‹ Histoire de la marine françaiseChapitre 39 sur 87 · BATTRE · texte numérisé non relu

BATTRE

Ces mots furent prononcés avec une majesté si imposante, une simplicité si pleine de conviction et de nécessité, que bien qu'un pareil avis fût directement opposé à celui de tous les membres du conseil, il ne les choqua pas, il ne les étonna même pas, pour ainsi dire, tant était entière, profonde et sympathique la confiance qu'ils avaient en Tourville ; aussi l'exclamation qui s'échappa de ces vaillantes poitrines, lorsque, après un moment de silence , tout le conseil répéta : Il faut combattre ! disait assez que ces hardis généraux venaient de prendre un parti aussi prompt que déterminé, un de ces sacrés et terribles engagements avec soi-même , que la mort seule peut rompre.

Mais Tourville , comme s'il eût voulu expliquer l'apparente

contradiction qu'une pareille décision établissait avec sa prudence et son habituelle sagesse, dit , en tirant une lettre de la poche de son magnifique justaucorps à brevet :

— Un onlre de la main du roi. Messieurs !

A ces mots, tous ces vieux amiraux se levèrent respectueusement , comme si le maître eût été là , et Tourville lut cet ordre précis et court, qui ordonnait de combattre l'ennemi , fort ou faible a et quoi qu'il en pût arriver ; signé Louis.

Après la lecture de cet ordre, il y eut un moment de silence qui fut interrompu par un cri entraînant de Vive te roi! non que le souvenir ou l'influence personnelle du coi fût pour quelque chose dans cet élan de cœur et de courage indompté; mais à ce cri se rattachaient je ne sais quelles traditions d'honneur, de France, de gloire, d'héroïsme, et dans ce terrible moment surtout ce cri semblait traduire magnifiquement les impressions profondes qui agitaient ces vieux marins.

Les moments pressaient ; la manœuvre était simple : — arriver vent arrière sur l'ennemi et le combattre. — Tel fut l'ordre que donna Tourville ; puis chaque officier-général lui serra la main et sortit...,

Le dernier qui s'avança vers l'amiral fut le brave chevalier de Coëtlogon, son ami, son fidèle matelot depuis tant d'années, celui qui, bord à bord avec lui, avait partagé tant de périls; le chevalier de Coëtlogon était triste... Tourville le regarda tristement aussi ; mais quand d'un coup d'œil de reproche désespéré Coëtlogon eut montré à Tourville, à travers les fenêtres de la galerie, le vaisseau de M. de Langcron, qui occupait le poste de matelot d'avant de l'amiral, ce poste de frère que Coëtlogon avait occupé près du vaisseau de Tourville pendant quinze ans... , les yeux de ces deux marins, lorsqu'ils se rencontrèrent de nouveau, étaient humides....

Puis les deux amis s'embrassèrent : ils s'étaient compris ; on verra plus tard comment et avec quelle glorieuse sympathie. f>e fait, en ne gardant pas M. de Coëtlogon pour son matelot , Tourville sacrifiait, comme toujours, son désir, son inclination, sa sûreté personnelle à l'avantage de la flotte. Le combat qui se présentait étant une question de salut ou de ruine complète, il

avait préféré employer la bouillante valeur de Coëtlogon au commandement d'une division.

Ce dernier avait à peine rallié son bord que Tourville t au moyen de cette admirable langue des signaux qu'il a pour ainsi dire créée , tant il l'avait perfectionnée , disait à sa flotte : — Laissez arriver vent-arrière sur l'ennemi

Et cette flotte de quarante-quatre vaisseaux arriva intrépidement sur la flotte anglaise forte de quatre-vingt-huit /ut rires de f/iicrrc, cpii l'attendait en panne, formée sur une ligne qui s'étendait du S. S. E. au NT. N. E

Laissons maintenant les relations contemporaines raconter ce combat et ses terribles suites :

RELATION DU COMBAT NAVAL DONNÉ LE 29 MAI 1692, ENTRE L'ARMÉE DU ROI ET LES ANGLAIS ET HOLLANDAIS JOINTS ENSEMBLE *.

