COMBAT
L'amiral ■d'Angleterre était au milieu de ses vaisseaux, qui étaient au nombre de vingt-doux navires de guerre et six quaiches ou yachts; le nombre répondait au nôtre, qui était de vingtquatre navires de guerre et quatre brûlots, avec cette différence que les vaisseaux auglais étaient beaucoup plus gros, qu'ils avaient cinq vaisseaux de soixante-dix à quatre-vingts canons, et que leurs plus petits étaient plus gros que nos moindres.
Le sieur Panetier était à la tête de la division de >L Gabaret, suivi des sieurs de Macbaut, de Saint-Mars, de Réal , M. Gabaret , le chevalier de Rosmadec , le chevalier de Forbin , le sieur de Salampart; ma division suivait , et à la tête était le chevalier de Belle-Fontaine, le sieur de La Harteloire, le chevalier de Coetlogon , moi , le sieur Desnos , le chevalier Dervaux, le marquis de Saint- Hermine et le sieur de Beaulicu ; l 'arrière-garde avait à sa tète les sieurs de Lahire , de Permet , de La Noyènc, M. Foran, les sieurs de Vaudricourt, de «Roussel, Du Quesne-Guitton et de Monfortier. Le sieur Panetier ayant vu le signal que fit l'avant-garde, donna sur les ennemis, arriva sur leur ligne à portée du mousquet pour engager la tête ; à cette occasion tous les vaisseaux du roi prirent leur poste et se mireat en ligne les uns après les autres par la contre-marche.
Le sieur Panetier et le navire ennemi qui était par son travers tirèrent de même temps; cependant deux vaisseaux de la tête «les ennemis, qui étaient un peu sous le vent, faisaient force de voiles pour entrer "dans la baie , ils furent rudement reçus par quelques v aisseaux de l' arrière-garde qui n'avaient pu encore prendre leur poste, et après quelque temps de combat les deux vaisseaux arrivèrent vent-arrière.
Toute l'avant-garde de nos vaisseaux et le corps de bataille jusqu'à moi se trouvèrent en ligne dans le même temps que l'amiral des Anglais se trouva par mon travers; ce fut la que nous commençâmes à nous tirer, toute la ligne ensuite continua jusqu'au serre-file ; les ennemis combattirent de même jusqu'à ce qu'il leur convînt de virer à cause de la terre, ce qu'une partie lit vent-arrière; j'avais mis mon petit hunier sur le mât,
étant par le travers de l'amiral , ce qui ne l'empêcha de faire porter largue; je fus obligé d'en faire de même pour l'approcher, et quand il voulut revirer il le fit vent-arrière.
La différence dont nos vaisseaux vont, nous empêcha de garder régulièrement nos postes, les Anglais faisant trup force de voiles et allant mieux que nous. Je ne laissai pas après le revirement de regagner bientôt le travers de l'amiral qui avait son grand hunier rompu, et nous combattîmes ensuite plus de quatre heures ensemble à la tète chacun de nos vaisseaux , par le travers l'un de l'autre ; à mesure que j'arrivais sur cet amiral , il arrivait aussi sur moi , de sorte que je me trouvai plus de deux heures dans la ligue de leur corps de bataille pour le pouvoir combattre à portée. M. Cabaret et M. Foran combattaient chacun dans leur division. Après six heures de combat, je me trouvai à sept lieues d'où nous avions commencé ; dans ce temps le vent rafraîchissant beaucoup et la tête des ennemis ployant toujours, je me trouvai hors d'espérance d'un plus grand avantage ; ainsi je rentrai pour gagner le lieu de mon débarquement afin de le presser davantage pour aller rechercher les ennemis sans aucune inquiétude de ce côîé-là. Dans le temps que je revirai, j'avais six pieds d'eau dans le navire par cinq coups de canon que j'avais à bas, que je bouchai aisément à l'autre bord ; j'ai eu trois barils de poudre mouillés dans cette occasion.
