‹ Histoire de la marine française (volume 2)Chapitre 53 sur 72 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Le chevalier de ValbcUe quitte Messine le 14 octobre pour revenir en France ; il est accompagné de don Antonio CafTaro , envoyé de Messine auprès de Louis XIV. — Yalbelle arrive à Versailles. — Louis XIV se décide à envoyer un nouveau secours à Messine , commandé par M. le marquis de V;dlavoire. — Instructions secrètes données à M. de Vallavoire par M. de Porapomie. — Lettre de Vallavoire. — Départ de la flotte. — Lettre de ValljcUe au roi, sur Tarrivée de ses vaisseaux devant Messine, et sur le combat qu'ils livrent aux Espagnols.

Après moins d'un mois de séjour à Messine, voyant la grande disette qui continuait de régner dans cette ville, et ne pouvant plus même assurer la subsistance de ses équipages, le chevalier de Yalbelle se Asolut à retourner en France pour exposer nettement au roi quelles chances de succès offrait cette expédition ; et aussi pour aller chercher les vivres et les provisions nécessaires à la conservation de cette ville. Le sénat ayant chargé D. Antonio Caffaro d'accompagner M. de Yalbelle en France , accrédita cet envoyé auprès de Louis XÏY , avec mission de le supplier de ne pas abandonner un peuple qui ne voulait avoir d'autre maître que lai; D. Antonio Caffaro devait d'ailleurs rester en France comme chargé d'affaires de Messine.

Le 14 octobre , le chevalier de Yalbelle mit donc à la voile avec son escadre, et quitta la Sicile; mais le mauvais temps

rayant obligé de ranger pendant deux jours les côtes de Barbarie, M. de Valbelle y put acheter du blé, qu'il chargea sur quelques tartanes destinées à Messine, ce qui fut d'un grand secours pour cette ville, alors décimée par la plus effroyable disette.

Peu de jours après son arrivée à Marseille , M, de Valbelle se rendit à Versailles pour entretenir le roi sur cette campagne et ses résultats.

Le chevalier de Valbelle eut seul plusieurs longs entretiens avec Louis XIV, et ce, même avant que d'avoir vu les ministres. Le roi, qui aimait singulièrement à être amusé, et qui pour cela avait tant accordé à la causerie médisante et railleuse de madame de Montespan , ne put échapper à Tinfluence de Fesprit du chevalier, dont les saillies moqueuses et imprévues lui plurent fort; il l'entretint plusieurs fois, lui ordonna de correspondre désormais directement avec lui , et de ne garder ni réserve ni tempérament dans tout ce qu'il croirait lui devoir écrire pour le bien de son service. On verra par la suite que le caustique chevalier n'y faillit point, sans cependant mêler, il faut l'avouer, la moindre calomnie à ses rapports si gais, si mordans, et pourtant aussi remplis de faits et de solides réflexions.

£nfin, le 23 novembre, Louis XIV fit repartir le chevalier pour Toulon , avec l'ordre de retourner à Messine , et d'y conduire M. le marquis de Vallavoire, lieutenant général, qui devait commander les troupes de débarquement

Le marquis de Vallavoire avait servi sous le duc de Guise, lors de sa seconde et malheureuse tentative sur Naples, et connaissait parfaitement le pays et la guerre qu'il convenait d'y faire, s'étant fort distingué , eu 1654 , au siège de Castellamare. Brave, habile, et l'un des meilleurs tacticiens de ces temps-là, cet officier général était en tous points extrêmement capable de remplir cette importante mission*

. Les instructions secrètes , destinées à régler la conduite de M. de VaHavoire dans cette expédition., furent dressées par M. Amauld de Pomponne, qui, en 1671, à la mort de Lionne, ept, ainsi qu'on l'a dit, les affaires étrangères, pour lesquelles il quitta son ambassade en Suède.

