LETTRE DE M. I>E TOUR MLLE
A lu rade de Brest, co 2 i juin 1691 .
Hier, à six heures du matin, je fis tirer le coup de partance pour mettre à la voile; le calme nous prit, et les vents , qui changèrent à tout moment , nous empêchèrent de sortir. 11 ne nous manque plus de vaisseaux que /' Org m ilieux, l'Entreprenant , te Brave et la Sy rené; les vaisseaux le '. Saint-Esprit, V Illustre et te Laurier arrivèrent hier au soir avec la
tlûtc chargée de canons, dont nous ne nous servirons point, à moins que le vent ne soit tout à fait contraire, quoique seize pièces de trente-six nous seraient d'un très-grand secours , et beaucoup d'autres encore qui nous manquent qui sont aussi arrivées. Je ne me mets point en peine des vaisseaux l'Entreprenant, leBrave et (aSyrène; mais pour i'OrgueUtvuai, qui occupe un des postes de l'année les plus considérables et qui commande une division entière, il est d'uue grande importance qu'il soit avec nous auparavant de trouver les ennemis : c'est pourquoi , si nous sortons de cette rade et que le vent nous le permette, je Tirai attendre est et ouest de Pennemark, à vingt lieues au large de l'Iroisc; je détacherai de petits bâtiments qui passeront par les Katz, afin de l'avertir du rendezvous que je lui donnerai , et j'en laisserai d'autres à l'entrée de l'Iroise pour lui donner le même avis, quoiqu'il ne puisse passer dans cet endroit sans qu'il nous voie , si le temps est clair.
Je prendrai la liberté de vous dire mon sentiment sur ce que vous me marquez d'examiner au sujet d'aller attaquer les ennemis dans les rades de Torbay et de Spithead.
Nous ne pouvons aller à la rade de Torbay qu'avec des vents d'ouest et d'ouest-sud-ouest , que nous appelons vents d'aval ; avec ces mêmes vents, les ennemis- ne peuvent être surpris à l'ancre à la rade de Torbay, pouvant se mettre à la voile , et s'en aller vent-arrière jusqu'à ce qu'ils soient dans Je lieu le plus avantageux de la Manche pour nous combattre, qui est entre le Pas-de-Calais et l'île de Wight, parce que dans cet endroit, si les vents d'ouest-sud-ouest continuaient à se renforcer, nous n'aurions aucun mouillage que les Dunes ou derrière le banc de Gédouin, comme l'armée ennemie l'a fait connaître, qui était mouillée à la vue, et qui a été obligée de relâcher aux Dunes, qui sont des endroits où il ne convient point que l'armée du roi aille , par le désavantage qu'elle en pourrait recevoir; et il serait honteux que nous paraissions à la rade de Torbay si en les voyant nous ne les poursuivions pas , en cas qu'ils voulussent nous attirer plus avant dans la Manche. Je ne crois pas cependant que si les ennemis étaient mouillés à Torbay, Us voulussent éviter un combat (Unis cet endroit, parce qu'en quelque lieu de la Manche qu'ils nous combattent, si est
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toujours plus avantageux pour eux par toutes les retraites qu'ils y ont et nous n'y on ayant aucune.
Pour ce qui regarde la rade de Spithead , ce lieu nous est encore plus désavantageux, et l'armée ennemie ne s'y engagera assurément pas. On nous avait dit l'année passée que trente de leurs navires y étaient mouillés , et j'avais donné ordre qu'une partie de l'armée du roi y entrât avec moi. Cependant nous les trouvâmes avec toute leur armée a Sainte-Hélène, qui est une pointe de l'île de Wight , le long de la terre , en ordre de bataille, et, de quelque côté que le vent fût venu, ils évitaient le combat s'ils en avaient eu le dessein : si nous avions eu le vent sur eux , ils auraient pu passer le Pas-de-Calais vent-arrière ; et s'ils avaient eu le vent sur nous , comme ils l'eurent , ils auraient encore pu l'éviter en étalant les marées jusqu'au Pas-de- Calais, comme j'ai eu l'honneur de vous l'expliquer cet hiver, parce que les fonds viennent en diminuant, et que la mer n'est jamais fort grosse d'un vent d'amont, parce que, les vents passant par-dessus la terre , ils ne causent jamais une grande mer. Ce n'est pas la même chose quand on veut aller à l'ouest : les fonds viennent en augmentant , la mer y devient grande , et il n'y a point de terre voisine qui empêche cette mer de s'élever comme du côté du Pas-de-Calais. Le roi m'a toujours vu dans ces sentiments, et j'ai pris la liberté de vous l'expliquer. Quoique je vous représente toutes ces raisons , cela n'empêche pas que si le roi désire qu'on entre dans la Manche, vous ne trouverez en moi aucune difficulté. Je vous ai toujours dit mon sentiment en homme d'honneur, et ce sentiment sera toujours confirmé par tout ce qu'il y a de gens qui ont de l'expérience à la mer.
