CHAPITRE VI
La famine la plus effroyable règne à Messine. — Description de reUo ville. — On aperçoit l'escadre française , commaiidée par Vivonne. — Combat du 11 février. — Du Qnesne. — Vivonne. — Lettre du chevalier de Val- !)elle. — Mémoire du roi à Vivonne.
Il était environ quatre heures du matin; un vent de nord frais et piquant agitait quelques palmiers, dont les tiges ilancées se distinguaient facilement à la lueur rougeâtre d'un feu qui brûlait au pied d'une muraille de marbre presque ruinée, mais encore ornée de quelques fragments de bas-reliefs antiques; le ciel était pur et les étoiles bi*illaient ; deux hommes, la tête couverte d'un morion d'acier et le corps enveloppé d'un long caban bran à Capuchon, étaient , accroupis devant le feu, et y jetaient de temps à autre quelques bruyères sèches pour l'entretenir et raviver sa flamme: alors, à la vive et tremblante clarté qui en jaillissait parfois , on pouvait distinguer une assez grande étendue de terrain aride et crayeux , jonché çà là de fûts et de chapiteaux de colonnes i nioitié enfouies dan» le sol; car un temple
avait été autrefois bâti sur le sommet de cette haute montagne.
Le plus âgé des deux hommes dont on a parlé paraissait avoir environ cinquante ans , et sa moustache grise , ses traits basanés et décharnés contrastaient assez avec la figure jeune et imberbe de son compagnon. Mais, sur ces deux physionomies, amaigries par le besoin , on reconnaissait facilement les traces de la famine qui ravageait alors Messine. Le plus vieux de ces deux personnages était prévôt ou capitaine d^armes du vaisseau le Pompeux, commandé par M. de Valbelle; l'autre marin était matelot du même bord.
— Passe-moi Foutre, petit Pierre, — dit le prévôt en posant sur un morceau de marbre antique sa pipe fumante et noircie, — passe-moi Toutre ; le froid pince en diable , et si la bruyère réchauffe un peu mes dehors, j'espère qu'une dernière gorgée de vin de Messine pourra réchauffer mes dedans.
— L'outre, l'outre !... Eh ! tenez, maître Robert, la voilà : elle est aussi flasque qu'un pavillon mouillé,... et, pour tout dire, il n'y a plus rien dedans... quoique d'abord il n'y ait pas eu grand'chose.
— Rien!
— Rien.
— Rien ! — reprit maître Robert , avec un profond et douloureux soupir ; — • Rien ! c'est comme dans cette fondrière de Messine, que Lucifer confonde !... ni pain, ni vin, ni viande!... et dire, mort Dieu ! que nous sommes au 10 févrief, et que depuis le 1" janvier de cette année 1675, seize cent soixantequinze fois damnée soit-elle ! nous n'avons vu, ni à bord ni à terre, la couleur d'un morceau de pain! Ah! si j'avais su cela quand M. de Valbelle m'a dit à Toulon : Viens, Robert, viens avec moi sur le Pompeux^ tu y seras capitaine d'armes, comme ils disent en Ponant , ou prévôt , comme ils disent en Levant! Et pourtant, après tout, c'est un bon poste, je n'en veux pas à M. le chevalier; il y a des profits assurés;... cinq sous par chaque pair de bas de soie que j'ai à mettre.
— Vous mettez des bas de soie,... maître Robert?
— Mais non, triple pécore ! par chaque paire de fers que je mets aux pieds des mauvais sujets du bord,... sans compter^
aussi que Tépée de chaque mort me revient '... Enfin, de bonnes aubaines, c'est vrai... Mais quand je me suis décidé à venir ici, moi, je croyais, sinon fî^ire de continuels festins, au moins avoir la nourriture d'un chrétien ; mais, mille, doubles dieux ! c'est vivre en sauvage ! que de vivre comme nous vivons.
— Le fait est, maître Robert, que vivre d'ânes, de chevaux et de mulets, c'est dur.