Je n'ai jamais tant espéré que dans cette occasion, où le moindre accident arrivé aux vaisseaux anglais par les suites nous aurait fait avoir le plus grand avantage qu'on puisse avoir dans un combat, par la situation où j'étais et par l'assurance .que je devais avoir que la seconde et troisième divisions, étant 'Commandées par de braves gens, avec de bous vaisseaux et en bon état, n'auraient pu manquer d'arriver dans mes eaux et de joindre les ennemis auxquels les brûlots auraient du moins fait abandonner les vaisseaux désagréés. Je fus très-bien suivi du chevalier de Coetlogon , des sieurs Desnos, de La Harteloire et du marquis de Saint- Hermine; le chevalier .Dervaux fit avec son marnais et petit vaisseau inutilement tout ce qu'il put pour .me suivre ; mais allant trop mal il fut contraint de laisser passer le marquis de Saint-Hermine qui va beaucoup mieux et qui tint toujours le poste avec beaucoup d'exactitude et de vi-
gucur. Avec ces vaisseaux je fus quatre heures le maître de la tête des Anglais, sur lesquels j'arrivais autant que je le pouvais ; et comme j'avais remarqué d'abord le dessein de l'amiral , qui allait très-bien, de nous gagner le vent au large et de nous mettre entre deux feux, afin de pouvoir gagner ensuite le débarquement, ce qu'il aurait pu faire aisément si la seconde division était demeurée à l'avant-garde, dont les vaisseaux allaient mal. .le pris heureusement le parti de faire force de voiles, afin de faire l'avant-garde avec ma division, dont la plupart des vaisseaux et particulièrement le mien allaient beaucoup mieux ; le chevalier de Belle-Fontaine , que j'ai trouvé si bon acteur autrefois en pareille occasion avec un bon vaisseau , après avoir suivi autant qu'il put avec son mauvais vaisseau , demeura enfin de l'arrière de ma division, aussi bien que le sieur de Beaulieu, qui fit la même chose. M. Gabaret et M. Foran vous peuvent rendre mieux compte que moi de leurs divisions, étant trop éloigné d'eux.
Il est à remarquer , monseigneur , qu'il est fort extraordinaire que les Anglais aillent si bien au prix de nous , qu'ils aient du moins été aussi forts que nous , et que nous les ayons menés de la manière que nous avons fait ; il ne l'est pas moins que ce soit Herbert à qui cette aventure soit arrivée, lui qui passe pour le plus capable et le plus brave de leurs généraux ; aussi il est certain qu'après que la crainte de l'incertitude du combat fut passée à ceux de leur nation que nous avions débarqués, ils en ressentirent une telle confusion, que, quoique nous fussions tous très-bien ensemble , qu'ils fussent ravis d'être sortis du péril où ils croyaient être, et qu'ils m'eussent en mon particulier quelque espèce d'obligation de la manière dont j'en avais usé avec eux, je n'ai pas reçu le moindre compliment de leur part sur ce fait. Cependant , depuis , comme auparavant , toutes les choses se sont très-bien passées de notre côté et du leur, et avec beaucoup de satisfaction pour tous les Anglais ; ils ont eu beaucoup d'incommodités au lieu du débarquement, où il y a peu de monde.
Après avoir mis à la voile et être venu au cap de Clear avec tous les vaisseaux, j'ai renvoyé à Bantry, au lieu du débarquement, la frégate la Tempête, avec ordre d'attendre la décision
— 1G89— LIVRL VIII, CHAPlTRi; II. 61
du roi d'Angleterre sur le choix du sieur Du Quesne-Monier qui la commande, ou du sieur de La Clochcterie , qui commande (a Mutine. J'ai envoyé à M. d'Avaux les lettres du roi et celles que vous m'écrivez, où il verra les intentions de Sa Majesté sur lesquelles il se réglera , et en enverra la décision à Bantry,au sieur Du Quesne-Monier. J'ai trouvé aussi qu'il y peut être nécessaire dans l'état que sont les choses en ce lieu , où il a été fort utile pour la diligence du débarquement. J'ai aussi envoyé dans le même lieu la frégate la Pressante, qui est armée des équipages de l'escadre , et commandée par le sieur de Septèmes, avec ordre d'attendre des nouvelles et des ordres de M. d'Avaux pour s'en revenir en France. Je suis très-satisfait de cet officier, qui a fait une petite prise espagnole dans laquelle il y avait des Anglais.
Après cela je suis venu chercher les ennemis; mais j'ai bien cru que ce devait être inutilement , y ayant apparence qu'ils se seront retirés quelque part pour se raccommoder , ou pour nous éviter devant qu'ils aient un plus grand nombre de vaisseaux de leur nation ou de Hollandais; et comme ce combat peut faire prendre quelques mesures à Sa Majesté à l'égard des Anglais, j'ai cru qu'il serait à propos de vous envoyer M. de Chateaurenauit pour vous rendre compte promplement de toutes choses; et, pour cet effet, je fais partir le vaisseau V Emporte pour le débarquer à la première terre. 11 est à propos que vous' soyez informé que, hors ce combat que j'ai eu avec les Anglais, je ne leur ai rien demandé en aucun lieu, quoique j'aie rencontré un de leurs vaisseaux de guerre sous le v ent de l'escadre , qui se mit en panne quand on lui donna chasse; je ne voulus pas qu'on lui allât parler, n'y ayant aucune rente à attendre à la mer de cette nation, quelque amie qu'elle puisse être, comme vous l'avez éprouvé.