Le 29, a la pointe du jour, le vent étant sud-ouesi, nous découvrîmes l'armée des ennemis à sept lieues au large , entre le

1 Ce jour l'amiral Russcll donno la relation de ce combat dans la lettre

suivante :

« Du cap de Harfleur, à 7 lieues au sud-ouest, le 20 mai 1692.

»> Hier, à trois heures du matin, ayant le cap Harfleur à sept lieues au sud- » ouest quart sud , mes corvettes m'apprirent par leurs signaux qu'elles » voyaient les ennemis. Les Français portèrent droit à moi par un vent » d'occident, et a onze heures me combattirent à quelque distance. Nous » continuâmes à combattre jusqu'à cinq heures et demie du soir. Alors l'env uemi se fit touer avec toutes ses chaloupes, et nous le suivîmes. Il fit » calme tout le jour. A six heures, il y eut une escarmouche que je supposai •> venir de l'escadre bleue. Le calme continua toute la nuit. Je ne saurais » donner un détail bien circonstancié de ce qui s'est passé , si ce n'est que « les Français sont battus , et que je prends la route de la rade de Cheru bourg par un vent frais d'orient, mais avec beaucoup de brouillard. Je » suppose que c'est le lieu où ils ont envie de se retirer; s'il plaît h Dieu de » nous envoyer un temps plus clair, je ne doute pas que nous ne détruisions » leur flotte ; j'ai vu pendant la nuit trois ou quatre vaisseaux sauter en » l'air; mais je ne sais qui ils sont ; sitôt que je serai en état de vous donner > une relation plus circonstanciée, je ne manquerai pas de le faire. »

(Hist. navale d'Angleterre.)

cap de La Hogue et la pointe de Barfieur; la brume qu'il faisait nous empêcha de reconnaître le nombre de leurs vaisseaux, et M. de Tourville n'ayant point d'avis de leurs forces, d'autant qu'il n'avait été rencontré par aucune des dix corvettes qu'on lui avait dépêchées de La Hogue et de Cherbourg pour l'avertir que les ennemis avaient rassemblé presque tous leurs vaisseaux à l'île de Wight, et qu'ainsi il ne devait point s'avancer de ce côté-là, mais se tenir à l'entrée de la Manche, au sud d'Ouessant, pour y attendre M. le comte d'Estrées et les autres vaisseaux qui devaient se joindre à lui; M. de Tourville, dis-je, n'ayant reçu aucun de ces avis, fit le signal d'ordre de bataille. Chacun songea alors à prendre son poste et força de voiles selon qu'il était plus ou moins éjoigné. Cependant nous arrivions toujours sur les ennemis, et lorsque nous en fûmes assez près pour pouvoir les reconnaître plus distinctement, nous comptâmes dans leur armée jusqu'à quatre-vingt-huit vaisseaux de ligne, plus de trente-six desquels étaient vaisseaux à trois ponts. .Malgré cette supériorité de forces, et quoique M. de Tourville, étant au vent des ennemis, eût peut-être pu éviter le combat, il ne jugea pas devoir le faire , parce que, s'étant approché si près, il crut que s'il faisait cette démarche et qu'il fût dans la suite contraint de combattre , ce qui pouvait arriver par cent accidents, la terreur que cette fuite n'aurait pas manqué de jeter parmi les équipages aurait donné aux ennemis plus d'avantages sur son armée que le nombre même de leurs vaisseaux : ainsi, il prit le parti d'arriver toujours sur eux.

Voici l'ordre du combat : M. de Tourville, commandant le corps de bataille ou l'escadre blanche composée de seize vaisseaux; M. le marquis d'Amfreville, commandant l'avant-gardc ou l'escadre blanche-bleue, composée de quatorze vaisseaux, et M. Gabaret, commandant l'arrière-garde ou l'escadre bleue, composée de quatorze vaisseaux. Du côté des ennemis, le corps de bataille, ou l'escadre rouge, était commandé par l'amiral Russell; l'avant-gardc, composée de Hollandais, était commandée par l'amiral Almonde, et l'arrière-garde, ou escadre bleue, était commandée par l'amiral Rook.

