‹ Histoire de la marine française (volume 2)Chapitre 51 sur 72 · AVIS CONTRE LE SIEUR CHEVALIER DE VALBELLE, A MONSEI- GNEUR COLBERT · texte numérisé non relu

AVIS CONTRE LE SIEUR CHEVALIER DE VALBELLE, A MONSEI- GNEUR COLBERT

« Monseigneur,

» Une pauvre femme en Jésus-Christ a recours à votre grandeur, comme à un miroir de vertu et de dévotion, de vouloir, pour la gloire de Dieu, remédier à un scandale public causé par le fier Art aban chevalier de Valbelle, capitaine d'une des galères du roi, débauchant et causant mille désordres dans les familles, et particuUèrement dans celle d'un honnête marchand, lui ayant débauché sa femme, et l'ayant obligée à mander son mari en Levant pour avoir plus de liberté dans ces commerces luxurieux et scandaleux, passant les jours et nuits avec elle, au scandale d'une ville comme Marseille; contrefaisant le faux dévot en public, et étant un véritable scélérat,

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n'ayant point de religion : il est vrai que ses prédécesseurs se sont trouvés à crucifier le fils de Dieu; de là vous pouvez juger •par la pièce de l'échantillon; exerçant sur sa galère toutes les vexations pour avoir de l'argent pour subvenir à ses infâmes débauches; faisant travailler les forçats en broderie, et leur donnant pour paiement des coups de bâton ; changeant les bas ofiBciers et marinierstle rames', en tirant de l'argent, et n'ayant aucun zèle de chanté pour la chiourme, en ayant tué un de sa propre main à coups de bâton ; passant des passevolants' toutes les campagnes en nombre considérable ; faisant servir les mariniers de rames pour soldats de parade, et à ses officiers leur refusant les avantages que le roi leur donne d'un valet passé et d'un droit d'une once de chair ^ que la ville donne en suite d'un traité fait par M. de Gondy, jadis général des galères. Je vous écris toutes ces vérités avec bien de la douleur; mais, comme c'est pour un bien et pour la gloire de Dieu, je passe pardessus tout' en m'adressant à une personne si illustre pour y remédier, et espérant que votre grandeur ne fera pas éclater les infâmes pratiques d'un luxurieux en public , et qu'elle y mettra ordre avec discrétion, ce que j'attends avec l'aide de Dieu, et suis avec respect en Jésus-Christ. »

{Cette lettre n'a signature ni date,) {Btbl, roy. Mss.)

On voit facilement, par les reproches réitérés de luxure, de débauche et de scandale , que la pauvre-femme en Jésus-Christ regrettait, hélas! sans doute, de ne pouvoir plus, du moins quant à elle , accuser de telles abominations, ce scélérat , dont les prédécesseurs s'étaient trouvés à crucifier le fiU de Dieu y ainsi qu'elle le dit naïvement

Le reproche de sévérité adressé à Valbelle était juste, car sa dureté pour son équipage était connue, et pour ainsi dire proverbiale, et aussi la rigueur avec laquelle surtout lui, TourviUe

* On se souvient que sur le^ cinq hommes qui manœuvraieut une rame à bord des galères, il y avait quatre forçats et un marinier libre qui n'était pas de la chiourmo.

^ On appelait ainsi un certain nombre de passagers que le capilaine embarquait à sou bord comme amis ou domestiques, l/auteur de la lettre veut faire entendre que M. de Valbelle se faisait payer ce passage.

et Du Quesne veillaient à ce que leurs officiers n'encombrassent pas les navires de laquais inutiles. Reste le reproche de faire travailler les forçats en broderie. On avouera au moins que rien n*étaît moins fatigant ; et d'ailleurs il était imposé, pour ainsi dire, à chaque capitaine d'occuper la chiourme à quelques travaux mécaniques , alors que les galères étaient dans le port

Les mémoires secrets adressés à Colbert, par Valbelle, lors de son arrivée en Sicile , offrent le tableau le plus vivant et le plus animé de la ville de Messine et de sa population. L'inépuisable raillerie du chevalier se prend' à tout: usages, modes, mœurs, superstitions, tandis que son esprit, juste et droit, développe, avec une merveilleuse lucidité, les grands avantages politiques et commerciaux que Louis XIV pourrait retirer en occupant ces possessions.

il est impossible, je crois, de n'être pas vivement frappé de ce style nerveux , incisif, soudain , si hautain sous son apparente modestie , et d'une ironie si amère dans ses réticences ,.réticences tellement diaphanes , pour ainsi dire , que ce qu'elles semblent vouloir cacher demeure aussi évident , et qu'on le remarque môme davantage par cette suspension perfide.

