‹ Histoire de la marine française (volume 2)Chapitre 49 sur 72 · II · texte numérisé non relu

II

et qa*on tient toiigours désunie de Messine , il y avait des semences de révolte et de faction, et des restes de celle qui excita le soulèvement de 164Î , qui précéda de peu de temps celui de Naples. Sur les forcés des Espagnols, et sur les préparatifs qu'ils faisaient pour les attaquer , ils ont répondu qu'ils n'avaient que deux galères et quelques barques ou tartanes pour porter leurs soldats; que le marquis de Bayonne amassait le plus de milice qu*il pouvait et de noblesse ; mais qu'il n'était pas en état de faire un siège ; qu'on avait commandé que le bataillon de Naples s^approchât de fteggio et s'assemblât dans la Galabre ; qu'ils ne savaient si les Napolitains passeraient volontiers la mer pour leur faire la guerre; qu'en tout ca» ils étaient, aussi bien qu'eux ^ assez dépourvus des choses nécessaires, et que les montagnes qui entouraient leur ville la rendent presque inaccessible du côté de terre. Tout cela s^accorde avec les relations que nous avohs eueç d'ailleurs.

» Don Philippe Cigata, qui parait un homme de bon esprit et de plus grande expérience que son neveu , s'est étendu plus longtemps que lui sur la disposition générale, tant de ce royaume Que de celui de Naples: il a conclu que, si Sa Majesté faisait paraître sa Ûotte dans ce pays-là , et qu'au mêtne temps qu'elle secourrait Messine elle fit publier que non-seulement elle prenait ce royaume sous sa protection , mais qu'elle lui voulait donner un prince de sa maison pour roi, ce serait un puissant moyen pour soutenir tout le royaume , k qui la domination espagnole était devenue insupportable, et qu'en même temps cet exemple causerait des révolutions dans le royaume de Naples, où elles n'y sont pas moins prêtes , et pour le moins dans toute la côte qui est opposée à la Sicile , qui, par le voisinage et le commerce, a des sentiments bien conformes.

» Je lui ai répondu, sans entrer dans la proposition, qu'il fal-, lait songer présentement à garantir leur ville de la vengeance et de Toppression des Espagnols , et qu*ensuite on ferait d'autres projets ; ce que je lui ai répondu dans la pensée que peut-être cette ville, jalouse de sa liberté , s'engagerait plus volontiers si on la flattait d'un établissement plus conforme à son inclination, et parce que je n'ai pu juger si , dans la disposition des choses présentes, Sa Majesté voudrait s'appliquer à d'autres choses qu'à

la diversion que M. de Pomponne a proposée à M. le cardinal d'Estrécs , et entreprendre un dessein d'un si grand éclat , au milieu des craintes et des jalousies que sa gloire et sa puissance excitent en beaucoup de pays. ^ ,

» Cependant, ce qui nous a paru de plus pressé et de plus important, a été, outre l'expédition de ce courrier, d'obliger les Siciliens d'euToyer une felouque messinoise , dont le patron leur est affidé, et que le hasard leur a fait trouver à Rome , porter des nouvelles au jurât de l'arrivée de son fils, de son entrevue avec le ministre de Votre Majesté , des expéditions que nous faisons pour leur intérêt, des grande» espérances qu'ils doivent concevoir d'être secourus, pourvu qu'ils aient la générosité d'attendre Tassistance de Votre Majesté , afin que ce premier avis donne de la vigueur au peuple , et le détourne des propositions d'un accommodement que la lassitude ou la crainte leur pourrait faire embrasser ; et, dans cette pensée, nous nous sommes aussi bien entendus sur le peu d'espérance qu'ils doivent avoir dans la douceur des Espagnols, et l'inévitable ruine dont ils seront accablés s'ils se remettent sous leur dépendance. 11 m'a paru que nous les en avons pleinement persuadés, quoique déjà ils en parlassent de la même sorte. Cette barque doit partir cette nuit ou demain matin. La troisième diligence que nous avons crue convenable, c'est d'engager le fils du jurât , et l'habitant qui l'accompagne , de s'acheminer vers livourne, et de b ménager leur passage jusqu'à Marseille, afin que, si Votre Majesté juge à propos de les secourir, de quelque manière qu'elle veuille le faire, ils se trouvent sur les lieux pour donner toutes les lumières nécessaires, tant pour l'abord de Messine que pour les autres conduits, et qu'ils 88 prévalent, en même temps, de cette occasion pour la sûreté de leur retour.

