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IV

178 HISTOIftE DE LA MAJflNE. — 1691—

telle capture ; car si la flotte ennemie, bien supérieure en nombre, fût arrivée sur Tourville dans ce moment de confusion et d'extrême embarras qui suit forcément une prise , les navires marchands essayant toujours de s'échapper et la plupart des vaisseaux de guerre étant obligés de leur donner la chasse pour les rallier , on Je demande , quelle ligne de bataille eût alors pu présenter Tourville? Quelle défense aurait-il pu faire contre une flotte si supérieure et venant en bon ordre attaquer son armée en désordre , encombrée de prisonniers et tout embarrassée de la garde de ses prises? We pouvait-il pas alors être attaqué, cerué par la flotte anglaise qui, après avoir presque anéanti nos forces maritimes , serait venue ravager nos côtes laissées sans défense et dégarnies par cet immense armement ?

Encore une fois, on le répète, Tourville devait-il dans l'incertain espoir, et même avec la certitude de s'emparer du convoi de Smyrne, compromettre presque assurément la défense des côtes de France, et exposer sa flotte à un échec dont les suites eussent été irréparables ?

On conçoit d'ailleurs les vifs reproches que fit M. de Poutchartrain à Tourville ; pour ce ministre , à la fois chargé des linances et de la marine , trente millions de plus dans ses coffres eussent été un solide et beau finit de la croisière ; on verra d'ailleurs plus bas, dans les ordres donnés à Al. d'Estrées à projios de sa campagne de la Méditerranée , que ces considérations d'argent à enlever par rançons, terreur ou surprise, furent toujours les seules qui dominèrent incessamment l'esprit des instructions donuées par ce ministre aux amiraux.

Pour en revenir à Tourville , après avoir, ainsi qu'il le dit dans son Mémoire, tenté de suivre le convoi de Smyrne, il abandonna sagemeut cette chasse pour deux raisons : la première , parce qu'il reconnut plus tard que les vaisseaux signalés par la corvette étaient l'avant-garde de l'armée ennemie qui venait d'opérer sa jonction avec le convoi de la flotte de Smyrne ; la seconde , parce que , sachaut que seize bâtiments allaient aux îles d'Amérique , sous l'escorte de deux vaisseaux de guerre , il pensa pouvoir s'en saisir sans rien compromettre ; aussi amarina-t-il en effet cinq navires marchands, ainsi que leurs deux vaisseaux d'escorte; de sorte que le reste de ces bâtiments

de commerce se trouvant sans défense , bien que lui ayant échappé, fut pris peu de jours après par des corsaires malouins.

Au résumé , qui eut l'avantage dans cette campague , bu de l'amiral Russcll ou de Tourvillc ? Le premier est plus fort d'un tiers que le second , qui a ordre exprès de ne rien hasarder. Malgré cette inégalité, Tour?ille, pendant cinquante jours, tient la mer, et ce, par un prodige d'habileté de manœuvre, sans jamais rencontrer l'ennemi , qu'il n'eût pas pu s'empêcher de combattre ainsi qu'il l'avait nettement exposé dans sa réponse an ministre.

Enfin Tourville prend un convoi marchand, et assure le passage de nos troupes revenant de la fatale expédition d'Irlande. Or, pouf balancer ces avantages, quels sont les succès de l'amiral ennemi? Il fait un détachement de quinze vaisseaux pour attaquer la rade de Camaret, qui n'est défendue par aucun fort, et ne pouvant pas même s'emparer d'une frégate qui lui échappe entre les rochers, il se borne à brûler quelques barques de pêcheurs sur la côte.

Telle fut l'issue de la campagne de Tourvillc dans la Manche pendant l'année 1691.

Ce qui prouve encore la sagesse des prévisions de ce grand marin, c'est que, bien qu'on le sût défendu par lui, la terreur était grande et si générale sur le littoral , que les intendants de Brest et de Rochcfort eurent ordre de faire escorter les vaisseaux marchands pour l'Amérique jusqu'à cent lieues au large, et de tenir des bâtiments armés sur la côte pour la défendre contre les descentes des corsaires biscayens.

A Saint-Malo, l'alarme s'était répandue par l'appréhension qu'on y eut d'un débarquement. M. de Pontchartraih fit rassurer les esprits des habitants et défendit la sortie des meubles et des efîets.

Après la perte de la bataille de Kirconnel , le 9 juillet , on n'eut plus d'autre soin que de ramener en France le |>eu de troupes et de munitions que l'on put sauver, et de continuer de tenir les côtes en état de défense. Puis, lorsque la flotte de Tourville fut entrée à Brest, on détacha M. de Chateauronault avec trente vaisseaux pour croiser sur la côte d'Irlande ; et on en-

voya deux autres escadres aux rades de La Rochelle et aux îles d'Amérique.

