RELATION DU COMBAT DE M. D'AMBLIMONT, PAR M. DE
SELINGUE.
(Jointe à la lettre de M. d'Arablimont, du 6 août 1 689. J
Nous sommes partis de Dunkcrque le 19 juillet 1689, pour aller croiser du côté du nord ; notre escadre était composée de quatre vaisseaux de guerre, savoir : la flûte te Profond, commandée par M. d'Amblimont, qui nous commandait; ladite flûte était montée de quarante pièces de canon; il y avait de plus la frégate ia Sorcière , commandée par Al. lier pin, lieutenant de port, et montée de vingt-six pièces; la Xrégate la Trompeuse, montée de douze pièces, était aussi de ce nombre, et commandée par M. de La Motte, capitaine de frégate ; la frégate ia Serpente, que j'ai l'honneur de commander, était la quatrième, montée de vingt-six pièces de canon. Le 27 dudit mois, étant parvenus à quinze n'eues à l'ouest-nord-ouest du Texel, sur les trois heures du matin, nous eûmes connaissance de quatre vaisseaux et une galiote à environ dix-huit lieues au nord-ouest de ladite île ; nous fîmes d'abord vent arrière dessus, et les ayant approchés, nous reconnûmes que c'était trois vaisseaux, une flûte hollandaise et une espèce de galiote de pilote. Je fus d'abord détaché pour aller reconnaître leurs forces : aussitôt que je fus à la portée et demie du canon d'eux, ils mirent le pavillon hollandais et carguèrent leurs grandes voiles ; je continuai d'arriver sur eux jusqu'à la portée du canon, et étant par le travers, je mis le vent sur mes voiles, ce qui leur donna assez d'arrogance de carguer leurs misaines et de nous attendre avec leurs pavillons hollandais. M. d'Amblimont , ne faisant semblant de rien , venait toujours à toutes voiles avec les autres frégates, jusqu'à ce qu'il lût à la portée
du canon; pour lors, il mit le pavillon français, ce que nous fîmes aussi en même temps, et mit après la flamme de combat ; nous nous rangeâmes en ligne de bataille , et nous arrivâmes aussi sur eux, sans que lesdits Hollandais eussent fait la moindre démarche de fuir; au contraire, ils nous attendaient avec beaucoup de fierté. M. Herpin avait l'avant-garde ; M. d'Amblimont ensuite ; ta Trompeuse après, et moi je faisais l'arrièregarde, étant tous près les uns des autres dans les eaux l'un de l'autre, afin de nous mieux tenir en ligne. D'abord que nous fûmes à la portée du mousquet, M. d'Àmblimout tira un coup de canon sur le commandant des Hollandais, qui étaient aussi en ligne de bataille comme nous. Je commençai dès aussitôt à arriver sur l'arrière-garde jusqu'à la portée de pistolet, d'où je commençai le combat, M. d'Amblimout ensuite, et le reste de même. La première décharge que je donnai à mon ennemi fut si violente, qu'il fut d'abord obligé de forcer de voiles pour s'approcher plus près de son commandant; mais comme M. d'Ambiimont le châtiait d'une force à ne pouvoir secourir ses camarades, mon ennemi ne put être soulagé que par la force de ses défenses , qui furent assez violentes. Mais cet endroit ne donnait aucun relâche à mon équipage, qui était animé comme des lions. Comme j'arrivais incessamment pour l'aborder , le foudroyant de coups de canon et de mousqueterie, malgré toutes ses défenses, il fut obligé de se lancer sous le vent de son commandant, ce qui m'obligea de passer bord a lyord au vent dudit commandant, à qui M. d'Ambiimont faisait danser un furieux menuet; et venant par le travers de sa hanche, je lui envoyai toute ma Iwrdée d'artillerie et de mousqueterie, jointe au grand feu qu'il recevait de M. d'Ambiimont. Ces ruderies l'obligèrent à arriver vent arrière, ce qui força l'arrière-garde de l'ennemi à retenir le vent pour laisser passer son commandant et M. d'Ambiimont devant elle, qui ne l'abandonnait point ; ladite arrière-garde ne put s'empêcher de repasser au vent de son commandant et de N. d'Ambiimont, ce qui me donna le plaisir de l'attaquer de nouveau ; et dans ce même moment je vis le commandant des Hollandais en feu par sa poupe; les gens que j'en ai sauvés m'ont assuré que le feu s'était pris dans leur vaisseau dans le même momeutquc je lui