Je vous ai rendu compte du sieur de Chamelin tant de fois , (pie vous jugerez bien qu'il a bien rempli tous ses devoirs dans cette dernière occasion; aussi ne peut-on avoir de meilleures qualités pour le service du roi qu'il en a. Le sieur de Clérac lit servir la première batterie qu'il commandait fort à propos; il est très-bon officier. Le sieur de Rlcuac-Romegon, .aide-major ; le sieur Geofroy, lieutenant; les sieurs de Noray et de Marillac»
enseignes; et le sieur Dclparon , brigadier des gardes de marine, faisant la charge d'aide-major avec moi depuis Alger, donnèrent aussi bi<n lieu d'être content d'eux.
Je retiens auprès de moi M. de Cliateaurenault , pour lequel je ne puis m'empèchcr de vous faire une supplication de le faire à présent capitaine; je vous assure qu'il est difficile que Sa Majesté en puisse faire un meilleur, et je vous assure, monseigneur, que vous ue me sauriez faire une grâce où je sois plus sensible; et quand Sa Majesté lui fera cet honneur, je ne pourrai être plus satisfait que de le voir en cette qualité auprès de moi ; il y a onze ans qu'il sert , aucun officier de cette date n'a tant d'actions et de distinctions par devers lui. Je vous assure que le zèle que j'ai pour le service du roi a la meilleure part à ma supplication, le regardant déjà depuis long-temps pour me remplacer ; d'ailleurs il n'y a pas de maison qui vous soit dévouée plus entièrement que la nôtre.
Le sieur Panetier se distingua fort dans le commencement de cette action ; il y fut si maltraité, qu'il fut obligé de s'aller raccommoder. 11 arriva une aventure terrible au chevalier de Coetlogon par le feu qui fut mis, à ce qu'on peut juger, par un boulet, aux gargousses de poudre qui étaient dans la chambre du conseil, qui enleva la dunette et fit périr bien des gardes de la marine ; un fut trouvé dans la hune d'artimon ; le chevalier tf Entragues fut sauvé à la mer par la chaloupe du chevalier de Rosmadec.
Le sieur de Saint-Sulpice , notre commissaire , vous rend compte de l'aventure de ce feu , des morts et blesses de l'escadre et des accidents des vaisseaux. Le sieur de la Freille , lieutenant, eut une jambe emportée sur le bord du chevalier de Coetlogon ; le chevalier de Fàugeon a été aussi blessé sur ie Pêcheur* et le sieur de Machaut, capitaine, l'a été légèrement. Je dois vous dire à l'égard du chevalier de Coetlogon que son accident ne le retint que très-peu de temps pour y donner ordre, et que, tout affaibli qu'il était par sa blessure , il me vint rejoindre et me suivit toujours dans le combat
Je suivrai de près le chevalier de Cliateaurenault pour recevoir vos ordres , et remettre l'escadre en état de les exécuter ; mais vous voulez bien que je vous dise que nos vaisseaux n'ont
pas assez d'équipage ; ils ne peuvent pas ré}>ondre la plupart à ce qu'on en doit attendre avec si peu de inonde; les Anglais sont bien autrement armés que nous, nous savons certainement que plusieurs de leurs vaisseaux ont cinq cents hommes d'équipage.
Je suis, monseigneur, avec le plus de zèle et de respect, votre très-humble et très-obéissant serviteur,
Chateaukenault. (Archives de lu marine.)
Voici les enquêtes contradictoires au sujet du combat dé la baie de Bantry, dont on a parlé.
EXTRAIT DES LETTRES DE MM. DE CHATEAU RENAULT , CABARET ET FORAN, SUR CE QU'ON LEUR A ÉCRIT QUE LES NOUVELLES D'ANGLETERRE PORTAIENT QU'ILS POUVAIENT REMPORTER SUR HERBERT UN AVANTAGE PLUS CONSIDÉRABLE.
20 mai 1689.
M. DE Chateauhenault.
Il est certain que le combat qu'il 1 a donné contre Herbert aurait été plus décisif si les sieurs Cabaret et Foran avaient fait ce qu'ils auraient du.
71 dit qu'après le premier feu ledit sieur Cabaret, au lieu de répondre au signal qu'i< lui fit d'arriver encore sur les ennemis , revira de bord , et que depuis ce temps on ne peut pas dire qu'il ait combattu.
