‹ Histoire de la marine française (volume 2)Chapitre 7 sur 72 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Mort de de Lionne.— le Yacht /« Merlin, —Exigences de Downing au sujet du salut du pavillon. — Propositious d'accomraodemeut faites par les Pro ■ vinces-Unies à la France et à l'Angleterre. — Elles sont rejetées (1672).

— Audience de congé du sieur de Grootius, ambassadeur des Provinces- Unies près la cour de France. — Discours de Louis XIV à cet envoyé.

— Le conseil de marine s'assemble à la suite de cette audience. —M. le comte d'Estrées, vice-amiral de France. — M. Abraham Du Quesne, lieutenant général des armées navales. — M. le marquis de Martel, chef d*escadre, et des Rabcsnières , chef d'escadre. — ïnstruction donnée par le4-oi au comte d*Estrées. — Pouvoir donné au duc d'York. — Le clieValier Robert Holms et Spragge attaquent la flotte hollandifce, le 33 mars.

— Charles II ferme l'échiquier. — Déclaration de guerre de la France et de l'Angleterre contre les sept Provinces-Unies.

Deux événements , qui curent une bien haute influence sur Tavenir, se passèrent à la fin du mois d'août de cotte année 1671,

à savoir : lesprcmièresjiostilitésdes Anglais contre les Provinces- Unies , et la mort de de Lionne.

Hugues de Lionne mourut h Paris, à Tâge soixante ans , le dernier jour du mois d'août, usé par les excès de travail et de plaisir, aussi, dit-on, par le chagrin que lui causa seulement vers la fin de sa vie la conduite extrêmement débordée de mesdames de Lionne et de Cœuvres, sa femme et sa fille, et peut-être encore par le regret amer de voir ses trois fils absolument incapables de lui succéder , se plonger et se perdre dans la débauche et la plus complète obscurité. Voici ce que dit Saint-Simon sur 1 postérité de ce ministre :

« Lionne, fils aîné de ce grand ministre des affaires étrangères, mourut bientôt après (1708), dans une obscurité aussi profonde que le lustre de son père avait été éclatant.

» Un autre personnage singulier mourut en même temps à Paris (1713); dans le séminaire des 3Jissions-Étrangères : il était troisième fils du célèbre de Lionne, ministre et secrétaire-d*état, et il était né k Rome en 1655 , pendant Tambassade de son père vers les princes d'Italie. Il n'avait que seize ans lorsqu'il le perdit : son frère aîné , qui avait la suçvivance du père , n'en put soutenir seul le poids; il culbuta presque aussitôt , et cette famille tomba en désarroi, malgré l'alliance du dîic d'Estrées, qui ne put la soutenir.

» L'abbé de Lionne , fils du célèbre ministre d'état , mouiiit aussi en ce mois de janvier (1715). Ses mœurs, son jeu, sa conduite, l'avaient éloigné de l'épiscopat et de la compagnie des honnêtes gens : il était extrêmement riche en bénéfices qui lui donnaient de grandes collations ; l'abus qu'il en faisait engagea sa famille à lui donner quelqu'un qui y veillât avec autorité : il fallut avoir recours à celle du roi, par conséquent aux jésuites, puisqu'il s'agissait de biens et de bénéfices ecclésiastiques. Ils découvrirent un certain Henriot, de la plus basse.lie du peuple, décrié pour ses mœurs et ses friponneries ; ce fut leur homme : ils le firent tuteur de l'abbé de Lionne , chez lequel il s'enrichit par la vente de toutes ses collations. Cet abbé de Lionne passa toute sa vie dans la dernière obscurité. » (Mémoires de M, le duc de Saint-Simon^ vol, 6, 11, 12 et 18.)

Telle fut la fin de ce grand ministre; tel fut le sort déchu de sa famille.

