CHAPITRE V
Tourville part de Brest à la tête de la flotte française. — 11 n'attend pas> jonction de l'escadre de M. lo comte d'Estrées. — Pourquoi. — Ordre positif de la main de Louis XIV de combattre tennemi, fort ou faible. — Quel est le motif secret de cet ordre. — Marche et conseil de guerre de la flotte anglo-hollandaise. — L'amiral Édouard Russell, comte d'Oxford.
— Protestation des officiers de l'escadre anglaise. — A quel propos ils font cette protestation de fidélité au roi Guillaume. — Changement que cette circonstance doit apporter à l'ordre donné par Louis XIV à Tourville qu'attaquer l'ennetni , fort ou faible. — On dépêche dix barques de pilotes à Tourville pour lui donner l'ordre d'éviter le combat. — Ces barques ne le rencontrent pas. — Le jeudi . 29 mai , à huit heures du matin. Tourville découvre l'ennemi. — Sa force. — 11 assemble le conseil.
— Tous les officiers généraux sont d'avis de ne pas combattre, la disproportion numérique des deux Hottes étant trop grande. — Tourville montre l'ordre du roi. — Le conseil, décidé à combattre, se sépare. — Tourville laisse arriver vent arriére sur l'ennemi. — Combat dit de la Hogue. — 11 dure jusqu'à la nuit et recommence au clair de lune. — La brume sépare les deux flottes. — La flotte française, entièrement désemparée, appareille et mouille avec les marées. — La flotte anglaise la poursuit pendant deux jours de mouillage en mouillage. — Tourville fait passer la moitié de son armée par le raz de Blanchard, mais huit de ses vaisseaux ne peuvent la suivre. — L'amiral Russell fait incendier ces vaisseaux sous le cap de la Hogue. — Pin de la campagne. — Fondation de l'ordre royal et militaire de Saint-Louis. — Promotions à cet ordre dans le corps de la marine. — Tourville est fait maréchal de France.
Ce fut le jeudi, 29 mai 1692, que se livra la funeste bataille dite de la Hogue , dont le résultat et les suites surtout furent si désastreuses pour la France, par l'incroyable consternation que cette défaite répandit dans l'esprit des marins, qui demeurèrent long-temps abattus sous la terrible influence morale de cette panique.
Mais avant que d'arriver à cette triste page de notre histoire, on doit faire quelques raprochements qui ne seront pas sans intérêt
On a vu combien la tactique navale de Tourville , quoique
Di
f98 HISTOIBE DE LA MARINE.
réfléchie , solide , courageuse et habile , avait élé violemment incriminée eu 1691 à propos de sa campagne de la Manche; on a dit que ses envieux en étaient même venus à mettre en doute sa rare intrépidité. Cet amiral , sans s'affecter beaucoup de tant et de si basses attaques, en avait pourtant assez ressenti l'action pour attendre avec une impatience inaccoutumée l'ouverture de la campagne de 1692, a cette fin de trouver l'occasion de hasarder quelque action téméraire, et de sortir ainsi de la sage et noble ligne qu'il s'était jusque-là tracée : nouvelle preuve qu'un des plus détestables fruits de l'envie et de la calomnie est de porter quelquefois les plus grands esprits à des partis désespérés, extrêmes, et complètement en désaccord avec leur propre génie , tant ils sont irrités par 1 acreté d'injustes attaques mille fois répétées, et impatients d'en démontrer à tout prix l'iusigne fausseté.
Or, au commencement de l'année 1692, une nouvelle expédition fut projetée contre l'Irlande; Louis XIV, fort désireux de voir le roi Guillaume retourner dans ses trois royaumes, espérait, en lui suscitant une diversion eu Angleterre, arriver à ce résultat. 11 fit donc rassembler environ douze mille hommes de troupes daus le Cotentiu ; ces forces étaient commandées par M. le maréchal de Bellefonds; et M. le vice-amiral d'Estrées, à son retour de la Méditerranée , devait, avec douze navires de guerre, escorter leur convoi pendant que Tourville tiendrait la mer à la tête de soixante vaisseaux.