avais envoyé ma bordée, qu'ils ne savaient cependant pas si l'incendie avait été fait par mes canons ou par ceux de M. d'Amblimont. Comme je continuais à combattre l 'arrière-garde à la portée du pistolet de poche, M. d'Amblimont, qui avait quitté le commandant des Hollandais en feu , vint joindre l'ennemi que je combattais par le côté de dessous le vent; je fus obligé d'arriver par-devant lui pour le canonner, parce que si j'avais demeuré par son travers, mes canons auraient incommodé 51. d'Amblimont aussi bien que lui ; et comme M. d'Amblimont était entre lui et moi , qui m'empêchait de le canonner, je lui laissai ces vaisseaux, et j'arrivai en même temps sur ï'avant-garde , qui avait déjà reçu quelques volées de M. Herpin, et je passai entre ledit sieur Hcrpin et l'avant-gardc pour l'aborder; mais comme elle plia, je m'attachai de toutes mes forces à la foudroyer , et fis le tour ainsi deux fois à l'entour d'elle. Pendant ce temps, M. Herpin et M. de La Motte arrivèrent sur la flûte , qu'ils firent rendre par la suite à coups de canon , qui donna lieu à la galiotc de se sauver. M. d'Amblimont pour lors avait abordé l'arrière-garde , le premier vaisseau que je combattais; et tandis que j'obligeais l'avant-garde à se rendre, je vis le vaisseau abordé par M. d'Amblimont sauter en l'air et en même temps couler à fond , ce qui lui a fait perdre beaucoup de monde , particulièrement son enseigne , el son capitaine en second de blessé. Je quittai l'ennemi que je combattais pour aller secourir mon commandant, en qui je voyais le feu ; mais ayant aperçu qu'on l'avait éteint, je retournai sur mes pas sur l'ennemi que je combattais, et je le battis d'une si grande violence que je l'obligeai à se rendre sans l'aborder, crainte qu'il ne s'eut fait aussi sauter en l'air; et il n'y aurait pas manqué , puisque mes officiers trouvèrent des poudres avec des bouts de mèches allumés auprès, en trois ou quatre différents endroits. Pendant que j'envoyais mon monde à l)ord de l'avant-garde que j'avais prise , il arriva la chaloupe du vaisseau qui était en feu , avec tout le monde qui s'y était pu sauver dedans, qui jetaient leurs mains jointes au ciel, me demandant quartier et la charité de leur sauver la vie; je leur accordai cette grâce, après avoir donné ordre à ma guise pour ne pas tomber dans la grande confusion d'une si grosse quantité
de prisonniers, étant déjà beaucoup affaibli de mes gens : j'en ai eu pendant trois jours soixante-seize à mon bord.
C'est une chose affreuse d'entendre et de concevoir qu'en moins de trois heures de temps, il ne s'est jamais vu un si furieux carnage et un si grand désordre : un vaisseau eu feu, un coulé a fond et les autres pris. J'oserais dire sans me flatter que dans toute cette tragédie on a vu la pauvre Serpente continuellement au milieu des ennemis , combattant à droite et à gauche , étant incessamment environnée de fumée , tant de son canon que de celui des ennemis , qui lui a fait ressentir souvent plusieurs coups de ses propres amis; et sans le pavillon blanc qu'on lui voyait de temps en temps au travers de la fumée , elle aurait bien couru risque de suivre le même sort que le vaisseau ennemi qui est* coulé à fond. Les trois vaisseaux hollandais avec la flûte et les galiotes s'étaient tous promis de ne se jamais quitter, sur peine de la vie, au cas qu'ils fussent attaqués par leurs ennemis, et il y paraît assez par un pareil désastre. Deux de ces dits vaisseaux , savoir : le commandant et l 'avant-garde, étaient tous deux d'Amsterdam, et pouvaient porter chacun trente-six à quarante pièces de canon, mais n'étaient à présent montés que de chacun vingt-quatre ; l'autre vaisseau était de Flessingue, do dix- huit pièces de canon et six pierriers; la flûte était montée de six pièces de canon, et était d'Amsterdam ; la galiotc était du même lieu, montée de quatre pièces ; tous ces vaisseaux , aussi bien que la flûte , avaient beaucoup de soldats passagers. L'avant-garde, que j'ai prise, devait aller croiser avec la galiote; sa charge vaut bien 100,000 livres, argent de Hollande; le commandant, qui a été brûlé, était de la même valeur, et devait aller en Guinée; l'arrière-garde , qui est coulée à fond, ne valait pas tant, et était destinée pour Surinam; la flûte, que nous avons amenée, est aussi assez riche, et devait aussi aller à Surinam.
