ARRIÈRE- GARDE
Le Saint-Michel. Capitaine le marquis de Preully d*Humières. Le Vaillant. Id. de Septesme.
M. de Vivonne était la veille, 10 février, vers les sept heures du soir, en vue de Melazzo. Aussitôt que le marquis del Viso, capitaine général des armées de terre et de mèr du roi d'Espagne, eut eu connaissance de l'arrivée de Fescadre française, il fit ses préparatifs et mit à la voile le 11 au 'matin, ainsi qu'on l'a vu ; mais en sortant du détroit, il se trouva tout à coup favorisé par la brise qui, de nord qu'elle était, tourna au sud-est après une acahnie de deux heures, ce qui donnait au général espagnol l'avantage du vent sur Vivonne, et lui permettait de fermer le passage du phare (entrée du détroit), se trouvant à la tête d'une division de vingt vaisseaux et de dix-neuf galères.
A sept heures du matin, après l'acahnie, l'escadre française.
ayaût veut de bout, au lieu de s'avancer eu s'étendaut sur une ligne parallèle, se forma donc eu coloune, et tint le plus près du vent. En tête delà ligne, on voyait le beau vaisseau le Stiint- Esprit, commandé par Du Quesne, le duc de Vivonne ayant sagement abandonné ce poste à ce vieux et intrépide praticieu.
De la sorte, le vent venant de Test-sud-est, Tescadre française avait le cap à peu près au sud-sud-ouest, les terres de Sicile lui restaient à droite, et les terres d'Italie à gauche.
Par une incroyable manoeuvre, dont on tâchera d'expliquer plus tard le motif, la flotte espagnole, forte de quarante vaisseaux et galères, ayant l'avantage du vent, au lieu d'arriver en dépendant sur l'escadre française , composée seulement de huit vaisseaux, tenait, comme cette dernière, le plus près du vent, et, parallèlement à elle, courait devant l'entrée du phare une bordée qiii la rapprochait des côtes d'Italie.
On a dit que le Saint-Esprit, de soixante-dix canons, ouvrait la ligne. Ce vaisseau neuf, commandé^ par Du Quesue, était un des plus beaux de l'armée, et brillait surtout par la perfection de sa mâture, de son gréement, et aussi par l'emménagement de son artillerie ; ses ponts et ses batteries étaient nets, comparés surtout à ceux des autres navires, qui, à cette époque, étaient généralement fort sales et encombrés de volailles et de bestiaux ; mais, hormis les soins indispensables à la salubrité do l'équipage et au service du vaisseau, il n'y régnait pas ce luxe de minutieuse propreté qu'on. remarquait surtout à bord des bâtiments commandés par Tourville.
Du Quesne se promenait avec calme sur le château d'arrière de sou vaisseau, il était vêtu de brun, selon sa coutume, avec un surtout fourré, et avait sur sa tête le bonnet de feutre noir des Rochellois, qui, enfoncé jusque sur ses épais sourcils gris, lui donnait un air dur et sauvage; il portait avec cela de grandes bottes de basane noircie par le Itemps, et tenait sa lunette sous son bras.
On a dit que le Saint-Esprit, commandé par Du Quesne, ouvrait la ligne. Ce beau vaisseau, presque écrasé sous les dorures de ses châteaux d'avant et d'arrière, avait l'intérieur de ses mantelets de sabord peint de couleur écarlate, ce qui tranchait vivement avec la blancheur éblouissante de sa coque : s'inclinant avec grâce sous ses huniers et ses perroquets, il s'avançait
fièrement sur la tête de la colonne ennemie qu41 devait bientôt prolonger, mais dont il n*avait pas encore atteint la hauteur.
A ce moment , le lieutenant du Saint-Esprit , nommé Desnoyelles , vint dire à Du Quesoe :
— Monsieur, les canonniers sont à leurs pièces, et prêts à faire feu. M. de Yaudricourt (capitaine du vaisseau) demande vos ordres.