In autre motif, demeuré jusqu'ici des plus secrets, avait engagé Louis Louis XIV à mettre cette année sa flotte en. mer sans attendre la jonction des escadres du Levant ; ce motif avait été l'assurauce précise et formelle que lui avait donnée le roi Jacques (se croyant certain des intelligences qu'il s'était ménagées en Angleterre) , l'assurance , dis-je, — qu'à la vue de la flotte française, -plus de la moitié des capitaines et des équipages des vaisseaux anglais ou hollandais devaient crier Vive le roi Jacques! et se joindre aux Français pour combattre ceux qui seraient demeurés fidèles au roi Guillaume.
Louis XIV, plus expert que pas un dans ces sortes de trahisons ou dénis de secours auxquels il avait souvent obligé ses
amiraux , lorsque les vaisseaux se trouvaient alliés de quelque puissance amie, Louis XIV crut fort exécutable ce qu'il avait si souvent fait lui-même; de là cet ordre apparemment si téméraire et si contraire au calme et au sang-froid financier de Pontchartrain ; de là cet ordre enfin si complètement dans le génie de Seignelay : — de combattre V ennemi fort ou faible, et quoi qu'il en piît arriver.
Pourtant le calcul était simple : sur quatre-vingts vaisseaux qui composaient l'armée ennemie, si quarante devaient se déclarer pour la France, ces quarante vaisseaux, joints aux soixante que commandait Tourville, faisaient un étrange parti à ce général, c'est-à-dire lui donnaient quatre-vingt-dix navires contre quarante.
On dira plus bas comment toute cette belle trahison avorta et ce qu'il en advint à notre marine; seulement on remarque à ce sujet une chose assez singulière, c'est que Tourville qui, ie premier, ainsi qu'il va s'en targuer tout à l'heure lui-même dans sa fierté guerrière, a commencé de brûler des vaisseaux sous des forteresses, devait éprouver par lui-môme, et cela cruellement, cpie ses leçons avaient produit de terribles imitateurs.
Le document qui va suivre et qu'on s'est réservé de placer ici fut adressé au roi, par Tourville, à propos d'une de ses contestations avec M. Gabaret. C'est une espèce de résumé de toute la carrière militaire de Tourville, écrit entièrement de sa main1 et fort curieux, comme témoignage du naïf orgueil avec lequel ce grand marin parlait de faits admirés d'ailleurs par toute la marine.
Cette pièce est ainsi titrée :
MÉMOIRE DES ACTIONS OU LE CHEVALIER DE TOURVILLE S'EST TROUVÉ PLUS QUE M. GARARET.
« Il a été dans tous les combats où M. Cabaret s'est trouvé, » et il a occupé les premiers postes en servant de second aux » pavillons.
1 Voir les autographes du cinquième volume.
» Il a commandé sous M. de Vivonne à l'affaire de Païenne, » où il y eut neuf navires ennemis brûlés.
» Il a commencé le premier à brûler des vaisseaux » sous des forteresses ; il en a brûlé deux sous la vide » de Barlette, dans ie golfe de Venise,
» Il a pris deux autres vaisseaux sous Barlettc, et un sous la » forteresse de Bundisy , dans le même golfe de Venise , après » avoir canonné les forteresses pendant deux heures.
» 11 a brûlé sous la ville de Reggio, en Calabre, un vaisseau <> de Votre Majesté que les galères d'Espagne avaient pris dans » le phare de Messine et quatre bâtiments, gros ou petits, des » ennemis qui étaient dans ce port, après avoir canonné la » place pendant trois heures.
» Il entra le premier, à la tête de l'armée avec le vaisseau la » Syrène, dans le |>ort d'Agosta , et fit rendre le fort d'Avolas » en s'emharquant dans sa chaloupe avec le chevalier de Coet- » logon, son lieutenan^; il coupa les palissades, et, s'étant rendu » maître de la porte, fit faire Ja composition après avoir eu des » gens blessés et tués auprès de lui.