Malheureusement pour M. de Pomponne , et aosiH pour la tVaace » pédant les dQii^ mois qui s'écoulèrent avant le retour

et rentrée au ministère de ce dernier, M. de Louvois, alors au fort de sa faveur et de son crédit , eut ce département par intérim. De la sorte , M. de Louvois pénétra d'abord le secret de toutes les négociations , puis il eut encore les plus grandes facilités pour organiser dans toutes les cours , et à part des ambassades ostensiblement reconnues , une manière d'agence diplomatique obscure et souterraine , mais entièrement à lui , et , il faut l'avouer, presque toujours si parfaitement instruite, que fort souvent il savait, par ce canal, le but ou Tissue des négociations bien avant M. de Pomponne.

En agissant de la sorte , M. de Louvois avait la certitude de ruiner un jour son collègue dans l'esprit du roi. Toujours plus tôt et mieux informé des affaires étrangères que le ministre qui en était chargé , le fils de Letellier ne devait-il pas acquérir ainsi, aux dépens de M. de Pomponne , et ce avec assez de raison, l'influence que possède d'habitude celui qui le premier peut annoncer au maître les nouvelles les plus secrètes et les plus importantes de l'État.

Né en 161Ç , Simon Arnauld , marquis de Pomponne , fils d'Aruauld d'Andilly, ce grand janséniste, l'un des membres les plus comptés de cette grave et austère société de Port-Royal, avait alors cinquante-six ans; les nombreux amis de son père lui ayant ouvert, fort jeune, la carrière des affaires, il s'occupa d'abord de quelques négociations en Italie , sous de Lionne et M, de Groissy ; puis il fut chargé de plusieurs intendances fort importantes; en i6U2, il eut celle de Gasal; deux ans après, il obtint l'entrée des conseils du roi, et successivement aussi l'intendance des armées de Naples et de Catalogne; mais le jansénisme prononcé de son père l'ayant empêché d'obtenir, en 1659, l'agrément du cardinal Mazarin pour la charge de chancelier de JVL le duc d'Anjou , de ce moment jusqu'en 1664 , sa carrière fut entravée, tant par cette suspicion de jansénisme qu'on a dit, que par la conséquence des marques d'attachement qu'il ne craignit pas de témoigner au surintendant Fouquetlorsde sa disgrâce*

M. de Pomponne paya donc par l'exil cette preuve d'affection fidèle qu'il donnaitpà son ami; mais il s'en consola facilement, dans sa solitude , par la culture des lettres, qu'il aima toujourti avec passion.

Admis fort jeune à Thôtelde Rambouiliet, à Thôtel de Nevers, à Fresne, à Vaux, vivant dans la plus grande intimité avec cette élite de femmes et d'hommes si distingués, si à part , qui formaient alors comme le cénacle du bon goût et du bon esprit; toujours dans la compagnie de mesdames de Sévigné , de Coulange, de Lafayette; fort habitué avec Voiture, Larochefoucauid, Racine , Boileau , M. de Pomponne avait encore puisé dans le commerce de cette société, rare [et choisie, un atticisme de langage , une urbanité de formes dont on retrouve les traces dans ses moindres lettres.

Enfin , grâce aux instances de Lionne, de M. le maréchal de Grammont et de M. le duc de la Rochefoucauld , Louis XIY consentit à revoir M. de Pomponne en 1664 ; et sur Tinstante recommandation de Lionne, qui l'appelait plaisamment, à propos de ses négociations, « le plus fourbe des honnêtes gens et le plus honnête des fourbes » , M. de Pomponné fut , en 1665 , envoyé ambassadeur en Suède. £n 1668 , informé par Lionne du traité de partage éventuel de la monarchie espagnole conclu avec Tempereur, d'après ses instructions, il accéda de plein gré au traité de la triple alhance, qui, ainsi qu'on l'a déjà dit, au lieu d'arrêter Louis XIY dans ses projets d'agrandissement , allait , au contraire , au devant de ses vœux.