M. de Tourville ayant, ainsi que je l'ai déjà marqué, pris le parti de combattre, et, voyant que quelques vaisseaux n'avaient

pas encore pris le poste qu'ils devaient avoir, fît un second signal pour les avertir de le prendre ; ensuite il arriva vent arrière sur les ennemis, faisant gouverner directement sur l'amiral d'Angleterre, duquel il observait tous les mouvements, afin de ne pas perdre l'occasion de le combattre; Ai. le vice-amiral de l'escadre blanche, s'altacbanl de son côté au vice-amiral rouge anglais, fit la même manœuvre sur lui, et M. de Langeron, qui commandait la troisième division de notre corps de bataille, entra aussi en ligne et y prit son poste.

D'un autre côté , M. le marquis d'Amfreville , avec l'avantgarde, s'approchait de celle des ennemis, et comme le vent était calme et qu'il ne pouvait plus gouverner, il se fit remorquer par des chaloupes. MM. de Nesinond et de Relingues, qui commandaient la première et la troisième division de l'avantgarde, en firent autant.

Mais M. de Nesmond, étant plus de l'avant que MM. d'Amfreville et de Relingues, approcha plus vite et plus près qu'eux et se porta directement à la tête des ennemis, en sorte que te Bourbon , premier vaisseau de sa division , et conmiandé par le sieur Périnet, se trouva par le travers du premier vaisseau des Hollandais; cela fit que, comme la ligne des ennemis était beaucoup plus étendue que la nôtre, et que M. de Nesmond, en se portant vis-à-vis des premiers vaisseaux de leur tète, empêchait qu'elle n'excédât la nôtre de ce côté-là, il se trouva un grand espace de la ligne des ennemis dont les vaisseaux n'étaient point occupés entre la dernière division de notre avantgarde, qui était celle de M. de Relingues, et la première du corps de bataille , qui était celle de M. de Villette. C'est pourquoi M. d'Amfreville appréhendant que ces vaisseaux des ennemis, n'étant point occupés, ne vinssent à le couper et ne revirassent sur nous, nous n'aurions pas d'avantage; il se tint, aussi bien que M. de Relingues, à la grande portée de canon des ennemis, pour être toujours au vent d'eux, et fit en cela une manœuvre très-utile.

Dans notre arrière-garde, MM. de Cabaret et de Coëdogon, avec leurs divisions, se portèrent dans la ligne et arrivèrent sur les ennemis qui leur étaient opposés ; mais M. Panuetier et sa division, qui était la dernière de l'arrièrc-garde, s'étant trouvé

le plus éloigné de toute l'armée lorsqu'on commença à se mettre en ordre de bataille, ne put arriver aussitôt que les autres, bien qw'H fît force de voiles pour se mettre dans son poste.

De leur côté, les ennemis avaient mis en panne pour nous attendre et étaient rangés sur une ligne qui n'était pas aussi droite qu'elle eût dû l'être ; mais ce défaut , aussi bien que ceux qu'il pouvait y avoir dans notre ordre, venait du manque de vent.