» Il entra de nuit dans le port de Suzn, en Afrique, où il y » avait dix-sept bâtiments; il mit le feu à un vaisseau de Tunis, » et eut dix matelots et soldats de tués et estropiés dans sa cha- » loupe. 11 prit des Turcs qui sont encore dans les galères de » Votre Majesté.
» Il a été attaqué cependant dans un port de l'île de Chios, » qu'on nomme Port-Dauphin, par trente-six galères tur- » ques, chargées d'infanterie, étant dans un vaisseau de qua- » rante pièces de canon avec feu le chevalier d'Ilocquincourt, r son camarade ; il y eut cinq cents Turcs de tués dans le com- » bat et quatre vingts hommes de son équipage.
» Il est le seul officier qui s'est trouvé dans un combat de » galère contre galère, qui sont des plus sanglants qui se soient » donnés à la mer, ayant été abordés deux heures à coups de » mousquet, où il y eut trois cents hommes de tués de part et » d'autre.
» II a combattu, avec un seul vaisseau, contre sept navires » d'Alger pendant neuf heures , et eut cinquante hommes de ■ tués sur son pont.
» M. Du Quesne , dans le combat de Stromboli, ayant détail ché un brûlot pour brûler le vaisseau de IL de Ruyter, le » chevalier de Tourville, pour soutenir le sieur Champagne qui » commandait le brûlot, se détacha de la ligne, essuya le feu » des ennemis, et n'abandonna pas le brûlot qu'il ne fût coulé » à fond , et sauva la chaloupe dudit sieur Champagne avec le » reste de son équipage.
» Entre toutes ces actions, étant en course en Levant et fai- » saut ses caravanes , il a eu dix abordages de toutes sortes de » bâtiments qu'il ne nomme point à Votre Majesté.
» Il s'est trouve dans trois naufrages, et depuis ces malheurs » il a eu une extrême application aux constructions des vaisseaux » de Sa Majesté.
» Dans la guerre de Sicile, lorsque M. de Vivonnc avait fait » le projet de prendre Syracuse l'épée à la main, comme il avait » fait à Agosta , il lui donna le commandement des troupes de » la marine et de cent officiers |M>ur aller à la brèche l'épée à » la main, préférablcment à M. Gabaret.
» Le chevalier de Tourville. »
On a voulu donner ce document, et réunir ainsi en un seul faisceau les traits d'intrépidité qui brillent épars dans la vie de ce grand marin, pour faire songer jusqu'à quel effrayant et audacieux vertige pouvait s'exalter une nature de cette trempe et de cette hardiesse, si on la poussait imprudemment hors des bornes qu'elle avait la rare puissance de s'imposer à elle-même.
Et ceci arriva pourtant lors de la campagne de 1692. Ce . furent les mille piqûres empoisonnées de la haine et de l'envie qui exaspérèrent ce courage de lion jusqu'à la folie, et donnèrent sans doute à Tourville la tentation fatale de montrer à ses ennemis sur quelle sanglante et terrible échelle il pouvait aussi, lui, qu'on traitait de timide, faire de la témérité !
Sans cela, sans l'irritation continuelle que lui causait une animosité incessante et acharnée, nul doute que Tourville n'eût magnifiquement persévéré dans cette modération, forte et mâle, à laquelle il devait déjà une gloire si splendide et si sereine. Nul doute qu'au lieu de suivre follement l'ordre de Louis XIV, il l'eût modifié, et reconnu que lui, Tourville, pouvait, sans
lâcheté, éviter le combat, n'ayant qne quarante vaisseaux d'un rang inférieur à opposer à un ennemi fort de quatre-vingtcinq navires de guerre dont trente du premier rang; mais, on le répète, telles furent encore cette fois les suites cruelles d'une envie aveugle et sttipide, qu'elle fit faillir jusqu'à la haute et grave raison de ce grand homme.
Avant d'entrer dans les détails de cette malheureuse campagne, on doit dire quelques mots des projets de l'amiral anglais et de l'événement qui amena la protestation des officiers de sa flotte qui , témoignant ainsi de leur fidélité au roi Guillaume, firent avorter la trahison projetée.
