‹ Histoire de la marine françaiseChapitre 37 sur 87 · IV · texte numérisé non relu

IV

son compte. Mais il en fut si blessé, qu'il ne put lui pardonner, et qu'après sa mort , ayant rappelé Pomponne dans son conseil d'état, il lui conta cette aventure, piqué encore de la présomption de Louvois; et je le tiens de l'abbé de Pomponne.

» De retour de Mons , l'éloignement du- roi pour lui ne fit qu'augmenter , et à tel point que ce ministre si présomptueux , et qui , au milieu de la plus grande guerre , se comptait si indispensablement, commença à tout appréhender, ta maréchale de Rochefort , qui était demeurée son amie intime , étant allée avec madame de Blansac, sa fille, dîner avec lui à Meudon, qui me l'ont coûté toutes les deux, il les mena à la promenade ; ils n'étaient qu'eux trois dans une petite calèche légère qu'il menait. Elles l'entendirent se parler à lui-même, rêvant pro-. fondément , et se dire à diverses reprises : — Le ferait-il ? Le lui fera-t-on faire? Non; mais cependant... Non , il n'oserait. — Pendant ce monologue , il allait toujours , et la mère et la fille se taisaient et se poussaient, quand, tout à coup, la maréchale vit les chevaux sur le dernier rebord d'une pièce d'eau , et n'eut que le temps de se jeter en avant sur les mains de Louvois pour arrêter les rênes, croyant qu'il les menait noyer. A ce cri et à ce mouvement , Louvois se réveilla comme d'un profond sommeil , recula quelques pas et tourna, disant qu'en effet il rêvait et ne pensait pas à la voiture.

» Dans cette perplexité, il se mit à prendre des eaux les matins à Trianon. Le 16 juillet j'étais à Versailles pour une affaire assez sauvage, dont le roi avait voulu donner tout l'avantage à mon père, qui était à Blaye avec ma mère, contre Sourdis, qui commandait en chef en Guyenne, et que Louvois avait inutilement soutenu; ce nonobstant, je fus conseillé de l'aller remercier, et j'en reçus autant de compliments et de politesse que s'il avait bien servi mon père. Ainsi va la cour. Je ne lui avais jamais parlé. Sortant le même jour du dîner du roi , je le rencontrai au fond d'une très-petite pièce qui est entre la grande salle des gardes et ce grand salon qui donne sur la petite cour des princes; M. de Marsan lui parlait, et il allait travailler chez madame de Maintenon avec le roi, qui devait se promener après dans les jardins de Versailles où les gens de la cour avaient eu la liberté de le suivre. Sur les quatre heures après midi du

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môme jour, j'allai chez madame de Châteanneuf , où j'appris qu'il s'était trouvé un peu mal chez madame 4e Main tenon, que le roi l'avait forcé de s'en aller , qu'il était retourné à pied chez lui, où le mal avait subitement augmenté; qu'on srétait hâté de lui donner xm lavement qu'il avait rendu aussitôt , et qu'il était mort en le rendant et demandant son fils Barbozieux, qu'il n'eut pas le temps de voir, quoique celui-ci accourût de sa chambre.

» On peut juger de la surprise de toute la cour. Quoique je n'eusse guère que quinze ans , je voulus voir la contenance du roi à un événement de cette qualité. J'allai l'attendre et le suivis toute sa promenade. Il nie parut avec sa majesté accoutumée; mais avec je ne sais. quoi de leste et de délibéré qui me surprit assez pour en parler après , d'autant plus que j'ignorais alors et long-temps après les choses que je viens d'écrire. Je remarquai encore qu'au lieu d'aller voir ses fontaines et de diversifier sa promenade , comme il faisait toujours dans ses jardins , il ne fit jamais qu'aller et venir le long de la balustrade de l'Orangerie, d'où il voyait , en revenant vers le château , le logement de la surintendance, où Louvois venait de mourir, qui terminait l'ancienne aile du château sur le flanc de l'orangerie, et vers lequel il regarda sans cesse toutes les fois qu'il revenait vers le château.

»» Jamais le nom de Louvois ne fut prononcé, ni pas un mot de cette mort si surprenante et si soudaiue , qu'à l'arrivée d'un officier que le roi d'Angleterre envoya de Saint-Germain , qui vint trouver le roi sur cette terrasse et qui lui fit de sa part un compliment sur la perte qu'il venait de faire : — Monsieur, — lui répondit le roi, d'un air et d'un ton plus que dégagés, — faites mes compliments et mes remerciements au roi et à la reine d'Angleterre, et dites-leur de ma part que mes affaires et les leurs n'en iront pas moins bien. — L'officier fit une révérence et se retira, l'étonnement peint sur le visage et dans tout son maintien. J'observai curieusement tout cela, et que les principaux de ceux qui étaient à la promenade s'interrogeaient des yeux sans proférer une parole.

» Barbezieux avait eu la survivance de secrétaire d'état dès 1685, qu'il n'avait pas encore dix-huit ans, lorsque son

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père la fit ôter à Courtenvaux, son aîué, et qu'il en jugea incapable. Ainsi Barbezieux , à la mort de Louvois, l'avait faite sous lui en apprenti commis près de six ans , et en avait vingtquatre à sa mort , et cette mort arriva bien juste pour sauver un grand éclat. Louvois était , quand il mourut, tellement perdu qu'il devait être arrêté le lendemain et conduit à la Bastille. Quelles en eussent été les suites ? c'est ce que sa mort a scellé dans les ténèbres. Mais le fait de cette résolution prise et arrêtée par le roi est certain ; je l'ai su depuis par des gens bien informés ; mais, ce qui demeure sans réplique , c'est que le roi même l'a dit à Chamillart, lequel me l'a conté. Or, voilà ce qui explique , je pense , ce désinvolte du roi le jour de la mort de ce ministre, qui se trouvait soulagé jde l'exécution résolue pour le lendemain et de toutes importunes suites. *

(Mémoires du duc de Saint-Simon, 1715, p. 34.)

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