Toutes choses étaient dans cet état, et MM. de Tourville, de Villette, de Langeron, de Coètlogon et Cabaret étaient avec leurs divisions à la })ortée du mousquet des ennemis , sans que non» eussions encore commencé de tirer, lorsqu'un des vaisseaux hollandais de l'avan*-garde ennemie ayant tiré deux ou trois coups de canon sur le vaisseau te Saint-Louis de notre avantgarde, commandé par M. de La Roque-Persin, un de ses canonnière, impatient, tira un coup de canon, et ce coup fut le signal pour les deux armées; car, dans l'instant (et ceci arriva sur les dix heures du matin), on vit un feu terrible dans toute la ligne, mais surtout dans le corps de bataille. Il n'y eut aucun vaisseau de cette escadre qui n'eût affaire a deux ou trois de ceux des ennemis, principalement dans les divisions de M. de Tourville et de M. de Villette; et cela est aisé à comprendre, d'autant qu'enure l'amiral d'Angleterre, qu'attaquait M. de Tourville, et le vice-amiral rouge, qu'attaquait M. de Villette , il y avait seize des plus grands vaisseaux de leur armée, et que, de notre côté, entre M. de Tourville et 1*1. de Villette, il n'y en avait que six. M. de TourvHIe soutenait tout le feu de l'amiral rouge et de ses deux matelots , qui étaient des vaisseaux de cent pièces de canon : chacun y répondit si bien qu'il fit arriver deux fois le premier.

Notre avant-garde, quoique occupée à tenir le vent, ne lais-* sait pas de combattre : M. de Nesmond et sa division , plus avancée que les deux autres, fit ira si grand feu sur la tête des Hollandais qu'ils les obligea d'arriver; mais s'apercevant que plusieurs de leurs vaisseaux, qui n'en avaient aucun des nôtres par leur travers, s'efforçaient à nous couper, il fit dire au sieur Périnet , qui combattait avec chaleur, de tenir le vent pour les en empêcher; cette précaution, néanmoins, aurait été inutile si

MM. d'Amfreville et do Relingues n'avaient observé de près les mouvements des ennemis pour s'y op|)oser.

A l'égard de notre arrière-garde, MM. Gabaret et Coëtlogon, avec leurs divisions , se trouvèrent en ligne lorsque le combat commença. Ils soutinrent long-temps un grand feu des ennemis , et répondirent vigoureusement ; mais M. Pannetier et sa division n'ayant pu, ainsi que je l'ai déjà marqué, arriver aussitôt que les autres , bien qu'ils forçassent de voiles , l'escadre bleue des ennemis, composée de vingt-cinq vaisseaux anglais, profita de ce retardement et du changement de vent, qui était alors au nord-ouest : elle tint le vent en passant dans l'intervalle que M. Pannetier laissait entre sa division et celle de M. Gabaret; elle le coupa et Je sépara de notre arrière-garde. Cette manœuvre pouvait produire deux effets très-dangereux : le premier, que M. Pannetier, ainsi séparé et ayant vingt-cinq vaisseaux ennemis entre lui et nous, tomberait vraisemblablement entre leurs mains; le second, que ces vingt-cinq vaisseaux ennemis, nous ayant doublés, nous mettraient entre deux feux. M. Pannetier évita le premier inconvénient en prenant le parti de forcer de voiles et de tenir toujours le vent pour s'aller joindre à notre avant-garde , et M. Gabaret remédia au second en envoyant dire à tous les vaisseaux de son escadre de tenir le vent pour empêcher les ennemis de mettre notre corps de bataille entre deux feux. Mais cette dernière précaution n'eut son effet que pour quelques heures seulement, et n'en aurait eu aucun sans la faute que firent ces vingt-cinq vaisseaux ennemis : car après nous avoir doublés, ce qui arriva sur les deux heures, ils s'attachèrent à suivre M. Pannetier dans ses eaux, au lieu de venir d'abord sur notre corps de bataille, où le courant les porta après qu'ils se furent amusés dans cette poursuite jusqu'à sept heures du soir.

Ils vinrent donc alors mouiller au vent de notre corps de ^ bataille et le mirent entre deux feux : ce fut là le rude du combat, et il y eut tel de nos vaisseaux qui eut à soutenir, tant d'un bord que de l'autre , le feu de quatre ou cinq de ceux des ennemis. MM. de Tourville et de Villette en soutinrent plusieurs et en furent entièrement désemparés.