Mais Du Quesne ne répondit pas, occupé qu'il était à observer attentivement, à Taide de sa longue-vue , la manœuvre et le ' gréement des vaisseaux ennemis. Après quelques minutes d'examen, Du Quesne fit un mouvement de dépit et d'impatience, referma sa lunette, la mit sous son bras, et puis, levant les yeux au ciel , il frappa de ses doigts sur le support du couronnement où il était appuyé, pendant que son pied répétait vivement cette espèce de cadence, assez particulière aux gens mécontents et forcés de dévorer leur colère.
Le lieutenant fut obligé de répéter son avertissenaent , cette fois un peu plus haut , afin de tirer Du Quesne de sa préoccupation : — Monsieur^ les artilleurs sont à leurs pièces , et prêts à tirer, — dit-il de nouveau.
En entendant ces mots du lieutenant, qti'H affectionnait pourtant beaucoup , Du Quesne se retournant avec un visage irrité , lui répondit d'un air brusque et grondeur : — Les canonniers sont à leurs pièces? eh bien ! qu'ils y restent !... ou plutôt qu'ils les chargent à poudre...
»— A poudre , monsieur? — dit le lieutenant étonné.
— Eh! cent diables, oui! à poudre, à cendre, à sable, à rien!... Car à quoi bon perdre de la poudre et des boulets à tirer sur des gens qui vont fuir sans nous donner le temps de les combattre !
— Sans combattre , monsieur ?
— Eh! oui. Tenez... prenez ma lunette... et regardez... Vous verrez qu'ils n'ont presque personne dans leurs batteries; leurs pièces ne sont pas seulement sur leurs bragues; à aucun bord le branlebas de combat n'est fait; et les galères? voyez s'fl y a un seul bastion d'élevé de proue à poiipe , et puis n'ôntelles pas leurs antennes? Est-ce ainsi qu'on se prépare à une action ?
A mesure que le lieutenant s'assurait de la justesse des remarques de Du Quesne, il faisait un signe affirmatif. Enfin , refermant la lunette, il dit à son vice-amiral de Fair le plus stupéfait du monde : — Alors, monsieur, quelle manœuvre supposez-vous donc que ces dons vont faire ?
— Eh ! cent diables ! la manœuvre du lièvre devant la meute. . . courir preste et vite, nous envoyer une ou deux volées perdues, pour la forme , et après cela laissant arriver , aller se réfugier dans quelque port d'Italie. Vous verrez I
— Et pourquoi cette fuite honteuse? Pourtant leur amiral est brave , dit-^n.
— Oui; il est brave et matelot , je le sais. C'est Melchior de La Cueva. Mais il y a en lui quelque chose de plus fort que la bravoure... c'est la passion du jeu, et pour y satisfaire on fait bien des vilenies. . .
— Comment ! vous croyez, monsieur, qu'il fuirait sans combattre, et qu'on l'aurait gagé pour cela?
— Que penser alors? pourquoi n'arrive-t-il pas sur moi ?... Allez, allez, Desnoyelles, c'est encore une bataille ou plutôt une lâcheté payée d'avance. Ah ! mille fois honte sur un amiral qui ose souscrire à un aussi odieux marché.
— Mais, monsieur, si une volonté supérieure le forçait d'agir ainsi; si ce n'était pas sa volonté; si son gouvernement?...
— Son gouvernement!... aucun gouvernement, monsieur, ne peut forcer un homme d'honneur à faire une lâcheté, ou du moins ne peut l'empêcher de protester comme l'a fait , il y a deux ans, le brave Martel contre M. d'Estrées, et ainsi que je l'ai fait moi-même. Quant à M. d'Estrées, quant à ce viceamiral de terre ferme , il faut qu'il ait bien compté sur sa bravoure passée pour s'être exposé à une telle ignominie... Ahl mort Dieu ! si le roi m'eût donné de pareils ordres ! s'il m'eût dit de couvrir ainsi «a flotte de honte !