» Nous avons estimé de plus qu'il étmt à propos de presser leur départ, afin qu'on ne pût disconvenir s'ils avaient traité avec nous, comme un plus long séjour attrait donné lieu de le soupçonner et de le pénétrer, redoublant en même temps les précautions des Espagnols.

» Pour les deux gentilshommes qui étaient ici , et qui ne se croient plus eu sûreté dans la maison d'un particulier , nous ne

pouvons moins faire que de les conserver dans le palais , avec le plus de précaution et de secret qu'il se pourra.

» Ils étaient logés chez un nommé Valenti, qui a eu une grande part aux affaires de Naples, auquel ils ont une pleine confiance. Il entre dans tous leurs desseins ; et il faut qu'il ait une grande passion pour le service de Sa Majesté , puisqu'il s'y engage si avant , étant pourvu depuis peu d'une charge de la chambre qui lui vaut 2,000 écus romains, et qu'apparemment il perdrait s'il était découvert II a un frère banquier à Paris ; mais il a recommandé surtout qu'on ne lui en donne aucune connaissance, et que son nom et ses services demeurent toujours cachés. On ne peut aussi louer assez le zèle de l'abbé Scarlatti, qui, sans mesure aucune pour les Espagnols , et sans bienfait de Votre Majesté, se hasarde à toute chose.

» Je suis, avec un très-profond respect, » Sire ,

de Votre Majesté

» le très-humble, très-obéissant, très-obligé et très-fidèle sujet et serviteur , »

» Signé : Le ducd'ESTRÉES. »

Ci-joint un mémoire dressé par M. l'abbé Scarlatti.

« La ville de Messine, qui se dit la capitale de la Sicile, dont, en eflfet, elle n'est que la seconde, Palerme ayant tous les droits et les prérogatives de la métropole de ce royaume, a été de tout temps très-jalouse de conserver ses droits et ses privil^es, dont elle a joui toujours, tant par les concessions des anciens rois de Sicile, que par les usurpations de ses propres consuls et échevins, qu'on y appelle du nom de jurats, lequel est sacré et vénérable parmi eux au point qu'il n'y a pas un seul de toute la ville qui ne crût être bienheureux de sacrifier son bien et sa vie pour le service et l'avantege de ses magistrats.

» Ce corps, qu'on appelle le sénat, est composé des nobles de l'ordre sénatoire et de quelques bourgeois les plus notables. Le changement s'en fait tous les ans à la Saint-Marc , et la senïe chose à laquelle les gens de J\Iessine s'occupent , c'est la brigue de ces charges annuelles , qu'ils considèrent extrêmement, tant

par la raison que les jurats sont maîtres absolus de la ville , que pour les profits qu'ils tirent de leur administration.

» Ceux de Messine avancent, parmi leurs autres privilèges, celui de pouvoir contraindre le vice-roi de Sicile de demeurer six mois tous les ans dans leur ville , ce qui n'arrive presque jamais d'ordinaire, à cause des insultes que plusieurs d'entre eux ont souffertes par l'insolence du sénat et du peuple , qui les a forcés de sortir et de s'en aller autre part, au gré et au caprice d'une multitude, jalouse au dernier point de sa liberté et de ses franchises.

» Il y a aussi dans Messine un gouverneur particulier de justice, qu'on appelle stradico, dont la charge dure deux ans, et c'est alternativement à un Italien et à un Espagnol de l'exercer, et au roi Catholique d'en disposer suivant cette alternative. Ce stradico, d'ordinaire, est bien embarrassé de se voir contraint de suivre partout les mouvemens du sénat, qui se mêle de tout, à ce point que le stradico n'est pas absolu au fait même de justice, laquelle est entre ses mains, et de ses juges, dont quelques-uns sont Italiens et d'autres Espagnols, faisant tous ensemble une chambre qui n'est guère différente des présidiaux de France. •

» Il y a aussi un magistrat qu'on appelle le secret. C'est d'ordinaire un Sicilien qui achète sa charge, et qui a soin des rentes et des revenus du roi, qui se montent à fort peu dans la ville de Messine.