Maintenant, si ce qu'on est convenu d'appelcar la déduction logique d'un caractère, n'était pas la plus extraordinaire et la plus niaise des vanités ; s'il ne demeurait pas , au contraire , prouvé jusqu'à l'évidence que rien n'est moins conséquent et moins d'accord avec soi-même que le caractère ; si les contradictions lès plus frappantes, les plus oi-ganiques, si cela se peut dire, n'étaient pas la condition expresse et vitale de tout caractère possible, on pourrait trouver surprenant qu'un homme comme de Lionne, sachant l'humanité aussi humaine qu'il la savait , sceptique jusqu'au paradoxe lorsqu'il s'agissait de reconnaître chez un autre quoique sentiment honorable et pur ; qu'un homme ayant autant expérimenté le vrai ; que de lionne , en un mot , ait pu avoir une seule déception, ou plutôt qu'il ait jamais pu compter sur la moralité , la vertu , la dignité des siens : pour être conséquent avec lui-même, comme on dit, de Lionne, s'attendanth tout., n'aurait dû se trouver étonné de rien, se retirer en lui, rire beaucoup des chagrins de famille et de ce qu'on est convenu d'appeler les peines du cœui\, n'avoir de sejisi])ilité qu'à la peau, et joiiissant, non pour les siens, nr>n pour l'avenir, mais iwur le présent, mais pour lui, de .son éclatante et splcndide position; regarder placidement tant de monstrueux désordres, ne concevant pas que le libertinage d'une femme et d'une fille, ou que la honteuse nullité d'un fils, se pussent jamais sentir à l'épiderme.

Toujours est-il qu'il mourut de la sorte , et avec lui mourut aussi la grande pensée pohtique de Mazarin et de Richelieu.

Arnault de Pomponne sembla succéder à de Lionne aux affaires étrangères; mais l'influence positive, la direction suprême des affaires, appartenaient de fait à Louvois, qui commença dès loi^s avec une superbe opiniâtreté cette série continue de graves et cruelles erreurs , si fatales à la France , et dont la première et la plus terrible, par ses incroyables conséquences, fut la guerre de Hollande , guerre à laquelle de Lionne s'était fortement opposé vers la fin de ses jours, soutenant avec raison, que , dès que répce sortait du fourreau^ cWtait seulement et toujours contre rÈspagne qu'd la fallait tmirner , tout agrandissement possible

et profitable ne se pouvant trouyer que dans les possessions espagnoles.

Mais Louvoisavaitalors tout pouvoir sur l'esprit de Louis XIV, et son opinion prévalut

Quant à l'autre événement du mois d*août , il se passa de la sorte :

Le 24 de ce mois, après une assez forte tempête, plusieurs vaisseaux de Tannée hollandaise étaient à Tancre proche du Texel ' ; un yacht ^ du roi Charles JI, venant d'Amsterdam , et poitant à son grand mât le pavillon d'Angleterre rouge avec un écu de gueules bordé d'argent et chargé de trois léopards d'or, naviguant à travers l'escadre des Provinces-Dnies, salua de plusieurs volées l'amiral Ruyter, qui la commandait

Le vaisseau de l'amiral étant à la bande, et ne pouvant répondre à cette civilité , le lieutenant amiral Van Gent rendit au yacht un salut de sept volées; mais sans amener ni son pavillon ni ses huniers.

Alors le yacht anglais nommé le Merliriy envoya deux bordées à boulets au vaisseau du lieutenant-amiral Van Gent,. qui tu^^ent un homme et en blessèrent trois à son bord.

Aussitôt l'amiral doima l'ordre à son capitaine de vaisseau d'aller demander au commandant du yacht quelles étaient les raisons d'une conduite aussi hostile.

Le capitaine anglais , nommé Garrow, répondit : — J'ai agi ainsi , parce que le vaisseau hollandais a manqué au respect qu'il doit au pavillon de Sa Majesté le roi d'Angleterre^ en vtamenant pas ses voilés et son enseigne après le salut. ^

Le capitaine hollandais ayant rendu cette réponse au lieote-> nant amiral Van Gent , celui-ci se rendit à bord du yacht pour faire des représentations au caj^taine anglais, et lui dit : « Qu'il n n'avait pas osé entreprendre de son chef une chose d'aussi

' Le Texel , petite île de Hollande, à TeiUrée du Zuyderzée ; elle est séparée du continent par un canal étroit qui sert de passage aux vaisseaux qui vo»t à Amsterdam. Cette île est par 53*> 2* 30** N., et par 2° 7' 8" à Test de Paris.