— Eh bien , monsieur ?. . .
— Eh bien ! je lui aurais d'abord promis d'agir ainsi. . .
— Vous auriez promis ?
— Oui... j'aurais d'abord promis d'exécuter les instructions qui m'ordonnaient cette infamie , de peur qu'un autre ne s'en fût chargé ; et une fois ces lâchetés bien au fond de ma pache ,
j*aurais mis à la voile; et prenant, au contraire, pour mon escadre, le poste le plus dangereux, cent diables! j'aurais combattu Va Fennemi à feu et à sang; et puis, si j*étais revenu de la mêlée, je me serais rendu à la cour^ et hardiment j^aurais abordé le roi en lui disant : « Sire , avam l'affale f ai perdu vos instructions. Mais comme elles ne pouvaient contenir autre chose que l'ordre de combattre vigoureusement vos ennemis et de soutenir loyalement vos alliés , j'ai fait de la sorte '. »
Au moment où Du Quesne exprimait si noblement son indignation, Tescadre française prolongeait à portée de canon la flotte espagnole.
— Envoyez toujours quelques boulets à ces traîtres , — dit Du Quesne ; — et , s'ils en blessent quelques-uns, ça sera autant de payé sur leur infâme marché.
— Vous allez être obéi , monsieur.
— Véus, monsieur, — dit Du Quesne à M. de Vaudricourt, son capitaine de pavillon , — faites serrer le vent le plus que vous pourrez. . . Encore. . . encore. . .
Et Du Quesne monta sur le couronnement pour juger de la portée de son artillerie , la volée partit , et ébranla le Saint- Esprit par un sourd frémissement.
A l'exemple de Du Quesne , toute Tescadre envoya sa bordée à la flotte espagnole ; et , lorsque la fumée eut disparu , on put voir l'effet de ces projectiles : il était peu important , quelques éclats et quelques manœuvres coupées à bord des vaisseaux ennemis.
Mais au moment où Du Quesne allait ordonner de recommencer le feu , l'amiral espagnol mit un instant en panne, puis laissa bientôt arriver en fuyant sous toutes voiles vers le nordest ; tandis qu'on vit sortir du phare quatre des vaisseaux de l'escadre commandée par Valbelle , qui envoyèrent quelques bouldts aux fuyards, dont les pièces de retraite répondirent faiblement à cette chasse.
Une fuite aussi incroyable ne pourrait absolument s'expliquer sans un passage d'une lettre confKlentiellc de Valbelle à Colbert qui en donne peut-être la clef. Dans cette lettre, une phrase
' Hislorî(|ii(*«
sans doute ironique, à propos de ce combat, est soulignée. Yoici
ce passage de la dépêche originale , datée du 30 mars.
« Don Melchior de La Cucva , capitaine général (des armées « mer) , et son vice-amiral , don José Santini , sont prisonniers « au château de Baye. On les accuse d'a¥oir reçu trente mille « pistoles du roi notre maître, à la chai'ge de le laisser secourir « Messine, et de ne pas s'opposer à l'entrée de la flotte de M. de « Vivonne dans le phare ; et on publie que fax envoyé cet « argent à don Melchior par C officier qui fut de via part lui « demander un passeport pour monsieur votre frère pour al- « 1er à Malte. Bon Dieu ! quelle imposture et quelle calom- « nie ! »
On le répète, ces derniers mots sont soulignés dans Foriginal, et peut-être doit-on les considérer comme une affirmation du fait, car sans cet expédient de corruption , il devient impossible de comprendre la retraite honteuse de la flotte espagnole devant des forces si inférieures.
