point de justice à espérer du marquis de Bayonna, et qu'il soutiendrait au contraire les prétentions du gouverneur, le sénat, dis-je, convoqua le peuple sur la place Marine au son des cloches de la cathédrale.

Cette place fut bientôt remplie d'une foule immense, qui resta muette et silencieuse jusqu'à ce que le greffier du sénat eût dit en s'adressant à la multitude d'une voix sonore : « Les Messinois veulent-ils donner l'entrée de leur ville au marquis de Bayonna? — Non, non! plutôt la mort! » dirent mille voix avec une exaltation impossible à décrire, et avec une telle unité d'intention qu'un seul s'étant avisé de dire qu'il serait peut-être à propos de faire encore quelques tentatives pour parvenir à un accommodement , il fut accablé de coups et envoyé en prison comme un traître.

Aussitôt que cette résolution eût été prise , on fit dire au marquis de Bayonna que s'il persistait à vouloir entrer on tirerait le canon sur lui. S'imâginant que les Messinois n'oseraient effectuer leurs menaces, il fit avancer sa gondole; mais une bordée de canon l'obligea de virer de bord. On prétend même que peu s'en fallut qu'il ne fût tué. Il se retira donc à Melazzo, où il manda toutes les troupes espagnoles après avoir convoqué

les barons du royaume, et se résolut d'attaquer vivement Mes-r sine et par terre et par mer.

Après un aussi grand éclat, les Messinoîs virent bien qu'il n'y avait ni justice ni grâce à espérer de la cour de Madrid. Aussi le sénat jugea à propos d'envoyer des députés au duc d'Estrées, alors ambassadeur de France à Rome, afin de supplier Ix)uis XIV, par l'intermédiaire de ce ministre, de prendre Messine sous sa protection.

Les députés de Messine étaient don Antoine Caffaro et Laurent de ïamaso.

Où doit donner ici quelques détails sur le duc et le cardinal d'Estrées , qui les premiers prévirent toute la portée [de celte sédition.

Le cnrdinal César d'Estrées. — M«i(îame la princesse de Chnlais, phis tard princesse des Ursins. — Les cardinaux de Boinibn. — Porlo-Carrero. — RospigUosi. — l.e duc de BraccianD. — Projet de mariage de madame de Chalais avec le duc de Bracciano. — Troubles de Messine. — Les bandits des Abi'uzzes. — Dépèches de MM. le duc et le cardinal d'Estrées ati roi et à M. de Pomponne à ce sujet.

• Le 1" août 1674, sur les sept heures du soir, un magnifique carrosse, entouré d*un grand nombre de pages, d*estafiers et de gentilshommes superbement vêtus , aux couleurs de la maison d*Estrées, stationnait devant la porte du couvent de Santa-Maria, situé proche le palais Farnèze , et les oisifs admiraient la splendeur de l'équipage de son érainence M. le cardinal César d*Estrées, qui visitait alors madame la princesse de Chalais, veuve, depuis 1670, d'Adrien-Biaise de ïalleyrand, dit prince de Chalais (M. de Chalais ne prétendant pour ce titre à aucun rang ni distinction).

Atteint par l'édit contre les duels, M. de Chalais avait été obligé de quitter la France en 1663, lui et ses seconds, IMM. de Fia- •marens et de Noinnoutiers, en raison de leur rencontre avec xMM. de La Frotte, de Saint-Aignan et d'Argenlieu.

8» HISTOIBE DE LA MARINB. — 16^74 —

On doit consacrer qndqnes lignes an cardinal d'£strées et à madame de Chalais ({Ans tard princesse des Ursîns) , qui jouèrent un rôle si important et â considérable dans bien des af- £iires de ces temps-Ëu

Ce fut GabrieUe d'Estrées, la belle maîtresse de Henri IV, qui porta au comble la prodigieuse et singulière iHusiration de cette famille d'Estrées qui, chose rare, fut souvent par son mérite assez à la hauteur de cette fortune inespérée.

« Les d'Estrées, dit M. de Saint-Simon, étaient de nouveaux et obscurs gentilshommes du pays Boulonnais; et le cardinal avouait franchement qu'il connaissait ses pères jusqu'à un qui avait été page de la reine Anne, duchesse de Bretagne, mais que par-delà il n'en savait rien, et qu'il ne fallait pas chercher. »

Le cardinal César d'Estrées , dont on va parler ici , était fils du vieux maréchal d'Estrées, qui fut tonte sa vie mêlé aux plus grandes affaires par le nombre et la distinction de ses emploie

Frère du duc et du comte d'Estrées , le premier, ambassadeur de France à Rome, et le second vice-amiral des armées navales du roi, on a vu dans son temps et à propos de l'expédition de Candie, que César d'Estrées, évêque de I^on, bien que fort appuyé par le Portugal et la maison de Vendôme, fut, malgré la perte de M. de Beaufort, sacrifié au duc d'Âlbret (cardidinal de Bouillon ) lors de la nomination aux chapeaux vacants en 1669.