^ Jachl ou yacht, bâtiment léger, fait pour la marche ou lés promenade», ordinairement de 60 à 80 tonneaux ; son grécment consiste dans un grand mât, un mat d'artimon, et un mat de beaupré ; les manœuvres en sont fines et déliées, et ces bâtiments sont ordinairement drcorés a^ec un grand Uixc, IL 6

» grande conséquence , qu'était le salut du pavillon i^ur un » yacht sur les propres côtes des Provinces-Unies ; qu'il lui fau- » drait au moins un ordre particulier pour cet effet ; que si le » roi de la Grande-Bretagne était d'avis que cela lui fût dû , » c'était un différend à vider entre Sa Majesté et les Etats-Géné- » raux, leurs maîtres respectifs. »

Le capitaine Carrow répondit qu'il croyait avoir fait son devoir , et qu'il rendrait d'ailleurs compte de tout ceci à l'amiral d'Angleterre. Puis le Merlin continua sa route pour Londres après cette explication.

Les prétentions exorbitantes des Anglais furent soumises aux États assemblés , et il fut résolu par l'organe du grand pensionnaire de .AVitt :

(' Que tant que les vaisseaux des États seraient sur leurs propres côtes , ils ne devaient pas mettre pavillon bas devant les vaisseaux anglais, et que ce salut du pavillon ne pouvait se rendre aux Anglais que dans la mer Britannique. »

Dans l'assemblée générale des Provinces-Unies , qui eut lieu le 5 octobre 1671, les États, infonnés des intentions hostiles des rois de France et d'Angleterre contre la Hollande , proposèrent de donner aux deux rois toutes les satisfactions et explications possibles au sujet du Merlin et de la prétendue mé?rf«i//e de Josué,

Malgré ces offres pacifiques , le U janvier 1672 , le roi d'Angleterre, par l'organe de son ambassadeur auprès des États, Georges Downing déclara ;

1" Qu'il se prétendait offensé dans son honneur par le refus d£ salut fait à son yacht le Merlin ;

2° Qu'il en exigeait une réparation éclatante^ et qu'à ces fins l'amiral Van Gcnt fût sévèrement et exemplairement châtié;

S** Que le refus dudit Van Gent avait porté atteinte à la SOUVERAINETÉ DE LA MER , qui appartenait de droit à l'Angleterre , et qui lui avait été reconnue par le traité de Breda;

h° Qu'à ces causes et à l'avenir, il voulait et entendait que les vaisseaux hollandais eusseiu à mettre pavillon bas devant le pavillon d'Angleterre, en quelque lieu qu'ils le rencontrassent.

A ces prétentions, le grand pensionnaire de Witt répondit par un mémoire dont -voici la teneur :

« Que , sur le fondement d'une amitié réciproque et raisonnable, et dans l'espérance que l'Angleterre exécuterait le titre viii de la triple alliance dans le cas où la France déclarerait la guerre aux États, ils offraient et consentaient volontairement à ce que leurs flottes entières, aussi bien que leurs navires particuliers, missent pavillon bas devant tout vaisseau de guerre portant le pavillon royal ; mais que les Provinces-Unies n'entendaient rendre ce salut que pour faire honneur à un si grand monarque et allié, sans que de cette marque de respect il pût être tiré aucun argument au préjudice de la liberté de la navigation, et qu'ainsi les États ne reconnaissaient la souveraineté de la mer que l'Angleterre pi^étemlait posséder qu'en un sens purement honœnfique, »

Ce traité ne satisfaisant pas Georges Downing , les États envoyèrent un ambassadeur extraordinaire auprès de Charles II » qui leur répondit par la déclaration de guerre du 7 avril 1672.

Mais cette déclaration fut précédée de deux faits qu'on va exposer et qui pennettent de douter de la bonne foi du roi Charles.

IVlalgré les gages à lui payés par Louis XIV , à partir de janvier 1671 , le joyeux monarque se trouvant fort à court d'argent, confiait un jour familièrement ses embarras à ses ministres, lorscju'il lui vint tout à coup dans l'esprit de promettre en plein conseil que la charge de grand trc^sorier , vacante depuis longtemps , serait donnée à celui de ses ministres qui lui trouverait cinq cent mille livres sterling pour le lendemain.