Néanmoins, lorsque le vieux Du Quesne eut vu la flotte espagnole arriver , sans attendre les ordres de M. de Vivonne , il prit sur lui de signaler à sa division Tordre d'imiter sa manœuvre, de chasser en avant, et se mit le premier à la poursuite de Tarrière-garde ennemie,^ — « n* étant pas censée — dit-il à' son lieutenant, — connaître le marché de ces dons^ et tenant à remplir le sien, à lui, qui était de leur envoyer autant de boulets et de leur tuer autant de monde qu'ail le pour^ rait. »
Les vaisseaux des chevaliers de Léry et de Langeron , qui sortaient du phare , imitèrent la manœuvre de Du Quesne : attaquant les galères , ils les séparèrent du reste de la flotte et les firent arriver à rames et à antennes. £nfm , après quatre heures de chasse. Du Quesne prit et amarina un vaisseau ei^gnol de quarante-quatre pièces de canon , nommé la Madonna del Popolo , vaisseau tout neuf, qui combattit à peine faute de munitions.
Lorsque Valbelle vit l'ennemi en pleine retraite , il fit mettre en panne, et se rendit à bord du Sceptre pour saluer M. de Vivonne et prendre ses ordres.
Le combat avait été si i)eu acharné, que le chevalier ne s'at-
tendait pas à trouver le spectacle sanglant quMl rencontra sur ce vaisseau.
Le plancher de la dunette était rouge de sang; deux cadavres gisaient près du bastingage, et on emportait par un panneau un blessé qui poussait des cris lamentables.
Vivonne , vêtu d'écarlate, portait sou bras dans une écharpe noire, ainsi qu'il le porta toujours depuis ; car il avait été grièvement blessé dans la campagne de Hollande (en 72) , lorsqu'il reprit du service sur terre. On a dit que, se trouvant au passage da Rhin , son fameux courtaut Jean-Leblanc faillit le noyer au moment où il abordait à la rive gauche de ce fleuve, et que le général des galères reçut là, dans l'épaule, un furieux coup de mousquet dont il ne guérit jamais; enfin, après s'être de nouveau distingué au siège de Maëstricht, il eut, en 1674, le gouvernement de Champagne.
Vivonne, alors âgé de trente-huit an§, avait tellement engraissé, que cette obésité lui était devenue presque une maladie ; c'était toujours son même caractère moqueur et insouciant Seulement sûr du crédit de madame de Montespan sur Louis XIV, et de madame de ïhianges sur M. de Seignelay, il poussait la paresse et l'insouciance à un point qu'on ne saurait dire, et dont on donnera plus tard des preuves en citant plusieurs letties de Louis XIV à Vivonne, dans lesquelles ce roi se plaint d'être resté plus de quatre mois dans la plus complète ignorance de ce qui se passait à Messine.
Quant au goût raffiné de Vivonne pour la chère grande et délicate, quant à sa passion pour le gros jeu, quant à ses amours effrontées et faciles, toutes ces habitudes avaient, pour ainsi dire, suivi la progression de sa fortune. Son esprit, naturellement caustique et salé, s'était d'ailleurs outré jusqu'à la méchanceté, et il ne se contraignait pas de professer les principes de la plus cynique immoralité. Aussi la conscience qu'il avait de la toute-puissance de mesdames ses sœurs, jointe à son incurable apathie, lui lirenl-clles prendre en grand dédain les graves intérêts dont il se trouva chargé comme vice-roi de Messine, et dont il ne s'occupa jamais que pour en rire et s'en moquer extrêmement avec des . familiers du plus bas étage.
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iMaîs revenons à ce semblant de combat et à^es suites funestes , du nioins à bord du vaisseau de Yivonne.
Ce dernier paraissait prendre beaucoup d'intérêt à un blessé qu'on emportait, et lui disait : — Du tourage, Landry... du courage, mon enfant, ce n'est rien.
Ce malheureux était vêtu à la livrée de Mortemart. Lorsqu'il fut descendu dans les batteries, Yivonne aperçut Valbelle.
— Ëh ! bonjour, mon cher chevalier, que je vous embrasse ! Vous venez de nous faire la plus belle diversion du monde, et de décider, par Dieu ! la retraite de ces dons, qui courent à cette heure comme des cerfs devant nos vaisseaux chasseurs.