Edouard Russe)!, comte d'Oxford, qui commandait la flotte anglo-hollandaise \ avait alors quarante et un ans; il était cousin-germindu fameux William Russell, qui fut décapité, à Londres, le 24 juillet 1683, et dont le crime se réduisait à avoir émis cette opinion dans le secret de l'intimité : — qu'une nation libre peut défendre sa religion et sa liberté quand elles sont attaquées. — C'était lors des premières tentatives du duc d'York contre la religion réformée en faveur de la cabale catholique; tentatives qui, ainsi qu'on a dit, amenèrent le complot de Rye-House , ce sanglant prétexte de toutes les vengeances de Jeftryes. Lord Russell, personnellement haï du duc d'York, fut une des victimes de cette réaction ; la base de l'accusation portée contre lui se réduisait pourtant au reproche d'être entré dans une taverne et d'avoir assisté à une conversation dans laquelle le duc de Monmouth parla violemment contre la faction catholique qui menaçait l'Angleterre; quoi qu'il en fût, l'honorable, le pur, le vertueux Russell fut condamné a mort. On sait avec quelle fermeté il la sontint,' et ses belles paroles lorsque lady Russell ayant amené ses enfants la veille du jour de son exécution, il s'écria : « Maintenant V amertume de 4a mort est passée; » puis, prenant sa montre, il dit : « Le temps a fini pour moi, l'éternité commence! »
1 Burnet fait observer que ce commandement lui fut donné, quoiqu'il fût alors disgni é pour avoir osé demander au roi sur quel fondement il avait éloigne du nvice le comte de Marlborough. 11 alla jusqu'à lui reprocher que le comte I ■ avait mis.' par ses services, la couronne sur la tête.
— 1092— LIVRE JX, CHAPITRE V
Edouard Russell, dont il s'agit ici, était cousin germain de lord Russell et petit-fils comme lui du comte de Bedfbrd. Révolté de ce jugement inique qui venait d'atteindre son parent, il offrit au duc d'York sa démission de sa cbarge de gentilhomme de la Chambre , quitta le service , passa en Hollande , et devint un des plus ardents partisans du prince d'Orange, qu'il suivit en Angleterre en 1688, et qui récompensa le zèle et l'attachement d'Edouard Russell en le créant membre du conseil privé et amiral commandant la flotte , par commission du 3 décembre 1691.
Ainsi que la flotte française, la flotte anglaise attendait plusieurs renforts de la Méditerranée ; le plus considérable était celui commandé par le chevalier de Lavall, qui arriva lieureusementaux Dîmes le 12 mare, bien qu'il n'eût pas reçu les ordres 1 que l'amirauté lui avait envoyés par le paquebot de la Coi'ogue.
11 n'eu fut pas de même de l'escadre de M. le vice-amiral d'Estrées, qui, parti de Toulon vers le commencement du mois de mai et étant arrivé le 18 proche du détroit de Gibraltar, fut battue d'un si furieux coup de vent que deux de ses vaisseaux échouèrent à Ceuta et que le reste fut tellement désemparé qu'il ne put rallier la flotte de la Manche, commandée par Tourville, que long-temps après la journée de la Hogue.
Les vents de N. I£. forcés ayant régné depuis le commencement du mois de mai , furent Irès-contraires à Tourville , qui désirait, d'après ses instructions, entrer le plus tôt possible dans la Manche; mais favorisèrent extrêmement la jonction des
1 Ces ordres étaient d'éviter d'approcher du cap Saint-Vincent , et de se tenir si loin en mer qu il ne fit pus le cap Clear, mais plutôt d'aller à la baie de Dingle, à l'embouchure de la rivière Shannon. ou dans quelque autre port voisin en Irlande, afin d'éviter plus facilement les dangers auxquels non-seulement les vaisseaux, mais les effets des marchands, seraient exposés s'ils rencontraient la flotte française. Dons la crainte que ces ordres n'arrivassent pas à temps à Cadix pour lui être rendus, ou détacha un petit vaisseau à qui on donna ordre de croiser à la hauteur du cap Clear ou aux environs, de l'attendre, de lui donner cet avis, et de lui communiquer tout ce qu'il pourrait apprendre des desseins des ennemis ; et en cas que ni lui ni le chevalier Ralph lui-même ne pussent le joindre . il lui était recommandé de se rendre à Corck ou à Kinsale. [Histoire navale a" Angleterre, tom. 3. p. 76, de Thomas Lediard.)