M. de Coëtlogon, voyant le danger imminent où était M. de

Tourville, quitta avec M. de liagneux son poste de l'arrièregarde pour venir à son secours, et ne quitta plus l'amiral et en partagea tous les périls jusqu'à la fin. D'ailleurs M. Cabaret , qui avait jusqu'alors fait tous ses efforts pour tenir le vent contre les ennemis, entraîné par une force si supérieure, prit le parti de venir se joindre à notre corps de bataille avec M. de La Harteloire; mais à peine y furent-ils mouillés que l'escadre bleue des ennemis, qui était au vent à eux, se laissa dériver sur eux avec des brûlots qu'ils ne purent éviter qu'en coupant.

Pendant que toutes ces choses se passaient dans notre corps de bataille et dans notre arrière-garde, notre avant-garde mouilla en s'éloignant un peu plus des ennemis , et sans presque combattre faisait la sûreté de toute l'armée en empêchant la tête des ennemis de nous doubler.

Nous fûmes dans cet état jusqu'à environ huit heures et demie, qu'une brume fort épaisse survint et lit cesser de tirer de part et d'autre, n'y ayant pendant ce temps que M. de La Harteloire qui combattît un vaisseau ennemi qui était par son travers à la portée de la voiv. La brume dura une demi-heure, et étant passée, on recommença le combat au clair de la lune plus fort qu'auparavant. C'est ici que M. de Tourville se vit dans un danger plus grand qu'il n'avait encore été : il se trouva mouillé et environné de plusieurs vaisseaux ennemis. Le contre-amiral rouge et ses deux matelots qui l'avaient doublé étaient mouillés au vent à lui avec cinq brûlots derrière eux. Ce contre-amiral détacha d'abord un de ces brûlots, qui vint avec le flot sur la proue de M. de Tourville. 11 fut détourné par les sieurs de Clerac, d'Haulefort et Vatey, lieutenants, qui, dans deux chaloupes, allèrent avec des grapins saisir ce brûlot tout en feu et le remorquèrent plus loin. Un second fut détaché et fut détourné par les mêmes officiers et de la même manière. Le troisième obligea M. de Tourville à couper pour l'éviter; un quatrième mal adressé passa par les intervalles de MM. de Tourville et d'Infreville, et le cinquième, plus mal adressé encore, passa à une portée de fusil des vaisseaux. Tous ces brûlots étaient accompagnés d'un feu de canon épouvantable que les ennemis faisaient de tous côtés pour les favoriser.

Enfin, tous les vaisseaux ennemis que nous avions doublés,

tant de l'escadre rouge que de l'escadre bleue, voyant leurs brûlots manques, et lassés du feu que nous faisions sur eux, prirent la résolution de profiter du reste de flot pour aller rejoindre leur armée. ILs coupèrent et vinrent passer en dérivant dans les intervalles de nos vaisseaux. Ils firent en cela une faute considérable ; car il est certain que , s'ils se fussent tenus dans ce poste , notre armée , inférieure comme elle était, aurait eut de la peine à s'en tirer ; mais cette faute , que firent ces< vaisseaux qui nous avaient doublés, ne fut que la suite d'une autre qu'avaient faite ceux qui étaient sous le vent à nous, lesquels . n'ayant pas. aussitôt que nous mouillé au flot, avaient dérivé et s'étaient écartés de notre ligne; cet éloignement fit craindre aux vaisseaux ennemis qui nous avaient doublés que lorsque le vent viendrait nous n'en profitassions pour tomber sur eux comme ils avaient fait sur nous. C'est pourquoi ils prirent le parti d'aller rejoindre leur corps d'armée : il» coupèrent donc, et revinrent passer dans nos intervalles ; mais ce passage fut terrible pour eux et leur rendit avec usure le mal qu'ils nous; avaient fait, parce que, comme nous étions mouillés, nous leur présentions le côté pendant qu'ils ne nous présentaient que la proue ; ainsi , passant auprès de nous à bout portant, ils reçurent généralement tout notre canon sans pouvoir nous nuire ; le contre-amiral rouge surtout, qui passa par le travers du chevalier d'Infreville à la longueur d'une demi-pique, n'en perdit pas un boulet. Cette dernière action finit le combat , et il était alors dix heures du soir.