Et ce disant, Yivonne embrassa cordialement M. de Yalbelle.
— En effet, monsieur, — dit Yalbelle, — don Melchior de La Cueva ne s'en va pas là avec cette gravité d'allure qui sied à uii noble Castillan. Mais le bon iMeu nous prouve qu'il nous garde et nous protège fort, en vous faisant arriver si à point, monsieur.
— Je suis assez glorieux pour m'avouer que le seigneur Dieu n'en fait jamais d'autres à mon égard, mon cher chevalier. Mais vous étiez furieusement pressés, nous dit-on.
— Si pressés, monsieur, que j'eus toutes les peines du monde à contenir hier les mutins ! Ces rebelles ne voulaient-ils pas parlementer avec les Espagnols qui nous tenaient bloqués par terre et par mer?
— Yoici du moins la mer libre, à cette heure.. . Et la famine?
— Horrible, monsieur, horrible ! Chevaux, mulets, chiens, vermine, tout y a passé; et, sans votre bonne arrivée, monsieur, nous en serions peut-être à cette heure au festin d'Ugolin.
— Sardanapale!... chevalier, n'est-ce pas une destinée à moi réservée par la déesse Goinfrerie, ahna mater ! que de venir apporter à souper à toute une population affamée.
— Cela était sans doute écrit, monsieur, dans le livre du destin, au titre des victuailles; mais par quel hasard, possédez-vous ces deux victimes? — demanda M. de Yalbelle, en montrant à Yivonne les deux cadavres étendus presque aux pieds du duc.
— ïhl mon Dieu!... un boulet perdu, égaré, envoyé, par ces dons, sans aucune méchante intention, je le suppose, et qui pourtant vient de me priver de mon écuyer. . . ce pauvre Fleury. . . sans compter le maréchal des logis de mes gardes^ que voilà
IL V ai
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blessé, et d*un pauvre gentilhomme provençal appelé Sainte- Croix, venu ici comme curieux, et que Ton a déjà descendu en bas.
— Quel singulier hasard !
— Diles plutôt quel grossier hasard; car ce n'est pas tout : le chevalier d'Harcourt est blessé du même coup par un éclat au pied, et un de mes valets de chambre, ce pauvre Landry, que l'on vient d'emporter, a en la cuisse cassée au moment où il venait m'apporter un chaudeau pour assouvir un peu rap})étit dév<»*antque la pensée de votre famine m'avait sans doute donné :
Mais du chaudeau vous voyez ce qu'il reste ,
*^ dit emphatiquement Yivonne, en montrant avec tristesse une écuelle de vermeil et son assiette renversées sur le pont.
— C'est un coup des phis miraculeux, — dit Valbelle.
— Et le plus miraculeux, c'est que ni moi, ni mon ancien comite-réal, que j'ai amené ici, et qui me parlait au même temps, nous n'avons rien eu de cette curée. Tenez, regardez-le. . . il est à crayonner avec son air méprisant et étonné, qu'il conserve à plaisir depuis son embarquement sur le Sceptre, — Et Yivonne montrait à Valbelle le comite-réal Talebard-Talebardcn debout près du mât d'artimon.
— Ah ! mort Dieu ! je le reconnais bien, — dit le chevalier ; — et comment diable a-t-il fait pour s'embarquer à bord d'un vaisseau, vu son antipathie reconnue pour ces bâtimens?...
— En vérité, il m'a fallu tout mon ascendant pour l'y pouvoir décider, et surtout lui promettre une prochaîne arrivée de galères ; niais rien de plus amusant que de le voir aux prises avec le maître d'équipage du *Sce;?frej un Normand renforcé... Ils ont •déjà cent fois manqué d'en venir aux couteaux. Rien n'est plus divertissant; je vous en régalerai ; car je suppose que les plaisirs ne sont guère variés dans ma vice-royauté.