flottes anglaise el hollandaise , qui se trouvèrent réunies , le 25 niai, à la rade de Sainte- Hélène, au nombre de quatrevingt-huit vaisseaux de guerre. L'amiral en chef, Edouard Russell , commandait le corps de bataille ; l'avant-garde, composée des vaisseaux hollandais , était sous les ordres de leur amiral, Van-Elmonde, et l'arrière-garde avait pour chef l'amiral , Rook.
Le 25 mai , l'amiral Russell assembla le conseil de guerre à> son l)ord , et il fut unanimement résolu : — qu'au premier vent favorable on ferait voile vers les côtes de France, •pour croiser proche La Ifofjue et Bar fleur , si on pouvait le faire commodément. — Si on ne rencontrait pas (es ennemis on devait revenir à ia rade de Sainte- Hélène, qui, selon l'avis de tous (es officiers-généraux, était l'endroit ie plus favorable à un rendez-vous.
Peu de temps avant la complète jonction des flottes anglaise et hollandaise , Guillaume d'Orange avait appris que plusieurs capitaines de la flotte paraissaient mal intentionnés pour son service, et qu'ils avaient même avoué confidemment qu'ils n'attendaient que la présence de l'escadre française pour se déclarer contre lui. Aussitôt Guillaume envoya immédiatement l'ordre de les arrêter ; cette mesure intimida si profondément les autres conjurés , et exalta tellement l'indignation du reste de l'armée , que le corps d'officiers de la flotte rédigea la protestation suivante , qui fut envoyée par l'amiral Russell à la reine aussitôt après un conseil tenu le 25 mai :
« Nous , les très-humbles et très-fidèles sujets et serviteurs » de Votre Majesté, les officiers qui portent pavillon el les capi- » taines de votre flotte , pour témoigner la parfaite reconnais- » sance que nous avons de la bonne et juste opinion que Votre » Majesté a de notre attachement et fidélité à son service , » maintenant qu'elle a puni les traîtres , ainsi qu'elle a eu la » bonté de nous le faire savoir par la lettre qu'elle a fait écrire » à l'amiral Russell par le comte de Nottingham. En notre » nom et au nom de tous les officiers et matelots , prenons la » liberté de nous adresser nous-mêmes à Votre Majesté dans » cette conjoncture , pour détromper le monde des faux et » malicieux rapports qni ont été semés depuis peu contre le
» service de Votre Majesté par des personnes mal intentionnées »> contre votre gouvernement et qui ont en aversion la trau- » quillité et le bien de notre patrie ; lesquels disent qu'il y a » encore quelques officiers parmi nous qui n'ont pas un >éri- » table zèle pour le même gouvernement et qui ne sont pas » entièrement dévoués au service de Votre Majesté, (/est pour- »> quoi nous demandons très-humblement permission à Votre » Majesté d'ajouter, aux serments que nous lui avons déjà faits, » cette assurance de notre fidélité, par laquelle nous protestons » que nous exposerons , avec toute la joie et la résolution ima- » ginables , nos vies pour défendre les droits incontestables de » Votre Majesté , ainsi que les lois , la liberté et la religion de >» notre pays contre toute sorte d'usurpateurs étrangers et pa- >» pistes ; et nous prions le Dieu tout-puissant qu'il conserve »> sa personne sacrée, qu'il dirige ses conseils et qu'il donne un .» heureux succès a ses armes par terre et par mer contre les » ennemis de Votre Majesté. Que tout le peuple dise amen : » ce sont les souhaits de très-obéissants et très-fidèles sujets de » Votre Majesté.
