D'A VAUX
(Jff. Ètr. Hollande, 1688, supp. »■ 151.)
A La Haye, le 16 novembre 1688.
Le prince d'Orange a fait travailler avec une diligence incroyable à remettre la flotte en état. Il a fait prendre cent barques de pêcheurs, parce qu'elles sont plus propres pour la
descente, outre tons les bâtiments qu'il avait déjà pour cela. Le vice-amiral Herbert n'est rentré que le 8; on ne doute pas qu'il n'y ait dix ou douze bâtiments de sa suite perdus; on croit même qu'il y en a de ceux qui portaient des troupes ; celles qui sont rentrées avec le prince d'Orange sont en fort mauvais état , y en ayant plus du tiers de malades ; mais cela ne l'a pas arrêté, et il n'a pas voulu laisser passer le vent de nord-est , qui a régné sept ou huit jours durant. Il a commencé à faire mettre à la voile le mercredi 10 ; il s'est embarqué le 11, et s'est mis en mer avec huit navires de guerre qui restaient à Helvoetsluys pour accompagner cent cinquante flûtes ou galiotes, sur lesquelles on achevait d'embarquer les chevaux qu'on a achetés, les provisions et les victuailles.
Autant que j'en puis juger, monsieur, par le rapport qui m'a été fait, je crois que le prince d'Orange n'a mis à la voile le 11 que pour sortir hors des bancs , et qu'il est allé à un endroit nommé de Fuste , qui est marqué sur la carte à la hauteur de Zélande , où il a atlendu le reste de la flotte , et n'a levé l'ancre de cet endroit-là que le vendredi 12 au soir. Le samedi il est encore parti quelques vaisseaux chargés de cavalerie qui n'avaient pu être si tôt prêts. Comme le vent est nord-est , et qu'il porte le prince d'Orange au sud de l'Angleterre, je ne doute pas qu'il n'ait été débarquer de ce côté-là, puisqu'il avait deux ou trois différents ports au su'l et au nord où il avait résolu de faire la descente , selon que le vent le lui permettrait. Il arriva hier au soir deux petites barques de pêcheurs qui Pont suivi jusqu'à la hauteur de Dunkerque. Il faut attendre ce que fera la flotte du roi d'Angleterre et son armée.
On est fâché ici d'apprendre que les vaisseaux marchands de cet État qui ont été arrêtés en France ne sont pas encore relâchés, et que les intendants ont au contraire donné des ordres pour faire vendre ces vaisseaux et les effets qui sont dessus. On m'a dit que les Ktais ont accordé au prince d'Orange, avant son départ , de faire une levée de trois à quatre mille chevaux , dont il a fait accroire qu'ils ont besoin pour leur propre conservation.
Je me donne l'honneur, monsieur, de vous envoyer le manifeste du prince d'Orange.
Je suit* fort aise, monsieur, de voir, par la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 9 de ce mois , que \1. l'électeur de Brandebourg esl dans de meilleures dispositions à notre é^ard qu'il ne l'élail ei-devanl : et, romme je suis bien persuadé (pie vous l'entretiendrez dans ces bons sentiments, j'espère encore que toutes choses se l ennuieront à l'amiable.
.Te suis avec beaucoup d'estime et de passion,
Monsieur,
Votre très-humble et très-obéissant serviteur,
d'Avaux.
(Àjf. élr. — Hollande, 1688, supp. n? 131.)
Dans cette dépêche au roi , M. d'Avaux lui donne les plus grands détails sur le départ du prince d'Orange , et lui apprend cette particularité que Guillaume monte une frégate toute neuve appelée la Bi ilU-, capitaine Vanes.
A La FIa>c, ce M novembre 1688.
Sire,
Je ne crois pas que Votre Majesté reçoive les trois dernières lettres que j'ai eu l'honneur de foi écrire plus tôt que celle-ci, parce que le prince d'Orange a fait arrêter tous les courriers et tous les paquets de lettres qui sortaient de cet État par quelque endroit que ce fui : il a plus fait , car il avait ordonné qu'on fît des détachements <k' huit ou dix hommes de toutes les garnisons des frontières |>our aller sur tous les passages et y arrêter ceux qu'ils y rencontreraient. Je n'avais pas cru qu'il prendrait tant de précautions; mais j'ai eu l'honneur de mander à Votre Majesté, il y a plus d'un mois , que je ne doutais pas que le prince d'Orange ne fît arrêter les lettres et les courriers dans le temps qu'il s'embarquerait sur la flotte, et qu'il compterait jiour beaucoup que son départ ne fut su que huit jours après.