-^ Jusqu'à présent du moins, monsieur, ils consistaient à ne pas tout à fait crever de faim, et à empêcher les entreprises des Espagnols, qui ont voulu encore, tout dernièrement, surprendre et égorger la garnison d'un de nos fortS.
•^— Mais à cette heure, avec ce secours de troupes et de vivres, tes choses' changeront de face sans aucun doute : nos srMats tien-
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dront la campagne, nos vaisseaux nous rendront maîtres du détroit, et nous pourrons, tout en poussant ces dons de ville en ville vers Tintérieur de la Sicile, nous parfaire un coin de Paris ou de Versailles dans cette cité marmoréenne... Mais, à propos, et le palais de cette vice-royauté-là! quel est-il?
— Des plus magnifiques, monsieur, un peu pillé, un peu dévasté, un peu brûlé, un peu canonné ; mais à part cela, le plus agréable séjour du monde.
— Dieu aidant et les deniers messinois aussi, nous rétablirons cette pauvre demeure : j'ai d'ailleurs apporté quelques meubles de France pour m'ajuster ici un logis un peu moins sauvage que ceux de ces gens-ci, fort ressemblants, je crois, à tous les insulaires méditerranéens, qui, avec un courant d'air dans leur masure, une natte de paille, un manteau troué et un poisson frit dans une huile puante, feraient, disent-ils, la nargue à Lucullus.
— Vous y êtes, monsieur; c'est ainsi qu'ils vivent ici; vous oubliez seulement le rosaire et le poignard. Personnifiant les déesses Jalousie et Superstition, qui sont ici des plus comptées.
— Ah! ils sont jaloux! et leurs femmes le méritent-elles?
— Mais, oui, monsieur, elles sont assez belles, brunes, alertes et largement découplées ; de plus, coquettes à damner.
— Et leurs moeurs ?
— Des plus merveilleusement abandonnées, monsieur; en un mot, elles vivent comme toutes les femmes jalousées.
— Et leur costume?
— Des plus simples : c'est une grande mante noire qui les enveloppe entièrement, et leur cache la taille, la figure, les pieds et les mains.
— Par Vénus ! et elles sont coquettes avec de pareils habits !
— C'est l'observation que je faisais à un moine peu de temps après mon arrivée ici. Ce révérend me vantait les charmes des Messinoises, et surtout leur délicieuse façon de les mettre en évidence. Mais, mon père, lui dis-je, comment, diable, font-elles pour découvrir ces charmes, puisqu'on ne peut pas même les deviner sous l'immense manteau qui les enveloppe? — iMais, me répondit le révérend, n'ont-elles pas Yoi^ate fratres? à Té-
.glise surtout où on en use le plus, puisque c'est à cause de cola qu'on a nommé cette coquetterie libertine Vorate fratres, —
V orale fratres! lui dis-je, mais je n'y comprends rien, mon révérend !
— Vive Dieu! je vous dis, ainsi que vous disiez au révérend, mon cher chevalier, que diable vient faire ici Yorate fratres? — s'écria Vivonne fort intéressé.
— Voici donc, monsieur, ce que me dit le moine : Lorsque de jolies femmes aperçoivent à la promenade, maïs surtout à l'église, un cavalier ou un amant à qui elles veulent se faire voir telles qu'elles sont, elles saisissent les deux côtés de leur mante, et, faisant semblant de la vouloir rajuster, elles la décroisent et l'ouvrent entièrement, en écartant les bras par un mouvement à peu près semblable à celui que fait le prêtre en se tournant vers l'assistance pour dire orate fratres.
— Ah ! j'y suis ; continuez, chevalier.
— Vous concevez, monsieur, qu'en entr'ouvrant leur mante de la sorte elles peuvent montrer admirablement bien leur visage et leur corps, et le font-elles, dit-on, de la meilleure grâce du monde.
— Je le crois, vive Dieu ! c'est à damner un ange que d'y penser seulement
— Ënfm, me dit le révérend, au moyen de ce manège, souvent répété, elles découvrent chaque fois quelque chose de nouveau : la gorge, la taille, la jan^be ; car le rare est que, sous cette mante, les femmes sont en simple corset blanc, sans fichu, le col et les bras nus, avec une jupe des plus courtes.
