‹ Histoire de la marine françaiseChapitre 40 sur 87 · LETTRE DU CHEVALIER RALPH DELAVAL AV COMTE DE NOTTINGAM · texte numérisé non relu

LETTRE DU CHEVALIER RALPH DELAVAL AV COMTE DE NOTTINGAM

« A bord du Royal-Souverain, proche Cherbourg, le 22 moi.

» Je crois qu'il est de mou devoir de vous avertir que le 21 du courant. » l'amiral Russcll ayant donné à la flotte le signal de couper leurs cables, je » remarquai que les Français étaient poussés de la rade d'Alderney, où ils » étaient à l'ancre à l est, et voyant que quelques-uns tâchaient de gagner » la baie de Cherbourg, je relâchai dans cette place où je trouvai trois vais- * seaux ennemis à trois ponts, mais si serrés contre la cote et si voisins de » quelques rochers, qu'il n'était pas sûr pour moi de les y attaquer jusqu à m ce que j'eusse des informations de l'état de la rade, parce qu'ils y étaient y sur des bas fonds. Aussitôt je mis mes chaloupes a l'eau, et je sondai la » mer à une portée de canon de distance d'eux , ce qu'ils tâcheront d'empè- » cher en faisant feu sur nous. Et afin de ne point perdre de temps, je passai » aussitôt à bord du Saint- À Ibans, où j'arborai mon pavillon pour encourager » les gens de mer, et, ayant ordonné au Rubis et à deux brûlots de m'ac- » compagner, j'avançai vers eux en laissant les gros vaisseaux hors de » distance, parce qu'ils tiraient trop d'eau; mais quand je m'en fus appro- » ché, ils nous reçurent vivement; alors trouvant que nos brûlots ne pou- » vaient pas aller jusqu'à eux, je pris le parti de me retirer hors de portée » et de jeter l'ancre; je lis assembler tous les capitaines, il fut résolu dans » ce conseil d'attaquer le lendemain matin les ennemis avec tous les vais- » seaux de troisième et quatrième rang et les brûlots. Mais après les avoir » menés jusqu'à quatre brasses et demie d'eau, je trouvai que l'eau était » trop basse pour pouvoir exécuter notre projet , sur quoi j'ordonnai à trois » brûlots de se préparer, et je m'y transportai moi-même avec toutes les » berges et les allèges pour les preiwlre en cas que le feu de l'ennemi leur » fit manquer leur coup. En vérité, je puis dire sans vanité que l'action fut » chaude; cependant, grâce à Dieu, tout fut si bien exécuté que, malgré leur » artillerie, qui tirait de leurs batteries et des forts, deux de nos brûlots » réussirent et brûlèrent deux de leurs vaisseaux ; le troisième prit feu

Telles ont été les suites d'une action dont les commencements avaient été si beaux, et que j'oserais dire être l'action la plus glorieuse qui se soit jamais passée en mer, si k's événements, qui se sont attribué, parmi les hommes, le droit de décider du mérite des choses , n'en avaient été si malheureux. Mais j'espère que le roi , qui a un discernement toujours sûr et toujours juste , voudra bien démêler ce qui est en cela de nou e faute ou de celle du hasard et de la fortune, et qu'aimant