Fait cardinal in petto, en 1671, grâce, dit-on, à l'influencé que donnait à sa maison le mariage récent de M. d'Estrées , marquis de Cœuvres, son neveu, avec mademoiselle de Lionne, fille du ministre des affaires étrangères, il ne fut déclaré que l'année d'après (1672), sous le pontificat de Clément X.

Né en 1628, César d'Estrées , presque au sortir des bancs de la Sorbomic, où il avait fort brillé, fut évêque et duc de Laon qu'il n'avait pas 25 ans : d'un esprit vif, bouillant, décidé, avec beaucoup d'érudition, de belles-lettres et de savante et profonde théologie, ce fut un des hommes les plus influents de l'assemblée du clergé qui se tint en 1660 ; aussi de Lionne le chargea-t-il d'accommoder les différends des quatre évêques qui, malgré la décision du pajK», avaient refusé de souscrire h la condjinination'

de Janseiûus, et qui menaçaient de commencer im schisme dangereux pour le repos de l'Église. César d'Estrées mit tant de prudence et d'adresse dans cette négociation , il apporta dans ces questions irritantes des tempéraments si habilement ménagés , et inspira aux dissidents une telle sympathie par le charme irrésistible de son esprit , que , sans vouloir tout à fait se soumettre , les quatre é\ êques adhérèrent presque uniquement pour lui plaire, disent les mémoires contemporains, à une appai-ente réconciliation que Ton appela la Paix de l'Église, et qui assoupit, pendant quelque temps du moins, ces disputes religieuses soulevées par les jésuites contre les jansénistes. ,

Fort attaché d'ailleurs aux libertés de l'Église 'gallicane , et connaissant mieux que pas un la cour de Rome, ses intrigues secrètes et ses machines souterraines, le cardinal réussissait singulièrement aussi dans des missions beaucoup plus mondaines , et par une vocation toute spéciale, il se plaisait extrêmement 9 faire de la politique matrimoniale, si cela peut se dire, ne s'entremettant jamais de faire réussir quelque union sans parvenir à la conclure, qu'il s'agît (le celle de sa maîtresse ou d'alliances roya^ les, peu lui importait. Ainsi, pour son début, c'est d'abord, eu 1665, le mariage de mademoiselle de Nemours avec M. le duc de Savoie ; en 1666, celui d'Alphonse, roi de Portugal, avec la sœur cadette de cette princesse; en 1673, celui de M. le duc d'York avec madame la princesse de Modène; en 1675, celui de madame de Chalais, sa maîtresse, avec le duc de Bracciano, prince des Ursins; en 1677, Celui de madame la princesse électorale de Bavière avec monseigneur le dauphin ; enfin ce serait à ne pas tarir sur l'ardeur conjungante de ce grand prélat, qui, ne pouvant se marier lui-même, éprouvait sans doute un véritable plaisir à tant marier les autres.

Bien que son frère aîné , M. le duc d'Estrées , chef de cette maison, fût ambassadeur de France à Rome et y résidât, par une disposition presque singulière dans l'ordre diplomatique, le cardinal y avait , pour ainsi dire, la même mission *, et son frère , avec lequel il vécut toujours d'ailleurs dan» la plus intime et la plus étroite union, ne faisant jamais rien sans le consulter, n'agîs-

' M. le cardinal d'Estrées était chargé d'affaires de France à Rooic.

aOO HISTOIRE DE LA MARINE. —1674 —

sait que d*api ès son inspiratiou, et ce, fortàraisou, car le cardinal élait d'une autre étoffe que le duc : initié fort jeune par son père, qu'il n'avait jamais quitté, au secret des plus importantes négociations , il en acquit bientôt le tour et le manège, et dut surtout à cette expérience précoce des choses et des hommes une surprenante faculté de décision prompte et nette , basée sur un admirable discernement de ses véritables intérêts, qu'il savait démêler à travers le dédale des propositions les plus détournées et les plus insidieuses. Aussi, habitué jeune au succès, il n'avait pas cette indécision, cette méfiance de soi qui nuit extrêmement ; sachant par preuve tout l'indicible attrait de son esprit, aussi fin, aussi souple, aussi gracieux, qu'il était résené, profond et imposant quand il le fallait , jamais il n*entreprenait rien qu'avec cette espèce d'arrière-pensée de réussite qui est presque la garantie du succès.

Joignez à cela que César d'Estrées était un de ces hommes harmonieux au dehors, chez lesquels tout séduit, parce que tout est d'accord : beauté, naissance, esprit de mille sortes, richesse, élégance, goût sûr et parfait, convenances et tact exquis ; le cardinal réalisait enfin presque l'idéal d'une de ces organisations impératives nées pour manier les hauts intérêts et influencer puissamment les hommes, parce que, depuis les gens les plus futiles jusqu'aux esprits les plus sérieux , chacun se trouve , à son grand orgueil, pour ainsi dire, représenté, grandi, réfléchi dans une des faces de ces natures si merveilleusement complètes et multiples.