Voilà l'action en général. A l'égard des actions particulières,, voici celles que nous savons , et que je ne toucherai que légèrement, pour ne point trop étendre un récit qui n'est déjà que trop long par lui-même.

MM. d'Infreville, du Magnou et Beaujeu, matelots de M. de Tourville , ne quittèrent jamais d'un instant ; cependant le danger était très-grand eu cet endroit, et il n'y avait qu'une extrême valeur qui pût inspirer celte exactitude.

M. de la Rochalard eut la même attention pour M. de VûV lette dont il était matelot : il soutint long-temps le feu de plusieurs vaisseaux ; il était entièrement désemparé et avait la vergue de son petit hunier coupée , lorsque le chevalier de la

Rougère s'apercevant du mauvais état où il était, s'en approcha pour partager le feu qu'on faisait sur lui, bien que lui-même ne fût guère eu meilleure posture, ayant été exposé aux efforts de quatre vaisseaux ennemis ; aussi pensa-t-il y rester, et il ne s'en tira qu'au moyen de grauds avirons avec lesquels il se fit nager.

Les sieurs de Montgon, de Saint-Maure , de la Luzerne , de Feuquières, d'Hcrvault , du Rivault, de Chalais, Bagneux et chevalier de Chàteau-Morant , se trouvèrent en place à se faire distinguer; le dernier surtout fut fort remarqué par les ennemis, qui étaient ce jour-là des juges compétents, et. qui s'informèrent soigneusement, de quelques prisonniers qu'ils ont renvoyés depuis , qui était le commandant d'un vaisseau qui portait une croix noire à son petit hunier, et avouèrent qu'il les avait fort incommodés. M. de la Hartelloire , matelot de M. Gabaret , le suivit toujours de près , soutint le feu de plusieurs vaisseaux ennemis, fut des premiers à combattre et combattit tout le dernier.

Il y eut- plusieurs autres actions particulières dont l'absence de MM. de Gabaret , Pannetier, de Nesmond et de Langeron nous dérobent la connaissance , et que la fumée et la nuit ne nous permirent pas de découvrir ; mais on peut dire que chacun y fit bien son devoir, et que si quelques-uns n'y firent pas des choses distinguées, c'est que la fortune ne leur en présenta pas l'occasion , et que la prudence et le soin de l'affaire générale les empêchèrent de la chercher.

Quant aux avantages du combat , nous n'y perdîmes aucun vaisseau , nous n'en avions môme aucun qui ne fût en état de naviguer ; les ennemis, de l'aveu de nos officiers, en perdirent deux : l'un qui fuL coulé à fond et l'autre qui sauta ; le reste de leurs vaisseaux furent autant et plus incommodés que les nôtres ; ils perdirent plusieurs brûlots qu'ils nous envoyèrent sans aucun effet. Ainsi, malgré l'inégalité prodigieuse des deux armées ; les avantages furent pour le moius égaux dans cette première journée.

Je voudrais qu'il me fût permis de finir là mon récit , et pouvoir couvrir d'un voile les jours qui ont suivi, non pas qu'il s'y soit rien passé dont notre marine puisse rougir, puisque

nous nous sommes soutenus et môme fait craindre tant que le combat a eu lieu , mais seulement pour cacher des malheurs qu'une destinée insurmontable semble avoir attirés sur nous.