» malheureusement lorsqu'il était sur le point d'aborder l'ennemi. En effet, » l'attaque fut si vigoureuse que je pense qu'il est difficile de la récom- » penser dignement, et je ne fais point de doute que LL. MM. n'y aient » égard. Le troisième vaisseau français ayant échoué , j'aperçus ceux qui » étaient à bord qui en sortaient a pleins bateaux. J'ordonnai au Saint- « Albans, à la Reserve et autres de tirer dessus , croyant que cela pourrait » les obliger a l'abandonner ; et, après les avoir battus quelque temps, jo « remarquai qu'ils ne faisaient plus de résistance; je pris avec moi toutes » les chaloupes années, et j'allai l'aborder. J'y trouvai une grande quantité » de gens à bord, la plupart blessés, mais point d'officiers ; et «vaut fait sortir » tout le monde, tant les blessés que les autres, j'y lis mettre le feu, et si » mes corvettes ne m eussent averti que trente vaisseaux venaient à nous, « j'aurais envoyé à terre tous les Français qui me sont maintenant à charge. m Les vaisseaux que nous apercevions se trouvèrent être le chevalier Jean » Asby et les Hollandais qui venaient de l'ouest. Nous voguâmes avec eux à » l'est vers La Hogue, où je sui« informé qu'il y a trois ou quatre vaisseaux » ennemis, et je l'ai laissé cette nuit occupé à les poursuivre du coté ue » l'est, et fort près d'eux, autant que j'en puis juger. J'espère, milord, que » vous excuserez la liberté que je prends de vous prier d'employer votre » crédit auprès de la reine pour faire donner une récompense aux trois capi- « taines des brûlots, et à plusieurs autres ; car je n'ai jamais vu plus de bra- » voure et do zèle. Je vous supplie de m'excuser si je vous ai amusé de ce » détail; je prie Dieu qu'il conserve LL. MM. et qu'il fasse prospérer leurs » armes par mer et par terre ; ce sont les prières et les souhaits de... etc. »

P. S. « Le capitaine Heath a brûlé le vaisseau de M. Tourville, qui était » le plus fort; le capitaine Greenway en a brûlé un autre, appelé le Conquc- » rant; V Admirable fut brûlé par nos chaloupes; le capitaine Fowlis attaqua m le Soleil-Royal, mais il fut mis en feu par l'artillerie de l'ennemi ; cepen- » dant il mérite aussi bien récompense (pie les autres. »

(Histoire navale d'Angleterre, déjà citée.)

Pour ne rien omettre de ce qui peut donner une idée juste de cette action, on joindra à ce qui a été déjà dit une traduction d'une lettre que l'amiral hollandais écrivit aux États-Généraux.

■ A bord du Prince, près du cap de Harfleur, le 3 de juin (le 24 mai) 1 692.

» Hauts et puissants Seigneurs,

m Depuis mes deux dernières lettres du 34 du mois passé et 1eT du mois » courant (nouveau style), par lesquelles j'ai donné avis à Vos Hautesses de

la gloire autant qu'il fait , celle que sa marine s'est acquise en cette occasion le consolera des pertes qu'elle a essuyées.

{Bibl. roy. Mélanges de Colùert, t. xv, n. 606.)

Par une singulière circonstance, les archives de France, toujours si riches en documents, ne contiennent que l'unique pièce citée : pas un mémoire autographe de Tourville ; pas une lettre, et, ce qui est singulier, nulle part on né trouve trace de l'état des morts et des blessés, qui a dû être effrayant.