Il n'y a aucun endroit dans la Manche où nous puissions obliger les ennemis de combaitre quand ils ne le voudront pas , parce que leurs retraites sont voisines et qu'ils peuvent étaler les marées ; c'est une vérité dont furent convaincus , dans la campagne passée , tout ce qu'il y a de gens qui n'en avaient eu aucune connaissance , quoiqu'on y eût remporté un très-grand avantage et que les temps eussent toujours été beaux. Ils ont aussi l'avantage de pouvoir faire couper nos câbles s'ils ont le vent sur nous, étant mouillés en présence les uns des autres
comme l'année passée ; et si une pareille manœuvre arrivait deux fois , on serait obligé de se retirer à Brest.
Je vous réitère encore que ce que j'ai l'honneur de vous en dire n'est point pour éviter d'aller dans la Manche lorsque le roi le souhaitera; mais la connaissance que j'ai des désavantages qu'on a dans ce lieu m'oblige , dans le poste où je suis , de vous représenter ce qui en est. Vous m'avez toujours vu parler de celte manière, et tous ceux qui savent la mer et qui seront de bonne foi vous en parleront de même. L'année du roi ne saurait entrer dans la Manche que la côte ennemie n'en soit avertie , parce qu'il est nécessaire de se tenir en vue de celles d'Angleterre plutôt qu'à celles de France, qui sont dangereuses, outre que les ennemis ont toujours des frégates avancées pour leur donner avis de tout ce qui entre dans la Manche.
J'ai exécuté l'ordre du roi que vous m'avez envoyé au suje! de M. de Villette et de M. de Foran. Vous remarquerez, s'il vous plaît, que le Foudroyant, qui est à l'avant-garde , a six cents hommes d'équipage ; M. de Villette , sept cents , et te Grand, qui est de la même division, en a six cent trente; M, Foran, qui porte le pavillon de vice-amiral blanc et qui est de la mienne, n'a que cinq cent cinquante hommes; M. de Flacourt , qui porte le pavillon de contre-amiral blanc , n'en a que cinq cent cinquante : ainsi vous devez juger de la force de ces deux divisions, et de la nécessité qu'il y avait que les choses fussent demeurées dans l'état que je les avais mises , le corps de bataille devant être plus fortifié que les deux têtes. Je n'ai en vue que de gagner une bataille pour la gloire du roi, et d'en trouver les moyens sans aucune complaisance pour personne.
Il me paraît que l'affaire la plus importante a quoi les ennemis doivent songer est de venir nous donner bataille pour couvrir leur flotte qui vient de Smyrne, afin que par un combat ils nous fassent rentrer dans nos ports. S'ils vont à sa rencontre, ils ne pourront savoir précisément le lieu où ils la trouveront, quand même ils lui auraient marqué la hauteur a laquelle ils doivent la rencontrer, pouvant être plus à l'ouest ou à l'est, qui apparemment sera le cap Lézard. C'est par cette raison qu'il leur convient de nous venir chercher en toute diligence , dans la crainte qu'ils doivent avoir que nous n'allions au-devant
d'elle plus ou moins, à l'est ou a l'ouest de cette hauteur, à moins qu'ils ne la fassent passer par le nord d'Écosse.
