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m HISTOIRE DE LA MARINE. .-1674 —
presser, jnsqu^à lui dire qu'il importait au service du roi et de la ville que le peuple le vît au miÙeu d'eux, et qu'il assurât ceux qui étaient présents de l'honneur que le roi leur faisait de les protéger; ce qu'il 4it en peu de paroles et en leur protestant hautement que Sa Majesté ne l'aurait pas envoyé ici avec ses vaisseaux et de la poudre , si elle n'avait résolu de les secourir puissamment
Le discours fut court et persuasif, parce qu'il était agréable : on y applaudit par des cris de vive le roi de France ! qui se communiquèrent à toute la ville, et furent suivis d'une infinité de coups de canon et de mousquet , qui se firent entendre plus longtemps que je ne souhaitais ; car je venais d'apprendre qu'en une revue que le marquis de Bayonne faisait faire à Melasso de la milice du pays qu'il a appelée auprès de sa personne, un galant homme, dont on ne sait pas le nom, le coucha en joue et tua le duc de Saint-Juan qui était à côté de son excellence.
L'aventure de ce vice-roi par intérim , arrivée de fraîche date, m'obligea de dire aux Messiiiois qui tiraient: basta^ signorif bisogno esparrare con finictu , et réservez votre poudre pour les ennemis ; mais ce fut inutilement. MM. Dailiy et Langeron goguenardaient et ne pensaient pas au défunt duc*; car vous savez que malheur d'autrui n'est que songe, et moi j'en fis de même et les laissai tirer tout leur saoul. Cette cérémonie dura bien quatre heures, et les cris d'allégresse, le bruit des clodieset le feu du mousquet ne cessèrent qu'après qu'ils nous eurent ramenés et vus dans nos chaloupes , mais avec une foule de monde que nous ne pouvions regarder sans être surpris. Je ne pouvais dissimuler ma joie , et il n'était pas juste de la tenir secrète; elle s'augmenta quand je fus au vaisseau le Pompeux, et pour cause.
» Par là, vous voyez combien les Messinois sont envenimés contre les Espagnols, et combien sont bonnes les dispositions de ce peuple pour le roi notre maître. Le nom de protecteur et d'ami ne leur est pas agréable, et ils ne s'en acconunodent. pas; pour moi, je ne me rétracte point, et ne leur parle jamais que de protection. Leur envoyé à Rome, le vice-consul, et l'habitant que nous avons vu à Toulon, ne disaient pas vrai, quand ils nous assuraient qu'ils étaient maîtres de tous les châteaux , à la
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réserve du Salvador; car après leur départ, celui de Mattagrifone et celui de Consagre ont été pris , l'un par mine et l'autre par escalade.
» Il ne reste donc plus à prendre que celui qu*on appelle le Salvador, qui est à l'entrée du port, et je ne crois pas que les Messinois puissent s'en rendre maîtres; s'ils avaient des soldats aguerris et des oflSciers, ce ne serait pas une -4bire ; mais tout cela manque , et tout ce qui est nécessaire pour un siège ne se trouve point ici; d'ailleurs ce n'est qu'un peuple sans chef, oisif depuis quatre cents ans , qui veut l'attaquer et qui ne sait comment s'y prendre ; j'en suis au désespoir, car cette affaire est d'une très^grande importance, et le roi pourrait en tirer des avantages que vous voyez mieux que moi : mille soldats à débarquer, un ingénieur et des bombes, je serai content; mais je suis triste, quoique je ne le paraisse pas, et ne puis me consoler, reconnaissant que nous manquerons peut-être de nous prévaloir de cette occasion, pour avoir douté du succès de ce dessein, ou négligé les avis de Rome.