.. Datée ù Sainte-Hélène, à bord du Bri'annia, le ?5« jour (2o) mai 1692. »
Cette protestation , immédiatement transmise à Guillaume , fut rendue publique le surlendemain 27. Louis XIV assiégeait alors Namur; dès qu'il apprit l'arrestation de quelques officiers soupçonnés, et l'adhésion unanime et énergique des généraux et autres marins de la flotte à l'adresse ci-dessus, voyant clairement que tout espoir de division était perdu, il dépêcha immédiatement un courrier à Jacques II, alors campé près de Barfleur , pour lui apprendre qu'il ne fallait plus compter sur une défection. M. de Pontchartrain ordonnait en même temps au maréchal de Bellefonds , qui avait accompagné le roi Jacques, d'envoyer aussitôt, et à tout prix, et dans toutes les directions, des barques de pilotes à Tourville , pour lui porter de nouveaux ordres , lui commander surtout de ne point combattre , d'éviter l'ennemi et d'attendre la jonction des escadres de MM. le vice-amiral d'Estrées, le marquis de Laporte et le comte de Chateaurenault ....
Malheureusement il n'était plus temps ; aucune barque ne rencontra Tourville , qui , contrarié par un vent dD. forcé , était revenu à l'entrée de la Manche, à la hauteur de Plymouth, où il fut rejoint par le marquis de Villette-Mursay, à la tète d'une division de cinq vaisseaux et de quatre brûlots, tandis que les flottes anglaise et hollandaise étaient composées ainsi qu'il suit :
(Anglais.)
[Anglais.)
[Hollandais.)
M. Edouard Russell , Le chev. Jeam Asbt,
M. Van Almqwde,
ccuyer-amiral.
amiral»
amiral.
Le chev. Ralph de Laval, M. George Rook,
SCHOITBYNACT,
vice-amiral.
vice-amiral.
vice-amiral.
Le chevalier Claudesly- M. Richard Coster,
Sowiiel, contre-amiral. contre-amiral.
Le Royal-Guillaume.
La Victoire.
Le Zéelande.
L»; Londres.
L'Albemarle.
Le Koniugwilhem.
La Grande-Rretagne.
Le Château do Windsor.
Le Brandebourg.
Le Saint-André.
Le Neptune.
Le West-Fnse.
Le Royal-Souverain.
L Avant-Garde.
Le Prince.
Le Saint-Michel.
La Duchesse.
La Princesse.
Le Sandwich.
L'Ossorv.
Le Castel-Medenbbck.
Le Royal-Catherine.
Le Duc.
Le Beschirmer.
Le Cambridge.
La Résolution.
Le Capitaine-Général.
Le Plymouth.
Le Moine.
Le North-Hollande.
Le Breda.
L'Expédition.
Le Erste-Edele.
Le Kent.
Le Serment-Royal.
Le Munikendam.
Le Swifteure.
Le Northumberland.
Le Gueldre. A.
Le Hamptoncourt.
Le Lion.
Le Stadt-Muyden.
Le Grafton.
Le Rerwich.
Le Estwont.
Le Rétablissement.
La Défiance.
Le Prince-Casimir.
L'Aigle.
Le Mountagne.
La Prise.
Le Rupert.
Le VVarepigh.
Xe Riddersbape.
L'Elisabeth
Le Monmouth.
Les Sept- Provinces.
Le Bedford.
L'Edgard.
Le Zeerick-Zée.
Le Capitaine.
Le Château-Sterling.
Le Gueldre. R.
Le Devonsure.
Le Sans-Peur.
Le'Harlem.
L'Yorck.
Le Suftblk.
Le Verc.
Le Lenoc.
Le Cornouailles.
Le Zéelan. A.
Le Rubis.
LEssex.
Le Leyden.
L'Oxford.
Le Saint-Albans.
Le Greenwich.
Le Chester.
Le Centurion.
Le Bonaventure.
L'Espérance.
Le Chatam.
L'Avis.
L'Aventure.
La Couronne.
Le Deptford.
Le Woolwicb.
L'Amsterdam.
Le Veiew.
Le Maogdvandort.
Le Tergoes.
Le Medenblick.
Le Gaesterland.