Les lettres du chevalier de Valbelle m'ont paru participer à la fois de la manière de M. de Saint-Simon et de celle de madame de Sévigné. C'est la raillerie mordante du premier, moins son indignation de grand seigneur honnête homme contre les vices qu'il attaque; c'est le charmant laisser-aller, la spirituelle insouciance de la seconde , qu'elle ait à parler d'une pendaison ou d'une coiffure nouvelle. Mais ce qui est une qualité toute particulière à M. de ValbeUe, c'est une connaissance skppn^ foiidie de son art, jointe à des vues d'une extrême justesse, qui s'appliquai^t non-seulement aux choses de la guerre, mais à l'administration; car un fait entièrement ignoré jusqu'ici, je crois, c'est que le chevalier de Valbelle a eu le premier la pensée d'orgAniser ce qu'on appelle le classement des matelots, coutume qui s'est perpétuée jusqu'à nos jours.

Voici une lettre de Valbelle, du mois de mars 1669 , qui fait cette proposition à Colbert, en déduisant, avec une grande logique et clarté , les raisons qui militent en faveur de cette combinaison administrative.

LETTRE DE DE VALfiELLË , DE MARSEILLE, 1669.

« La passion que j*ai toujours eue de servir le roi, et de mériter par ce moyen Testime de votre grandeur, me donne la liberté de lui représenter que les peines et les difficultés qu'il y a bien souvent de trouver des matelots pour composer les équipages des vaisseaux de Sa Majesté ne procèdent pas seulement de ce qu'ils ne sont pas toujours tôtisfaits de leurs capitaineid, mais parce qu'ail retour de la campagne ils ne peuvent pas retourner chez eux, ni avoir leur congé comme ceux des galères, qui par cette raison n'en manquent jamais. Voilà, monseigneur. Tunique sujet que ces sortes de gens ont de préférer le service des vaisseaux marchands à ceux de Sa Majesté , et ils aiment mieux souvent s'absenter et s'expose^ à la rigueur des ordonnances qu'à cette contrainte. Mais , monseigneur^ pour trouver un remède à ce mal , et fahre qu'en tout temps il y ait un nombre de matelots suffisant pour le service du roi et l'entretien du commerce, qui sont les deux choses que votre grandeur passionne le plus , et qu*elle fait réussir avec tant de bonheur, il semble, monseigneur, si vous le trouvez à propos, qu'il serait expédient de savoir le nombre et le nom de tous les matelots qui sont dans tous les lieux maritimes, et qui naviguent dans ces mers, pour en faire dresser une confrérie et espèce de communauté dans tous les ports de cette province, avec défense à ceux qui n'y seront pas enrôlés de pouvoir naviguer ni monter aucun vaisseau ou autre bâtiment, sous des peines très-rigottreuses; ce qu'étant une fois établi, on n'aurait qu'à suivre ce rôle , qui se trouverait aux registres du greffier de l'amirauté ; et sur ce même état, on ferait tous les ans le choix et le département de ceux qui auraient à servir sur les vaisseaux du roi pour être libres à la fin de la campagne. Cet ordre , monseigneur , apporterait sans doute une grande facilité et même de l'attachement et affection pour le service , outre que par ce moyen on pourrait facilement découvrir ceux qui, s'oubliant de leur devoir, prendraient parti avec les étrangers.

» Pardonnez, s'il vous plaît, monseigneur, à mon zèle : votre grandeur sait mieux que qui que ce soit ce qu'il y a à faire en

m HI-îTOlRE DE LA MAKINE. —1674 —

cela pour le service du roi et le bien du commerce ; je m'offre seulement d*y travailler suivant les ordres et les conunandements de votre grandeur, dont elle ne saurait honorer personne qui les reçoive avec plus de soumission et d'attachement que votre , etc.