L'appât était séduisant : le conseil se leva , et chacun s'en alla rêvant à l'expédient et à la charge. Du nombre des rêveurs se trouvèrent Ashiey et Clifford. Pour causer et s'inspirer mieux , ces deux derniers convinrent de dîner dans une taverne renommée d'Oxford-Street, alors tenue par un cuisinier français d'uiiè haute réputation.

Retirés dans un salon, les deux ministres se laissèrent aller aux délices de la table ; la chère était exquise et délicate, les vins de France, leur douce chaleur vivifia le cen^eau paresseux d'Ashley, et y fit éclore une merveilleuse idée : mais, hélas ! animé par de fréquentes libations, le ministre oublia sa réserve habituelle, et confia son idée, ou plutôt son cx()édient à Clifford. Cet expédient

se réduisait à fermer l'échiquier •, moyen iafaillible de s'approprier les dépôts qui s*y trouvaient. ClifTord tressaillit ; mais étant de sang-froid , il se contient , trouve le projet d'Ashley détes-» table, impraticable, le raille impitoyablement, et lui conseille un toast à mademoiselle Price , pour le ramener à des visées plus raisonnables. Ashley, déjà passablement ivre, accepte à merveille toast et railleries, et tant et si bien , que ClilTord le met sous la table, puis court à Withe-Hall. On lui dit que le roi est couché. ClifTord insiste , alléguant une raison d*état ; enfin on introduit le ministre auprès du roi, qui dormait d'un ^profond somineii^ et ne $' attendait pas à un si charmant réveil^ dit-il naïvement "; en un mot, le projet d' Ashley surpris par CliiTord fut adopté ; le lendemain, Charles II avait 1,300,000 livres sterling, Téchiquier était fermé , Clifford , grand trésorier , et Ashley mystifié. Ces 1,300,000 livres sterling ne suffirent pas au banRowley, Apprenantqu*un convoi marchand hollandais revenant de Smyrne, et rapportant des valeurs évaluées à près de 40 millions , devait passer dans la Manche, sous l'escorte de huit vaisseaux de guerre, bien qu'en pleine et entière paix et alliance avec les Provinces- ' Unies, le roi Charles, voulant tenter de nouveau un bon coup, et dégraisser un peu le meynher, comme disait M. de Rochester , le roi Charles, dis-je, embusqua à l'île de Wight, sous le vent de laquelle devait passer le convoi, sir Robert Holmes avec une escadre de douze vaisseaux de guerre. Bientôt le convoi passe à la vue de l'île, et, le 23 mars 1672 (quinze jours avant la dé-

* Voici ce que dit le docteur Lingard au sujet de l*échiquier. — Le lecteur sait que, depuis le temps de Cromweli, les banquiers et les capitalistes avaicut eu coutume d*avancer de Targcnt au gouvernement , qui leur assignait en retour une branche du revcuu public jusqu'à ce que le capital et les intérêts fussent payés. Jusqu'alors réchiquier (la Banque], au jour de (ftpôt, avait maintenu son crédit par la ponctualité avec laquelle il avait rempli ses obligations ; mais malheureusement il fut proposé de suspendre pour un an le paiement de tous les créanciers publics. Par cet acte iuiquc, une somme d'environ 1,300,000 livres slerl. fut placée à la disposiliou du roi et des ministres. Plusieurs bnnquici'S , cpii avaient placé leur argent dans l'échiquier, fireut banqueroute ; le crédit commercial du jwys fut généralement ruiné, et un grand nombre de rentiers, de veuves, et d'orphelins, furent réduits à la plus profonde misère.

^ Voir: Buruet et Dalrymple. ^ Arch, de4 aff. ctr, — Angl.. Supplément 16711672,

claration de guerre de la Grande-Bretagne), sir Robert Holmes fond sur les Hollandais vers les huit heures du matin; mais Taniiral Van JNès, qui commandait Fescorte , malgré rinfériorité de ses forces , fit une si rude et si admirable résistance , qu*eu dépit d'un renfort de six vaisseaux arrivés pendant la nuit aux Anglais, il ne perdit que quatre bâtiments marchands, et sauva le reste de son convoi.

