‹ Histoire de la marine française (volume 2)Chapitre 6 sur 72 · ORAISON FUNÈBRE DE HENRIETTE -ANNE D'ANGLETERRE, DUCHESSE DORLÉANS · texte numérisé non relu

ORAISON FUNÈBRE DE HENRIETTE -ANNE D'ANGLETERRE, DUCHESSE DORLÉANS

Fanitas "vamtntum , dtxit EccUsîastes : Fanitas vnnitatum, et omnia winitas»

Tanilé des vanités, a dit l'Ecclésiaste : Vanité des vanités, et tout est vanité.

«Monseigneur,

» J'étais donc encore destiné à rendre ce devoir funèbre à très-haute et très-puissante princesse Henriette-Anne d'Angleterre, duchesse d'Orléans. EUe, que j'avais vue si attentive pendant que je rendais le même devoir à la Reine sa mère, devait être si tôt après le sujet d'un discours semblable ; et ma triste voix était réservée à ce déplorable ministère. O vanité! ô néant! ô mortels ignorans de leurs destinées ! L'eût-elle cru il y a dix mois? Et vous, messieurs, eussiez-vous pensé, pendant qulelle versait tant de larmes en ce lieu, qu'elle dût si tôt vous y rass^nbler pourla pleurer elle-même? Princesse, le digne objet de l'admiration de deux grands royaumes , n'était-ce pas assez que l'Angleterre pleurât votre absence, sans être encore réduite à pleurer votre mort? Et la France, qui vous revit avec tant de

joie, environnée d'un nouvel éclat, n'avait-elle plus d'autre» pompes et d'autres triomphes pour vous, au retour de ce voyage fameux, d'où vous aviez remporté tant de gloire et de si belles espérances ! Vanité des vanités , et tout est vanité.

» Aussi, pouvait-on sans crainte confier à Madame les

plus grands secrets. Loin du commerce des affaires et de la société des hommes , ces âmes sans force , aussi bien que sans foi, qui ne savent pas retenir leur langue indiscrète. Ils ressemblent, dit le Sage, à une ville sans murailles, qui est ouverte de toutes parts , et qui devient la proie du premier venu. Que Madame était au-dessus de cette faiblesse ! Ni la surprise , ni l'intérêt, ni la vanité, ni l'appât d'une flattétie délicate ou d'une douce conversation, qui souvent épanchant le cœur en fait échapper le secret, n'était capable de lui faire découvrir le sien ; et la sûreté qu*on trouvait en cette princesse, que son esprit rendait si propre aux grandes affaires, lui faisait confier les plus importantes.

» Ne pensez pas que je veuille, en interprète téméraire des secrets d'État, discourir sur le voyage d'Angleterre, ni que j'imite ces politiques spéculatifs, qui arrangent, suivant leurs idées , les conseils des rois, et Composent sans instruction les annales de leur siècle. Je ne parlerai de ce VOYAGE GLORIEUX3 que pour dire que Madame y fut admirée plus que jamais. On ne parlait qu'avec transport de la bonté de cette princesse, qui malgré les divisions trop ordinaires dans les cours, lui gagna d'abord tous les esprits. On ne pouvait assez louer son incroyable dextérité à traiter les affaires les plus délicates, à guérir ces défiances cachées, qui souvent les tiennent en suspens , et à ter* rfiiner tous les différends d'une manière qui conciliait les intérêts les plus opposés. Mais qui pourrait penser, sans verser des larmes, aux marques d'estime et de tendresse que lui donna le roi son frère ? Ce gj^and roi, plus capable encore d'être touché par le mérite' que par le sang , ne se lassait point d'admirer les excellentes qudités de Madame,

O plaie irrémédiable ! ce qui fut dans ce voyage le sujet d'une si juste admiration, est devenu pour ce prince le sujet d'une douleur qui n'a point de bornes. Princesse, le digne lien des deux plus grands rois du monde, poUHrquoi leur avez-vous été ^si tôt

ravie? Ces deux gramls rois se connaissent; c'est C effet des soins de iMadame: ainsi leurs nobles inclinations concilieront

leurs esprits y et la VERTU SERA ENTRE EUX Ux\E IMMORTELLE MÉDIATRICE; mais si leur union ne perd rien de sa fermeté, nous déplorerons éternellement quelle ait perdu son agrément le plus doux y et qu'une pri?icesse si chérie de tout l'univers ait été précipitée dam le tombcau/pcndant que la confiance de deux si grands rois l' élevait au comble de la grandeur et de la gloire,,.

» O nuit désastreuse ! ô nuit effroyable ! où retentit tout à coup, comme un éclat de tonnerre , cette étonnante noiT\ elle : Madame se meurt ! Madame est morte ! Qui de nous ne se sentit frappé à ce coup , comme si quelque tragique accident avait désolé sa famille ? Au premier bruit d'un mal si étrange , on accourut à Saint-Cloud de toutes parts ; on trouve tout consterné , excepté le cœur de cette princesse. Partout on entend des cris , partout on voit la douleur et le désespoir; et l'image de la mort. Le roi , la reine , Monsieur, toute la cour , tout le peuple , tout est abattu , tout est désespéré ; et il me semble que je vois Taccomplissement de cette parole du Prophète : Le roi pleurera , le prince sera désolé , et les mains tomberont au peuple de douleur et d'étonnement.