H est certain que le prince d'Orange avait encore demandé neuf régiments pour mettre sur la (lotte, et qu'il n'avait eu dessein de s'y embarquer que le vendredi 30 du mois; mais sur des lettres qu'il reçut lundi d'Angleterre, il prit la résolution
d'y aller le lendemain et de mettre incessamment à la voile , sans attendre ces régiments, ni même que tout fût prêt
Le prince d*Orang<' étant arrivé mardi au soir à Helvoetsluys, ne monta pas sur son vaisseau, parce que les basses marées empêchaient qu'il ne pût sortir du lieu où il était; ii fit aussitôt déplier les pavillons que Ton mit aux grands mâts et à la poupe : ils sont tels que j'ai eu l'honneur de le mander à Votre Majesté ; les armes du prince et de la princesse d'Orange sont au milieu arec les supports d'Angleterre et la couronne presque fermée, et au-dessus sont écrites deux lignes eu caractères grands de trois pieds; dans la première : Pro religione protestante, et dans l'autre : Pro iibero pariamento, et au-dessous des armes est écrit : Je maintiendrai. La flamme au-dessus du pavillon est d'Angleterre, la croix rouge sur un quartier blanc, et la pointe est orange blanc et bleu.
Le prince d'Orange est demeuré aux environs de Gorée et d'Helvoetsluys jusqu'à ce que tous les bâtiments qui composent la flotte fussent arrivés ; après quoi il a séparé la flotte en trois escadres : le vice-amiral Herbert commandait l' avant-garde, le prince d'Orange , avec Wilem Bastians , avait le corps de bataille, et l'amiral de Zélande, Evertsen, avait l'arrière-garde.
La première escadre commença à lever l'ancre la nuit du vendredi au samedi, à Irois heures après minuit, et le prince d'Orange, qui voulait voir partir tous les vaisseaux, ne leva l'ancre que le samedi à quatre heures après midi. Il Ut un vent de sud-ouest depuis le samedi matin jusqu'à dix heures du soir (fui portait la flotte vers le nord de l'Angleterre, la jetant en même temps sur les côtes de Hollande ; cela fut cause qu'elle vint passer à la vue de Schevekn , et il fut aisé à tous ceux de La Haye d'aller sur le bord de la mer la voir de si jH*ès qu'on |¥>uvait compter aisément tous les vaisseaux, (tela dura depuis dix heures du matin jusqu'à l'entrée de la nuit , de sorte que toute la flotte fut en pleine mer à neuf heures du soir; mais sur les onze heures il s'éleva un vent d'ouest très-violent, de sorte qu'il est bien difficile que cette flotte n'ait extrêmement pâti , car cette espèce de tempête a duré plus de douze heures ; elle cessa hier dimanche sur le midi , mais le vent est toujours demeuré ouest , entièrement contraire au prince d'Orange.
Bien loin , Sire , d'avoir augmenté par nies relations le nombre des vaisseaux que le prince d'Orange mène avec lui , il s'en trouve, par la supputation qu'on en a faite, beaucoup plus qu'on ne l'avait dit ; car elle va tout au moins à plus de six cents voiles; ce n'est pas que s'il y avait trente vaisseaux de Votre Majesté après cette flotte , il est apparent qu'ils la mettraient entièrement en désordre , car je sais par des personnes qui ont été à bord de quelques vaisseaux de guerre, que les plus vieux ont été si mal réparés, qu'on craint toujours pour eux. Ou voit bien aussi qu'il n'y a pas autant de vaisseaux qu'il en serait besoin pour couvrir le grand nombre de bâtiments qui portent les troupes, les munitions et les équipages , ils sont même si pleins de bagages que s'ils étaient attaqués ils auraient de la peiue à se servir de leur canon; ils craignent jusqu'aux câpres.
Le prince d'Orange monte une petite frégate de trente-six pièces de canon, et JM. le maréchal de Schomberg en monte une de pareille grandeur ; on dit que ces deux vaisseaux sont fort bons voiliers et qu'ils les ont pris exprès pour être à portée de tout. La première, qui devait servir pour M. de Schomberg, donna sur le banc de sable proche d'Helvoetsluys lorsqu'elle venait pour le prendre, s'ouvrit en deux et périt; mais on sauva tout ce qui était dessus.
Le courrier que le prince d'Orange dépêcha aux États après avoir tenu un conseil de guerre à la Brille était sans doute pour leur demander qu'ils fissent équiper encore quelques vaisseaux de guerre ; car les États s'étant assemblés après l'arrivée de ce courrier, on a résolu d'armer sept vaisseaux de guerre , et on a fait venir pour cet effet les députés de l'amirauté à La Haye.
On m'a dit que les États-généraux attendaient d'être informés au premier jour de quelle manière sont conçues les commissions qu'on a délivrées aux armateurs français ; parce que si elles sont pour courre sus à tous les vaisseaux hollandais , on remplira les commissions que le prince d'Orange a signées en blanc des États-Généraux; mais si les commissions de France sont seulement contre la flotte du prince d'Orange et contre ce qui lui appartient , les commissions des armateurs hollandais seront seulement au nom du prince d'Orange ; aiusi il ne peut
y avoir de changement en cela que pour le titre des commissions; car, de quelque façon que ce soit, elles seront également délivrées contre les sujets de Votre Majesté.