Ces quatre prises furent vendues trois millions en Angleterre ; mais malgré ce bon coup, Charles II ne pouvant en définitive supporter davantage, non plus que son allié Louis XIV, les surprenantes hauteurs des Provinces-Unies , les deux rois leur déclarèrent simultanément la guerre le 7 avril suivant; et le 1/i, la Suède, gagnée par la France, rompant aussi avec les Provinces, malgré la triple alliance, s'engagea par un traité secret à déclarer la guerre à tout prince de Tempire qui porterait secours à la république.

Mais il faut, relativement à la France, remonter au commencement de Tannée, pour connaître plusieurs faits importants qui précédèrent la déclaration de guerre de Louis XIV.

Le lundi U janvier 1672, le roi de France devait recevoir en audience solennelle et extraordinaire Grotius (Pierre de Groot) , ambassadeur des sieurs États-Généraux des Provinces-Unies auprès de la cour de France.

Parmi la foule des courtisans qui assistaient à cette cérémonie^ on remarquait M. le prince de Condé, et MIVl. de Turenne, de Bouillon et de Créqui.

Louis XIV s'était vêtu ce jour-là avec une grande magnificence; son justaucorps de velours incarnat était tout brodé de perles et de diamants; l'expression de son visage était dure, arrogante, et son sourcil parut sévèrement froncé bien avant l'entrée de l'ambassadeur de la république ; le grand roi préparait son rôle.

Lorsque Pierre Grotius arriva, conduit par M. de Saint-Laurent, introducteur des ambassadeurs , il fut accueilli par tin murmure moqueur de fort mauvais goût, et tout à fait indigne de la cour la plus policée de l'Europe , mais qui, pour plaire au maître, oubha dans ce moment sa parfaite et exquise urbanité.

Cette entrée, d'ailleurs, offrait un contraste frappant: d'un

Colé, an roi dans tonte sa spiendenr et dans toute la force de Fâge, étincelantde pierreries, entouré des plus grands généraux de son règne et dn inonde; entouré d'une cour jeune, nombreuse, brillante, qui quêtait un coup d'œil du maître pour lui obéir, et de l'autre, un seul liomme, pâle, souffrant, à cheveux gris, simplement vêtu de noir, venant avec une respectueuse dignité réclamer pour les droits d'une republique marchande et bourgeoise auprès du chef altierde la plus ancienne monarclûe de l'Europe.

Seulement , ainsi qu'on l'a dit, ce contraste, évident pour tout le monde, fit réfléchir les hommes de sens et ricaner les oisifs.

Le roi qui recevait l'ambassadeur dans son grand cabinet, était assisets'entretenaitavecCoIbert, quand Grotius s'approcha: alore, rompant sa conver^tion, les derniers mots que Louis \IV dit à son ministre furent ceux-ci : — Prévenez MM. d'Esti-ées, Du Quesne, Cabaret, de 31artel et des Rabesnières,que je les entretiendrai à l'issue du conseil de marine.

Colbert sortit, et Grotius s'avança en s'inclioant profondément devant Louis XIY, quj lui rendit son salut d'un air froid et distrait S'étant incliné de nouveau , l'ambassadeur dit au roi qu'il venait le supplier de lire une lettre de MM. les États, qui, avec la déférence la plus respectueuse , offraient de faire cesser les mécontentements occasionnés à la cour de France ; — « car, » Sire, — dit Grotius en terminant, — les États, les anciens » alliés de Votre Majesté, ne méritent pas d'être plus maltraités » que les criminels , qu'on ne punit jamais sans leur en dire la » raison, sans leur représenter leur crime, et sans entendre leur n défense; d'autant plus. Sire, qu'il est aisé d'obtenir satisfac- » tion sans tirer l'épée, sans consumer les finances, sans hasarder 1» les troupes et sans répandre le sang. •

Puis l'ambassadeur, saluant encore, supptia le roi de prendre lecture de la lettre qu'il lui présentait

— Monsieur Grotius, je n'ai que faire de lire une lettre qui a couru toutes les cours de l'Europe, et dont je liens une copie dans ma poche, — dit Louis XIV en tirant une feuille imprimée de son justaucorps.