Dans ce combat, j'ai été désemparé de la plus grande partie de mes manœuvres, mes haubans, mes voiles, et plusieurs coups de canon dans mon bord; j'ai eu beaucoup de monde blessé légèrement; j'en ai eu un seulement tué sur la place, et un autre dangereusement blessé; pour -moi, j'en ai été quitte pour deux contusions, une au pied et l'autre à la main. Il
semble que le ciel ait voulu faire des miracles à l'égard de mon équipage, puisqu'il les a conservés au milieu du feu et des coups; cet endroit ne me surprend qu'à demi, parce que j'avais mis toute ma confiance en Jésus-Christ, à qui j'avais promis de me sacrifier pour l'intérêt de sa religion, que nous possédons. M. Herpin a eu deux hommes blessés; M. de La Motte , un tué et un blessé. La prise que j'ai faite est tellement criblée de coups que c'est une pitié de la voir : toutes ses voiles , ses manœuvres , ses haubans et même toutes ses vergues et mâtures en sont extrêmement marqués , aussi bien que le corps du vaisseau. Les gens de ladite prise m'ont assuré qu'ils ne savaient plus de quel côté se mettre pour éviter la grêle d'artillerie et de mousqueterïe qui partait de ma frégate. Après nous avoir raccommodés nous avons tourné au vent pour attraper Dunkerque; les vents étaient sud-ouest. En chemin faisant, le lendemain 28, nous avons rencontré un dogre qui venait de la pêche, que nous . avons pris. Nous sommes arrivés avec nos trois prises le 3 août dans les bancs de Dunkerque , et sommes entrés dans le port aujourd'hui 4, avec nos prises. J'ai remorqué ou traîné la mienne jusque dans la rade de Dunkerque.
Selingue.
{Archives de la marine.)
Ce combat de M. d'Amblimont fut le dernier de l'année 1 689 ; et pendant la fin de cette année et le commencement de 1690, Louis XIV fit préparer de nouveaux armements, dont le prétexte, ainsi qu'on l'a dit, fut la défense des droits de Jacques II, et dont le but véritable fut d'opérer une diversion utile et d'occuper le nouveau roi d'Angleterre dans ce royaume, afin de pouvoir plus facilement agir sur le continent.
On fit donc, vers la fin de 1689, les dispositions nécessaires pour l'embarquement qui devait s'effectuer au mois de mars 4690. Le port de Brest fut le rendez-vous de tous les vaisseaux destinés pour l'Irlande; ceux de Port-Louis, du Havre, de Rochefort et de Dunkerque eurent ordre de s'y rendre pour partir de conserve, après avoir reçu les troupes qui devaient s'enibar-
quer et qui se rendirent en Bretagne dès le commencement du mois de février. Les troupes furent commandées par M. le comte de Lauzun, et la marine par M. le marquis d'Amfrcville.
L'escadre était forte de trente-six vaisseaux de ligne, dont quatre petits, quatre brûlots, sept flûtes et six bâtiments de transport. Les troupes commencèrent à s'einharquer le 3 mars, et les dernières ne le furent que le 12. L'embarquement se serait fait sans doute plus promptement si l'on avait eu la quantité de chaloupes sullisante; mais on ne put en fournir que trente, qui portaient chacune vingt-cinq hommes et ne pouvaient faire par jour qu'un voyage du lieu où elles allaient chercher les soldats.
Les troupes furent réparties de la sorte sur les vaisseaux commandés par M. le marquis d'Amfrevilk» :
Noms des vaUimax.
Nunu dfn r piment» etiibar^u*».
L' Ardent.
Zurlauben.
L'Arrogant.
Id.
L Emporté.
Id.
Le Vermandois.
Id.
Le Content.
Id.
Le Prince.
Id.
Le Neptune.
Id.
Le Diamant.
Id.
Le Fronçai».
Mérode.
L Entreprenant.
Id.
Le Saint-Michel.
Id.
Le Trident.
Tamichon.
Le Furieux.
Id.
L'Éclatant.
Id.
Le Fort.
Id.
Le Léger.
Id.
Le Sérieux.
Forest.
L'Apollon.
Id.
Le Bon.
Id.
Le Modéré.
Id.
Le Glorieux.
La Marche.
Le Marquis.
Id.
Le Sant-Pareil.
Id.
Le lirave.
Tournait».
L'Arc-cn-Ciel. •
Id.
Le Courageux.
Id.
Le Maure.
Id.
ul~ ?1 ' 1 " Total des troupes embarquées. 633H "*V 1 ™t*
Officiers 351
Total des compagnies. . . . H 3
Pendant qu'on était occupé à embarquer les troupes , les officiers-généraux tinrent un conseil pour convenir du lieu de débarquement, et il fut résolu que ce serait à Kinsal eÇ^aCork, points éloignés de cinq lieues l'un de l'antre, ainsi qu'on'à dit, et que, pour cet effet, l'escadre se séparerait à la vue de Kinsal.
