‹ Histoire de la marine française (volume 2)Chapitre 8 sur 72 · COLBERT DE TERRON A D'ESTRÉES · texte numérisé non relu

COLBERT DE TERRON A D'ESTRÉES

« J'ai reçu, depuis votre départ, deux de vos lettres datées de la Grande-Canarie, des 2/i et 30 octobre derùier. Je vois bien que vous n'avez pas lieu d'être satisfait des sieurs Du Quesne et Desaj'dens; mais vous savez bien que ce sont les deux plus anciens officiers de la marine que nous ayons, au moins pour le premier, et même qu'il a été reconnu toujours pour être un très-habile navigateur, et très-capable de tout ce qui regarde la marine. Je conviens avec vous que son esprit est difficile, et son humeur incommode ; mais dans la disette que nous avons d'habiles gens de cette science , qui a été si longtemps méconnue en France, je crois qu'il est du service du roi et même de votre gloire particulière que vous travailliez à surmonter les diflQcultés de son esprit et à le rendre sociable, pour en tirer toutes les connaissances et les avantages que vous pourrez; et j'estime qu'il est impossible qu'avec votre douceur et votre adresse vous n'en tiriez pas facilement, en i^eu de temjK, tout ce qu'il pourra avoir de bon ^ qui vous pourra servir ; et même qu'avec cette même douceur

VOUS ne puissiez peu^être le réduire à servir à votre mode, c'està-dire utilement pour le service du roi , pour vous et pour les ofBciers, auxquels sa longue expérience peut assurément beaucoup servir. Quant au sieur Desardens , je suis aussi persuadé que , pour peu que vous le vouliez , vous le réduirez facilement h servir avec une entière soumission et à tout ce que vous désirerez de lui, etc. »

{Bibl. roy,y Mss.^ cavt, de Colbert^ suppL fi\)

Je n'insiste sur ces détails personnels qu*afm de constater pour l'avenir, et à propos de- Du Quesne et de d'Estrées, un éloignenient analogue à celui qui divisait aussi Tourvillc et Yivounc, bien qu'entre ces derniers, tous deux catholiques, tous deux de grande naissance, la parité de religion et de position sociale, rendît cette antipathie peut-être moins irritante.

A part sa complète inexpérience de& choses de la mer, IM. le vice-amiral d'Estrées ' était un homme de cœur et de résolution; alors âgé de quarante-huit ans, il eut à l'âge de treize ans (1637) un régiment de son nom, mais fit sa première campagne au siège de Gravelines, où il fut estropié de la main gauche; en 16^8, colonel du régiment de Navarre , il combattit vaillamment à la bataille de Lens; maréchal de camp en 16/^9, à l'armée de Paris, il y fut de nouveau blessé en emportant le pont de Cliarenlon ; en 165/i , il fut un des premiers qui en Flandre soutinrent les lignes d'Arras; fait lieutenant général en 1656, il obtint le commandement d'un corps d'armée devant Valenciennes , et fut fait prisonnier dans sa retraite avec M. le maréchal de La Ferlé.

Ce fut donc en 1670 qu'il entra dans la marine, pour deux raisons : la première , fut l'inimitié de Louvois. — Ce ministre, le plus brutal des commis ^ dit Saint-Simon , fut souvent blessé par le sarcasme mordant de d'Estrées. « A qui , — dit un autre » contemporain, — on ne parlait qu'en tremblant, tant on avait

• ' Jean, comte d'Eslrées , frère de MM. les duc et cardinal d*Estrccs, né en 1624; fils de François- An nibal, duc d'Estrées, maréchal en 1626, et arrière-petit-fils de Jean d'Estrées, capitaine général et grand maîlre de Tnrtillcrie en 1650, mort eu 1571. La famille d'Estrées, une des plus grandes maisons de Picardie, descend de Raoul de Sorcs, dit d'Estrées, maréchal de France , qui accompagna avec six chevaliers le roi saint Louis eu Afritpu; ; son fils épousa Marguerite de Courtenay, princesse du sang.

92 HiSTOlHE D£ L\ MARINE. -.1672 —

» peur qu'il ue s'emportât; car il disait alors des choses si pi- » quautes qu'où eu mourait presque de chagrin, et aussi il s'étu- M diait (ajoute-t-on) autant qu'il pouvait, à faire croire qu'il était » très-habile homme de mer. »

Or Louvois, irrité contre M. d'Ëstrées, avait tellement entravé la carrière de cet officier général, que ce dernier, comptant sur la protection de de Lionne , qui lui était acquise par le mariage de mademoiselle de Lionne avec M. A. d'Ëstrées, marquis de Gœuvres, était passé du service de terre dans le service de mer, avec la charge qu'on lui sait.