» Nous ne possédons rien en Italie , et avec Messine le roi pourrait s'agrandir quand il lui plairait; au pis ailcr, on nous y craindrait si on ne nous y voulait pas aimer. Son phare, fameux par tant de naufrages , le serait bien plus à l'avenir par la peine et le tourment qu'il donnerait au conseil d'Espagne, si le roi en était le maître, puisque c'est le passage des blés des deux Calabrcs, pour les porter dans le royaume de Naples : en temps de guerre, nous ferions crier famine à cette grande ville , et les Espagnols ne seraient pas peu embarrassés. Si cette révolte se peut soutenir deux bons mois, et que le roi fasse les choses qu'il a résolues, comme il y a lieu de n'en douter pas , le sénat et le peuple en feront de surprenantes. Ce que je vois m'engage à parler de la sorte ; car ils ont pris quatre châteaux^ sans expérience ni secours que de leur industrie et de leur courage, et ils se maintiennent depuis trms mois contre les forces d'Espagne ; ilest vrai qu'elles sont petites : mais pour emporter toutes ces places, il a fallu faire de grands efforts; cependant ils ne sauraient se maintenir d'eux-mêmes , ni conserver tous les dehors qu'ils occui)ent, car les Espagnols, à mon avis, font des préparatifs pour les réduire , et j'estime que le dessein du marquis de Bayonnc
est de les affamer, fermant avec ses troupes toutes les avenues de la ville ; mais si le roi leur envoie les secours nécessaires, et qu'on se hâte de les assister, ledit marquis ne viendra pas à Jbout de Messine, et toutes les mesures qu'il a prises et qu'il prend seront courtes. Je vous le dis sincèrement, il faut se hâter et ne perdre point à délibérer le temps qu'il faut employer à faire partir des gens depperre et un homme de tête pour les commander; car le danger est dans le retardement, et pareilles occasions ne se présentent pas deux fois ; il faut aussi un peu d'argent ; du blé , il y en a largement dans la ville pour deux m(HS et demi.
» Les galères de Malte , deux de Gênes, trois du duc de Turcis, ont bien fait du mal aux Messinois, par le transport de l'infanterie de Naples et de Calabre en cette île ; mais ils le portent si patiemment, que c'est une merveille. Dieu veuille que le temps n'use pas leur patience, et que le marquis de Bayonme ne les presse pas davantage. Toutes les gazettes qui viennent de Meîasso, où il est, disent qu'il attend tous les jours l'armée d'Espagne et une escadre de vaisseaux hollandais. Si le sénat avait en sa puissance le château de Salvador, je ne pense pas que le viceroi puisise réduire cette ville si facilement qu'il se figure, ni nous en faire éloigner que quand il nous plaira, car nous mouillerons entre ledit château et l'église de Jésus , et ne craindrons ni les marées ni les vents d'est-sud-est; et les vaisseaux ennemis ne sauraient demeurer aux autres rades sans courir risque de se perdre à toute heure.
» On nous consulte incessamment sur l'attaque du Salvador : cette affaire est si délicate, qu'on n'ose s'y embarquer; les réflexions que je fais sur le bien ou le msd que peut apporter le dessein d'attaquer cette place par les formes , partagent mon esprit, et m'empêchent souvent de m'expliquer avec sincérité; cependant, je vois bien que c'est en quelque sorte gain de cause que la prise de cette forteresse, à cause du port; mais les suites sont pernicieuses , si on n'y réussit pas et qu'une force supérieure nous tombe sur les bras. Rien ne peut en garantir le sénat et la ville de Messine que Sa Majesté, pourvu qu'elle ait le temps dq les secourir : les moyens de sauver ce pauvre peuple sont entre ses mains , et jamais roi ne les eut si
longues; le bien de son senice veut qu'U s'en serve pour la défense des faibles, et la gloire de ses armes s'y rencontré. Je souhaite de tout mon cœur qu'il le fasse , sans cela la perte de Messine est inévitable, à moins d'un miracle; les Messinois s'y attendent, et je vous ferais rire si je vous mandais les contes qu'ils nous font.
» La confiance qu'ils ont en la sainte Vierge est admirable ; on parle tous les jours de quelques visions ou de quelques révélations. Les religieux et les religieuses sont fort intrigués, et nous en avons vu un, de l'ordre de saint François, en armes et cravate ; il me prît envie de lui demander de quel désordre il était : ce mot est d'un page dont j'ai oublié le nom, et dont vous savez assurément l'histoire. Sans mentir, il y a un régiment de fratres qui gardent la Banque, et qui sont assez plaisants avec leurs escopettes. L'inquisition les fera rentrer dans leur devoir, si les secours dont je vous ai parlé ci-dessus ne viennent bientôt; et si le bonheur n'en dit plus aux Messinois , ou que la nécessité les presse, j'estime que quelques résolution» qu'ils aient faites de mourir ou de s'ôter le joug qu'ils ont de dessus la tête, ils n'y demeureront pas ; ils ont beau me dire : una salus victis^ nullam sperare salutem^ j'ai peur qu'ils manqueront de courage et que la volonté leur changera, puisqu'elle est changeaiîte jusqu'à la mort.