Fort magnifique et fort grand seigneur en toutes choses, César d'Estrées était encore extrêmement aumônier et pitoyable, adoré de ses gentilshommes et de ses premiers domestiques, dont il désari^it, pour ainsi dire, la cupidité par l'opiniâtre et confiante incurie de ses affaires, dans laquelle il vécut toujours, et dontik ne purent jamais le tirer, témoin cette délicieuse et si comique scène de la visite du cardinal Bronzi, racontée si spirituellement par M. de Saint-Simon '.

* Yaici cette ravivante anecdote qui peint tout un 6oté du caractère de ce prélat.

Il ne pouvait ouïr parler de ses affaires domestiques : pressé et tourmenté par son intendant et son maître d'iiôtei de voir euûn ses comptes

— 1674— LIVRK V, (HAPITRE Ilf. 391

Ami sûr et solide , mais implacable cnaemi , le ressentiment de la haine ou de raffcction de Gésar d*Estrées était également outré; singulièrement distrait, il lui arrivait de ce côté les plus plaisantes aventures du monde , et , entre autres , celle de ce grand dîner qu'il donnait à Fontainebleau pour M. le prince de Toscane, qui fut le seul convive qu'il oublia de prier. Extrêmement et autant courtisan que courtisé, ce fut lui qui répondit effrontément à Louis XIV , qui se plaignait de n'avoir plus de dents : Eh ! sire, qui est-ce qui a des dents!

Mais le rare de cette réponse, dit un contemporain, c'est que le cardinal avait, lui, des dents admirablement blanches et bien rangées, et qu'ouvrant fort la bouche en parlant, il ne pouvait s'empêcher de les montrer.

qu'il n'avait point vus depuis nombre d'années, il leur donna un jour : ils exigèrent qu'il fermerait sa porte pour n'être pas interrompus ; il y consentit avec peine, puis se ravisa , et leur dit que, pour le cardidal Bronzi , au moins, qui était à Paris, son ami et sou confrère, il ne pouvait s'empêcher de le voir, mais que ce serait merveille si ce seul homme, qu'if ne pouvait refuser, venait précisément ce jour-là. Tout de suite il envoya un domestique affidé au cardinal de Bronzi, le prier avec instance de venipchez lui un tel jour entre trois et quatre heures , qu'il le conjurait de n'y pas manquer et qu'il lui en dirait la raison ; mais, sur toutes choses, qu'il partit venir de lui-même. Il fit monter son suisse dès le matin du jour donné, à qui il défendit de laisser entrer qui que ce fût de toute l'après-dinée, excepté le seul cardinal Bronù , qui sûrement ne viendrait pas ; néanmoins que s'il s'en avisait , il ne fallait pas le renvoyer. Ses gens, ravis d'avoir à le tenir toute la journée sur ses affaires, sans y être interrompus, arrivent sur les trois heures. Le cardinal laisse sa famille et le peu de gens qui , ce jour-là, avaient soupe chez lui, et passe dans un cabinet où ses gens d'affaires étalèrent leurs papiers. Il leur disait mille choses ineptes sur la dépense, du il n'entendait rien, et regardait sans cesse vers la fenêtre sans en faire semblant^ soupirant en secret après une prompte délivrance. Un peu avant quatre heures arrive un caiTosse dans la cour : ses gens d'affaires se fâchent contre le suisse et crient qu'il n'y aura donc pas moyen de travailler. Lé cardinal, ravi, s'excuse sur les ordres qu'il a donnés, a Vous verrez, ajoute* t-il, que ce sera le cardinal de Bronzi , le seul homme que j'ai excepté et qui tout juste s'avise de venir aujourd'hui. » Tout aussitôt on le lui annonce: hii, à hausser les épaules, mais à faire ôter les papiers et la tal)le à ses gens d'afïbires. à s'en aller en pestant ; dès qu'il fut seul avec Bronzi, il lui conta pourquoi il lui avait demandé cette visite et à en bien rire tous les deux* Depuis, ses gens d'affaires ne l'y rattra|>èrent , et de sa vie il n'en voulut ouïr parler. Ils étaient d'ailleurs de la plus exacte et entière probité. --(Saint- Simon, vol. II.)

392 HISTOIRE DE LA MAfli:î£. — 1674 —

Aimant beaacoap les lettres, et les cultiranl^ întimemenl lié avec les beaux esprits do temps. Ménage, Chapelain, Yaliucourt très-bel espnt lui-même, de la meilleure, de la plus instructiTe, et de la plus agréable compagnie , le cardinal avait été et éuiit encore fort galant et fort recherché; mais ses liaisons furent habituellement conduites avec une extrême mesure et décence; ses goûts étaient peu italiens , et il n*aTait jamais guère qu'une maîtresse à la fois , et encore toujours très-choisie et très-considérable.

