M. DE TOUR VILLE
Le 26 juillet 1 09 1 , viiiLrt-nouf licitos au sud-ouest d'Oues-.niî .
Monseigneur,
J'eus avis par le sieur de Saint-Pierre que des vaisseaux que nous découvrions étaient deux vaisseaux de guerre anglais qui convoyaient quatorze bâtiments chargés de vivres et munitions pour les vaisseaux de guerre d'Angleterre qui sont aux îles de l'Amérique. Quelque temps après, la corvette ta Levrette me confirma que c'était une flotte de vaisseaux marchands anglais accompagnés de deux vaisseaux de guerre : je les fis chasser par les meilleurs voiliers , et je fis le signal afin que toute l'armée chassât en ordre de marche |>our suivre les vaisseaux de chasse, afin de ne nous point séparer. La brume qui survint devint si épaisse que je désespérais de pouvoir prendre aucun de ces vaisseaux ; cependant , comme elle se dissipait dans de certains moments et que je voyais que les vaisseaux de chasse ne la discontinuaient point, je jugeai bien qu'ils étaient fort proche de ces \aisseaux; comme je \ is que la nuit approchai! et que je craignais une grande séparation de notre armée, je mis en panne et en fis le signal pour demeurer toute la nuit dans cette situation, afin de donner occasion à tous les vaisseaux de se rallier au corps d'armée. Le lendemain j'aperçus qu'il manquait beaucoup de vaisseaux, dont on en voyait quelquesuns sous le vent.
J'eus des nouvelles le soir par le sieur de La Rochalar qu'il avait vu l'armée ennemie qui faisait le sud-est, qui était la route pour venir nous chercher, ce qui me fut confirmé le lendemain par le siçur chevalier de Villars, qui l'avait observée de plus près; ce qui nous fit croire qu'une flotte qui était au sud-est de nous était véritablement l'année ennemie. Je fis mettre en ordre de bataille ce que nous avions de vaisseaux de guerre au plus près du vent; les vaisseaux de dessous le vent qui se rapprochèrent, qui étaient commandés par les sieurs de ( oëtlogon et de Belle-Isle, me dirent qu'on n'avait pu compter que quatre-
— 1691— LIVRE IX, CHAPITRE IV. loi
vingts voiles, à cause de l'obscurité du temps, ce qni empêcha de connaître la manœuvre de cette flotte, que j'appris hier être celle de France qui revenait d'Irlande. Je n'ai su jusqu'à présent que quatre vâtimenis pris de cette flotte anglaise : un de guerre, de cinquante pièces de canon, nommé la Marie- Rose; un marchand , de trois cents tonneaux et de vingt-quatre nièces de canon, et deux autres petits, chargés tous trois de vivres , le premier pour les vaisseaux de guerre anglais qui sont aux îles de l'Amérique, et les deux autres pour les particuliers des îles. J'espère que ie Constant et {' Agréable, qui étaient fort près de l'autre vaisseau de guerre, l'auront joint. La prise de ces vaisseaux et la séparation de ce convoi retarderont le secours que/le prince d'Orange envoyait à ses vaisseaux de guerre , et pourront rompre ses mesures du côté des îles.
Le sieur Defrancs manœuvra parfaitement bien; il se trouva seul contre ces deux vaisseaux de guerre et contre le vaisseau marchand de vingt-quatre canons et une pinasse plus forte, qui l'attendirent, le voyant seul : ces deux marchands, après avoir combattu une heure , se retirèrent , et la plus petite frégate en guerre se retira aussi une heure avant le combat, qui chira trois heures, parce que le vaisseau de guerre anglais marchait aussi bien que le vaisseau l'Heureux, auquel il se rendit dans le temps qu'il le voulait aborder, et qui l'aborda effectivement. Il y a eu cinquante hommes hors de combat dans le vaisseau anglais. On va renvoyer ces prises sous l'escorte du Neptune.
Je vous envoie une lettre que l'on a trouvée sur le vaisseau ta Marie-Rose, qui vous apprendra que la (lotte de Smyrtu était entrée dans Kinsaic le jour que j'appris par ce petit vaisseau français qui venait de la Martinique, qui l'avait rencontrée par les quarante-sept degré quarante minutes, et que je fus pour la chercher. Tous les prisonniers nous apprennent que l'armée ennemie est allée aux côtes d'Irlande sur les avis qu'elle avait eus que nous y étions allés, et ainsi je ne doute pas de leur jonction.
L'armée manqua hier d'être séparée par une brume et un changement de vent qui arriva la nuit, ce qui est à craindre qui n'arrive plus fréquemment dans les suites. Nous ne sommes IV. 1 1
plus que soixante vaisseaux, sans compter que je ne peux m'empécher de détacher ie Neptune pour escorter ces prises. Je fus hier tout le jour en panne, et j'y serai encore aujourd'hui pour donner le temps à nos vaisseaux de se rallier; et s'ils ne rejoignent pas l'armée, je consulterai avec les officiersgénéraux ce qu'il y a de plus expédient a faire pour le service en cette occasion.
Je ne vous fais point le détail de toute notre route : il me serait impossible de le faire, étant occupé continuellement h la marche de notre armée et à l'application qu'on doit avoir sur ce sujot. M. de Vauvré ne manquera pas de vous le faire savoir par son journal.
Les vents contraires ayant empêché de partir ce bâtiment depuis deux jours, je me donnerai l'honneur de vous dire que M. de Saint-Pierre joignit hier l'armée avec (a frégate an guerre nommée le Constant-lV arwick , qu'il avait prise sans résistance, et V Agréable, avec un petit vaisseau de la même flotte; le Sans-Pareil rejoignit aussi ; mais je n'ai point de nouvelles du Fleuron ni du Trident.
Le vent fut trop frais hier pour pouvoir amariner ces prises, et cette nuit un coup de vent de nord nous a fait mettre à la cape; un de nos vaisseaux a été démâté de son beaupré et de son mât d'avant. Il tire de temps en temps des coups de canon, ce qui me fait craindre qu'il soit fort incommodé; d'ailleurs j'ai envoyé voir ce que c'est. L'armée me paraît fort écartée; je ne sais pas encore s'il n'y a pas de vaisseaux séparés, le mauvais temps continuant.
Je suis avec beaucoup de respect,
Monseigneur,
Votre très-humble et très-obéissant serviteur,
Tour ville.
Il est inutile de donner les autres dépêches de Tourville, qui embrassent toute la campagne, en cela qu'elles sont merveilleusement bien résumées dans le Mémoire suivant, tout entier de sa main , sous le titre de : Navigation de M. de Tour-
vilte en Ponant, pendant tes mots de mai, juin, juillet et août 1691.
Ce Mémoire, daté du 25 octobre, fut adressé, par Tourville, à M. de Pontehartrain, pour répondre aux injustes reproches qu'on lui faisait sur ses opérations navales pendant cette période. Sans doute que M. de Pontehartrain ne fut pas convaincu, et qu'il voulut s'éclairer d'une lumière étrangère, car une main inconnue a, par de nombreux renvois qu'on va lire, ajoutés en marge de ce Mémoire, aggravé, s'il est possible, les accusations portées contre Tourville. On a voulu donner cette pièce, du plus haut intérêt d'ailleurs, parce que ces attaques, dirigées là contre ce grand général, sont extrêmement spécieuses et ont une apparence de raison et de solidité qu'un examen plus approfondi de celte campagne (on l'espère du moins) doit ruiner entièrement.
Voici d'abord cette pièce accompagnée des observations qu'on a dites :