M. d'Ëstrées avait des yeux vifs et perçants, un nez aquilin laidement dessiné, et dans toute sa personne un grand air d'au* torité et de commandement. Ayant perdu l'usage de sa main gauche par suite d'une blessure reçue au siège de Gravelines, il portait son bras suspendu dans une écharpe noire, et était vêtu avec la plus grande simplicité d'un justaucorps de velours bleu, sans broderie ; car il était toujours demeuré fort pauvre.

Peu de temps après l'arrivée de Du Quesne et de d'Ëstrées, MM. des Rabesnières , de Martel et Cabaret entrèrent dans le cabinet. A peine avaient-ils échangé quelques paroles, qu'un huissier vint les quérir pour le conseil de marine présidé par le roi.

« ' Après avoir reçu leurs révérences , le roi leur apprit , sous le sceau du plus profond secret, qu'D avait résolu de faire la guerre à la Hollande, et par terre et par mer; qu'il faisait préparer une escadre de trente vaisseaux et huit brûlots pour eu-

* Le reste da chapitre cât textuellement extrait d'un manuscrit du maréchal d'Ëstrées, portant ce litre : Mémoires touchant la campagne que Us vaisseaux du roi ont fait avec l'armée d'Angleterre, en l'année 1672. Ces Mémoires ont été écrits à l'instante prière d*un ami peu instruit des choses de la mer et des circonstances de la guerre.

En marge de la preroièra page de ce manuscrit sont écrits ces mots :

Écrit par M, le maréchal d'Ëstrées; il me le communiqua en 4697, à mon retour de Portugal, Il Savait ensuite preste au feu rojr d'Angleterre, et on le croyait perdu. M, le maréchal d'Ëstrées, qui crut que j'avais quelques amis dans cette cour-là, me pria, au mois de décembre 1704, de le faire chercher. Jones, aumônier de la rc'uie d' Angleterre, me le renvoya. J'en fis faire une copie pour M. le maréchal, et gardai ceci pour moi, M. le duc m'a aussi communiqué la relation de son entreprise de Tabago.

On remarquera facilement l'animosité de M. d'Ëstrées dans les jiassages qui sont relatifs à Du Quesne.

trèr dans la Manche , et joindre Farinée d'Angleterre dans les premiers jours du mois de mai, et que, voulant en même temps ruiner leur commerce dans la Méditerranée, il y ferait aussi armer un assez bon nombre de vaisseaux^ lesquels avec le secours des galères , pourraient leur causer beaucoup de pertes et de dommages; qu'il était bien aise de savoir leur avis de rendre partout ses forces victorieuses, et de garantir ses ports des entreprises qu'une nation hardie et expérimentée à la mer pouvait tenter dans le cours de cette guerre.

» Après qu'il se fut expliqué ainsi avec la dignité et la justesse qui lui est ordinaire , les officiers généraux dirent leurs avis , suivant leur rang et leur différent grade.

» I^ comte d'Estrées s'excusa de dire le sien sur la Méditerranée où il n'avait pas encore servi ; mais il expliqua ce qu'il sa* vait de la manière de combattre à la mer dont il s'était fait instruire soigneusement depuis deux ans, et l'ordre qu'il croyait qu'on devait tenir devant et après avoir joint l'armée d'Angleterre ; et dit sur la sûreté des ports , que bien qu'il ne crût pad qu'il y eût rien à craindre pendant que l'armée de Hollande avait devant elle des forces si considérables, la prudence voulait toutefois qu'on ne laissât pas que de prendre toutes les précautions qui ne marqueraient ni trop de faiblesse ni trop de craintes; que si les magasins de Brest n'avaient ni murs ni enceintes , il était aisé d'y faire des travaux de terre avec des redoutes qui les garantiraient de l'insulte et de la surprise; mais qu'il croyait Rochefort assez couvert par les retours de la rivière et le peu d'eau que la mer y laisse en se retirant , en sorte que les vaisseaux de médiocre port demeurent à sec.

» Le marquis de Martel se contenta de parler sur le service qu'il devait rendre dans la Méditerranée, et le fit assez bien, quoiqu'il eût l'esprit confus et peu de facilité à s'exprimer.