Que cela l'obligea de forcer de voiles pour s'opposer à la tète des ennemis qui pouvaient gagner le vent et se mettre entre Bantry et les vaisseaux du rot.
Tout le monde Va vu arriver cinq fois sur Herbert, de sorte qu't7 était en danger d'être mis entre deux feux avec cinq vaisseaux qui le. suivaient si le» ennemis avaient tenu le vent au tant qu'ils le pouvaient
1 Chateaurenault.
Lesdits sieurs Cabaret et Foran se tenant hors de la portée des ennemis et ne le suivant point dans ses eaux , le mettaient hors d'état de protiter de l'avantage qu'il avait sur eux.
Ceux qui sont les plus favorables audit sieur Gabaret disent que, n'étant pas de ses amis, il n'a pas voulu contribuer a ce que cette action fût plus glorieuse pour lui.
Dans cette situation , la mer et les vents grossirent de manière que les vaisseaux du roi qui étaient au vent ne pouvaient plus se servir de leurs batteries basses.
Voyant que les deux autres divisions ne le suivaient pas, et d'ailleurs ne sachant pas en quel état était son débarquement qui était sa principale affaire , il prit le parti de retourner le soir à Bautry pour le presser et reprendre les brûlots devant que les Hollandais pussent joindre les Anglais, ce que l'on craignait en ce temps, pour aller ensuite chercher les ennemis, comme il fit le lendemain.
M. Gabaret.
Il ne sait ce qui empêcha M. de Cliateaurenault d'arriver sur le corps de bataille des ennemis dans le temps que lui Gabaret arriva sur l'avant-garde qu'il fit plier et passer sous le vent des autres vaisseaux anglais ; non plus que ce qui l'obligea de cesser de les poursuivre à cinq heures du soir.
Il dit que les chefs des divisions ne sont pas maîtres des mouvements, que le commandant les fait et qu'il est suivi par eux.
Il représente que dans ces occasions importantes la décision dépend de la capacité du général , qui uc peut en ce temps consulter que ceux qui sont auprès de lui, et qui doit juger lui-même de l'état des ennemis par leurs manœuv res. Il représente aussi que ces connaissances ne s'acquièrent que par une longue pratique à commander des divisions avant de commander en chef.
Il supplie de ne pas trouver mauvais la liberté qu'il prend de dire ses sentiments, quoiqu'une soit que comme vn particulier dans Tannée, après avoir commandé depuis quinze ans des div isions avec quelque réputation.
If.89- L1VRK Mil, CHAPITRE II.
M. FORAN.
// dit que M. do Chateaurenault a manqué de conduite de ne s'être pas servi de l'avantage qu'*7 avait sur les ennemis, et qu'on s'est battu en confusion par sa faute.
Que, suivant l'ordre de bataille, M. de Chateaurenault devait être au corps de bataille, que cependant, après une demi-heure de combat, ii se mit à la tête et M. Gabaret au milieu, de sorte que les capitaines ne sachant plus quel rang tenir, se mettaient indistinctement à l'avant-garde , a l'arrière-garde et au corps dé bataille.
La faute la plus considérable que le sieur de Chateaurenault ait faite est de n'avoir pas fait signal à l'arrière-garde , que ivi Foran commandait, d'arriver ; il ne pouvait comprendre pourquoi le sieur de Chateaurenault le réservait ; de sorte qu'après avoir attendu fort long-temps il arriva sans ordre. Il s'attacha à l'arrière-garde qu'i7 fit plier, et mit deux vaisseaux des ennemis hors de combat.
// ajoute que si M. de Chateaurenault avait fait en même temps signal a l'avant-garde et à l'arrière-garde, et qu'il fût arrivé lui-même le premier vent arrière sur les ennemis, il ne s'en serait peut-être pas sauvé un. D'ailleurs personne ne peut comprendre quel sujet il a eu de revenir sitôt à Bantry ; il est vrai qu'il y avait encore quelques brûlots ; mais, ayant battu les ennemis, il était maître d'y retourner quand il aurait voulu.
Telle fut l'issue du combat de la baie de Bantry Lorsque les secours furent débarqués en Irlande, la flotte se disposa à retourner en France. M. de Chateaurenault voulant tenter d'attirer les Anglais à un second combat, les alla chercher sur la côte de Kinsal , où il crut qu'ils étaient retirés. Mais ils avaient fait voile dans le sud , et ou n'en avait pas eu de nouvelles dans ces parages; la flotte française rentra doue à Brest après avoir mis seulement onze jours à opérer ce débarquement.
Pendant ce temps-là, M. de Tourville équipait à Toulon muescadre qui devait se joindre à l'escadre de Brest, ainsi qu'on le dira plus tard.