— « Sire, les Éuts ont coutume d'agir ainsi ouvertement dans » leur poliliqae , et si Votre Majesté daigne leur faire voir que

» les traités ont été enfretos par eux en quelque manière que » ce soiti ou que la république ait commis quelque préjudice, de » quoi néanmoins elle n'a aucune connaissance , elle supplie » Vôtre Majesté de croire qu'elle ne manquera pas d'y pourvoir, » et de faille toutes les réparations que vous exigerez. Sire.

— «Monsieur Grotius», — ajouta le roi d'un ton déciamatoire, qui n'était pas d^ourvu d'une certaine majesté théâtrale, — « je » sais qu'on excite mes ennemis contre moi; j'ai pensé qu'il était » de ma prudence de ne pas me laisser surprendre ; c'est pour- » quoi je laisse assemblées mes armées de terre et de mer, me » réservant de faire au printemps ce que je trouverai de plus » avantageux pour ma gloire et pour le bien de mes États. »

Puis, par un arrogant signe de tête, Louis XIV fit comprendre à l'ambassadeur qu'il ne voulait pas de réplique , et alla présider à la réception de M. de La FeuilJade qui fut reconnu mestre de camp du régiment des gardeis.

Par une faveur toute particulière, le roi dit au régiment qu'il lui donnait M. de La Feuillade pour mestre de camp, et mit luimême la pertuisane à la main de ce favori , chose qui ne se faisait jamais que par un commissaire de la part du roi.

D'après les ordres du roi, les officiers généraux de la marine qu'il avait mandés l'attendaient dans le cabinet qui précédait la chambre du conseil.

C'étaient, on le sait, M. le comte Jean d'Estrées, vice-amiral de France , M. Abraham Du Quesne, lieutenant général des armées navales, M. le marquis de Martel et des Rabesnières, chefs d'escadre, et M. Gabaret, un des plus anciens capitaines de vaisseaux de la marine.

Deux de ces officiers généraux étaient déjà arrivés; après avoir échange quelques politesses des plus froides et des plus aigres, ils se mirent à regarder chacun par une fenêtre sans se dire un mot.

Ces deux marins, dont l'antipathie réciproque paraissait si prononcée, étaient-Du Quesne et d'Estrées.

Abraham Du Quesne, alors âgé de soixante-deux ans, était, on le sait, de taille moyenne, maigre et nerveux; son teint jaune et bilieux, ses sourcils gris incessamment froncés sous sa perruque noire, sa large moustache blanche , presque toujours agitée

88 HISTOIRE DE LA MAEmE. --ieTS-*

sur une lèvre dédaigneuse, trahissaient son humeur impatiente, difficile et opiniâtre. D*un courage éprouvé, d*une rare expérience pratique et théorique, depuis près de cinquante, ans qu*il naviguait, ayant commandé, ainsi qu'on l'a \ii, une frégate au siège de La Rochelle , dès l'âge de dix-huit ans , Abraham Du Quesne, protestant, et fils d'un corsaire de Dieppe tué par les Espagnols, était fort pénétré des principes de sa religion et de sa classe : d'un esprit fier, droit , exact et rigoureusement juste » personne au monde n'avait mieux que lui la conscience de ce qu'il valait, et des injustices qu'on lui faisait ; cela, non par un orgueil mesquin, mais par suite de son habitude de voir les faits avec une justesse toute mathématique. Ainsi, supputant le nombre de ses guerres , de ses blessures , de ses dangers courus sur mer ; ainsi résumant tout ce qu'il avait amassé d'expérience à cette longue et sanglante école de combats, de tempêtes et de naufrages, la seule qui puisse former le véritable marin , la seule qui lui donne ces hautes et terribles leçons qu'il lui faut payer chaque jour par le mépris de sa vie ; Du Quesne , additionnant tant de services rendus, et ne trouvant pour total qu'un grade de Ueutenant général ', si chèrement acheté, Du Quesne se disait outrar geusement traité en se voyant sacrifié à des personnes telles que MM. de Ruv^y ou d'Estrées, fort braves gentilshommes d'ailleurs, mais qui, n'ayant jamais servi dans la marine, emblaient de prime saut, ainsi que venait de le faire, par exemple , M. le comte d'Estrées, la charge de vice-amiral des armées navales, et devenaient ainsi, quoique beaucoup moins âgés, les supérieurs immédiats d'Abraham Du Quesne.