Le Ripperda.
Le Schattershoff.
Le Staddenland.
Le Hoorn.
Le Delf.
Les Anglais et les Hollandais avaient donc en tout :
99 vaisseaux de ligne ; U 0,575 hommes; 6,994 canons;
37 frégates ou brûlots.
Or, le 27 mai, la flotte commandée par Tourville était composée de la sorte :
LE SOLEIL-ROYAL, comte de Tourville.
L'Ambitieux, marquis de Villette.
Le Souverain, marquis de Langeroo.
Le Formidable, marquis d'Amûreville.
Le Monarque, marquis de Nesmond.
Le Foudroyant , de Relingues.
Le Merveilleux , de Gabarét.
Le Grand, marquis de Coetlogon.
Le Magnifique, de Pannetier.
Le Fulminant, marquis de Laporte.
Le Victorieux, d'Amblimont.
'L'Admirable, de Beaujeu.
L'Intrépide, de Sainte-Hermine.
Le Saint-Philippe, d'Infreville.
Le Conquérant, du Magnou.
U Fier, de la Uarteloire, Le Tonnant, de Sep ternes.
Le Terrible, de Sepcville.
Le Triomphant, cbev. de Châteaumorand.
La Couronne, de Machaut.
L'Illustre, de Combes.
L Aimable > rhev. de Reals.
Le Gaillard, chevalier d'Amfreville.
Le Content, marquis de Saint- Maure.
Le Sérieu.c, marquis de Blenac.
Le Brillant, commandant de Combes.
Le Henry, de la Roche-Alard.
Le Courtiaan, deColbert, Saint-Marc.
Le Bourixm, de Péri net.
Le Courageux, de la Luzerne.
L'Apollon, marquis de Rouvroy.
Le Saint-Louis, de la Roque-Persin,
L Excellent, de la Vigerie.
Le Prince, de Bagncux.
Le Vermandois, de Lévy.
Le Fort, chev. de la Rongère.
Le Saint-Michel, chev. de Viltars.
Le Diamant, chev. de Feuquières.
L'Entendu, de Ricoux.
Le More, des Augers.
La Perle, deforbin.
Le Ferme, Du Quesne-Mosnier.
Le Fleuron } de Magon.
Quarante-quatre vaisseaux et treize brûlots!... telles étaient les forces avec lesquelles Tourville devait attaquer l'ennemi, fort ou faible, et quoi qu'il en pût arriver.
Or, le jeudi 29 mai 1692, sur les quatre heures du matin, une légère brise sou fil,) it du sud-ouest. La brume épaisse et grise s'étendait comme un voile à l'horizon, qu'elle semblait rapprocher , et c'est h peine si le disque rougeâtre du soleil levant apparaissait à travers ce brouillard et les vapeurs humides qui s'élevaient lentement sur les flots assoupis.
A cette heure, la flotte de France courait au nord-est sous une petite voilure; elle avait à sa droite, environ à sept lieues vers le sud , cette langue de terre courte et étroite formée par le prolongement de la côte septentrionale du Cotentin, qui fait face au rivage méridional de l'Angleterre, sorte d'isthme obtus, borné à l'est par la pointe de Barfleur , à l'ouest par le cap de
La Hogue tandis qu'au milieu de ces deux promontoires
est creusé le port de Cherbourg, distant de cinq lieues environ de chacun d'eux.
Le rayonnant soleil de mai, montant peu à peu derrière les hautes et blanches falaises de Barfleur, eut bientôt dissipé les nuages légers qui voilaient encore la courbe profonde de l'horizon ; puis à mesure que la brume écarta lentement les grands plis vaporeux de son immense rideau de gaze , les frégates d'avant-garde de la flotte de France purent distinguer, à trois lieues sous le vent, la flotte anglo-hollandaise resplendissant des feux du soleil levant.
L'ennemi!... l'ennemi !... — tel fut le premier cri des marins français.
Ensuite on se mit à compter avidement le nombre des navires.
Quatre-vingt-huit vaisseaux de guerre, dont dixneuf a trois PONTS. On l'a dit, telle était l'armée que Tourville avait à combattre avec quarante-quatre vaisseaux...