— Assez, assez, par Vénus, chevalier ! assez ! vous continuerez cela une fois à Messine , mais ici à bord il y a cruauté.
— Je me tais, monsieur.
. — Pour correctif, parlons un peu des maris, des pères et des mères.... L'époux messinois est-il habituellement fâcheux?
— Jaloux et fâcheux à épouvanter.
— Et les mères?
— Complaisantes comme toutes les femmes de ce pays, jeunes ou vieilles, de véritables Danaës attendant la pluie d'or.
— A merveille ; puisque cette bienfaisante rosée peut amollir les cœurs les plus durs. Mais cet amas de maris c..,., de pores, de frères et d'amants qui composent le sénat de notre vice-royaulé, qu'est-ce que tout cela?
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— Généralement, monsieur, une tourbe crorgueilleux qui ne savent ce qu'ils veulent, et qui ont donné à l'Espagne mille fois plus de peine qu'ils ne valent ; des pécores qui se laisseraient ravir une à une toutes leurs libertés pour le moindre privilège qui flatterait leur sotte vanité. Aussi l'Espagne a-t-elle eu tort d'irriter l'orgueil de ces gens-ci; mais sa première et sa plus grande faute a été de ne pas avoir pris d'abord possession des forts qui commandent la ville, car entre nous, monsieur, il devient impossible de gouverner quand on n'a pas sous sa main, ou plutôt sous son canon, un sénat insolent toujours enclin à contrarier lès dis positions de celui qui gouverne, et un peuple turbulent toujours prêt à se rebeller ; aussi, croyez-moi, monsieur, si vous voulez conserver cette possession au roi notre maître, il faut serrer la gourmette aux Messinois , mais la leur serrer iiidement , plus rudement encore que du temps de l'Espagnol; car autrefois l'Espagne n'avait qu'un parti à redouter, le Messinois, et vous avez maintenant à redouter l'Espagnol et le Messinois.
— Ceci me semble le plus juste du monde, et pour emprunter une comparaison à la mythologie de cette île , ces marauds ne voient donc pas qu'ils vont tomber de Charybde en Scylla? enfin que pensent-ils de nous?
— Enivrés, fous, en délire de ce quer notre maître leur écrit 7nes chers amis. De vrais stupides, en un mot, «qui ne demandent qu'à se museler eux-mêmes, pourvu qu'on les laisse faire.
— Et comment prennent-ils les façons de nos officiers, de nos soldats?
— Franchement, monsieur, la famine a tellement exténué tous nos braves partisans, les entreprises des Espagnols les ont toujours mis si fort sur le qui-vive , que le naturel français n'a pu encore se faire jour, nourri qu'il était de mulets et de chiens maigres; mais j'ai grand* peur qu'une fois reffeuri, restauré, ravivé, les pères, maris et frères ne s'effarouchent un peu de nos fibertés grandes.
— Ah çà, mais nous avons les -forts?
— Sans doute , et tous sans exception ; ils nous ont remis le dernier avant-hier ; sans doute parce que M. de Vallavoire, selon ses instructions, s'était bien gardé de le leur demander. Aussi estce l'occupation de ces forts qui rend notre position bien meil-
Icure qi:e celle des Espagnols , car les postes que ces honnêtes Messinois nous ont remis avaient été de temps immémorial gardés par leur non moins honnête milice mossinoise , aussi ai-jc fait tout de suite occuper lesdits forts par nos troupes et quelques soldats de marine, quitte à dégarnir un peu nos vaisseaux.
— Et cela est à merveille : une fois les forts en notre possession, nous tenons la ville, et le Messinois tendra le dos.
— Et le rare de tout cela, monsieur, c'est qu'à part quelques, rigueurs méritées de la part de l'Espagne , le caractère et la domination espagnole convenaient mille fois mieux aux Messinois que les nôtres; mais ainsi va le monde.