» ce qui s'est passé à la défaite de la flotte française, j'ai jeté l'ancre sur ce » cap, où j'ai été depuis hier avec l'escadre de Vos Hautesses , et celle du » chevalier Jean Asby, amiral de l'escadre bleue anglaise, et quelques autres m vaisseaux anglais. A mon arrivée, j'ai été informé par le capitaine d'un » brûlot français qu'on a fait prisonnier, qu'environ douze des vaisseaux » qui avaient combattu sous l'escadre de Vos Hautesses , et à qui nous » avons donné la chasse, s'étaient retirés au milieu de quelques rochers, » sur quoi je me suis préparé à les aller détruire ou à les brûler ; mais » lorsque j'étais prêt à exécuter mon dessein, j'ai trouvé que l'amiral » Russell donnait ses ordres pour le même projet : je lui ai offert sur-le- » champ les frégates légères et les brûlots de Vos Hautesses pour aider ses » vaisseaux ; mais je ne sais pas si ces frégates et ces brûlots ont été em- » ployés ou non. Tout ce que je puis assurer à Vos Hautesses, c'est que le » même jour qu'on prit la résolution de détruire ces vaisseaux on en a brûlé » six très-gros et à trois ponts, et qu'aujourd'hui ceux qui restaient, et » dontles moindres étaient de soixante pièces de canon, ont ou le même sort ; » ils ont été brûlés avec toutes leurs munitions et provisions ; et six autres » plus petits, qu'on avait allégés de leurs canons pour essayer s'il n'y avait • pas moyen de les sauver en les louant un peu plus haut, de sorte que cette » expédition a achevé la ruine de la flotte ennemie. Je viens d'apprendre » aujourd'hui au bord de l'amiral Russell que les ordres sont donnés de » brûler les vaisseaux de transport qui sont dans la baie de La Hogue jus- » qu'au nombre de trois cents , si on le peut faire sûrement ; mais je crains . » que ce projet ne soit difficile, parce que l'eau est fort basse à l'endroit où » sont ces vaisseaux, et qu'on ne trouve beaucoup de résistance du côté do » terre. Ainsi j'en laisse le succès à la Providence. D'un autre côté, on a » résolu, dans un grand conseil de guerre, de réduire la flotte à cinquante ou m soixante gros vaisseaux, de faire voile pour l'île d'Ouessant, et de tâcher » d'y prendre tous les vaisseaux ennemis qui iront à Rrest ou qui en vien- » dront, et d'envoyer le reste des vaisseaux de guerre et quelques brûlots » croiser sur les côtes de France, jusqu'à Dunkerque, pour chercher et dé- » truire, s'il est possible, les restes de la flotte française, qui se sont retirés » du côté de l'est.

» Je suis,

» Très-hauts et très-puissants seigneurs,

>• I\ AUIONDF.. »

(ffist. namh de Hollande, IV. 15

On le répète , d'après les faits énoncés on ne peut douter que Louis XIV n'ait été décidé à aventurer aussi facilement sa flotte, uniquement par cette certitude que la moitié de l'armée alliée se devait rallier aux Français , selon la promesse faite au roi Jacques.

Ceci demeure tellement évident , qu'on a lu , dans les relations anglaises et hollandaises çitées en notes, que, voyant les Français s'avancer en si petit nombre et avec une si intrépide assurance, l'amiral van Almonde crut à une trahison, pensant que les Français étaient d'accord avec les Anglais, et qu'il envoya une barque à l'amiral anglais Delavall , aussi tellement stupéfait de cette audace inouïe , qu'il répondit au Hollandais : Je ne sais rien de ce qui cause vos soupçons, mais , en tous cas , je n'ose répondre que de moi et de mon vaisseau.

Maintenant , Tourville était-il instruit ou non de la trahison qu'on attendait d'un grand nombre de capitaines anglais, trahison qui devait lui rendre la victoire si facile et si certaine ? On ne le peut penser ; les traditions contemporaines s'accordent généralement sur ce point : — que Tourville , en engageant l'action, crut aller à un combat désespéré. —

Encore une fois, il serait trop triste et trop décevant de songer (pie ces admirables manifestations de calme et de sublime courage qui prêchèrent la bataille ne furent qu'un semblant, qu'une comédie, et qu'intimément Tourville s'attendait au plus commode et au plus heureux succès du monde ; on le répète, ceci est peu probable , et plutôt digne du génie de M. de Lafeuillade, assurant l'abandon de Messine par une odieuse, mais habile feinte, que du loyal courage du brave matelot de Coetlogon.

Telles furent les suites de l'affaire de ta Hogue, beaucoup plus fâcheuses encore par l'impression morale qu'elles laissèrent dans les esprits que par la perte matérielle des vaisseaux. Les matelots furent pour ainsi dire complètement démoralisés, la terreur et la consternation extrêmes par toute la France ; et 0:1 ne songea plus qu'à la défense des côtes, que l'on crut à chaque instant menacées d'une invasion ennemie. M. le comte

d'Estrées se relira à Brest et fut chargé de couvrir ce port ; niais au lieu de demeurer en rade avec quarante-cinq vaisseaux qui lui restaient, soutenu d'ailleurs par les forts et les batteries de terre, il prit le très-mauvais parti d'aller se renfermer dans la rivière de Landernau. Cette panique pouvait avoir les plus terribles résultats. Tourville, qui s'était rendu à la cour, combattit vivement la conduite de M. d'Kstrécs ; M. de Pontchartrain lui écrivit en conséquence, et il revint mouiller en rade.