£nûn, envoyé ambassadeur à La Haye, en 1669, M. de Pomponne en fut rappelé en 1671 pour retourner en Suède , et ce fut après être parvenu à détacher cette couronne de son alliance avec les Sept-Provinces , qu'il remplaça de Lionne au^ affaires étrangères.

Rien n'est plus curieux que de comparer les instructions et les dépêches de Lionne à celle de M. de Pomponne ; on verra, par l'instruction secrète dressée pour M. de Vallavoire , quelle inconcevable différence dans la manière d'écrire et de procéder de ces deux hommes d'État.

Jamais cette vieille banalité , le style est tout L'homme , ne m'a paru se mieux révéler qu'en suite de l'appréciation des œuvres de ces deux ministres.

On a pu s'en convaincre mille fois, rien s'était plus vif, plus impétueux, plus individuel que le style ou l'esprit de Lionne; c'était presque toujours une raillerie insultante , un sarcasme

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hautain h propos des gens qu-ii achetait, ou quelque grande fourberie cachée sous une dénégation ou une assertion menteuse, faite d'ailleurs du ton le plus naïf du monde; c'étaient des protestations effrontées de bonne foi et de justice , à propos de chaque trahison; c'était enfin un génie insolent, décidé, qui se moquait de tout et de tous , depuis son incomparable maître jusqu'à cet ambassadeur d'Angleterre, lord HoUis, je crois, qui se plaignait à de Lionne, dans une longue lettre, de ce que, sans respect aucun pour son caractère , toutes ses dépêches étaient ouvertes à Calais, et de ce qu'on poussait même l'oubli de toute décence jusqu'à ne les point refermer. Or les plaintes de lord HpUis étaient fondées , car le secret de sa correspondance avait été souvent violé.

On ne devinera jamais ce que répondit de Lionne à ce reproche , et malheureusement l'espace nous manque pour citer cette lettre charmante '. Lionne répondit en substance : — Mon cher monsieur, croyez bien que si je faisais ouvrir vos lettres, je n'aurais pas la maladresse de les laisser décachetées; ceci doit vous convaincre, j'espère, que c'est au seul frottement des dépêches dans le sac du courrier qu'il vous faut attribuer cet accident.

Somme toute , à travers les écarts de cet esprit ferme et logique , quelquefois prolixe , mais jamais lourd ni confus , il est impossible de ne pas reconnaître dès l'abord la prééminence d'un plan arrêté, la réalisation de cette [pensée fixe, entière, qui domine tout, et se retrouve partout, bonne ou mauvaise, juste ou déloyale. — L'abaissement de la monarchie espagnole au profit de Louis XIV ; — aussi l'a-t-on déjà dit , tant que la voix de LionnjC fut écoutée, tant qu'il dirigea seul et à son gré les relations extérieures, cette idée ou plutôt ce principe vital de la politique de Mazarin et de Richelieu fut le seul but de sa diplomatie, et la corruption son seul levier.

Aussi est-ce cette inflexible unité de vues et de moyens qui rend la correspondance de Lionne si homogène , si complète et si normale, qu'on ne pourrait en distraire Une page sans en dénaturer l'ensemble, sans lui faire perdre extrêmement de sa si-

' AIT. étrangères. — Angteten'C. ~ Supp. — 1669 — 1670,

gnification. Voiriant nuire à TEspagne, incessamment et partent, les instructions de ses résidents auprès de toutes les conrs , depuis les ambassadeurs jusqu'aux plus obscurs agents, étaient étroitement liés entre elles par cette pensée qui les faisait toutes converger au même but. De cette unité de vues naissait un autre avantage pour de Lionne, c'est que sa politique étant, pour ainsi dire], simplifiée de la sorte , il la dominait tout entière; et, tenant d'une main habile et ferme tes miUe (ils qui faisaient mouvoir à son gré, et dans tous les sens, presque toutes les puissances de l'Europe', il marchait d'une allure leste, forte et facile, privilège de l'homme qui commande sa situation.