— L'âne et le mulet,. . . ça se mangeait encore, petit Pierre,. . . et quoique les officiers se gardassent les meilleurs morceaux, une bonne tête de mulet bien cuite dans une pinte de vinaigre, avec un peu de romarin , une demi-livre de sel et un quarteron de poivre,... ça vous éveillait la langue,... ce n'était pas absolument mauvais.
— Oui, }k la bonne heure, maître Robert; mais quand le temps des^ mulets et des ânes a passé, et que ça est devenu la saison de manger des chiens, comme il y a quinze jours?
— Les chiens, ça allait encore, petit Pierre.... Un jeune chien, pas trop gros, bien en chair,... vu l'état des choses, ne se méprisait pas. Te souviens-tu , petit Pierre, de ce chien du supérieur du couvent des Carmes , que je lui ai enlevé pendant qu'il passait la revue de ses frères,... qui avaient, sambieu ! quitté le capuchon pour le plumet ? et le rosaire pour le mousquet !
— Un chien turc,... sans poil, n'est-ce pas, maître Robert?
— Juste, et gros... et gras! comme son maître avant la famine. Ah , quel chien ! — s'écria maître Robert avec un soupir de regret. — Quel chien!... Nous en avons fait gogaille en compagnie des maîtres du régiment de Pommereux.
— ^ Oui... mais, à cette heure, ce ir'est plus ni mulet, ni chien, ni chat. . . mais des rats et des souris, des vieux cuirs de fauteuil, qu'on vous donne, encore n'en a pas qui veut...
— Le rat., ça allait encore,... petit Pierre, pourvu qu'«vant la famine de Messine il eût été bien nourri ; un bon rat, rôti proprement, la tête, les pattes et la queue coupées... peut encore ressembler à un gibier étranger, net n'est pas répugnant. Quant aux souris, j'avoue que celles qu'on vendait un écu pièce sur la plabe de Malte sentaient un peu la bête ; mais, enfin, âne, mu-
' Voir, pour ces usages, le pèit; Fournitr.
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let, rat, souris, vieux cuir, on mangeait quelque chose au moins, avec les deux douzaines de fèves qu'on nous distribue. Mais, depuis huit jours, n'avoir qu'une poignée de fèves ou une poignée de riz ! et par grâce deux gobelets de vin, sambieu ! ce serait à déserter si on savait où aller et si on avait assez de jambes pour marcher.
— Quant aux jambes, maître Robert, j'avoue que je n'en ai plus guère, et quand M. de Yalbelle nous a envoyés ici en vigie au haut de cette damnée montagne, c'est le diable si j'arrivais au haut sans votre secours.
— Pour ça, petit Pierre, c'est vrai; mais ce qui nous adonné assez de jambes pour monter jusqu'ici, c'est que M. de Yalbelle m'a dit : Robert, monte sur la crête de Santa-Fiore, et au petit jour, tâche de voir si les vaisseaux de France n'arri|'ent pas; si tu les vois, tant mieux pour toi, parce qu'il y a vingt pistoles pour celui qui m'en apportera la première nouvelle.
— Vingt pistoles, maître Robert,... à quoi bon vingt pistoles, puisqu'on dit qu'un vieux chien maigre a été vendu vingt pièces d'or?
— Oui;... mais les vaisseaux de France apportent du blé, du vin, de la chair salée, enfin tous les délices de la vie; et alors vingt pistoles seront bonnes à autre chose qu'à acheter des chiens maigres. Que monseigneur de Vivonne arrive seulement avec son convoi, et je ne serai pas embarrassé de mes pistoles, petit Pierre I
— Monseigneur le duc de Vivonne, un gros, toujours habillé en rouge, avec une plume verte?
— Lui-même.
— Qui a tant de cuisiniers et de maîtres-queue? et que sa galère embaume si fort les ragoûts, qu'on dit qu'elle fume toujours comme une soupière remplie des meilleurs et des plus délicieux potages?
— C'est ça,
— Et il vient ici manger des fèves? Ah çà, c'est donc uu ordre du pape qui veut lui faire faire en une fois tous ses jours maigres et tous ses carêmes?