L'intendant de Brest eut ordre d'ouvrir tous ses magasins et de donner sans difficulté tout ce qu'on lui demanderait pour les besoins des armées de terre et de mer ; nul ordre , nulle régularité ne présidait plus au service, tant était grande et contagieuse la terreur générale. Les ennemis ne tentèrent pourtant rien sur les côtes, et l'amiral Délavai! fut accusé en Angleterre d'avoir négligé l'occasion de les insulter.

Le retentissement de la bataille de La Hoguc fut immense en Angleterre : la reine fit frapper trente mille médailles pour être distribuées aux matelots qui avaient assisté à l'expédition, et l'amiral Russell fut, on l'a dit, créé vicomte de Barfleur.

Telle fut la dernière et inutile tentative apparemment faite par Louis XIV, pour remettre Jacques II sur le trône ; aussi ne peut-on s'empêcher d'être profondément attristé en lisant la lettre suivante, si remplie d'amertume et si désespérément résignée, que le roi proscrit écrivait au prince dont la fatale et odieuse politique avait causé sa perte :

« Monsieur mon frère ,

» J'ai soutenu jusqu'il présent avec constance et résolution le poids des malheurs que le ciel m'a envoyés tant que j'en ai souffert seul. Mais il faut l'avouer, ce dernier accident m'accable, et je suis inconsolable, pour ce qui regarde Votre Majesté, d'avoir été cause des grandes pertes que vos flottes ont essuyées. Je ne sais que trop que c'est ma malheureuse étoile qui a attiré ce malheur sur vos forces toujours victorieuses, excepté quand elles combattent pour mes intérêts. Cela me fait voir clairement que je ne mérite pas plus long-temps tous les secours d'un si grand monarque, qui est sur de vaincre quand il combat pour

lui-méme ; c'est pourquoi je prie Votre Majesté de ne pas s'intéiesser plus long-temps pour un prince aussi malheureux que moi, mais de me permettre de me retirer avec ma famille dans quelque recoin du monde, où je n'arrête plus le cours ordinaire de votre prospérité et de vos conquêtes , que mon malheur seul interrompt 11 n'est pas juste que le plus puissant monarque et le plus florissant du inonde partage ma disgrâce par trop de générosité ; il vaut mieux que je me retire jusqu'à ce qu'il plaise à la Providence divine d'être plus favorable à mes affaires ; mais de quelque façon que le ciel dispose de moi et des miens, et en quelque retraite que je me trouve, je puis assurer Votre Majesté que je conserverai toujours , jusqu'au dernier soupir, la reconnaissance que je dois à vos faveurs et à la constance dé votre amitié; rien ne peut contribuer davantage à ma consolation que d'apprendre (ce que j'espère), lorsque j'aurai entièrement quitté vos états , le prompt retour de vos triomphes ordinaires, et des victoires que vous remporterez, tant par mer que par terre, sur vos ennemis et les miens, sitôt que mes intérêts ne seront plus confondus avec les vôtres.

t Je suis, monsieur mon frère, etc.

» Jacques, roi. »

On fit pendant la fin de l'année quelques armements composés des débris de la marine du Ponant.

M. de la Cafinière et le chevalier Désaugers, capitaines de vaisseau, eurent ordre d'aller, chacun avec trois vaisseaux, croiser sous le cap Finistère pour y attendre les vaisseaux marchands d'Angleterre et de Hollande venant de Cadix ou d'Amérique.

M. de Nesmond fut destiné , avec six vaisseaux , à tenir la mer sous le cap Clear ou dans la Manche , afin d'intercepter les escadres hollandaises ou anglaises qui venaient des Indes et d'interrompre leur commerce ; on tint aussi quelques croisières à l'entrée de la rivière de Bordeaux.