Deux mois après, MM. de Chateaurenault et de Nesmond eurent ordre d'aller croiser depuis Ouessant jusqu'au cap Saint- Vincent sur la côle de Biscaye, à l'ouest des Sorlingues et au cap de Clare et de Machecou, afin de surprendre le convoi des galions qui arrivaient d'Amérique richement chargés, ou d'attaquer les vaisseaux qui viendraient du nord de l'Angleterre ou de Hollande pour escorter le convoi. Malheureusement aucun de ces projets ne réussit, et M. de Pontchartrain en fit de vifs reproches à M. de Chateaurenault ; c'était, on le voit, toujours pour - hut et mobile cette incessante question d'argent.

Au résumé il y eut, en 1691, quatre-vingt-dix-huit bâtiments armés eu France , tant vaisseaux que frégates , sans compter ceux du Levant

En Levant, M. le comte d'Estrées, vice-amiral de ces mers, ayant sous ses ordres M. le bailli de Noaillcs , commandant les galères, fut chargé de toutes les expéditions de cette même année 1091, expéditions qui d'ailleurs furent de peu d'importance; il partit le 9 mars de Toulon pour se rendre à la rade de Villefranche, afin de seconder les efforts de 31. de Catinat, qui, après avoir pris Nice , assiégeait alors le château de cette première ville. Un accident assez semblable à celui qui arriva lors du siège de Tabago , en mettant le feu au magasin à poudre , renversa un grand nombre de maisons, fit sauter en l'air la moitié du fort, abrégea singulièrement la durée du siège et mit M. de Catinat en état d'entrer dans cette ville le 5 avril. Aussitôt après, M. d'Kstrées passa devant Oneille, dont il somma la garnison de se rendre sous rançon. Ils allaient lui envoyer les clefs de leur v ille, lorsque M. de Fosagne, qui avait défendu la ville de Nice, arrivant à la tète de trois mille hommes de milices , leur fit changer de résolution ; il distribua son monde , tant dans la citadelle qne sur la côte, et fit canonner la fiotte. Le comte d'Estrées y répondit par un grand nombre de bombes, et eût sans doute complètement ruiné cette ville si un violent coup de vent ne l'eût obligé d'appareiller en coupant ses câbles. Il arriva bientôt aux îles d' H y ères, où il reçut de M. de Pontchartrain l'instruction suivante :

« L'intention de Sa Majesté est qu'en partant des îlesd'Hières, il fasse sa route droit à Barcelonne, et qu'il prenne de si bonnes mesures qu'il puisse être assuré que les galères et les autres bâtimentsy arriv eront en même temps que lui, afin qu'aussitôt qu'il y sera, il puisse commencer l'exécution des bombes, et en faire jeter dans cette ville le nombre qu'il jugera à propos, par rapport aux autres expéditions qu'il aura à faire, et |xnir faire sentir au peuple la puissance de 8a Majesté par le dommage qu'ils recevront.

» Elle ne s'attend pas que cette ville offre de racheter sa ruine par une contribution , y ayant beaucoup d'apparence qu'étant le séjour du vice-roi , elle sera pleine de troupes qui contiendront les habitants et les empêcheront d'entrer dans aucune composition ; cependant elle observera audit sieur comte d'Estrées que, depuis quatre ans, il y a eu dans celte ville deux révoltes contre le roi d'Espagne ; que l'esprit de sédition règne dans celui de ses habitants, qui sont traités avec dureté par les Espagnols, et qu'elle est informée que, lors du départ des vaisseaux et des galères pour l'expédition de Nice, ils disaient publiquement qu'ils ne souffriraient pas l'embrasement de la ville : ainsi si la crainte, ou les effets des bombes, ou la présence dudit sieur comte d'Estrées pouvaient, par un bonheur inespéré, jeter ces habitants, qui se trouveront abandonnés par le roi d'Espagne, dans quelque nouvelle révolte contre lui , Sa Majesté ne doute pas qu'il ne profite de la conjoncture pour ôter à ses ennemis une ville aussi considérable , se joindre aux habitants pour les en chasser, et faire tout ce qu'il jugera avantageux pour son service dans une occasion aussi iui|>ortante. Il aura un soin particulier d'avertir le sieur duc de Xoailles de tous les mouvements qui se feront en cette ville et sur les côtes lorsqu'il y paraîtra , desquels on peut encore tirer cette utilité que les Espagnols y feront venir apparemment des troupes pour les garder, ce qui affaiblira d'autant le corps qu'ils ont à opjwser audit sieur de Noailles, ou les garnisons d'où ce*s troupes ont été tirées.