Au lieu de débarquer dans ce premier port, la flotte alla mouiller à Cork, où elle mit ses troupes à terre*I>es phases de cette funeste et inutile tentative de Jacques II sont tellement connues qu'on n'entrera dans aucun détail à ce sujet. On donnera seulement une longue dépêche du comte de Lauzun , qui rend compte de la défaite de Limerick , dernière et sanglante bataille de cette année-là en Irlande.
Avant que de donner cette dépêche, on doit dire quelques mots du singulier et étrange personnage qui l'écrivit , et dont l'existence aventureuse semble défier la fantaisie la plus romanesque et la plus invraisemblable. On sait de reste que la monstrueuse fortune de M. de Lauzun fut aussi éclatante, aussi magnifique à son début qu'elle fut triste et malheureuse à la lin ; on sait qu'obscur cadet de la maison de La Force, arrivant à la cour sous le nom ignoré de marquis de Puyguiihem, M. de Lauzun se vit en peu de temps parvenu au faîte d'une i»osition étourdissante pour bien d'autres que pour lui, et que si par une vanité puérile (le désir de se faire faire des livrées neuves) il n'eût pas retardé la célébration de son mariage avec mademoiselle de Montpensier, qui pour lui avait refusé l'alliance de êtes couronnées, duc et pair de Montpensier par celte union, il prenait un essor dont on ne peut imaginer la portée ; mais cette vanité qu'on a dite le perdit, donnant à Louis XIV, qui avait d'abord consenti ce mariage, cédant aux larmes et aux emportements de Mademoisetfc , qui était plus que folle de M. de Lauzun, le temps de se laisser circonvenir et presser par madame de Montespan et Louvois : ce roi retira bientôt son agrément et défendit cette union. Lauzun, furieux, s'échappant d'une étrange sorte avec Louis XIV et la favorite, finit par se
faire renvoyer à Pignerol, où il rencontra Fouquet qui, Tayaut laissé obscur gentilhomme et lui entendant dire qu'il avait, malgré la défense de Louis XIV, épousé secrètement Mademoiselle, le prit pour un fou et en eut une peur effroyable.
On sait les basses et misérables manœuvres de madame de Montespan aûn d'obtenir de M. de Lauzun, pour M. le duc du Maine , les apanages d'Eu et de Dombes, que le premier avait eus de Mademoiselle lors de son mariage avec elle, et dont Louis XIV lui faisait alors le prix de sa délivrance; on sait que, cédant à la fin à cette obsession et au désir d'être en liberté, il donna son adhésion, et qu'il se dépouilla en faveur du fils de madame de Montespan de ces magnifiques principautés. Ce fut alors que, chagrin et désespéré de ne pouvoir, bien qu'il fut mis en liberté, reparaître à la cour, il partit pour l'Angle- terre , assez curieux d'ailleurs d'aller respirer un peu loin de Mademoiselle , qui , dans ses accès de colère et de jalousie , le battait souvent, et à laquelle d'ailleurs, toute princesse du sang qu'elle était, il le rendait bel et bien.
Après quelque temps de séjour à Londres, la révolution de 1688 arriva comme à point pour fournir à M. de Lauzun les moyens de revenir a la cour ; car il se chargea , ainsi qu'on a dit, de conduire en France la reine d'Angleterre et M. le prince de Galles. Pour le remercier de ce service, Louis XIV rendit à M. de Lauzun une partie de ses bonnes grâces, et lui donna, à la demande du roi Jacques, le commandement des troupes destinées à opérer en Irlande. L'esprit, l'intrigue, l'opiniâtreté, l'astuce et l'assurance effrontée de M. de Lauzun sont devenues proverbiales; tandis que ses succès auprès des femmes et ses galanteries semblaient réaliser, dit-on, l'idéal de don Juan, son sarcasme amer, poignant et incisif, ne ménageait personne, et il frappait à mort. « Au physique, dit M. de Saint-Simon, le duc de Lauzun était un petit homme blondasse, une santé de fer, avec tous les dehors de la délicatesse ; bien fait dans sa taille, de physionomie haute, pleine d'esprit, qui imposait, mais sans agrément dans le visage ; plein d'ambition , de caprice , de fantaisie ; jaloux de tout , jamais content de rien ; sans lettres ni aucun agrément, sans esprit. »
Les principaux traits de ce personnage étant remis en lumière,
on va donner la relation qu'il 6t de la funeste bataille de Limerick.
RELATION DE LA BATAILLE DE DUBLIN, DÉROUTE ET RETRAITE SUR LIMERICK, FAR M. DE LAUZUN.
26 juiHet I61M), à Limerick.