En un mot , on commença une guerre de course et de harcellement continu qui pouvait avoir et eut en effet un bon ré-

sultat , en cela qu'on troubla de la sorte le commerce ennemi sans crainte de représailles, car celui que faisait la France alors était tellement minime et insignifiant qu'il ne restait rien a redouter à ce sujet.

Mais généralement on voit, par l'esprit des ordres donnés alors par M. de Pontchartrain , que la terreur causée par ce dernier échec durait toujours; les instructions étaient indécises, timides , et le sens de toutes les dépêches d'alors se résumait en ceci : <' Ne vous hasardez point dans un combat , et bornezvous à ruiner le commerce de l'ennemi. »

Celte consternation ne serait pas explicable, si l'on ne savait que cette fatale bataille fut livrée sur la côte et conséquemment aux yeux de toute une population , qui , en exagérant encore les pertes, les désastres et les conséquences, contribua à répandre dans le cœur du pays toutes les craintes incroyables qui l'assiégèrent encore si long-temps après.

En Levant on eut les mêmes inquiétudes; M. de Grignan , qui y commandait , eut ordre d'y faire assembler des milices , d'y établir des feux pour les signaux , et les galères durent rester armées aux îles d'Hyères. M. de Courcelles, commandant à Toulon , fit établir des batteries dans la rade et les arma de compagnies de bourgeois.

M. le comte d'Estrées eut la mission de partir de Brest avec quinze vaisseaux et six brûlots, de passer le détroit hors de la vue des terres avec le pavillon anglais ou hollandais , afin de dérober sa marche aux ennemis , et d'entrer dans la Méditerranée pour y combattre les ennemis dont les forces étaient de beaucoup inférieures aux siennes. Il était d'ailleurs expressément recommandé à M. le comte d'Estrées , par ses instructions , de s'aider des galères et de tout tenter enfin pour tâcher de relever un peu la réputation de* forces n-avales de Sa Majesté, et, dans le cas où il aurait quelque succès, d'en informer à V heure même les cours d'Italie , afin de refaire ta renommée des armes du roi, si compromise par la funeste défaite de la Hogue.

Le vendredi 27 mars de l'année 1693, Tourville fut récompensé de ses longs et éclatants services par le grade de maréchal

de France \ M. de Câlinât fut promu à cette dignité le même jour. Ce fut aussi vers la même époque que Louis XIV fonda l'ordre de Saint-Louis, dont Tourville fut chevalier né comme maréchal de France.

1 PROVISIONS DE LA DIGNITÉ DE MARECHAL DE FRANCE POUR M. LE COMTE DE TOURVILLE.

Louis, etc. A tous ceux, etc. Salut.