» M. Dm Quesfie parla de sorte qu'ail voulut déconseiller la guerre de Hollande; il représenta combien les ports de Brest et de Rochefon étaient exposés, le mal et les désordres que les brûlots pouvaient causer dans une escadre comme celle de France, qui depuis longtemps n'avait pas vu de combats généraux ; et enfin fit une peinture fort vive de tous les accidens qui pouvaient arriver, sans dire les moyens de s'en garantir, si

ce D*esi qn*il proposa de faire armer à Dookerque qudqiies barque$ longnes pour défendre les papillons contre les brûlol&

w Des Rabesnières^ qui avait bien pins le conrage et le génie da sMsA et da capitaine particulier que d*officier général , ne doutant ni de la valeur de la nation, ni de Tavantage que les forces natales des deux rois remporteraient sm* les ennemis, bien loin de craindre les brûlots, croyait que sans s'assujettir à Tordre des combats , il fallait d*abord se mêler avec les Hollandais, et imiter ceux qui , ayant plus de courage que d'adresse, espèrent de vaincre en troublant Tescrîme de leurs rivaux.

» Cabaret^ honune de bon sens et d'expérience, accoutomé de parler nettement et avec franchise, fit voir ce qu'on devait mépriser véritablement ou craindre ; que les événements de la mer ne sont |>as accompagnés de tous les malheurs qu'une |n^ voyance trop poussée fait imaginer quelquefois; que les brûlots ne sont pas si dangereux que Ton |X'Use, et qulis ne le sont en effet que pour les vaisseaux entièrement désemparés; mais qu'il serait même aisé de s'en défendre avec les barques longues que M. Du Quesne proposait de faire armer à Dunkerque. Il dit, poiu* la sûreté des ports , à peu près les mêmes chômes que le comte d'Estrées.

n M. Du Quesne, après le conseil, donna de grands mémoires pour montrer qu'il savait mieux écrire que parler siur-le-champ; il s'attacha surtout à persuader Colbert, ministre d'ÉUt, du peu de considération que le comte d'Estrées a\ait pour lui, à dessein de rendre inutik'S, ou du moins suspectes, les relations de son commandant dans \i cours de la campagne.

» Il demanda aussi, dans la même vue, le commandement de huit ou dix \ aisseaux dout il ferait lexlétail, sans autre dépendance du comte d'Estrées, que dans les actions de guerre seulement.

» Otte tentative ne lui ayant pas réussi , il partit pour aller à Brest pousser l'armement des vaisseaux , comme M. le comte d'Estrées partit pour Rochcfort, où la diligence était encore plus nccessaiie, à cause de la difficulté qu'il y a de faire sortir les grands vaisseaux de la rivière. »

Après le conseil , le roi remit au vice-amiral d'Estrées les instructions suivantes, auxquelles éiait jointe cette copie du pouvoir donné au duc d'York par Louis \IV.

POUVOIR DONNÉ PAR LE ROI A MONSIEUR LE DUC D'YORK POUR COMMANDER LA FLOTTE DE SA MAJESTÉ.

« Louis , par la grâce de Dieu , roi de France et de Navarre , à notre très-cher et très-amé frère et cousin lé duc d'York et d'Albanie, grand amiral d'Angleterre , salut : L'union étroite et parfaite correspondance qui est entre nous et notre très-cher et amé bon frère et cousin le roi de la Grande-Bretagne, ?wus ayant obligé de joindre nos armées de terre et de mer pour délivrer nos peuples des oppressions c/uils souffrent depuis longtemps par nos ennemis communs , et étant informé que vous devez commander l'armée navale de notredit frère , connaissant d'ailleurs les grandes et rares qualités que vous possédez, dignes de votre haute naissance, dont vous avez donné de grandes preuves , tant dans le commandement des armés navales d'Angleterre , que dans une infinité d'actions , et générales , et particulières, même dans nos armées, lorsque nous avons eu la satisfaction de vous y voir donner les premières marques de votre valeur , expérience et capacité au commandement desdiles armées; nous avons cru ne pouvoir confier le commandement de nos armées navales, pendant le temps de la prochaine campagne, et qu'elles seront jointes à celles d'Angleterre, en de meilleures mains qu'entre les vôtres. A ces causes , et autres considérations, nous vous avons commis, ordonné et établi, commettons, ordonnons et établissons par ces présentes signées de notre main , pour commander en chef notre armée navale pendant le temps de la prochaine campagne qu'elle sera jointe à la flotte d'Angleterre, pour cet effet donner vos ordres au sieur comle d'Estrées , vice-amiral de France , pour les faire exécuter par tous les officiers de notredite armée , commander tout ce que vous estimerez nécessaire et à propos pour l'avantage commun, tant pour combattre nos ennemis en gros ou en détail, que pour toutes les autres actions auxquelles vous estimerez nécessaire de l'employer, et généralement faire, pour tout ce qui concerne le commandement de notredite armée, tout ce que nous pourrions faire si nous y étions présens.