Dans l'extrémité où le roi d'Angleterre avait ses affaires en Irlande à l'arrivée du prince d'Orange, il ne lui restait que deux partis à prendre : l'un de lui résister, ce qui m'a toujours paru impossible ; l'autre de brûler Dublin , et ruiner entièrement le pays en se retirant de contrée en contrée ; ce parti lui a paru si cruel qu'il n'a pu s'y résoudre, et a mieux aimé prendre confiance en son armée en se tenant campé derrière la rivière de Drogbada, sa droite près de la ville et sa gauche à OUebrige, qui était un des endroits où la rivière était guéabie, en sorte qu'à marée basse les bataillons y passaient à gué, les tambours battant la caisse sans être obligés de la lever plus haut que le genou.
Nous arrivâmes le 7 de juillet Le même jour, je visitai la rivière jusqu'au pont de Selen, à cinq milles de notre camp, et je la trouvai guéabie en plusieurs lieux. Je laissai le régiment dos dragons d'Howd au pont de Selen , avec ordre d'envoyer toujours des partis devant eux.
Le soir on fit travailler à retrancher le passage «FOidebrige, et on y campa deux régiments de dragons.
Le lendemain 8 du mois, l'avant-garde du prince d'Orange l>anit au point du jour, marchant droit à nous, sa gauche vers Droghada, étendant sa droite beaucoup phis loin que notre gauche. L'on mit dans le retranchement d'Oldebrige un régiment entier d'infanterie ; les ennemis ayaut fait descendre deux bataillons , l'on fit feu de part et d'autre tout le jour ; sur le soir, nous y vîmes descendre encore de l'infanterie, ce qui m'obligea de preridre MM. de 1^ Hoguette et Famechon pour aller reconnaître de près ce qui se passait, et voir si nous pouvions mettre quelqu'un de nos bataillons français à couvert pour aider à soutenir un si gros feu. D'Alincourt, ingénieur, y
fut blessé, et La Vigne y était, qui ne put continuer un plus grand travail , parce que les travailleurs que le roi avait ordonnés n'y étaient pas venus.
L'on se contenta d'y laisser le régiment qui était dans le retranchement , et tous les bataillons français s'avancèrent la nuit fort près , prêts à soutenir en cas que l'on fît l'attaque ; après quoi nous revînmes trouver le roi jwur lui en rendre compte, et lui dire aussi que les ennemis faisaient un nouveau .camp, où ils étendaient leur droite du côté de la plaine, beaucoup plus loin que notre gauche.
Wilord Tirconnel y était; et Ton trouva à propos de remuer notre camp, en avançant notre gauche vers leur droite, du côté de Selen , tant pour empêcher qu'ils ne nous dérobassent une marche à Dublin que pour mettre toute notre infanterie devant le passage d'Oldebrige pour le mieux défendre. L'on commanda de charger tout le bagage pour être prêts à exécuter ce dessein au point du jour, et nous demeurâmes en bataille.
La nuit on entendit trompettes et tambours comme gens qui marchent ou doivent marcher; et en effet, le petit jour venu, nous les vîmes marcher en colonne , cavalerie et infanterie , de l'autre côté de la rivière , droit à Selen , sans que le camp qui était devant nous branlât ni fît aucun mouvement. J'en donnai avis au roi et à mi lord Tirconnel , et il fut résolu que je commencerais à marcher par ma gauche pour exécuter notre dessein de nouveau camp, en observant toujours la marche de l'ennemi; ce qui m'obligea, après avoir mis les troupes en marche, de m'avancer avec quelques officiers sur une hauteur, d'où je vis que les dragons que j'avais laissés au pont de Selen étaient poussés, et que les ennemis avaient déjà passé la rivière dans les gués en deçà de Selen, et qu'ils passaient en colonnes, cavalerie, infanterie et canons, la têle vers Dublin, ou pour prendre nos derrières. Le roi y vint, et ordonna de nous mettre en bataille, étendant ma gauche pour donner du terrain à la droite , que la rivière resserrait , tant pour aller charger l'ennemi que pour marcher à ses côtés , sur le chemin de Dublin , en attendant que milord Tirconnel arrivât, qui menait la droite. Mais dans le temps que j'étais à la gauche avec MM. de La Hoguette et Girardin pour la mettre en bataille, et que l'infanterie
française y était arrivée , et que celle des Irlandais commençait à y arriver, l'on vint dire au roi que le passage d'Oldebrige était attaqué et forcé; que milord Tirconnel l'avait défendu avec beaucoup de valeur de sa personne et de son régiment ; mais que douze bataillons avec dix-huit escadrons des ennemis avaient fait plier nos bataillons ; que milord Tirconnel était embarrassé à soutenir l'ennemi, et qu'il ne pouvait se venir mettre à la droite, ni y conduire les troupes qui la composaient
Le roi me commanda d'aller chercher les ennemis, qui marchaient toujours à un mille de nous, sans s'arrêter, pour nous couper nos derrières ou gagner Dublin. Je marchai pour aller à eux ; mais ayant trouvé un grand marais devant moi et un ravin qui ne se pouvait passer, je fus obligé, le roi pressant, de marcher à côté d'eux, toujours à Mie, pour les empêcher de gagner Dublin. En marchant, nous nous approchions toujours l'un de l'autre, et milord Tirconnel eut le temps de regagner la droite avec ce qui lui restait de troupes, qui avaient souffert au passage d'Oldebrige ; et celles des ennemis qui l'avaient forcé firent une colonne à notre gauche, de manière que nous marchions entre deux colonnes ; car l'ennemi qui avait passé auprès de Selen était toujours a notre droite, et celles qui avaient forcé le passage , à notre gauche , sans que personne pût gagner les devants.