TeUe était madame de Chalais, dont le cardinal s'occupait alors , et qui fut depuis , on Fa dit , si célèbre sous le nom de la princesse des Lrsins.

Anne-Marie de la Trémouille, Me de Louis de la Trémonille, duc de Noirmootiers, avait en ce temps-là 32 ans : elle avait épousé, en 1659, M. de Chalais, qui mourut à Venise en 1670, et la laissa veuve, sans cnlants, et sans aucun bien. Lorsque son mari monnit, madame de Chalais, retirée dans un petit couvent, habita Rome et Fhabita longtemps après : c'était une femme d'un esprit surprenant, délié, plein de subtilités et de ressources, glorieuse, altière, ardente, étrangement ambitieu^je, et dévorée du désir de se mêler aux grands intérêts d'État, dont die se croyait fermement le génie, mais cachant au vulgaire cette ambition, audessus de sa force et de son sexe, sous une apparente et complète indifférence de toute visée poUtique , et , en secret, poursuivant opiniâtrement son rêve doré.

Aussi, du fond de ce modeste couvent de Santa-Maria, où elle était demeurée depuis son veuvage, elle influençait souvent les décisions du cabinet de Saint-Pierre, par la tendre autorité qu'elle avait su consener sur le cœur d'un assez gros nombre de cardinaux des plus comptés, qui depuis la mort de M. de Ciialais, et sans doute pour se compenser un peu de la vénérable mule du saint Père^ agenouillant la pourpre romaine devant la belle veuve, avaient amoureusement baisé les plus jolis pieds de la chrétienté; car l'amie de César d'£strées, toujours d'une scrupuleuse et entière fidélité dans sa liaison intime avec le sacré collège , semblait s'être absolument consacrée à cette espèce de communion cardinale.

Parmi les plus fervents et les plus heureux des adorateurs de

— 1674— LIYRE V, CHAPIÏKE III. 393

madame de Chalais, on avait surtout envié les cardinaux de Bouillon, Porto-Carrero et Rospigliosi : aussi verra-t-on bientôt que ces tendres et nombreuses avances ne furent pas perdues pour la charmante veuve , et avec quelle ardeur unanime , avec quel ensemble entraînant , le sacré collège , reconnaissant de tant de doux souvenirs, s*unissant presque tout entier à S. E. le cardinal d'Estrées, finit par enlacer fort et ferme, dans Tinextricable lien du mariage, le duc de Bracciano, prince des Ursins, avec madame de Ghalais.

Rien n'est plus curieux que toute cette négociation de mariage, conduite avec un art et une adresse infinis par le cardinal et madame de Chalais. Malheureusement, le cadre et les bornes de cet ouvrage obligent d'être succinct; mais on va donner une idée sommaire de l'exposition de cette délicieuse comédie.

Flavio, duc de Bracciano, prince des Ursins, un des plus grands seigneurs de Rome, alors âgé de soixante ans, d'une santé faible et maladive, devint veuf, le 29 avril 1674, de Ludovisia, nièce de Grégoire XV. N'ayant point d'enfants, il voulut se remarier. Entré autres deux partis considérables se présentaient : d'abord, la princesse de Ycnafîro, sa cousine, veuve du prince Savelli , âgée de vingt-cinq ans , fort belle , d'une veitu et d'une piété exemplaires, et ayant plus de 200,000 écus de bien. Puis Lucizia Colonna , veuve du duc de Bassanello , sœur du connétable Colonne, âgée de trente ans, rare beauté, les délices et l'admiration de Kome, et ayant {«-es de 1,600,000 écus, une fortune royale.

Or, le duc de Bracciano flottait indécis entre ces deux propositions, qui lui agréaient extrêmement, loreque le cardinal réso; lut de lui faire épouser, au contraire , madame de Chalais, qui était étrangère, sans aucun bien, et avait seulement plus d'années et moins de charmes que ses rivales. Comment le cardinal parvint à conclure une union aussi extraordinaire , comment et pourquoi il fit intervenir dans ce mariage-là , le pape , Louis XIV, Pomponne , le sacré collège , les jésuites , on le verra plus bas; seulement on peut dire d'avance que le bonhomme BracdanOj aveuglé, étourdi, fasciné, vint donner tête baissée, et de toutes ses forces, dans le piège qui lui était si habilement et si gracieusement tendu , et où il demeura.