Lo soin que nous avons piis depuis plusieurs années d'augmenter les forces navales do notre royaume a si bien réussi , que non-seulement nous nous sommes trouvés en état de résister par mer aux efforts que deux puissances , dont les flottes avaient toujours paru formidables , ont vainement tenté contre nous , mais encore de remporter sur elles des avantages considérables , aussi bien dans les occasions générales (pie dans toutes les particulièrcs, où nos vaisseaux se sont rencontrés avec ceux de nos ennemis; et, comme nous sommes persuadés que rien n'est plus capable d'exciter le zèle et la valeur de ceux qui nous servent dans le corps de notre marine, que de faire connaître que les services qu'ils nous y rendent nous sont aussi agréables (rue ceux que nous recevons des officiers de nos troupes de terre, nous no pouvons en donner des marques plus éclatantes qu'en élevant aux plus hautes dignités de notre royaume ceux qui se sont distingués dans les commandements différents que nous leur avons confiés de nos escadres et de nos armées navales. C'est dans cette vue que nous avons jeté les j eux sur notre cher et bien-aimé Anne-Hilarion de Cotentin, comte de Tourville , vice-amiral de France, pour l'honorer de l'état et office de maréchal de Franco, après avoir vu, parla conduite qu'il a tenue dans toutes les occasions où il s'est trouvé, combien il était digne de la juste idée que nous avions conçue de son mérite, lorsqu'en l'année 1667 nous lui donnâmes le commandement d'un do nos navires de guerre, sur la réputation que lui avaient acquise les combats où il s'était trouvé avant que d'entrer dans notre service : premièrement, en sautant le premier dans un vaisseau turc, qui fut abordé et pris, lorsque ledit comte de Tourville était chevalier de Malte ; secondement , dans un combat de galère à galère, d'autant plus singulier que ces occasions se rencontrent très-rarement ; que dans celle-ci il y eut trois cents hommes tués de part et d'autre, et que la galère turque,* armée do cinq cents janissaires , tomba au pouvoir de celle de la religion de Malte, dans laquelle il combattait; troisièmement , dans les différents combats qu'il donna en Levant, et particulièrement dans celui où il soutint pendant huit heures, avec un seul navire, tout l'effort de six vaisseaux d'Alger, et sortit à son honneur de cette occasion; enfin lorsque, se trouvant engagé à combattre dans lo port Dauphin contre trente-six galères, il les obligea de se retirer avec perte de cinq cents hommes de leur équipage. Il confirma, depuis qu'il fut dans notre service, la bonne opinion que nous avions de lui, et il nous donna des marques de sa fermeté lorsque le navire qu'il commandait dans la flotte que nous avions fait joindre à celle d'Angleterre, ayant été percé à l'eau de plusieurs coups de canon dans le combat qui fut donné à Solts-Baye contre la Hotte des États-Généraux , il le fit radouber sans sortir de la ligne. Nous ne /ùmes pas moins content de sa valeur et de &a bonne conduite dans les autres

— 1602— LIVHK IX, CHAinTHE V. 211

LYdil de création <jui on fut publié portait que cet Ordre serait compatible avec ceux de Saint-Michel et de Saint-Esprit; (jue les maréchaux de France, le grand-amiral et le général des galères en seraient décorés sans qu'il fût besoin de les

combats qui se donnèrent alors dans la Manche ; et l'ayant fait passer ensuite dans la mer Adriatique, il y brûla un vaisseau ragusois, sous la ville de Barletto, et s'empara d'un autre vaisseau monté de cinquante pièces de canon et chargé de blé , qu'il mena fort à propos au secours de la ville de Messine. Le port de Reggio no put garantir les vaisseaux que nos ennemis croyaient y avoir mis en sûreté : il en brûla quinze dans ce port, et, ne bornant à cette expédition les services qu'il nous rendait, il entra dans le port d'Agosta à la tète de notre armée . contraignit le fort d Avolas d'arborer notre pavillon, et obligea les autres forts de suivre cet exemple et de se rendre aussitôt. La présence de quinze bâtiments algériens, que nous regardions alors comme ennemis, ne l'empêcha pas de brûler une polacre dans le port de Suze, sur la côte d'Afrique, et pas un d eux n'osa s'y apposer, non plus que Mezzo-Morto, qui commandait un navire monté de quatre cents hommes d'équipage.