Nous marchâmes environ deux milles dans cette situation, jusque dans l'entrée d'un village, où les ennemis commencèrent à carabiner sur nos flancs. Je dis au roi que sa personne n'était pas bien entre ces deux lignes, où il pouvait être pris, ne sachant point même si les ennemis n'avaient point déjà fait quelques détachements à Dublin ; qu'il pouvait prendre les troupes qui lui plairaient de l'aile gauche pour la sûreté de sa personne; que j'étais très-fâché de ne le pouvoir pas suivre en pareille rencontre , mais que je croyais que mon devoir et son service m'obligeaient, pour sa plus grande sûreté, d'arrêter l'ennemi, lui faisant tête en me chargeant de cette arrière-garde. Le roi partit, et prit pour son escorte quatre escadrons de cavalerie et quatre de dragons. J'arrêtai les autres escadrons de Galinois, qui était le reste de mon aile gauche , et je les fis tourner, faisant tète à la cavalerie de la colonne des ennemis, qui mar-
chaient à ma droite, ce pendant que l'infanterie française eut passé le village ; après quoi M. de La Hoguette se mit sur la gauche en bataille, avec M. de Famechon, en très-bon ordre.
Le duc de Tirconnel arriva ensuite avec sa cavalerie, et nous doublâmes , faisant tète à l'ennemi , selon que le terrain le put permettre. Les ennemis avancèrent avec leurs deux colonnes, garnies toutes deux de cavalerie, d'infanterie et d'artillerie. Notre canon tira de part et d'autre et quelque peu de mousquet, sans oser nous enfoncer; mais comme je vis qu'il y avait des escadrons qui marchaient sur notre droite, soit pour gagner Dublin, ou pour nous prendre sur les derrières, et que d'ailleurs l'année ennemie arrivait incessamment et doublait toujours, et que l'on m'assura qu'à quatre milles de nous il y avait un défilé, lequel si nous pouvions gagner nous serions en sûreté, je fis marcher les premiers les bataillons irlandais et ensuite les français, après quoi milord Tirconnel et moi marchions avec la cavalerie et les dragons , le tout en très-bon ordre. Les ennemis nous suivaient toujours à une bonne portée de mousquet. Nous fîmes trois milles de chemin. Mais les quatre dernières troupes de l'arrière-garde étant trop pressées , ils nous pressèrent de tourner, ce qui nous obligea de faire halte avant de gagner le défilé.
Les Français se mirent en bataille derrière deux petites cabanes, dans des champs où il y avait quelques fossés, et le dinde Tirconnel mit sa cavalerie sur notre gauche et quelque peu sur la droite. Peu après que nous fûmes placés, les ennemis commencèrent à nous canonner et à nous tirer du mousquet en nous environnant de tous côtés. Nous n'osions pas faire de feu mal à pro|x>s ; car il y avait si long-temps que nos soldats avaient la mèche allumée, qu'il restait peu de munitions.
Nous attendons jusqu'à l'entrée de la nuit en bonne posture ; et ayant reconnu un chemin par le derrière qui n'était pas encore fermé par l'ennemi , milord Tirconnel et moi marchâmes avec sa cavalerie sur la droite, et je mandai à M. de La Hoguette de se retirer, ce qui se fit sans que l'ennemi s'en aperçût.
Depuis ce temps-là, milord Tirconnel et moi ne nous sommes point quittés. Nous marchâmes droit à Dublin; et ayant trouvé trois brigades d'infanterie de la seconde ligne de l'autre côté du
déiilé , commandées par Jean Hamilton , Saint-Pater et Makalicot, nous leur ordonnâmes de laisser passer les Français et de demeurer à l'arrièrc-garde.