» Au reste, il n'est pas possible que nous demeurions ici longtemps: la rade est très-dangereuse; ils en conviennent euxmêmes, et conviennent aussi que pour être heureux, il faut voir et fréquenter les dames. Leurs femmes voudraient que cela fût établi comme la mode des habits à la française , car tout ce qu'il y a de gens bien faits sont en justaucorps et en reingraves ; nous faisons tout ce que nous pouvons pour les mener loin.
» Nous sommes au premier du mois d'octobre , et je viens d'apprendre d'un soldat transfuge du Salvador que le gouverneur est fort blessé d'un éclat à la tête, et que les affûts ou caisses de leurs canons sont en très-mauvais état; il m'assure aussi qu'il y a bien des malades , et qu'ils souffrent pour l'eau. Ces avis m'ont obligé de presser vivement le sénat pour battre la place demain, et ouvrir la tranchée le soir, aiin d'essayer de prendre
un puits qui est à une portée de mousquet du château : ils ont bien voulu me croire, et nous n'avons rien oublié pour les exciter et les encourager ; car, le deuxième de ce mois, à six heures du matin, le chevalier de Valbelle fut au bastion de Porte- Reale , et y laissa MM. Langéron et de Lafayette avec de trèsbons canonniers ; de là il fut au fort de la Landria , où il mit M. le chevalier Dailly avec le chevalier de Boisfort, et de bons canonniers aussi ; de Landria à Mattagrifone, où M. Isnard, vobntaire sur le Pompeux, demeura, avec le chevalier de Torves et des canonniers encore; et de là au fort de Saint-Georges, où M. le chevalier de Léry demeura, avec M. de Saint- André et M. de Goutte, volontaires. En vérité, ces messieurs firent faire un si grand feu sur ledit Salvador, que le soir tous les parapets et défenses étaient rasés, même beaucoup de canons démontés. M. de Gogolin était demeuré par ordre aux vaisseaux , qui ne , sont au plus qu'à deux portées de canon de la ville.
» Le bruit du canon n'empêcha pas une barque, qui venait de Naples, de donner dans le phare du côté du nord , et il paraissait trois vaisseaux du côté du sud: cela fut cause que le sieur chevalier de Yalbelle, qui était alors au château de Mattagrifone, sortit pour aller aux vaisseaux, et prit en passant MM. de Laiayette et de Laogeron, auxquels il commanda de faire appareiller leurs navires et le Soleil d'Afrique pour reconnaître les vaisseaux qui paraissent ; mais le calme fut si grand, qu'ils ne purent lever, et lesdits vaisseaux n'entrèrent pas dans le phare. Pour la barque, elle fut enlevée par les chaloupes armées : elle était chargée de poudre, de mèches, de balles, de mousquet^, de pelles, de haches, et autres munitions de guerre. Le chevalier de Yalbelle en fit présent à la ville de la part du roi notre maître, et vous ne sauriez croire le bon effet que cela a produit dans l'esprit du peuple. Le soir la tranchée fut ouverte : le chevalier de Yalbelle et MM. les capitaines y furent tous les uns après les autres ; il y monta seulement cent soldats choisis des vaisseaux : MM. de Saint-André, le chevalier de BoisfQft, de Yitré, étaient à leur tête, et ils y ont très-bien fait leur devoir.
» Le 3, au matin, on découvrit neuf galères à l'embouchure du phare, du côté du nord; MM. de Gogolin, de Léry et de Lafayette furent commandé» pour tes aller reconnaître; sept
étaient de Malte, et oa ne put les joindre à cause du calme; elles furent mouiller à Reggio; les autres, qui étaient de Naples, n'osèrent passer. Toute la journée se passa encore à tirer sur le Salvador, et le feu ne cessa qu'à vingt-une heures, que le sénat, par je ne sais quelle raison appuyée sur le christiaiusme, envoya Taumônier dont je vous ai parlé dans une lettre que je me suis donné l'honneur de vous écrire , pour annoncer au Castillan et autres officiers de se rendre, et de n'attendre pas à être forcés.