394 HISTOIRE DE LA MARINE. — i674 —

D*aillcurs , les mariages Bassauello et YeuafTro uue fois ruinés, il ne restait plus qu'à séduire le vieux duc, et madame de Chalais n'y pouvait faillir. Véritablement douée d'un charme inouï , voulant plaire pour plaire , elle était assurée de séduire quand elle le voulait bien ; causant et racontant à ravir, trcsgrande dame en tout, mais seulement entêtée , jusqu'à la folie, de sa personne et de sa beauté , qui , sans être précisément remarquable , avait beaucoup de race et de montant ; elle était aussi d'une superbe à confondre, et devenait emportée, intraitable, cruelle même, quand on la blessait dans cet orgueil épouvantable. -

Ce fut elle qui , longtemps après et au fort de son crédit et de sa faveur auprès du roi d'Espagne Philippe V, et de la reine qu'elle gouvernait à sa guise , osa faire arrêter , aux portes de Madrid, un courrier de l'ambassadeur de Louis XIV, saisir les dépêches que ce ministre écrivait au roi , sûre d'y trouver une dénonciation suscitée contre elle , par ce même cardinal d'Estrées qui lui fut aussi hostile, à cette époque (1703), qu'il s'était montré dévoué eu la voulant marier si avantageusement en 1674.

Quant à cette dépêche, adressée directement à Louis XIV en 1703, l'ambassadeur y appuyait surtout sur les rapports in* tlmes qui existaient entre la princesse des Ursins et son premier écuyer, nommé d'Aubigny ', qui la gouvernait, disait-on,

' Voici une note de Saint-Simon très-explicite à cet égard.

« Dans la suite , un cinquième fut souvent admis à ce conseil étroit, l'unique où se réglaient toutes choses : ce cinquième était bien couplé avec Orry. Il s'appelait Aubigny, fils d'un procureur au Cliâtelet de Paris; c'était un beau et gi>and drôle , très-bien fait et très^écouplé de corps et O'csprit, qui était depuis longues années à la princesse des Ursins sur le pied et sous le nom d'écuyer, et sur laquelle il avait le pouvoir qu'ont ceux qui suppléent à l'insulEsance des maris. Louviile, à qui la camarera inajof (princesse des Ursins) voulut parler une après-dinée avec le duc de Médina Ck£li, voulant les voir sans être interrompue, entra, suivie d'eux, dans une pièce reculée de son appartement. D'Aubigny y écrivait , qui, ne Voyant entrer que sa maîtresse, se mil à jurer et à lui demander si elle ne le kiisserait jamais une heure en repos, en lui donnant les noms les plus libres et les plus étranges, avec une impétuosité si brusque que tout fut dit 9vant que la princesse des Ui^ins put lui montrer qui la suivait. Tous quatre demeurèrent confondus; d'Aubigny à s'enfiur; le duc et Louviile à considérer la chambre pour laisser quelques moments à la camarera major pour

et conséquemmeut aussi la monarchie espagaole. Cette inti- • mité, ajoutait la dépêche, était tellement familière et évidente qu'on était obligé de croire la princesse des Ursins mariée secrètement avec ce domestique , pour s'éviter une supposition outrageante pour une femme de son rang. Dans son impérieuse fierté , la princesse , au contraire , bien plus outrée de ce soupçon de mariage avec son écuyer que du scandale qu'on faisait de sa liaison avec lui, écrivit seulement ces trois mots en marge de la dépêche : — Pour mariée.,. Non ; — les signa , recachetâ le paquet, et envoya le tout en cet état à Louis- XIV, qui fut, on le pense bien , dans une furieuse colère.

Mais n'anticipons pas sur les événements, et revenons à ce qui se passait le 2 août dans l'oratoire de madame de Chaïais, situé au premier étage du couvent de Santa-Maria.

Rien n'était de meilleur goût et plus élégant que l'intérieur de cette pièce , dont les deux fenêtres s'ouvraient sur le jardin du couvent ,

C'était une de ces demeures à la fois mystiques et amoureuses, dont le caractère ne peut plus guère se rencontrer encore qu'en Italie ou en Espagne , un de ces gracieux mélanges de profane et de sacré , qui frappent et plaisent comme tous les contrastes. Ainsi, auprès d'un charmant prie-Dieu en ivoire sculpté, garni de coussins de velours nacarat , et placé au-dessous d'une madone qui resplendissait de broderies, dans isa niche d'azur semée d'étoiles d'or, on voyait , spécialement destinée à madame de Chalais , une voluptueuse chaise longue , élevée sur une espèce d'estrade couverte d'un riche tapis de Turquie, dont les deux degrés supportaient plusieurs grands vases de porcelaine remplis de fleurs , sorte de barrière fraîche et parfumée qui séparait la divinité de ses adorateurs. Plus loin,

se remettre, et les prendre euxrinêmes. Le rare cit qu'après cela , il n'y parut pas, et qu'ils se mirent à conférer comme s'il ne fût rien arrivé. Bientôt après, ce compagnon , qui n'était qu'un avec Orry, qui le gorgea de biens dans les suites, fut logé au palais comme un homme sans consé' quence par son étal, mais où? Dans rapparteraeut de l'infante Marie-ThérèsCy devenue épouse de Louis XIV ; et cet appartement paraissant trop petit pour ce seigneur, on y ajouta quelques pièces contigucs ; ce ne fut pas sans murmures d*uuc nouveauté si étrange, mais il fallut bien le supporter. Cîands et autres, tout fléchit le genou devant ce favori, »