» Quant au fait des armes , les Espagnols y ont d'autres châtelains, c'est-à-dire quatre gouverneurs des quatre châteaux que Sa Majesté Catholique a dans la ville, dont le principal et le plus important est celui de Salvador, qui est gardé par une garnison d'environ deux cents Espagnols.

» Dans les trois autres, que tient le roi, il peut y avoir en tout autres trois cents Espagnols, de sorte qu'il n'y a que cinq cents Espagnols dans cette grande ville.

» D'autre part, le sénat a seize bastions renforcés, dont neuf, qui sont les plus importants, sont garnis de grosses pièces de canon de fonte , et de couleuvrines les plus belles qu'il y ait dans toute l'Italie, principalement ce boulevard qu'on appelle Port-Royal, à l'embouchure du port, lequel bastion, par son enceinte et ses fortifications, ne cède pas à une très-bonne citadelle , soixante

hommes de garnison y étant d'ordinaire , dépendant des jurats , qui commandent tant aux autres garnisons des autres quinze bastions qui sont à eux, qu'à toute la milice de la ville, des faubourgs et des environs qu'on appelle des fortes, c'est-àndire de quatre grandes lieues de France tout autour de la ville.

» Il y a encore un commencement d'une très-grande et belle citadelle, appelée Torre-Tittoria, dans l'endroit le pluséminent de la ville , tous les fondements en étant achevés , les murailles en plusieurs endroits élevées jusqu'au cordon , de sorte qu'en peu de temps l'on pourrait la mettre en état de défense,

» La ville a dans ses seize bastions environ quatre-vingts piè- . ces de canon de fonte, des mousquets pour armer vingt mille hommes , tous les bourgeois et paysans d'alentour ayant leurs fusils , qu'ils manient fort adroitement; mais pour des boulets, des. mèches et de la poudre, ils en ont fort peu; point de piques, et moins encore de personnes capables de conduire leur milice, qui se monte à vingt mille hommes, tous déterminés, hardis et résolus; mais pour de la cavalerie ils n'en ont point du tout, non plus que de chevaux, l'usage du pays étant de se servir dé mulets pour les charges et les carrosses, et de bœufs et d'ânes pour la campagne. La ville est peuplée d'environ quatre-vingt-dix mille âmes avec les faubourgs, lesquels ensemble, avec les fories, font en tout environ cent vingt mille âmes.

» Il y a présentement du blé pour cinq mois, du vin et de l'huile en très-grande abondance, et pour tout le reste il n'y manque rien de ce qui est nécessaire pour la subsistance de ce grand peuple. Cette ville est presque inaccessible du côté de terre, à cause des montagnes et des précipices qui l'environnent de tous côtés, et ses propres bastions sont assez forts, et rangés pour empêcher les travaux et les. approches des ennemis.

» D'autre part, les Espagnols, comme nous venons de le dire, n'ont que cinq cents hommes de leur nation dans Messine, en ont environ deux mille disposés dans les autres garnisons de toute la Sicile , dont ils ne se sauraient servir ailleurs , et autres deux mille, dont le nombre n'est jamais complet, près du viceroi, à Palerme, lequel a aussi une compagnie de ses gardes de cent cavaliers bourguignons; et ce sont toutes les forces du roi CathoUque dans la Sicile , sans y comprendre ses cmq galères ,

qui sont à présent en Espagne avec la plupart de celles de Naples.

» Le vice-roi, à présent par intérim , qu'on ne qualifie que de président, est le marquis de Bayonne, Espagnol, général des galères de Sicile , âgé d^environ vingt-six ans , qui est Taîné di> marquis de Santa-Croce. Pour la petite ville de Melasso,près rembouchure du Faro , qui est à vingt-quatre milles de Messine par terre, et a un port capable de tenir dix galères, mais qui n'est pas sur à tous les vents, les Espagnols y oirt une garnison d'envifon cent hommes, et le chenjin de là à Messine, par terre, est, à cause des montagnes, très-dangereux et très-difficile^ a|nsi que , par cette raison, de Messine à Palerme, d'où l'qn cpippte deux cents milles, tant par mer que par terre.

{Archives des aff. etrang. — Rome^ 1674-1676).

Page 1