« Mandons et enjoignons audit sieur comte d'Kstrécs, vice-amiral de France, lieutenants généraux, chefs d'escadres, capitahies

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et autres officiers, de vous reconnaître et faire reconnaître en ladite qualité par tous ceux , et ainsi qu*il appartiendra , vous dispensant quant à présent du serment que vous seriez tenu de nous prêter pour raison dudit commandement

» En témoin de quoi nous avons fait mettre notre sceau à cesdites présentes. Donné à Versailles, Tan de grâce mil six cent soixante-douze, et de notre règne le vingt-neuvième. *> (Registre des ordres du roi, 1672, Arch, dé ta mar.)

Voici enfin l'instruction de Louis XIV à d'Estrées, à Tégard de cette guerre maritime.

INSTRUCTION QUE LE ROI A ORDONNÉ ÊTRE MISE ES MAINS DU SIEUR COMTE d'ESTRÉES, VICE-AMIRAL DE FRANCE, EN PO- NANT, s'en allant commander la FLOTTE QUE SA MAJESTÉ MET EN MER POUR ÊTRE JOINTE A CELLE D'ANGLETERRE.

« Ledit sieur comte d'Estrées doit être informé que Sa Majesté a fait un traité avec le roi d'Angleterre, pour déclarer la guerre en commun aux États-Généraux des Provinces-Unies; que Sa Majesté doit faire cette guerre par terre avec un secours auxiliaire dudit roi d'Angleterre, et qu'il doit la faire par mer, avec un secours auxiliaire de trente vaisseaux français et huit brûlots ; l'extrait dudit traité concernant la jonction de ladite flotte française à celle d'Angleterre sera joint à la présente instruction.

» Ledit comte d'Estrées est de plus informé que Sa Majesté, voulant savoir au vrai le temps que la flotte anglaise pourra être mise en mer, et tout ce qui serait à faire, tant pour le lieu d'assemblée des deux flottes que pour leur jonction , a envoyé le marquis de Seignelay en Angleterre, pour conférer avec les commissaires du roi d'Angleterre , et convenir de tout ce qui serait à faire par les deux flottes. Sur quoi ils sont convenus d'articles signés de part et d'autre, dont copie est pareillement jointe à cette instruction. Ces deux pièces, devant servir à régler la conduite du sieur comte d'Estrées, serviront pareiQement pour tout ce qui sera dit ci-après :

» Sa Majesté veut que ledit sieur comte parte promptement, et se rende en diligence à Rochefort, où il examinera avec soin l'état auquel sont les vaisseaux de Sa Majesté, qui doivent partir

dudit lieu, visitera leurs radoubs, carènes, leur artillerie, armes, équipages, agrès, et généralement tout ce qui en dépend; donnera ses avis sur le tout au sieur Golbert de Terron, intendant de la marine de ponant , et prendront ensemble les mesures et les résolutions nécessaires pour rendre cet armement le plus complet et le plus fort qui ait jamais été mis en mer, et penseront tous deux à tous les moyens possibles pour le rendre tel qu'il puisse soutenir dignement la gloire des armes et du règne de Sa Majesté, particulièrement dans une occasion comme celleci , où elles vont être jointes avec la nation du monde qui a toujours été la plus forte en mer, et qui a le plus de pratique et d'expérience, et contre une autre nation qui est aussi fort puissante et qui a fait de belles actions.

» Sa Majesté veut que ledit sieur comte d'Estrées prenne des mesures, tant pour les vaisseaux de Rochefort et de Brest, pour exécuter ponctuellement les articles signés à Londres, c'est-àdire pour être .en état de partir de la rade de Berteaume ou de la baie de Brest, au 25 avril prochain.

» Sur ce fondement, il faut qu'il donne ses ordres pour faire partir ceux de Rochefort depuis le premier jusqu'au quinzième avril, afin que, sans une trop grande contrariété de vents, ils puissent se rendre, ou dans la baie de Brest ou à la rade de Berteaume, avant le 25 du même mois.

» Aussitôt qu'il aura donné ses ordres à Rochefort, il s'en ira en diligence, ou par mer ou par terre, ainsi qu'il le jugera plus à propos, à Brest, pour y faire préparer les>aisseaux qui y sont, avec la même diligence et ponctualité.

» Il doit observer qu'en cas de contrariété de vents , les mêmes qui^empêcheraient les vaisseaux de Rochefort de se rendre à Brest pourraient servir à la flotte hollandaise à passer la Manche, et faire quelque entreprise sur les vaisseaux de Rochefort ou de Brest ; c'est pourquoi il doit examiner et prévoir tous les acci^ dens qui peuvent arriver, pour y apporter tous les remèdes qu'il estimera nécessaires.

» Sa Majesté prendra soin de le faire soigneusement avertir de tout ce qui se passera dans la Manche , et il verra dans les articles arrêtes à Londres que le roi d'Angleterre slest chargé du même soin par des petits bâtiments qu'il doit envoyer de

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