396 HISTOIRE DE LA MàRlNE. iG74^

one riche bibliothèque d'ébène, incrustée d*étaiu et de cnirre, renfermait les livres de prédilection de la jolie Teu?e; le cristal des Titres supérieures laissait lire le titre d*un assez grand nombre de ces ouvrages, presque tous de théologie et de jHété ; mais le corps inférieur de la bibliothèque cachait ^ sous ses panneaux d^écaille, le nom de plusieurs écrivains moins orthodoxes : 31achiavel , Grotius , les écrits passionnés de Flsc^ , enfin tous ces ouvrages ou pamphlets politiques imprimés en Hollande pour et contre la France , l'Empire et l'Espagne , et qui représentaient pour ainsi dire le journalisme du temps; puis enfin, sur les derniers rayons, les Amours des Gaules de Bossy- Rabutin , et certains recueils de chansons manuscrites un peu Ubcrtines, que les amis de madame de Chalais lui envoyaient de Paris ; somme toute , cette bibUothèque était comme le résumé de la vie, des goûts , ou des semblants de la belle veuve. Quelques bronzes et marbres antiques du plus pur dessin étaient épars çà et là sur de petites consoles de bois dore;' et la tenture de demi-deuil de taffetas gris, attachée aux murailles par de gros clous à tête d'argent, était cachée en quelques endroits par de fort beaux tableaux de Fécole. italienne; enfin , dans un coin de cette pièce , on voyait un théorbe et un clavecin ouvert avec son pupitre chargé de musique.

Assise , ou plutôt à demi couchée sur sa chaise longue , madame de Chalais, âgée de trente-deux ans, on Ta dit, était vêtue de noir , couleur qu'elle n'avait pas quittée depuis la mort de M. de Chalais, peut-être parce que le noir lui allait à ravir, peut-être aussi parce que ce semblant de deuil étemel pouvait affriander le vulgaire des prétendants à sa main , les flatter d'uu obstacle de plus à vaincre , et leur donner d'autant plus de confiance dans* l'avenir qu'une douleur, apparemment si continuée , devait leur répondre du passé.

Madame de Chalais était une fenmie de taille moyenne , mais parfaite: ses sourcils de jais se dessinaient vigoureusement audessus de ses deux grands yeux bleus, bordés de longs cils noirs et frisés, qui promettaient beaucoup et tenaient, dit-on, de reste; sa peau , d'un velouté presque doré, était d'un poli et d'une finesse remarquables, et lorsqu'en souriant ses lèvrps rouges et minces s'entr'ouvraient , sa figure brune semblait

comme éclairée par réblouissante blancheur de Témail de ses dents; son front haut et large était couronné par de magnifiques cheveux de cebcaii noir bleu à reflets brillants : faite à peindre, avec une gorge, des bras, des mains et des pieds surtout à désespérer Phydias, dit un ecclésiastique contemporain, madame de Chalais avait surtout alors , si cela se peut dire, cette pratique de poses gracieuses , cette expérience de ce qui séduit et de ce qui sied , cette merveilleuse science de Và-p^opos que les femmes de cet âge et de cet esprit peuvent seules posséder , et qui les rend d'un commerce si charmant et si irrésistible. Joignez à cela que madame de Chalais avait beaucoup vu, beaucoup lu , beaucoup observé , beaucoup retenu ; et qu'avec infiniment de savoir et d'esprit , elle avait encore le secret de fairç extrêmement ressortir et valoir l'esprit et la science des autres ; enfin, bien que profondément secrète et dissimulée, quand elle le voulait ou qu'il le fallait, elle avait l'air du monde le plus ouvert , le plus noble et le plus imposant.

Le cardinal d'Esti'ées , assis tout auprès de la chaise longue , sortait du Saint-Siège, et était encore en costunje de cérémonie : sa longue robe rouge dessinait à merveille sa haute et belle taille ; ses cheveux , par une faveur de l'art ou de la nature , bien qu'il eût alors quarante-six ans , paraissaient aussi bruns que sa moustache, et tombaient en longues boucles sur son merveilleux point de Venise , dont les broderies délicates se détachaient à ravir sur le pourpre de sa robe ; sa figure fraîche et fleurie, sans être grasse, était pleine de charme et de noblesse ; ses yeux noirs pétillaient d'esprit et de feu, et son aimable sourire laissait presque toujours voir ces dents magnifiques , qui vingt ans après contredisaient encore si malicieusement l'incottr cevable réponse du cardinal sexagénaire à Louis XIV, se plaignant alors d'être édenté.