On m'a averti que les Ostendois prétendent se mettre en mer avec des commissions de cet état.
Le prince d'Orange a 1,000,000, et il a pris si grand soin d'emporter tout autant d'argent qu'il a pu, qu'il n'en a pas laissé à la princesse d'Orange; de sorte même que les États en ayant été avertis doivent délibérer aujourd'hui ou demain de lui faire un présent de 100,000 francs.
J'ai été informé aussi que M. Uodick a un ordre par écrit du prince d'Orange pour la distribution des garnisons de la Flandre hollandaise , qui est fort mal pourvue de toutes choses , à ce que l'on dit ; il n'y a pas quatre canons en état de tirer dans Isendick.
Le prince de Valdeck continue à donner tous les ordres nécessaires pour faire les préparatifs du camp de >Vesel; néanmoins on n'a pas encore eu nouvelle à La Haye que les troupes soient en marche pour cela ; on en augmente et on en diminue tous les jours le nombre ; ainsi on n'en peut encore rien mander de certain.
Le sieur Fusch, avant son départ, a dit ici à quelques personnes que le dessein de l'électeur son maître était d'avoir un corps de troupes, conjointement avec d'autres princes d'Allemagne, vers Francfort, non-seulement pour couvrir les places de ce côté-là , mais encore pour ordonner à tous les villages de ces quartiers-là de se laisser plutôt brûler que de payer contribution.
Je me donne l'honneur, Sire, d'envoyer à Votre Majesté le mémoire, imprimé en français, des protestants d'Angleterre, présenté au prince et à la princesse d'Orange; personne ne doute que ce ne soit le docteur Burnet qui l'a dressé.
Le prince d'Orange a fait faire un manifeste en son particulier qui est relatif à ce mémoire. U en porte plusieurs milliers en Angleterre ; mais on n'en a pas vu en ce pays-ci ; de sorte que Votre Majesté l'aura plus tôt par l'Angleterre que par la Hollande.
Les députés aux États-généraux ont fait aussi de leur côté
une espèce de manifeste pour justifier leur conduite et le secours qu'ils ont donné au prince d'Orange; je me donne l'honneur de l'envoyer à Votre Majesté. L'agent des États en a porté à tous les ministres des princes étrangers qui sont à La Haye , excepté au marquis d'Albiville et à moi. Il est aisé de voir que c'est le pensionnaire Fagcl qui a fait cette résolution.
Sire, je viens d'apprendre dans ce moment une grande et importante nouvelle , qui est que la violence du vent qu'il a fait la nuit du samedi au dimanche a obligé une partie de la flotte de relâcher à Helvoetsluys. Le prince d'Orange qui avait levé l'ancre tout le dernier, après quatre heures du soir, n'était pas encore liors des bancs lorsque le mauvais temps commença, de sorte que son vaisseau n'a pas tant souffert que les antres; mais en son particulier il a été fort incommodé ; son asthme augmenta par l'agitation de la mer, et comme il avait avec lui le million qu'il a embarqué , il n'a pas attendu le dernier danger pour se retirer.
On parle de quelques bâtiments qui se sont perdus; mais cette nouvelle est si récente qu'il ne m'a pas été possible d'en apprendre les particularités avant le départ de la poste; on dit seulement que l'autre partie de la flotte est dispersée et qu'on ne sait pas encore ce qu'elle est devenue. Le prince d'Orange a dépéché un courrier aux États pour leur donner avis qu'il a été obligé de relâcher à Helvoetsluys , et qu'il leur demande sept frégates outre les sept vaisseaux de guerre marqués cidevant. Je viens aussi d'être averti que des dépêches des États- Généraux vont partir présentement pour aller trouver le prince d'Orange.
J*ai cru qu'il était important de savoir le nom dn capitaine et de la frégate sur laquelle le prince d'Orange devait faire le trajet : j'ai appris qu'elle s'appelle ia Brille, capitaine Vanes; elle est toute neuve, n'ayant pas encore été à la mer. J'en ai donné avis à M. de Barilton.
Je suis avec un très-profond respect , etc.
Signé : D'A va ex.
{4ff. étrang. Hollande, 1688, trois, partie, n° 75.)
Dans cette dépolie et les suivantes, M. de Barillon annonce au roi l'arrivée de la flotle hollandaise devant Torbay, et les différents mouvements qui eurent lieu à Londres et dans les provinces pour ou coutre le priuce d'Orange. Ces trois lettres sont un journal curieux des événements qui précédèrent l'abdication forcée de Jacques II.