Le combat étant fini , ainsi que je l'ai expliqué , chacun se rangea sans ordre auprès du premier pavillon qu'il rencontra, et le vent étant venu a une heure après minuit , M. de Tourville, qui en voulut profiter pour s'éloigner des ennemis, tira le coup de canon pour signal d'appareiller, et mit à la voile avec huit vaisseaux qui s'étaient joints a lui. MM. d'Amfreville et de Villette en firent autant chacun de leur côté, l'un avec douze vaisseaux et l'autre avec quinze. Le grand éloignemeni qu'il y avait entre notre avant-garde et notre corps de bataille, joint à une brume qui était survenue , empêcha M. d'Amfreville de se rallier dès la même nuit h M. de Tourville, et la brume seule en empêcha M. de Villette : mais comme M. d'Amfreville avait résolu avec M. de llelingues de rejoindre l'amiral, quoi qu'il put arriver, et qu'ils en avaiqnt concerté ensemble tous les moyens, leur jonction n'alla pas loin et fut faite dès le lendemain à sept heures du matin. M. de Villette , qui avait la même intention et qui sans cela aurait pu aisément faire sa route a Brest, se rejoignit presque aussi h la même heure. Ainsi M. de Tourville se trouva alors avec trente-cinq vaisseaux, et il ne lui en manquait plus que neuf, savoir, six qui avaient pris, avec M. de Nesmond, la route de La Hogue, et trois autres qui étaient ceux de MM. Gabaret, de Langeron et de Combes, qui avaient gagné les côtés d'Angleterre pour se rendre à Brest.

Comme nous avions navigué toute la nuit du 29, le 50, à huit heures du matin, nous nous trouvâmes à une liene au vent des ennemis. Cette avance aurait dû suffire pour nous tirer d'affaire ; mais le Soleil-Royal , qui avait été fort maltraité , naviguant mal , retarda toute l'armée , et à six heures du soir nous fûmes obligés pour étaler le flot de mouiller par le travers de Cherbourg, à une demi-lieue des ennemis.

Cela fit prendre deux partis à M. de Tourville : le premier fut de changer de vaisseau, ce qu'il n'avait pas voulu faire jusqu'alors; de crainte que te Soleil-Roy ai, s'il le quittait, ne tombât entre les mains des ennemis ; mais enfin il s'y résolut, et passa sur i* Ambitieux avec M. de Villette. L'autre parti

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fut de prendre la route du raz de Blanchard, qu'il espérait passer du jusant, pour pouvoir, par le moyen des courants, devancer les ennemis qui prirent celle des Casquets.

Le raz de Blanchard est un canal qui est formé d'un côté par la côte de Costantin , depuis le cap de La Hogue jusqu'à Flamenville, et de l'autre, par les îles d'Aurigny et de Guernesay ; il a environ cinq lieues de long et une lieue et demie de large : les courants y sont très-violents et le fond mauvais. Nous levâmes l'ancre de devant Cherbourg à onze heures du soir, la nuit du 30 au 31 , et entrâmes dans le raz. Cette route nous avait presque réussi ; à cinq heures du matin nous nous voyions déjà à quatre lieues des ennemis, et de nos trente-cinq vaisseaux, vingt avaient passé le raz ; les treize autres, desquels celui de M. de Tourville était un , s'en voyaient dehors à une portée de canon près, lorsque le jusant venant à leur manquer, ils furent obligés d'y mouiller ; mais comme le fond y était très-mauvais, les ancres chassèrent et les courants nous firent tellement dériver que nous nous trouvâmes sous le veut des ennemis et séparés de nos vingt autres vaisseaux.

De ces treize vaisseaux qui se trouvaient en cette extrémité, trois, savoir : le Soieit-Royai, f Admirable et le Triomphant, étant les pins incommodés, restèrent à Cherbourg de crainte de tomber entre les mains des ennemis : le premier entra dans la fosse du galet , et les deux autres dans la petite rade de ce port. M. de Tourville , suivi des dix autres, vint se réfugier à La Hogue, et prit cette résolution parce que n'avant plus d'ancres il ne pouvait pas naviguer.