La nuit apporta quelque confusion parmi les pillards irlandais, qui tuaient comme s'ils eussent été des ennemis. Le matin il y eut quelque cavalerie de l'ennemi de débandée dans nos flancs, qui nous causa beaucoup de fuyards. Tout notre canon arriva à Dublin ; j'envoyai ordre à Zurlauben de le suivre, et j'ordonnai à Lainé de le conduire le mieux qu'il pourrait Mais arrivant à Dublin, la frayeur prit lorsque l'on sut le roi parti; que le gouverneur auquel il avait donné des ordres pour nous avait quitté, et qoe les trois régiments de la garnison s'étaient dissipés; qu'il n'y avait pain ni secours; à la merci des protestants; avec Wacop à l'entrée de la ville qui disait de la part du roi de gagner Kinsale ou Lûnerick le mieux que l'on pourrait
Cela mit une si grande confusion que nos valets prirent nos bardes; et les miens mêmes, me croyant mort, ne me voyant pas revenir, se sont sauvés jusqu'aux embarquements.
Nous trouvâmes les choses en cet état lorsque nous arrivâmes à Dublin , ce qui obligea M. de La Hoguette d'aller du côté de Waterfort pour ramasser nos gens, et milord Tirconnel et moi avons pris le chemin de Kilkenick pour Limerick, couvrant toujours la marche de nos fuyards et de notre artillerie, qui est arrivée sans perdre une pièce à Limerick avec tout notre argent, sans qu'il puisse avoir un seul sol de perdu, à moins de' friponneries des commis qui l'ont abandonne ; car, en arrivant a Dublin, j'en trouvai trois charrettes avec un seul valet des commis, ce qui m'obligea d'y laisser deux de mes aides-drcamp et deux de mes gentilshommes, qui les conduisirent quatre nulles tout seuls, jusqu'à ce qu'ils eussent trouvé M. l'intendant, qui en gardait une que nous avions jugé à propos de faire partir le jour de devant, M. de La Hoguette, lui et moi.
L'intendant a couché cinq jours sous les charrettes avec mes gentilshommes, et faillit à être pillé à Waterfort par les discours de milord Douvre, dont il vous rendra compte ; mais je lui dois ce témoignage que par ses soins et par l'exécution de mes ordres l'argent est sauvé avec tout notre canon.
J'espère aussi que nous remettrons les troupes presque dans
leur nombre; mais j'ai lieu de croire, dans l'horrible situaliou où je vois les choses , que nous n'en serons pas mieux; mais, au moins, dans une pareille déroute, nous avons sauvé le canon et l'argent jusqu'à Limerick , où je trouvai milord Tirconnel fort embarrassé, je ne dis pas à soutenir les affaires, mats je dis à pouvoir sortir d'affaire ; car ses troupes ne reviennent point, les officiers tiennent de mauvais propos , et la plupart songent comment s'accommoder avec le prince d'Orange, et je ne doute j km rit que, s'il marche à nous ou qu'il fasse une proclamation, chacun ne fasse de son mieux pour lui plaire et que les. Français ne souffrent un rude sacrifice. Pour moi, je l'ai fait au roi en venant ici ; je finirai comme j'ai commencé, et quoique, dans mes instructions par écrit, il me soit permis de suivre le roi d'Angleterre seul ou comme je le jugerai à propos, j'ai cru que je devais hasarder tout sans mesure pour chercher le moins mauvais parti pour les troupes , soit en périssant avec elles, ou à sauver ce qu'on pourra sur le peu de vaisseaux qui sont à Kinsafc, auxquels j'ai mandé de se rendre ici le plus tôt qu'ils
Ce que l'on m'a dit du maréchal de Créqui à Trêves n'approche pas de ce que je vois. Je tâcherai cependant de me conduire sans emportement ni peur, en faisant le tout pour le mieux, attendant que le roi envoie des vaisseaux pour nous chercher, si le prince d'Orange nous en donne le temps, ou si les Irlandais ne font pas quelque mauvaise démarche.
Je garderai cependant les petits bâtiments ou frégates de M. Foran , si elles arrivent à temps , ainsi que je les ai mandées, en cas d'une dernière extrémité, afin d'y sauver ce que l'on pourra.
Cette ville est pire qu'Étampes : il n'y a que deux moulins, qui ne travaillent que lorsque la marée s'en retourne ; j'en ai commandé six. Pour du blé, je ne sais si nous en aurons. Je fais travailler La Vigne a quelques petits retranchements devant les portes; mais je doute que le peu d'Irlandais qu'il y a ici les veuillent défendre. Ils veulent avoir chacun des commandements dans leur défense, et milord Tirconnel craint, avec raison, que ce ne soit pour faire des traités à part.