Un quart d'heure après que l'ennemi fut signalé , la flotte française mettait en panne, et MM. de Gabaret, d' A mf reville , de Langeron, de Villette , de Pannetier, de Ilelingues et de Cnêtlogon étaient rassemblés dans cette splendide grand'cham-
brc du Soleil-Royal , si superbement meublée de brocart rouge , argent et or, avec ses consoles et ses fauteuils de bois sculptés et dorés.
Tourville, pâle, mais calme et grave, fit signe aux généraux de s'asseoir autour de la table du conseil , tandis que lui , selon une relation contemporaine , « se promena de long en large dans la chambre, les mains croisées derrière le dos. »
— Messieurs , — dit Tourville après quelques instants de silence, — le sujet de la délibération est simple : la flotte ennemie est forte de quatre-vingt-kuit vaisseaux ; nous en avons quarante-quatre : faut-il combattre, oui ou non?
Puis, comme Tourville, en sa qualité d'amiral, ne devait donner son avis que le dernier , il continua de se promener à pas lents , pendant que les membres du conseil discutaient les chances possibles d'un combat aussi disproportionné.
Les huit généraux qui , assis à cette table, pesaient froidement la destinée de toute cette flotte , représentaient certainement l'élite de la marine de France : c'était le vieux Gabaret , compagnon de Du Quesne pendant vingt ans, et qui, bien souvent, s'était trouvé bord à bord avec Ruyter ; c'était d'Amfreville , Langeron , qui depuis long-temps combattaient en escadre; c'était encore le brave Coétlogon , cet ami, ce frère de Tourville, son matelot quand il fut général, son lieutenant quand il était capitaine ; c'était enfui de Villette, de Relingues, Pannetier, qui fit dans ce malheureux combat une si belle et si hardie manœuvre. Tous ces gens étaient renommés braves, mais d'une bravoure éprouvée par vingt batailles; ils avaient une foi aveugle et entière en Tourville ; ils comptaient fort et ferme sur leurs équipages , qu'ils avaient longuement et vaillamment formés. Enfin ils voyaient là... l'ennemi, qui avait aussi mis en panne , lui , et saluait insolemment les Français de son canon, comme pour les défier.
Eh bien! la disproportion des forces était tellement écrasante ; il demeurait si évident — que combattre c'était ruiner complètement, et pour de longues années, la marine française, — que tous ces hommes de cœur et de résolution décidèrent unanimement que livrer bataille serait agir de la façon la plus funeste à l'honneur et au salut de la France, parce que c'était IV. 14
s'exposer sciemment à une défaite si certaine, si accablante, que les équipages pourraient en être (comme ils le forent d'ailleurs) pour long-temps démoralisés; et puis enfin parce que la ruine de la flotte étant évidente, tes cotes et les ports, privés de cet indispensable moyen de défense , resteraient de la sorte livrés sans secours aux descentes et aux attaques des ennemis.
Or, ces raisons si pertinentes, si solides, si mûrement déduites, et dont la suite prouva si malheureusement la réalité, furent résumées avec autant de force que de dignité par M. de Gabaret ; puis chaque officier-général se leva gravement et dit à son tour : En mon âme et conscience , mon avis est qu'il ne faut pas combattre*
Lorsque tous eurent ainsi donné leur opinion , il se fit un moment de silence solennel. . . et chacun , les yeux ardemment fixés sur Tourville, attendit que l'amiral parlât..
Alors Tourville se redressa fièrement ; on eût dit que l'orgueil de démentir bientôt, par un terrible fait, ceux qui l'accusaient de timidité , donnant un magnifique éclat à ses yen* bleus, venak illuminer de tout le feu de la jeunesse cette noble figure à laquelle les années avaient imprimé un rare caractère de grandeur et d'autorité... Enfin , après une nouvelle suspension qui semblait augmenter encore la gravité de sa parole , Tourville dit d'une voix calme et sonore : ~ En mon âme et conscience, messieurs, mon avis est qu'il faut com-