»Le4, aumatin, quejefusvoirletravail, j'appris qu'il y avait trêve; j'en fuS scandalisé, et leur dis que nous perdions l'occasion et l'avantage de prendre la place , que nous savions en désordre, et que le gouverneur en pourrait tirer de l'utilité; je suppliai le sénat de ne faire ni écouter des propositions. £n ce temps, MM. de Vpusy, de Goutte et le chevalier de Torves partaient pour relever ceux qui étaient à la tranchée, et nous fûmes coatraints de mettre à la voile : pour peu que nous eussions t^rdé, les vaisseaux étaient à la côte. J'attribue ce bonheur à la bonne fortune de Sa Majesté et à notre diligence, qui fut au-delà de toute croyance; jamais le chevalier de Valbelle ne fera une si bonne manœuvre, ni plus à propos, et bien nous en prit. Je suis trop dans ses intérêts pour vous faire tdloir davantage ce qu'il fit en cette rencontre; vouS l'apprendrez, s'il vous plaît, d'ailleurs.
» Tous les capitaines, à son exemple, larguèrent les amarres de terre , le Pompeux^ le Téméraire et le Sage laissèrent chacun une ancre; dès quele temps permettra de rentrer dans le phare» nous irons tout pêcher et tout prendre* Nous fûmes mouiller h trois Ueues du phare à l'abri des terres, du côté du nord, et avons fait échouer une barque à terre et pris une chargée de vin ; nous ne savons pas encore si elle sera de bonne prise.
» La tartane venue de Provence avec nous est partie le ciurquième jour pour aller à Toulon. Dieu la préserve. Sa navigation, en se séparant de nous, n'a point été judicieuse , et même contraire à ce que je dis au patron en lui donnant les lettres. J'espère néannioins que la brume, la pluie , la violence du vent favorable, l'auront «Soignée des îles de Lipari» Yulcain, Paneiie et SCromboli, qui sont les lieux dangereux; et çda éUmt, vous
aarez déjà reçu une partie des choses que je vous écris en duplicata.
» Le 6 , le vent étant beau , nous entrâmes dans le phare , et j'envoyai d'abord aux nouvelles. Avant que Thomme qui les allait quérir fût de retour, le sénat en corps vint vis-à-vis de nos vaisseaux, et le chevalier de Valbelle fut les trouver à terre. Ces messieurs lui dirent : Nous venons de vous envoyer les articles d'une capitulation dressée par le gouverneur du Salvador, et attendions votre sentiment Ledit chevalier leur répondit : Ne vous souvenez-vous point des principaux ? et un des jurats les lui ayant dits, il ne put s'empêcher de leur témoigner qu'ils se perdraient , et qu'il voyait bien aux demandes que les Espagnols faisaient, qu'ils ne songeaient qu'à gagner du temps ; en un mot, il les persuada si bien, que, sans perte d'un moment, on dressa des articles , et on les envoya au gouverneur du Salvador, avec déclaration que, si à vingt-deux heures, il ne répondait décisivement, la trêve était rompue. Malheureusement pour nous, deux heures après minuit, le vent revint au sud-est, et, du PompetLx^ on fit le signal pour appareiller et retourner au mouillage d'où nous étions partis.
» te sénat y a envoyé deux courriers par terre pour donner avis de tout ce qui se passe, et le chevalier de Valbelle, de sa part, deux aussi , avec des mémoires et instructions pour hâter la sortie de Espagnols. Des expédiens, je crois assurer de n'en avoir point manqué, et que je me suis surpassé pour faire parler avantageusement des forces navales de Sa Majesté. On ne dira pas toujours que sa marine est inutile : l'escadre est petite, mais elle est bonne, et composée de personnes qui feront honneur au choix que le roi a fait d'elles; car il y a apparence que nous ne quitterons pas les mers de Sicile sans avoir vu don Melchior de la Cueva, ou M. Tromp, et peut-être tous deux, ce que nous ne voudrions pas. Dieu surtout; j'ai beaucoup de confiance en lui, et en l'ascendant et bonne fortune de Sa Majesté, que Dieu nous conserve, que je ne crains rien.
» Je vous tenais cette relation prête^ et attendais de la finir dès que je serais de retour à Messine, ou que M. de Vousy et le chevalier de Torves m'auraient apporté la nouvelle de la sortie des Espagnols, qui doit être demain , B de ce mois, jour de sainte
Pélagie pénitente ; mais une barque maltoLse qui va à Livourne, ayant passé contre le bord, j'ai consigné la présente dépêche pour la donner en main propre du consul de la nation, afin que, si. la tartane avait été malheureuse, vous puissiez informer Sa Majesté de Tétat où sont les affaires en ce pays.
» Enfin, monseigneur, du blé, mille hommes, et un peu de bombes et de grenades, j'oserais vous assurer que le roi notre maître fera repentir les Espagnols d'avoir rompu la paix avec lui. » te 7 octobre 1674. »
{Archives de la Marine à Versailles.)