Après des preuves ausii signalées de son courage, nous ne pouvions choisir personne qui s'acquittât mieux que lui des fonctions de chef d'escadre . dont nous lui donnâmes la qualité en l'année 1677; et l'ayant envoyé sous les ordres du feu maréchal do Vivoniic, il se trouva au fameux combat donné devant Palcrme, où le navire amiral d'Espagne, monté de douze cents homme» d'équipage, et huit autres navires de guerre furent brûlés. Mais si sa valeur a paru en tant do dilfér entes occasions, il ne donna pas de moindres marques de son intrépidité et du désir qu'il avait de remplir ses devoirs jusqu'à la dernièro extrémité, lorsque, repassant de la mer Méditerranée dans l'Océau, en l'année 4 679, il essuya une tempête si rude à la hauteur du cap de Finistère, que son vaisseau s'ouvrit, et ne pouvant avoir de secours dans ce pressant danger , il ne voulut point l'abandonner qu'il n'eût fait mettre dans sa chaloupe et dans son canot tous ceux de l'équipage que ces deux bâtiments purent contenir, et voyant alors qu'il n'y avait plus d'espérance de sauver ce navire, que la mer abîma peu de temps après, il se jeta à la nago, et fut assez heureux pour gagner un canot qui venait à son secours. Les services qu'il continuait de nous rendre méritant aussi des récompenses de notre part, nous lui donnâmes, au mois de janv ier de l'année 1 682, la charge de lieutenantgénéral de nos armées navales ; et s'étant trouvé en cette qualité sur notre flotte lorsqu'elle alla bombarder la ville de Gênes, en l'année 168 V, il descendit le premier a terre, suivi dos troupes commandées pour lo débarquement, et malgré le grand feu des ennemis, il força, à la tête des gienadiers, leurs retranchements l'épéo à la main. Le peu d'effet que les bombes tirées pendant la nuit faisaient contre Alger lui inspira le dessoin de faire avancer les galiotes pour en tirer pendant le jour; et en ayant lui-même posté trois, malgré la nombreuse artillerie dnnt les ennemis faisaient des décharges continuelles, il les intimida tellement par cette hardiesse et par le succès qu'elle eut, qu'enfin, lassés des perles qu'ils souffraient, ils se soumirent aux conditions que nous leur voulûmes imposer, et rendirent un nombre tres-considérablc d'esclaves chrélicus de toutes les nations. Il acquit une non

nommer parmi les chevaliers , et que la grande maîtrise , que e roi se réservait comme fondateur, serait inséparablement unie à la couronne.

Le 10 mai de cette année 1693, le roi fit à Versailles la première promotion de ce nouvel ordre. Les officiers du corps de la marine dont les noms suivent en furent décorés : le comte de Chateaurenault f grand'croix; MM. a" Amblimont , Pannctier et du Luc, commandeurs; puis seize chevaliers, qui furent MM. ie marquis de la Porte , de Cogolin , du Magnou, de Pointis , (e Motheua*, de Saujon, de Septémes, des Augers, de ia Treille , Beauffrer Saint- Fêliœ , de Sicard , de Pérussis , de la Peaudière , de Liie et de Fricambeau.

Les pilotes et matelots n'étant pas aptes à obtenir cette décoration, Louis XIV ordonna qu'on distribuerait des médailles à ceux qui s'étaient le plus distingués. Cette médaille fut frappée

vcllo gloire par le refus que le vice«amiral d'Espagne, qu'il rencontra en mer, fit, en l'année 4 688, de rendre les honneurs dus à notre pavillon; et quoique le vaisseau que montait le comte de Tourville ne fût armé que de cinquante-quatre pièces de canon et de trois cent soixante hommes d'équipage, il attaqua néanmoins celui que commandait Papachin en qualité de viceamiral d'Espagne, monté de cinq cents hommes d'équipage et de soixantedix piéres de canon ; et avec des forces aussi inégales l'ayant abordé par son beaupré, il l'obligea de rendre à notre pavillon le salut qu'il avait refusé. La jonction des flottes anglaise et hollandaise ne put l'empêcher d'entror en leur présence dans le port de Brest avec une escadre composée de vingt de nos vaisseaux, en l'année 1689 ; et lui ayant donné à la fin de cette même année la charge des mers du Levant, il fit voir combien il était digne des grâces qu'il recevait de nous, par la gloire qu'il s'acquit et à tout le corps de notre marine dans la fameuse bataille donnée dans la Manche et appelée de Béve- /iers, où les Anglais et les Hollandais joints ensemble furent défaits par notre armée navale , avec perto de seize de leurs plus gros vaisseaux , dont ils furent obligés d'en brûler eux-mêmes quelques-uns, et plusieurs brûlots. Enfin le combat qu'il donna l'année dernière contre les flottes de ces deux nations a fait voir à toute l'Europe le fondement certain que nous devons faire sur nos forces navales, puisque quarante-quatre de nos vaisseaux soutinrent pendant onze heures l'effort de quatre-vingt-dix navires ennemis , et se seraient retirés sans perte après une résistance qui n'a point d'exemple, si les vents n'eussent été aussi contraires qu'ils le devinrent; mais cet accident ne pouvant diminuer le mérite que le comte de Tourville s'est acquis dans cette occasion par la valeur et l'intrépidité qu'il y a fait paraître, nous avons aussi estimé que nous ne pouvions nous dispenser de faire connaître la satisfaction que nous avions des services importants qu'il nous a rondus pendant le cours de sa vie. Pour ces causes, etc. (Bibl, roy. Mu.)