— Que voulez-vous , chevalier, ces pécores n'ont pas lu sans doute la fable des grenouilles qui demandent un roi.
A ce moment, un homme d'environ quarante ans, vêtu de noir, maigre, basané, «au regard fin et spirituel, vint saluer respectueusement Vivonne.
— Qu'est-ce , d'Antiége? — lui demanda-t-il.'
— Monseigneur, je viens vous soumettre la proclamation que vous m'avez dictée pour être affichée dans la ville.
— Donnez-la.
— Lé secrétaire la donna et redescendit.
— Vous voyez cela ; : — dit Vivonne en montrant d'Antiége, — c'est un drôle fyrt habile, fort entendu , et sur lequel je compte me reposer de tout. Mais descendons dans ma grande chambre, pour réparer un jwu le chaudeau que le canon m'a fait perdre, et aussi vous lire ma proclamation ; vous qui connaissez ces genslà, vous verrez si le gluau est bien préparé , et si les barreaux de la cage qu'on leur prépare sont assez cachés sous les fleurs de mon éloquence.
Puis Vivonne et Valbelle descendirent après que le duc eut ordonné à son capitaine de vaisseau de faire signal aux vaisseaux chasseurs de rallier la flotte , qui devait croiser en dehors du phare, pour y protéger l'entrée du convoi de vivres que Vivonne escortait ^
Après avoir arrosé, selon son habitude, son chaudeau de quelques verres de vin de Madère, Vivonne lut à Valbelle la proclamatiou ainsi conçue :
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« Habitants de Messine , et chers amis,
» Le roi mon maître, cédant à yos instances réitérées , vous » avait déjà envoyé deux secours pour vous aider à vous défen- » dre contre la détestable tyrannie de vos oppresseurs : mais » n'ayant rien de plus à cœur que d'assurer enfin le triomphe » des victimes sur leurs persécuteurs injustes, Sa Majesté s'est » résolue de vous prendre définitivement sous sa puissante et » amicale protection ; elle m'envoie vers vous pour vous assister » encore contre vos cruels ennemis et vous aider à raffermir » l'exercice de vos franchises et de vos libertés selon le droit sacré » de toute république. C'est assez vous dire, chers amis, que » nous sommes des frères qui viennent tendre une main amie à » leurs frères opprimés, et ce d'après le saint vœu d'une com- » mune religion , dont le roi mon maître s'est toujours montré » le plus ardent défenseur. »
— Eh bien ! — dit Vivonne en éclatant de rire , — chevalier, que dites-vous du morceau ? Il est curieux, je pense.
— On ne peut mieux, tout promettre et ne s'engager à rien.
— C'est justement mon intention; car s'il fallait se donner même la peine de promettre à de tels bélîtres, on y perdrait le jugement rien qu'à chercher le moyen d'éluder sa promesse.
— Quand comptez-vous faire, monsieur, votre entrée solen^ nelle à Messine ? »
— Mais au plus tôt, je pense.
— Songez pourtant, monsieur, que tous ces malheureux sont exténués par les horreurs de la famine et que ce seraient de tristes acteurs pour une pareille fête , qui doit soulever de joie toute cette ville. Ne serait-il pas mieux d'attendre que vos fidèles sujets fussent un peu rengraissés , et qu'ils aient au moins assez de force pour crier : Vive le roi de France! et 8oa vice-roi ?
— Vous avez, sambieu, raison, chevalier; ce serait un triste champ de fête que cette ville affamée et ce peuple de demi-cada* vres : nous entrerons donc demain, sans aucun appareil, puis, les choses et les hommes une fois remis en meiUëar état , nous procéderons à notre pompe triomphale, ....••*
En effet, le lendemaio, 13 février, M. de Yivonne prit possession du gouvernement de la ville de Messine.
On doit donner ici les provisions de vice-roi accordées à Yivonne par Louis XIV,