— D'abord, ne pailons pas de ragoûts ni de délicieux potages, petit Pierre, ça me tiraille l'estomac... et puis je te dis que mou-
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seigueur de Yivonnc amène des vivres ! des vivres I Ah, mille dieux ! quaud pourrons-nous boire et manger à bouche que veuxtu? et rire surtout?... ce qui n*est guère possible, quand on se dit : à l'heure qu'il est, peut-être que je crève de faim.
-r- Sans compter que le Messinois est taciturne en diable... après ça, c'est peut-être la famine qui le rend si sauvage.
— Non, non, c'est son naturel. Il est par état tout au plus bon à crosser ; mais patience, une fois en pied ici, il faudra bien qu'il se déride; et puis, qu'il se déride ou noq, qu'est-ce que ça nous fait à nous, pourvu que les Messinoises se dérident? et alors vive la joie ! Car, pourquoi donc qu'on soumettrait un peuple, si ce n'est dans l'idée de caresser ses femmes et de boire son vin, comme ils font en Hollande ? Si ce n'est qu'ils y boivent de la bière. Ah ! c'est là une guerre, en Hollande, des inciëndies, des ravages, des pillages... qu'on ne peut pas y suffire I Tout le Palatinat mis à feu et k ^ang I Ah! oui, c'est là une guerre ! Seule^ment, il n'y a malheureusement pas de couvents de religieuses dans le pays qu'ils sont en train de soumettre par là.
— Ah çà I mais ici, maître Robert ^ est-ce que nous soumettons?
— Si nous soumettons ! je le crois bien que nous soumettons ! iVh çà! Pierre, tu penses bien que ce n'est pas pour le plaiûr de nous donner des airs de pélicans avec les Messinois , et de nous ôter les bouchées de la bouche pour leur en faire part» que nous usons nos casaques ici... Nous sommes chez eux pour les soumettre , sans qu'ils s'en doutent , jusqu'à ce que nous ayons les forts; une fois M. de Vivonne arrivé, les forts seront à nous, et alors tu verras.
— Pour que je voie cela , que le bon Dieu fasse donc arriver les vaisseaux français ! £t qui est-ce^ qui est avec monseigneur de Vivonne?
— Oh ! avec lui, c'est le vieux Cent-Diables,
— Monsieur Du Quesne ?
— Lui-même. £n voilà un qui n'est ni gros, ni crevé I maigre comme un Messinois d'aujourd'hbi, avec une moustache blanche, et la peau couleur de brique. C'est là un capitaine I et mort Dieu, il fallait voir, il'y a deux ans , quand nom desceudxo^ à terre dans les tavernes de Portsmoutb, comme nou» au-
très, de sou escadre, nous nous harpaiUions avec les Anglais qui nous appelaient des lâches.
— iMalgré ça, il parait que, deux fois sur trois, vous avez été plus loin que les autres pour mieux voir l'eiTet des boulets.
— C'est vrai, et c'est pour ça que nous assommions ceux qui le disaient; mais ce n'était pas la faute du vieux Cent- Diables. Il lui fallait bien obéir et virer quand son matelot d'avant virait.
— Alors , pourquoi donc que les vaisseaux du roi allaient là pour se battre... et ne pas se battre, maître Robert?
— Pourquoi ?. . . pour tâcher de gagner au jeu sans y mettre . . Comprends-tu?
— Non!
— Eh bien , tant pis... c'est pourtant aussi clair que le jour qui va paraître; car. Dieu merci, le soleil va se lever, et avant dix pater je saurai si j'ai gagné mes vingt pistoles.
En effet, bientôt après, les deux marins virent avec une joie mêlée d'anxiété que le jour venait peu à peu.