11 arriva le 31 au soir et fut joint en cette rade par deux vaisseaux des six qui s'y étaient rendus avec M. de Nestnond, lequel » avec les quatre autres , prit pendant la même nuit la route du nord d'Kcosse pour de là se rendre à Brest. Ainsi M. de Tourville se trouva à La Hogue avec douze vaisseaux, qui étaient V Ambitieux, le Merveilleux, le Foudroyant, le Magnifique, le Saint-Philippe, le Fier, le Fort, ie Tonnant, le Terrible, ie Gaillard, le Bourbon et le Saint- Louis. D'un autre côté la flotte ennemie se partagea en trois div isions pour poursuiv re ces trois débris de la nôtre ; une partie s'attacha aux vingt vaisseaux qui avaient passé le

raz, mais inutilement; car ces vaisseaux ayant de beaucoup devancé , elle ne put les atteindre , et ils se rendirent à Saint- Malo le premier du mois de juin ; une autre partie, composée de dix-sept vaisseaux et de huit brûlots , resta à Cherbourg pour y enlever nos trois vaisseaux , et n'ayant pu les prendre, elle les brûla le 1er juin, après leur avoir livré plusieurs assauts qui furent soutenus avec une extrême valeur par les sieurs Desmotes, Champmelm, Machault et Beaujeu, qui les commandaient, et ces capitaines furent secondés vigoureusement dans cette défense par leurs officiers subalternes ; la troisième partie de la flotte ennemie , composée de quarante vaisseaux et de plusieurs brûlots, auxquels les deux autres détachements vinrent se joindre deux jours après , suivit beaupré sur poupe les vaisseaux de M. de Tourvillc à La Hogue et les y renferma.

Dès que M. de Tourville y fut arrivé , le roi d'Angleterre, M. le maréchal de Bellefonds et M. de Bonrepos examinèrent avec MM. les officiers-généraux de la marine quel parti il convenait de prendre ; et après avoir reconnu qu'on ne pouvait sauver ces vaisseaux, et que, même en les défendant, ils couraient risque d'être enlevés par les ennemis , il fut résolu que, pour en sauver au Roi les équipages et les agrès , on les ferait échouer, et que , par le moyen des chaloupes qu'on armerait, on tâcherait d'empêcher les ennemis de les brûler. Cela ayant été arrêté , on échoua six de ces vaisseaux à côté du fort de l'Ilet et les six autres derrière le fort de La Hogue; ensuite l'on en retira le plus d'agrès que l'on put, et l'on prépara les chaloupes que l'on destinait à leur défense ; mais ces chaloupes s'éfant trouvées au nombre de douze seulement, et les bateaux qu'on y joignit étant mal propres à nager, et d'ailleurs armés d'équipages abattus et effrayés, on ne put empêcher les ennemis, qui firent un détachement de deux cents chaloupes légères et bien années , de brûler, le soir du 2 juin , les six vaisseaux échoués à l'Ilet , bien que MM. de Tourville , de Villettc et de Coètlogon , avec plusieurs officiers subalternes de marine , fussent eux-mêmes dans nos chaloupes pour les animer. M. de Scbbeville , capitaine de vaisseau , fut blessé en cette occasion, et le chevalier Aubré y fut tué.

Le lendemain 3 juin , au flot du matin qui commença a dix

heures, les ennemis étant entrés dans la petite rade de La Hogne avec on nombre de chaloupes et de canots plus grand encore que le jour précédent, et soutenus d'une frégate armée de trente pièces de canon , d'une demi-galère aussi armée de canons et 4e deux brûlots , on ne put non plus les empêcher de brûler les six vaisseaux «roi étaient échoués en ce lieu-là. Us mirent aussi le feu à quelques-uns des bâtiments marchands qui «n étaient les plus proches

1 Kennet dit qu'il y eut trois vaisseaux brûlés à Cherbourg, savoir : le Soleil-Royal, de 104 canons, commando par l'amiral Tourville; l'Admirable, de 102 canons, et le Conquérant, de 80, avec trois autres plus petits, en quoi il se rapporte avec l'histoire du roi Guillaume.

Mais pour entrer dans les particularités , je ne crois pas pouvoir mieux faire que de me servir des propres termes du chevalier Ralph Délavai.

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