» Mais , et les princes et les peuples gémissaient en vain. £n vain Monsieur , en vain le roi même, tenait Madame serrée par de si étroits embrassements. Alors, ils pouvaient dire Tmi et l'autre, avec saint Ambroise : Je serrais les bras, mais f avais déjà perdu ce que tenais. La princesse leur échappait parmi des embrassements si tendres, et la mort, plus puissante, nous l'enlevait entre ses royales mains.

» Elle allait s'acquérir deux puissants royaumes par i>ES MOYENS AGRÉABLES : toujours douce, toujours paisible autant que généreuse et bienfaisante , son crédit n'y aurait jamais été odieux ; on ne l'eût point vue s'attirer la gloire avec une ardeur inquiète et précipitée ; elle l'eût attendue sans impatience, comme sûre de la posséder. Cet attacliement qu'elle a montré si fidèle pour le roi jusqu'à la mort , lui en donnait les moyens. Et certes, c'est le bonheur de nos jours ^ que l'estime se puisse joindre avec le devoir, et qu'on puisse autant s'attacher au mérite et (i la personne du prince, qu'on en révère la puissance et

la majesté. Les inclinations de Madame ne l'attachaient pas moins à tous ses autres devoirs, ha passion c/nette ressentait pour la gloire de Monsieur n avait point de bornes. Pendant que ce grand prince ^ marchant sur les pas de son invincible frère y secondait avec tant de valeur et de succès ses grands et ' héroïques desseins dans la campagjie de Flandres^ la joie de celte priticesse était incroyable. C'est ainsi que ses généreuses inclinations la menaient à la gloire par les voies que le monde trouve les plus belles ; et si quelque chose manquait eficore à son bonheur , elle eât tout gagné par sa douceur et par sa conduite. Telle était l'agréable histoire que nous faisions pour Madame; et, pour achever ces nobles projets , il n'y avait que la durée de sa vie dont nous ne croyions pas devoir être en peine ; car , qui eût pu seulement penser que les années eussent dû manquer à une jeunesse qui semblait si vive ? Toutefois , c'est par cet endroit que tout se dissipe en un moment : au lieu de l'histoire d'une belle vie , nous sommes réduits à faire l'histoire d'une admirable, mais triste mort...

» Digne fille de saint Edouard et de saint Louis, elle s'attacha du fond du cœur à la foi de ces deux grands rois. Qui pourrait assez exprimer le zèle dont elle brûlait pour le rétablissement de cette foi dans le roijaume d'Angleterre, où, l'on en conserve encore tant de précieux monuments ? Nous savom qu'elle neât pas craint d'exposer sa vie pour un si pieux dessein ; et le Ciel nous l'a ravie ! O Dieu I que prépare ici votre éternelle providence ? Me permette z-i'otis , ô Seigheiir ! d'envisager en tremblant vos saints et redoutables conseils ? Est-ce que les temps de confusion ne sont pas encore accomplis ? Est-ce que le crime qui fit céder vos vérités sairUes à des passions malheureuses est encore devant vos yeux , et que vous ?ic l'avez pas assez pini par un aveuglement de plus d'un siècle ? Nous ravissez-vous Henriette , par un effet du même jugement qui abrégea les jours de la reine Marie , et son règne si favorable à l'Église ! ou bien , voidez-vous triompher seul ? et en nous étant les moyem dont nos désirs se flattaietu, réservez-vous dans les temps marqués par votre prédestination éternelle , de secrets retours à l'État et h la maison d'Angleterre ? Quoi qu'il en soit, ô grand Dieu ! recevez-en aujourd'hui les bienheureuses prémi-

ces en la personne de cette princesse. Puisse toute sa maison et tout le royaume suivre l'exemple de sa foi. Ce grand roi, qui remplit de tant de vertus le trône de ses ancêtres^ et sait Louer tous les jours la divine main qui l'a rétabli comme par miracle ^ n improuvera pas notre zèle , si nous souhaitons devant Dieu, que lui et tom ses peuples soient comme nous.,, »

Après de telles et si lâches flagorneries, tout commentaire sur l'autorité morale de la parole de Bossuet, devient, je crois, inutile...

Une fois le traité signé avec le roî Charles , M. de Pomponne fit beaucoup d'instances auprès de M. de Witt pendant cette même année, pour l'engager à rompre l'alliance des Provinces- Unies avec l'Angleterre , afin que tout l'odieux d'une rupture retombât sur les Provinces ; mais le grand pensionnaire s'y refusa constamment.

Ce fut donc vers le milieu de l'année I67I que les Anglais commencèrent , ainsi qu'on va le voir , les premières hostilités contre la république.

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