» Valbelle. »

Quant aux mémoires de Valjwlie adressés à Golbert pour être lus au roi, ce ministre-y attachait une si giande importance, qu'en marge de sa relation du 7 octobre 1671 , qu'on va lire, on trouve ces mots de la main de Seignelay :

Relation du chevaliei^de Valbelle du 7 octobre, à lire aurai à l'endroit marqué.

Et plus bas de la main de Colbert ces autres mots :

Aussi je m' étonnais fart que vous eussiez oublié cette relation.

Voici ce document :

RELATION DE TOUT CE QUI S'EST PASSÉ A MESSINE. —M. LE CHEVALIER DE VALBELLE, LE 7 OCTOBRE 1674.

« Le 27 du mois passé, les six vaisseaux de guerre et les trois brûlots commandés par le chevalier de Valbelle, une tartane et une barque chargée de blé, entrèrent dans le phare de Messine, du côté du nord, et mouillèrent à vingt-deux heures en la rade qui est entre l'église Saint-François et le Paradis. Il est difficile de croire la joie que montrèrent les Messinois après qu'ils eurent reconnu les vaisseaux de Sa Majesté : nous n'avions pas assez de cordages pour amarrer les felouques qui venaient à nos bords; ils nous étourdissaient à force de crier: Vive le roi de France I Nous vîmes déployer en plusieurs endroits des pavillons blancs, et tout cela se faisait au bruit du canon et du mousquet, des tambours et des trompettes.

» Le même jour , è une heure de nuit, le sénat en corps fut au vaisseau le Pompeux, Le jurât , qui porta la parole , après avoir fait et reçu les compliments ordinaires au chevalier de Valbelle, lui dit, de la part de tous les habitants de la ville de Messine, qu'ils se donnaient au roi et le reconnaissaient pour leur sei-

gncur et leur maître; et ledit chevalier lui répondit que le roi voulait seulement être leur protecteur, et qu'assurément il leur enverrait tous les secours dont ils auraient besoin pour parvenir à leurs desseins. Alors un des sénateurs dit : Cela est honnête et généreux ; mais nous ne le serions pas si nous ne marquions par notre reconnaissance et par toutes nos actions quel re de France e patrone e signore nostro. Après cela ils sortirent du vaisseau , et on les salua de onze coups de canon , comme Ton avait fait à leur entrée.

» Le lendemain, 28 du courant, le chevalier de Valbelle estima leur devoir rendre la visite : MM. Dailly et Langeron raccompagnèrent. Le sénat, averti, députa deux sénateurs pour le recevoir au sortir de sa chaloupe : ils étaient suivis d'une foule de gens de tout âge et de toute condition ; il les menèrent entendre la messe aux Minimes, qui sont voisins de la mer , et de là, en carpsse, à la Banque , c'est-à-dire à l'Hôtel de Ville. Les rues étaient bordées des deux côtés du peuple, qui était en armes; les dames, qui étaient aux fenêtres et aux portes de leurs maisons , nous jetaient par galanterie des confitures dans la tête. Nous fûmes deux heures à nous rendre audit hôtel , où nous trouvâmes deux sénateurs, suivis des principaux marchands, qui reçurent ledit sieur chevalier à la porte de la première salle, et deux autres, accompagnés de la noblesse, à celle de la chambre du conseil , dans laquelle il y avait un tableau de la Vierge leur protectrice , et un portrait du roi nôtre , qui nous donna lieu de parler de bien des choses, et particulièrement de la haine que les Messinois avaient autrefois pour notre nation, et de celle qu'ils ont aujourd'hui pour les Espagnols. Votre très-lTUmble serviteur finit la conversation en leur disant che tutti glî mail Francesiy e tutti gli boni Spagnoli erano morti. Cette réponse plut extrêmement au sénat, et il est diflicile de croire combien sont extrêmes les honneurs qu'ils ont faits au chevalier de Valbelle et à tous les Français.

» Dans la même chambre il y avait un ti-ône élevé de quatre marches, couvert d'un grand tapis, et sept sièges dessus ^ les sénateurs prièrent le chevalier de Valbelle d'y monter , et de s'asseoir à celui du milieu , ce qu'il refusa très-civilement de faire; son refus n'empêcha pourtant pas ces messieurs de Je

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