Tout ce qu'il a pu ramasser de leurs troupes ne consiste qu'en
quatre mille fantassins armés et trois mille chevaux et dragons. Pour nous, nous avons près de cinq mille hommes ; mais il n'y en a que dix-huit cents d'armés, lesquels entreront tous aujourd'hui dans une des villes de Limerick. Les Irlandais entreront dans l'autre ; mais, dans aucune des deux, il n'y a nulle défense à faire par où l'on puisse faire acheter sa vie à haut prix , el nous manquons généralement de toutes choses hormis d'un peu de munitions de guerre que j'avais envoyées. Pour du blé, nous n'en avons que pour quinze jours, sans être certain de le pouvoir moudre; et, enfin, nous sommes hors d'état de pouvoir faire aucune résistance, n'ayant pas un seul outil pour travailler, ni de quoi faire un pont-levis, et je n'ai jamais vu une ville abandonnée dans l'état où est celle-ci, ni de gens pareils à ceux qui y sont.
Nous avons nouvelles d'hier au soir que le prince d'Orange est arrivé à Kilkcnick , et qu'il marche à nous avec diligence et toutes sortes de grands altirails de bombes et de carcasses, avec lesquelles il peut se divertir sur nous sans aucun hasard pour lui.
Notre situation est fort extrême, et nous ne savons, roilord ïirconnel et moi , par quel hasard nous pourrons , au milieu de la victoire de l'ennemi , délivrer nos personnes de tomber à sa merci.
L'on dit que M. de Schomberg fut tué dans les affaires qui se sont passées les premiers jours qu'il est arrivé, et qu'il a été tué d'un coup de canon ; ce qui est certain, c'est qu'il a été tué et qu'il fut enterré dimanche dernier dans l'église de Saint- Patrice à Dublin. L'on dit aussi la Caillemote mort d'un coup de mousquet qui lui avait cassé 1a cuisse.
Pour nos Français, il y en a sept ou huit de tués de ceux que j'avais passés avec moi , que j'avais mis dans les gardes du Roi. Le marquis d'Hocquincourt est la seule personne de considération que nous ayons perdue : voyant les bataillons de sa brigade qui ne voulaient avancer, il a marché seul dans les bataillons ennemis et y a été tué de plusieurs coups.
Les Irlandais ont eu milord Dungan de tué, avec le chevalier Howcl , tous deux colonels de dragons , et beaucoup d'officiers des gardes du corps et du régiment de Tirconnel.
Hichard Hamilton a été fait prisonnier faisant fort bien son
devoir ; Antoine et Jean Haniilton ont toujours demeuré à l'arrière-garde avec le duc de Tirconnei et moi, où ils se sont conduits en braves gens.
I/ennemi se plaint que notre artillerie lui a fait beaucoup de tort ; mais je crains qu'ils ne feront pas la même plainte en ce lieu , car il n'y a ni rempart ni tour où l'on puisse placer une pièce de canon, à moins que de la mettre dans le grand chemin au-devant des portes. Je tâcherai pourtant à leur en faire essuyer quelques coups ; mais, en vérité, monsieur, tes choses et les personnes sont ici dans un état de désesjwir qui ne vous donnerait pas bonne opinion de notre sort si vous pouviez y jeter un coup d'oeil.
J'attends avec bien de l'impatience de voir si les frégates de M. Foran n'arrivent point à l'entrée de cette rivière, étant parlies de Kinsale il y a aujourd'hui huit jours , et le vent étant présentement bon ; si elles étaient arrivées, je tâcherais à pouvoir sauver quelque chose.
J'ai déjà dit à M. l'intendant d'envoyer sur les deux bâtiments que le roi d'Angleterre envoya ici dans la rivière en parlant de Kinsale, tout le reste de l'argent que nous avons, hormis ce qu'il en faut pour le paiement du mois pour nos troupes, afin de sauver au Roi ce que nous pourrons, et j'ordonne tout d'un temps à ces mêmes vaisseaux, qui sont à l'entrée de la rivière, à quatorze lieues d'ici, dès le moment qu'ils verront arriver le prince d'Orange devant cette ville, de sortir en pleine mer, de crainte qu'il n'envoyât quelques vaisseaux pour boucher la rivière , préférant la conservation des vaisseaux du Roi au secours que j'en pourrais recevoir avec quelques particuliers.
Si j'avais pu trouver plus tôt quelques petits bâtiments ici, je n'aurais pas tant tardé à me donner l'honneur de vous rendre compte de notre état.
Lauzln.
(Ministère de la marine, c. n. 13.)
On sait que, quinze jours après celte dépêche, Jacques II fut obligé d'abandonner l'Irlande , et qu'il revint en France avec M. de Lauzun.