Et de fait, en voyant ce beau cardinal et cette jolie veuve , il était impossible de ne pas demeurer frappé de la parfaite et extrême convenance de leur union : mêmes rapports d'âge, d'esprit, de finesse, de savoir et d'expérience ; se sachant trop bien, et depuis trop longtemps, l'un l'autre , pour ruser ou mentir; tous les semblants réservés au monde et aux dupes disparaissaient en Ire eux devant la solidité d'une affeclion qui datait de leur

première jeunesse; car, bien avant son mariage avec M. de Chalais, et lorsque César d*Estn'es était au fort de tous ses agréments^ mademoiselle de la Trémouille^ ainsi que madame sa tante, ne bougeaient à Paris de Thôtel d'Ëstrées, tandis qu'en province le voisinage des terres de Gœuvres et de Noirmoutîers les rapprochait encore. Aussi en faisait-on cent contes, et des plus graveleux.

Bien que leurs éminences messeigneurs de Bouillon , Porto- Carrero , Rospigliosi , eussent çà et là effleuré le cœur de madame de Chalais, César d'Estrées, beaucoup trop du monde î)Our lui savoir mauvais gré de ces prétextes qu'elle se donnait pour connaître et influencer les résolutions de la cour de Rome, César d'Estrées, dis -je, conserva fort longtemps sur elle cet ascendant inaltérable qui survit toujours au premier amour.

Ainsi donc on ne s'étonnera pas de trouver dans la conversation qui va se lier entre deux amis si sûrs et si anciens, une précision et une netteté de termes et de pensées, auxquels plusieurs dépêches citées plus bas serviront pour ainsi dire de corollaires.

— Encore une fois, c'est une chimère à laquelle il ne faut pas songer. César, — disait madame de Chalais au cardinal.

— Et moi, par ma barette, je vous dis, Marie, que vous serez duchesse de Bracciano , princesse des Ursins.

4 — Vous verrez bien.

— Je l'espère fort que je le verrai ; car sans cela, grâce à mon serment de tout h l'heure, je demeurerais décardinalisé.

— Mais vous savez mieux que personne, mon ami, que M. de Bracciano n*a jamais eu de vues sur moi.

— Non , sans doute ; mais son âme damnée , le révérend P. Ripa, que j'ai gagné par quelque régal, sans pressentir le duc en quoi que ce soit, a fort habilement fait votre éloge, juste au moment où je venais dç traverser les deux mariages que Bracciano voulait conclure : le premier (que nous fîmes manquer au palais par le refus de dispense) , avec madame de Venaffro, sa parente, et le second (que nous ruinâmes par le connétable Colonne lui-même), avec la duchesse de Bassanello. Or, maintenant, les unions Bassanello et Venaffro manquéos, sur quel parti Bracciano peut-il convenablomeni jeter les yeux à Rome? Sur aucun, avouez-le, Marie,

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— Oh I je VOUS avouerai cela de tout mon cœur, parce que J9 suis un peu comprise daps cet micun-lh... En un mot, si vous êtes le moins du monde de mes amis, avant même que cette visée de demaniier ma main ne vienne à M. de Bracciano, vous devez le faire prévenir d'une chose bien positive, c'est qu'il ne doit ni ne peut penser à une telle union.

— Et pourquoi cela?

— Parce que je refuserais ses offres , oui. Vous voilà tout stupéfait... Certainement, oui, je les refuserais, préférant l'état de veuve, ce modeste et tranquille couvent, le souvenir do M. deChalais, ma vie obscure et retirée, à de nouvelles chaînes, telles dorées qu'elles fussent , — dit madame de Chaiais du ton le plus naturel et le plus résolu.

 ces mots, les traits du cardinal exprûnèrent d'abord l'étonnement leplus complet : d'un mouvement brusque, il se redressa sur son siège, et regarda fixement madame de Chaiais sans dire une parole ; puis, laissant tomber ses deux mains sur les bras de son fauteuil, il répéta lentement, en attachant sur elle un coup d'ceil perçant et profond :

— Vous refuseriez le duc de Bracciano... le plus grand seigneur de Rome I. . . Vo.us le refuseriez !

— Je le refuserais assurément, k moins que le roi mon maître et le vôtre ne m'imposât ce grand sacrifice , comme utile à ses plus chers intérêts : çlors mes regrets, mon amour d'obscurité, mon souvenir de M. de Chaiais, céderaient peut-être, je le crois, à de pareilles raisons, et non pas à l'espérance d'une position brillante , je l'avoue , mais que je rougirais de paraître solliciter...

— Le roi?... — dit le cardinal de l'air du monde le plus surpris ; — le roi intervenir ?. . .

Madame de Chaiais regarda un moment César d'Estrées en silence, attacha sur lui ses yeux brillants, comme s'ils eusseni dû lui dévoiler sa pensée tout entière... puis voyant le cardinal toujours étonné , elle ajouta d'un ton d'impatience et de dépit : — Puisque vous ne m'entendez pas, brisons là. sur ce sujet.