» A près qu'il sera resté dev ant Barcelonne autant de temps qu'il aura jugé nécessaire pour l'exécution des bombes ou pour profiter des mouvements qui s'y |)ourront faire, avoir celui d'achever les expéditions que Sa xMajesté a résolues avant que

les Espagnols soient en état de s'opposer à ses vaisseaux , après l'entrée des galions,- il ira devant Alicante et ensuite devant Carthagèue, pour brûler ces villes par les bombes, ou les obliger à payer, pour les éviter, une grosse contribution. 11. est à pré^ sunier que ces villes, dont le commerce est considérable, et qui ne sont presque habitées que par des marchands , ne se laisseront point consumer par le feu des bombes, et qu'elles s'engageront plutôt au paiement de ce qu'il exigera d'elles, qu'il doit proportionner à leurs richesses , et de les obliger de le payer sans retardement.

» Lorsqu'il aura tiré de ces deux villes leurs contributions, qu'il aura réglées, et qui ne doivent pas être moindres de trois à quatre cent mille livres, ledit sieur comte d'Estrées pourra, s'il reste quelques bombes, les consommer sur la ville de Majorque en revenant aux îles d'Hières, Sa Majesté se remettant à lui de faire à cet égard ce qu'il jugera à propos, suivant les nouvelles qu'il aura des mouvements des ennemis, le temps qu'il aura et l'état auquel seront les vaisseaux et les galères; elle se remet même à lui, en cas qu'U ne croie pas pouvoir aller à Carihagène et à Majorque , de choisir celle de ces deux expéditions qu'il trouvera la plus sûre pour l'exécution et sujette à moins d'inconvénients. »

Ensuite de cette instruction le vice-amiral d'Estrées se remit en mer avec quatre vaisseaux , cinq frégates et trois galiotes à bombes ; les galères, au nombre de vingt-six, commandées par M. le bailli de Noailles, le joignirent le l\ juillet, et cette flotte parut devant Barcelonne le 8 du même mois *. Il y jeta huit cents bombes qui mirent le feu en plusieurs endroits ; mais la défense de cette ville fut si faible et si mal entendue, que la flotte de M. d'Estrées ne perdit qu'un seul homme à cette attaque. Le 12, il prit la route d' Alicante, aux termes de sou instruction, mais les vents contraires ne lui permirent d'y mouiller que le 22 ; sa flotte, à laquelle plusieurs vaisseaux s'étaient ralliés,

1 Barcelonne, port sur la côte orientale d'Espagne. 11 est spacieux, profond et sûr. et défendu d'un côté par un grand mole sur l'extrémité duquel il y a un phare avec un petit fort qui renferme une garnison. Le port est défendu de l'autre roté par le fort Montjouy, et l'entrée en est flanquée par une montagne de pierre sur laquelle on a bâti un autre fort.

se trouvait alors forte de douze vaisseaux de guerre , de vingtcinq galères, de trois gakotes à bombes et de dix tartanes.

Voici la relation que fait M. d'Estrées du bombarde nient d'Alicante 1 :

Les vaisseaux de Sa Majesté arrivèrent le 17 de ce mois aux Offas, où l'on avait donné rendez-vous aux galères, qui y étaient déjà depuis trois jours. Leur convoi, dont on s'était chargé, et les calmes qu'on avait trouvés depuis le départ de Barcelonne n'ayant pas permis aux vaisseaux de s'y rendre plus tôt , elles avaient eu tout le temps de rafraîchir leurs équijrages et de faire leur aiguade dans la rivière de Tortose, qui n'en est qu'à deux lieues, dont on ne peut mieux représenter la beauté qu'en disant que les vingt-six galères y firent leur eau en six heures de temps, et qu'on la peut faire de la galère même si l'on veut. Il est surprenant qu'un endroit aussi important que l'est celui-là pour les galères lorsqu'elles sont obligées de naviguer aux côtes d'Espagne en temps de guerre, fût aussi peu connu, car il n'y avait pas un seul officier qui en eut ouï parler.

On en partit le 18 , et le 22 au matin on se trouva devant Alicante, où l'on aperçut six vaisseaux mouillés dans la rade, dont quatre mirent pavillon génois; le cinquième, pavillon vénitien; l'autre, qui était tout désagréé et ses mâts de hune bas, n'en mit aucun. J'appris, par les capitaines des cinq premiers vaisseaux, qui vinrent à mon bord, que ce dernier était génois, arrêté par les Espagnols depuis près de huit mois, sous prétexte de contrebande ; que l'affaire n'était pas encore jugée à Madrid, et que l'on y tenait seulement dedans quelques gardiens. D'ailleurs je ne tirai pas de ces gens de grands éclaircissements sur

1 Alicante, sur la cote orientale d'Espagne, se nomme quelquefois improprement Altea Day. C'est une petite baie qui reçoit une rivière du même nom dans le N.-E. La ville est à la pointe N. de la baie. La baie peut contenir une flotte. Son port est défendu par de forts bastions, et c'est une place

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