Je suis avec beaucoup de respect , Monseigneur,
Votre très-humble et très -obéissant serviteur,
TOURYILLE.
{Archives de ta Marine.)
La flotte française parti l de Brest dans l'ordre de bataille suivant, au nombre de soixante-neuf vaisseaux de guerre:
Le Foudroyant.
L'Ardent.
Le Constant.
Le Victorieux.
La Couronne.
L'Excellent.
Le Trident.
Le Brave.
L'Assuré.
Le Bourbon.
Le Belliqueux.
Le Dauphin-Royal.
Le Fier.
Le Courtisan.
Le Vigilant.
Le Précieux. . .
Le Brillant.
Le François.
Le Laurier.
Le Grand.
Le Superbe.
Le Saint- Louis.
Le Téméraire.
Le Bon. .
Le Furieux.
Le Hardi.
Le Terrible.
Le Saint-Philippe.
Le Saint-Esprit.
L'Arc-en-Ciel.
Le Fort.
L'Arrogant. .
L'Apollon.
Le Glorieux.
Le Magnifique.
Répétiteur,
Répétiteur
Répétiteur.
Répétiteur.
Le Soleil-Royal.
Le Conquérant.
Le Henri. .
Le Gaillard.
Le Saint-Michel L'Aquilon.
Le Sage.
L Estimable.
Le Magnanime.
Le Triomphant.
Le Ferme.
Le "Sans-Pareil.
Le Fleuron. .
L'Entreprenant.
L'Illustre.
Le Souverain.
L'Invincible.
Le Neptune.
Le Diamant.
Le Prince. . .
Le Content.
Le Florissant.
L'Orgueilleux.
Le Tonnant.
Le Vermaudois.
L'Agréable.
Le Courageux. .
Le Fendant.
La Syrène.
L'Heureux.
Le Monarque.
Le Pompeux.
Le Parfait.
L'Intrépide.
Répétiteur.
. Répétiteur.
Répétiteur.
Répétiteur.
\près quelque temps de croisière, Tourville reconnut que le convoi de Smyrne, l'esjxùr et le salut de rarniement , selon 3J. de Pontchartrain , pouvait passer et raser les Sorlingues 1 ; aussi, par un billel du 7 juillet, demanda-t-il à ce ministre à tenir son point de croisière à 25 lieues 0. un quart S.-O. des Sorlingues. A cela M. de Pontchartrain répondit à cet amiral qu'il devait lui suffire d'être un peu plus au milieu de la Manche, pour empêcher le convoi d'y entrer, et en même temps surveiller les câtes.
Tourville affirma que cela était impossible, et qu'il fallait opter entre la tentative sur le convoi ou la défense des cotes, la différence de ces deux points de croisière étant de plus de cinquante lieues et l'empêchant de rendre sa manœuvre commune à ces deux intérêts.
Mais M. de Pontchartrain, craignant de se trop commettre en se décidant pour une des deux alternatives proposées par l'amiral, s'en tint a ses premiers ordres. Tourville, dans cette occurrence, se décida, selon sa haute raison, à s'emparer du convoi s'il le pouvait, mais a ne considérer cette action qne comme devant être entièrement subordonnée h la défense des côtes.
Or on va voir que les prévisions de Tourville ne l'avaient pas trompé; il avait parfaitement jugé qu'il était indispensable qne son point de croisière fût a 25 lieues O. quart S.-O. des Sorlingues, parce que le convoi devait s'approcher le plus possible de ces îles, afin de rencontrer l'escorte qui lui venait du Nord et de s'écarter ainsi des points de croisière à PO. d'Ouessant que les flottes françaises tenaient ordinairement.
1 Sorlingues, lies Scilly (les Anplais. Elles sont situées ù la pointe S.-O. de 1 Angleterre, près do Land'F.ns ou Finistère. Ce sont îles lies très-dangereuses pour les vaisseaux qui entrent dans la .Manche. La multitude .le canaux qui séparent ces îles et qui passent au travers de leurs rochers oo sionnent des variétés de courant qu'il est impossible d'indiquer dans d. s instructions, et il faut absolument avoir recours à des connaissances locales.
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