Aussi, ce dernier ne s'en ménageait pas : fort et sûr de son savoir, de son expérience pratique du commandement , il rompait ouvertement en visière aux intendants , aux ministres , au roi lui-même, ainsi qu'on va le voir plus bas, en déconseillant la guerre contre la Hollande ; et son juron habituel cent dià-blés ! faisait souvent une brusque explosion au milieu de ses discours. Mais tel était le besoin qu'on avait de cet homme , sans contredit le meilleur marin de ce temps-là , que malgré ses

' Du Quesne, capitaine des 1628 , chef d*escadre en 1662, n'eut ses provisions de lieutenant général <|u*en 1669, bien qu'il fit les fonctions de cette charge depuis 1667.

eimemis, sa religion, sa sauvagerie et ses empoileiueuts, Colbert et les iûtendauts^ des ports le consultaient sur toute matière im« portante, comptaient fort avec lui , et que Louis XIV venait de le nommer officier général, récompense bien tardive de tant de services rendus à TÉtat

Quant à Téloignement particulier qu'Abraham Du Quesne témoignait contre M. d*£strées, il venait surtout des dénonciations peu généreuses et peu fondées que ce dernier avait faites contre lui, lorsque. Tannée 1670, le roi envoya montrer le pavillon français aux îles du Cap-Vert.

Du Quesne servait alors conmie capitaine sous les ordres de M. le vice-amiral d'Estrées , qui , entré cette même année dans la marine, ouvrait sa première campagne par le commandement d'une escadre.

Voici Textrait d'une lettre de M. le comte d'Estrées à Colbert de Terron, sur Du Quesne, et la ré|X)nse de cet intendant.

Ces deux fragments n'ont pas besoin de commentaires, et l'on peut surtout douter de la peur et de V ignorance incroyable que d'Estrées reproche à Du Quesne, ce vieux et intrépide praticien.

D'ESTRÉES a colbert de terron, intendant de la ROCHELLE.

« 24 octobre 1670, de la Grande-CaDarie.

»... On vient d'achever de prendre les vivres nécessaires, et demain les vaisseaux mettront à la voile pour aller au Cap-Vert» où j'espère qu'ils pourront mouiller dans huit ou dix jours; car on ne peut répondre à deux jours près du temps que peut durer la navigation , étant maintenant dans les vents alises. M. Du Quesne, toutefois, et la plupart de nos autres capitaines qui n'ont pas fait de voyages de long cours, n'y sont pas encore accoutumés, quoique les raisons naturelles et l'expérience de mille navigateurs les devraient avoir rassurés. Cette déûance , au contraire, a jeté M. Du Quesne en des contre-temps indignes de son savoir aux choses de la mer, dans une rade, ayant mouillé à cent vingt brasses, dans une autre à beaucoup moins à la vérité, mais toujours beaucoup plus que les autres vaisseaux, et k toutes les deux ayant perdu ses ancres par cette raison , quoiqu'il allègue qu'elles n'étaient pas bien soudées et de bon fer. Dans le reste,

il paraît d'un caractère épineux et difiBcilc et d*iin eq^rit qui présente moins d'expédients que de difficultés, jK'ut-etre parce qu*il ne veut pas communiquer son savoir. Mais il me semble que des gens de la sorte apportent de grands embarras dans les affaires où il faut une action et plus vive et plus prompte. Il a associé M, Desard«is à ses diflîcultés ; tous deux ont été fort surpris du rendez-vous que j'ai donné au Cap- Vert, quoique je leur aie appins que le service du roi demandait qu'on fît voir les vaisseaux le long de ces côtes-là. Ils allèguent qu'ils n'ont pas assez de vivres, et que M. Jacquier s'est trompé de quinze jours ou de trois semaines, et qu'on devait les avertir de prendre des pilotes qui connussent ces côtes ; mais , en effet, ils craignent les maladies et les incommodités.

» Le comte d'EsTRÉES. »

{Bibl. roy.j Mss.j cart, de Colbcrt, mppL fr,)

Voici la réponse de Colbert de ïerron : sans donner positivement tort à M. d'Eslrées, cet habile intendant lui fait sentir quels égards il doit au mérite de Du Quesne.

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