— Ah ! je comprends ! — s'écria César d'Estrées en se frappant tout à coup le front ; puis , se renversant dans son fauteuil , il

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s'écria en riant d'un air un pou confus : — Oui, j'étais un sot , je comprends tout...

— Enfin... — dit madame de Chalais d'un ton impérieux et presque moqueur.

Alors, César d'Estrées, quittant son fauteuil, vint se mettre à genoux sur le degré qui supportait la chaise longue, et, baisant la belle main que madame de Chalais lui donnait en souriant, il lui dit :

— Pourrez-vous jamais me pardonner? Et je ne vous avais pas devinée ! Quoi î je n'avais Jpas d'abord pénétré que le seul moyen d'assurer presque certainement votre mariage avec un homme tel que Bracciano, c'était d'abord de le lui faire représenter pour ainsi dire comme impossible, et d'y intéresser t'incomparable maître , comme disait ce pauvre de Lionne.

— Votre émincnce remarquera que je n'ai pas dit un mot de cela, — répondit Marie en souriant de la façon la plus spirituelle et la plus maligne.

— Mais c'est que c'est le moyen le plus sûr de mener cette affaire à bonne fin , — dit le cardinal en faisant un signe qui prouvait assez à madame de Chalais le peu de cas qu'il faisait de sa dénégation; — oui, sans doute, vous l'avez merveilleusement pénétré i tout le nœud de l'aiTaire est là; rien n'est plus clair; Bracciano, ou plutôt le rang et l'état qu'il vous donne, vous convient à merveille. On vient de lui rompre deux mariages qu'il désirait; venir aussitôt après lui faire votre éloge et lui proix)ser votre main , un enfant n'y serait pas pris ; il faut , au contraire , avec art lui proposer un troisième parti qui ne soit pas vous, et qui lui déplaise, en lui faisant adroitement entendre que c'est un grand dommage que vous soyez aussi décidément résolue à ne vous jamais marier , puis passer outre et parler de ce déplaisant troisième parti... Or, ou je me trompe fort, ou votre refus anticipé doit ôter tout soupçon à Bracciano que ses mariages aient été traversés pour le jeter après à vos pieds; puis . l'étonner extrêmement,, et irriter sa vanité en se voyant d'avance éconduit par vous, tandis que les Venaffro et Bassanello, qui avaient tant de biens, se trouvaient trop heureuses de cette union.

— Je vous admire. César.

— Sans nul doute , alors Bracciano veut au moins tenter Ta- Tenture; son orgueil (n*est-il pas Ursins?) n*y tient pas; il vous fait pressentir : nouveau, formidable et formel refus... De mon côte, pédant que la vanité de Bracciano se monte et se désole, je fais entendre au roi qu*il est extrêmement de sa gandeur, de son intérêt, de sa politique, que le mariage se fasse ; et aussitôt Sa Majesté écrit à mon frère et à moi sous ce point de vue. Mais, en vérité, — dit le cardinal en slnterrompant , — Marie! Marie!... je ne suis qu'une pécore,... et vous êtes, admirable !

— Mais encore une fois, César, c'est vous qui êtes admirable d'orgueil de trouver autant de poids et de solidité à vos propres imaginations, car je n'ai dit un mot de toutes ces belles choses, — reprit madame de Clmlais , avec une grande affectation de naïveté.

— De grâce, ne raillez pas, — dit le cardinal avec impatience; car, avec son habitude de pénétration rapide, il voyait toute cette négociation se dérouler devant lui; aussi continua-t-il avec feu : — Une fois les intérêts du roi et la vanité du bonhomme Bracciano bien engagés là, cela va de soi-même, il devient facile de tout obtenir... Leduc ne peut pas croire à vos refus, on vous le présente : vous êtes là, Marie, belle comme aujourd'hui, l'air triste et pensif, douce, bonne, et faisant à ravir vos beaux yeux humides quand vous parlerez de ce pauvre Chalais que vous regrettez tant... une véritable Andf omaque. : . Que vous dirai-je? Bracciano demeure stupéfait de tant de charmes , de tant de fidélité à un défunt, de tant de résignation... £n un mot, je vous connais, vous le fascinez, vous l'ensorcelez, vous le rendiez ivre... fou; puis un bon refus, du reste, le plus gracieux, mais le plus absolu^ le vient écraser... Alors il se désole, se lamente, et déclare qu'il ne se mariera de ses jours, si ce n'est avec vous... C'est là que je l'attends : aussitôt j'expédie courrier sur courriejr pour démontrer évidemment à l'incomparable maître que le veuvage de Bracciano peut devenir une question de la plus haute politique... une affah*e d'État.

— Une affaire d'État!... voyez un peu!... le veuvage du pauvre duc une affaire d'État !

— Mais sans doute : s'il reste veuf, sa fortune ne retourne-telle pas aux Gravina?

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