Du haut de cette montagne qui dominait Messine , le spectacle était magique, à mesure que le soleil levant monuit derrière les hautes montagnes crayeuses de la Calabre, dont les masses rougeâtres s'étendaient à la pointe septentrionale de l'Italie, leurs crêtes, bizarrement découpées, se dessinant de plus en plus nettement, se coloraient d'un reflet de pourpre. Puis bientôt on vit s'éclairer des mêmes reflets ce canal étroit qui, courant du sud au nord, sépare l'Italie de la Sicile, compte à peine deux lieues à la hauteur de Messiue, et se rétrécit encore de moitié en remontant vers la tour du phare, située à l'extrémité d'un isthme, célèbre par ses gouffres de Charybde et Scylla. Tandis que, tout au loin, à l'extuême horizon, vers le nord-ouest, c'étaient les cimes élevées des îles de Lipari qui commençaient à sortir de l'humide vapeur qui les entourait, et à se colorer aussi des premiers feux du jour ; enfm, au pied de la montagne où les deux marins étaient en vigie, on apercevait le port de Messine, dont le large et profond bassin circulaire s'ouvrait au nord par une passe étroite défendue à l'est par le château de Salvador, et à l'ouest par le bastion de Saint-Georges.
Vue ainsi à vol d'oiseau, l'aspect de cette ville délicieuse,
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qui $*étendait en amphithéâtre autour de ce beau port, était adiniral)ie : les toits de ses maisons, construits en terrasses dallées de marbre blanc, semblaient autant de degrés gigantesques qui s'abaissaient vers la mer endormie, tandis que les crénelures et les ouvrages de ses forts , les dômes élevés de ses églises, et l'immense flèche dentelée du clocher de sa cathédrale, rompant ces lignes uniformes, se découpaient en une silhouette vigoureuse sur le fond transparent et doré du canal. Puis, vus Âe si haut, les mâts des vaisseaux amarrés dans le bassin du port eussent disparu dans la brume du matin sans
fleurs longues flammes de mille couleurs qu'un vent frais soulevait doucement Ënfm, çà et là, autour des deux marins, des sycomores et des oliviers étwidaient leurs troncs noueux dans une assez grande enceinte de bruyères desséchées. De ce côté, Fintérieur de la Sicile offrait à l'œil étonné une suite non interrompue de hautes montagnes, à peine séparées par la profondeur des vallées, et bornées au sud-ouest par le sommet gigan-
^ tesque de TEtna, tout fumant sous sa neige éblouissante; l'Etna dont les terribles et fi'équentes éruptions avaient autrefois fait donner à cette partie de la Sicile le nom de Val Demone.
A mesure que le soleil montait, les deux marins interrogeaient avec avidité tous les points de l'horizon, lorsque tout à coup le plus âgé dit à son compagnon, en lui montrant la tour du phare qui, frappée d'un rayon de soleil, .éclatait de lumière,
— Sambieu! je ne me trompe pas... voilà les dons (les Espagnols) qui sortent du détroit! ce sont bien des voiles de guerre... voici maintenant les antennes des galères. Qu'est-ce que cela signifie ?
— Maître Robert! vos vingt pistoles, vos vingt pistoles ! — s'écria impétueusement petit Pierre, en sautant de jDie malgré sa faiblesse, et indiquant quelques points blancs qui paraissaient à l'horizon, dans la direction de l'île Stromboli.
Après avoir regardé attentivement, maître Robert s'écria : — tu as raison, mon enfant! ce sont, sambieu, bien là mes vingt pistoles : tous ces dons ne sortiraient pas si vite et si accompagnés pour aller au-devant de navires de leur connaissance... Vite, vite, et en deux sauts chez M. de Valbelle ! Voyons un peu combien sont mes vingt pistdes qui viennent vent-anière...
un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept et hui} gros souffleurs^.. Pardieu!... £t derrière sans doute, et sous bonne escorte, l'honnête convoi qui nous apporte de quoi faire chère lie. Mille dieux I Petit Pierre, si le vieux Cent-Diables est là, nous aurons gogaille... Allons, prends l'outre, les armes, et suis-moi.
£t les deux marins descendirent rapidement lesrampes de la montagne pour aller avertir ,M. de Valbelle de l'arrivée des Français.
Maître Robert ne se trompait pas : c'étaient biea les vaisseaux français suivis d'un convoi de Mé. M. de Yivonne commandait ces forces navales. Parti du mouillage des îlesd'Hyères le 2 février, il n'avait mis que huit jours à faire cette traversée. ' L'escadre du roi était ainsi divisée :