Aussi quel contraste frappant entre Lionne et Pomponne, entre la politique suivie par ces deux ministres!

Pomponne, sérieux et grave, qui, bien qu'éloigné de partager le jansénisme des rigides solitaires de Port-Royal, pratiquait tous leurs principes de haute moralité et d'austère ;et solide piété, Pomponne, studieux, occupé, qui, s'éloignant avec bonheur de la cour et du monde , aimait à se délasser des affaires sous les frais berceaux d'Andilly, en lisant, à leur ombre, Horace et Tibulle. Pomponne, habitué jeune aux affaires, dont il possédait sans doute le manège , pouvait bien obéir et exécuter la lettre des instructions d'ailleurs si précises et si détaillées de Lionne ; pouvait peut-être même, par la douceur, la réserve et la bégninité de son humeur, beaucoup obtenir des puissances auprès desquelles il était accrédité ; mais il fut toujours incapable de gouverner comme le fit de Lionne, d'imprimer à sa politique un cachet particulier, vigoureux et original , de chercher et de trouver dans la vénalité , dans de sourdes et déloyales menées, de sûrs moyens d'atteindre impitoyablement son but, et cela sans pitié, ni remords; c'est bien toujours cette même visée d'abaisser la monarchie espagnole, mais d'autres intérêts s'y joignent, les embarras s'accumulent ; l'impéritie brutale de Louvois n'étant plus contenue par l'esprit ferme et sagace de Lionne, commence de porter ses fruits, et Pomponne n'est plus que le passif instrument de la volonté de ce premier ministre , tsonisée par l'esprit lourd et ignorant de Louis XIV.

Ainsi,, dans l'instruction à Yallavoire, qu'on va citer comme un curieux point do compamiscm entre l'esprit de ces deux minLs-

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très, tout est timidement énoncé; il semble que cette âme hem nête et pure devine les malheurs affreux que Timpradente confiance des Messinois , dans la parole et Tappui de Louis XIV , leur doit attirer un jour. Quant aux affaires de Naples, et aux brigands des AbrUzzes, cet infernal ramassis de voleurs et d'assassins que le cardinal et le duc d'Estrées soudoyaient, ainsi qu'on Ta vu dans les dépêches de son éminence, Pomponne, craignant de souiller la chasteté de sa plume, les appelle décemment des mutins, A quoi le cardinal d'Ëstrées lui répond brutalement : Ceux que vous désignez par le noni de mutins, LES BRIGANDS des Abruzzes, sont à nous quand vous le voudrez.

Cette remarque semblera peut-être puérile ; je ne pense pas pourtant qu'elle le soit , car elle montre à un haut degré une susceptibilité, une délicatesse, une pudeur involontaire de principes et de moralité qui, se froissant aux moindres choses, devait singuUèrement embarrasser M. de Pomponne.

Et pourtant, à l'époque où il entra au ministère (1671) , il aurait pu faire beaucoup de bien ; car les affaires n'étaient pas encore dans cette fausse et dangereuse voie où les précipita plus tard l'opiniâtreté de Louvois. Lionne , dont l'influence commençait à pâÛr devant celle du fils de Letellier, les avait maintenues autant qu'il avait pu dans une salutaire direction. Rien n'était perdu ; bien que projetée, l'invasion de la Hollande et ses irréparables conséquences étaient encore à venir et se pouvaient combattre ; peut-être enfin qu'un homme d'un caractère assez énergique, d'un génie assez puissant pour ruiner l'influence de Louvois, et relever ce défaut du cabinet français, eût bien changé la face des choses en Europe ; tandis que Pomponne , au contraire , avec les plus droites et les plus nobles intentions, fut l'instrument des plus horribles violences et des plus insignes trahisons.

Mais il ne faut pas anticiper sur les faits. Voici d'abord l'instruction dont on a parlé.

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