cette même année. On y voit le roi assis sur la poupe d'un vaisseau , et un pilote s'avance respectueusement pour recevoir cette marque d'honneur. Les mots de la légende étaient : — Virtuti nauticœ prœmia data. — L'exergue jwrtait la date de 1693.

On ne peut douter que la fondation de cet ordre et de ces médailles, dans les circonstances désespérées où se trouvaient tous les services militaires , n'ait eu pour but de ranimer les esprits et de les encourager à tout braver de nouveau par l'appât des distinctions honorifiques.

A part l'affaire de Lagos , dans laquelle Tourville fit un tort considérable à l'ennemi, les événements maritimes de cette année 1693 furent de peu d'importance.

En Ponant , quelques précautions qu'on eût prises pour la défense des côtes en les garnissant de batteries et en rassemblant à Vitri un camp de cavalerie de cinq mille hommes sous les ordres de Monsieur, frère du roi, pour porter leur secours partout où il serait nécessaire , Tourville ayant représenté que les vaisseaux du roi n'étaient pas en sûreté dans le port de Brest, il eut ordre de les en sortir et d'aller croiser à la hauteur d'Ouessant. Ses instructions lui enjoignaient d'observer la manœuvre des ennemis , mais de ne jamais s'en approcher dans la crainte d'engager une action douteuse.

On suivait d'ailleurs la même tactique, qui se bornait à tâcher d'affaiblir les ennemis en ruinant leur commerce. On épiait depuis long-temps l'arrivée des flottes de Hollande et d'Angleterre, destinées pour les côtes de Biscaye. M. de Nésmond, qui, en 92, avait eu l'ordre de les chercher avec six vaisseaux, n'avait pu les rencontrer, non plus que M. de Gabaret, chargé de la même mission.

Enfin , sur des avis certains que cette flotte , composée de cent cinquante voiles , devait partir en mai des ports d'Angleterre pour passer en Levant, M. de Tourville eut ordre de l'aller attendre sous le cap de Saint-Vincent , et elle vint tomber sur son armée. H détacha aussitôt M. de Gabaret pour l'envelopper avec vingt-deux vaisseaux de ligne, afin de la prendre comme dans un filet. Malheureusement M. Gabaret, au lieu d'obéir aveuglément aux ordres du maréchal et de

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chasser en avant, s'attacha à combattre deux vaisseaux de guerre hollandais, fit signal à son avant ?garde de le rallier, et de la sorte laissa le gros de la flotte ennemie s'échapper pendant la nuit.

Malgré cette fâcheuse manœuvre, on prit ce jour-là dix-huit bâtiments marchands , deux vaisseaux d'escorte, et on en brûla quarante-cinq. Quelques jours après , plusieurs de ces vaisseaux chassés, s' étant retirés à Gibraltar et à Malaga, y furent encore brûlés. Cette défaite coûta aux ennemis plus de vingt millions, mais fut malheureusement infructueuse pour la France.

Après cette expédition , le maréchal de Tourville eut ordre de revenir en Ponant après avoir pris des vivres à Toulon. Il lui était enjoint de tâcher de brûler, en passant devant M a lion, les vaisseaux espagnols qui seraient peut-être mouillés dans cette rade. Louis XIV avait cette expédition si fort à cœur que les instructions de Tourville portent que le roi trouvait bon que pour réussir on sacrifiât quelques-uns de ses vaisseaux. Mais Tourville éluda ces ordres , et conseilla à M. de Pontchartrain de faire seulement croiser cinq vaisseaux depuis le cap de Gaéle jusqu'au cap Passaro , pour inquiéter les vaisseaux ennemis qui voudraient passer en Levant.

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