‹ Histoire de la marine françaiseChapitre 5 sur 87 · M. DE BARILLON AU ROI · texte numérisé non relu

M. DE BARILLON AU ROI

Londres, 18 novembre 1088.

Sire ,

On eut ici des nouvelles avant-hier matin que la flotte de M. le prince d'Orange était à l'ancre vers la baie de Torbay. Le soir il vint un courrier du comte de Bach , gouverneur de la province, qui mandait que M. le prime d'Orange avait mis pied à terre à Torbay et deu\ mille hommes avec lui. Par les nouvelles qu'on eut hier, le reste des troupes mettaient pied à terre à Torbay et à Darmouth. l"ne partie des bâtiments de diargc devait aussi débarquer à Exmouth , a l'embouchure de la rivière d'Exester, mais l'endroit est difficile et il n'y en avait point encore qui eussent débarqué.

Le comte de Bach mande que le peuple des environs se retire et s'enfuit , et qu'il n'y a aucune disposition dans la noblesse a se joindre au prince d'Orange ; on ne doute point que son dessein ne soit de marcher d'abord h Kxester, qui est une grande ville dans laquelle toutes les troupes de M. le prince d'Orange peuvent se racomiuoder de ce qu'elles ont souffert sur la mer. Le comte de liathis est retiré à Plymouth, ne croyant pas pouvoir faire aucune défense dans Kxester, qui est un lieu ouvert et dont les habitants ne pourront refuser l'entrée.

Il mande aussi que le pe uple de Coruouailles, qui est pointa plupart ceux qui travaillent aux mines d'étain et de plomb, ont offert de servir le roi d'Angleterre, si on veut leur fournir désarmes et les mettre par compagnies et par régiments. Sa Majesté Britannique a pris sur cela la résolution d'envoyer un corps considérable de cavalerie et de dragons qui doit s'avancer jusqu'à SalLsbury; le desseiu de celte marche est d'empêcher

ceux des provinces qui voudraient aller joindre M. le prince d'Orange. L'endroit où il est abordé est un coin dans lequel on voudrait le renfermer s'il était possible, et lui ôter le moyen d'entrer plus avant en Angleterre, et aux autres la facilité d'aller h lui ; je ne sais si ce dessein est praticable et s'il ne sera pas sujet h beaucoup d'inconvénients; M. le comte de Roye, que le roi consulte sur toutes les affaires de guerre , était d'avis qu'on ne s'avançât pas si avant, ou que l'on prit davantage sur la droite pour couper de plus loin la communication de M. le prince d'Orange a\ec les provinces; mais le roi d'Angleterre est résolu de faire marcher aussi son infanterie, et d'aller luimême h la téte de ses troupes. J'avais prévenu M. le comte de Roye, sur ce que Votre Majesté m'avait mandé, que le meilleur parti h prendre serait que Sa Majesté Britannique marchai à la téte de toute son armée hors de Londres, mais qu'il ne s'en éloignât pas trop pour pouvoir contenir cette grande ville dans le calme, et être en état de traverser les desseins de M. le prince d'Orange; c'était le sentiment de \L le comte de Roye; l'endroit où M. le prince d'Orange est abordé a fait prendre la résolution de s'avancer. On prétend pouvoir le renfermer dans le coin où il est, et l'empêcher d'en sortir; il sera pourtant malaisé, autant que je le puis comprendre, de l'empêcher d'aller à Bristol , qu'on croit en disposition de le recevoir et de se joindre à lui.

On ne peut encore former »un jugement assuré de ce que font les provinces. Il n'y a point eu de concours de peuple les deux premiers jours du débarquement du prince d'Orange, et il fut beaucoup plus grand pour M. de Monmouth ; mais il faut voir ce qui se fera dans les autres provinces, et quels seigneurs se déclareront ouvertement pour M. le prince d'Orange et se joindront à lui. La ville de Londres est calme ; cela peut être attribué à la présence de Sa "Majesté Britannique et au grand nombre de troupes qui sont dedans et aux environs. II semble pourtant que le peuple ne soit pas si porté pour le prince d'Orange qu'on l'avait cru , et le trouble que son arrivée devait causer est moindre qu'on ne s'y attendait.

Il n'y a point encore de résolution prise sur le sujet de la reine d'Angleterre et du prince de Galles; mais on ne hasardera

pas de les laisser à Londres si le roi d'Angleterre s'en éloigne considérablement ; on prétend cependant laisser assez de troupes à Londres pour y empêcher le désordre.

La flotte que commande milord d'Armouth a suivi celle, du prince d'Orange de loin ; elle a été jusque sur les côtes de Sussex , et il est venu un vent contraire qui les a rejetés 'vers les dunes ; il me paraît que le dessein de Sa Majesté Britannique est de tenir sa flotte en un lieu où la flotte hollandaise ne puisse pas l'attaquer étant supérieure en nombre comme elle est.

J'ai dit au roi d'Angleterre que Votre Majesté avait eu le soin d'envoyer une somme de 50,000 écus en or à Calais, qu'on pourrait faire venir par un de ses yacks quand il voudrait l'y envoyer avec un de mes domestiques; Sa Majesté Britannique n'est pas entrée dans cet expédient, et m'a dit que la voie des lettres de change était plus aisée et moins périlleuse , que les banquiers paieraient présentement comme ils avaient fait par le passé ; qu'après le premier bruit de l'arrivée de M. le prince d'Orange , il espérait que les affaires de Londres iraient à l'ordinaire, qu'ainsi Votre Majesté pouvait le secourir, et que ce qu'il ferait présentement lui confirmerait sa couronne, parce qu'il n'avait rien à craindre que de manquer d'argent |>our payer l'armée; il a ajouté à cela qu'on ne pouvait envoyer un yack à Calais sans se fier à un capitaine, et qu'un yack pouvait même être pris par quelque vaisseau hollandais qui se trouverait dans la Manche. Je n'ai pas cru devoir insister davantage. J'ai déjà mandé i» Votre Majesté, par le précédent ordinaire, combien il importe de maintenir le roi d'Angleterre dans la résolution où il est de se défendre et de ne point entrer en négociation avec le priuce d'Orange. Ses affaires paraissent être en meilleur état qu'on ne l'avait espéré quand le prince d'Orange serait arrivé; mais on ne saurait encore juger de ce qui arrivera dans les provinces , et Votre Majesté connaît de quelle conséquence il est que dans ces commencements on n'entame pas une négociation qui ne se peut terminer que par la ruine de Sa Majesté Britannique en l'engageant à se déclarer contre Voire Majesté : il m'en paraît fort éloigné présentement; mais il sera toujours périlleux que ceux qui ont envie d'introduire une négociation

n'en viennent à bout , si le roi d'Angleterre ne se voit soutenu par Votre Majesté autant qu'il l'espère.

Si Votre Majesté envoie ici des lettres de change , elles ne seront point acquittées avant qu'on voie encore plus clair aux affaires de ce pays-ci. Si Votre Majesté juge à propos de laisser égalais la somme qui y est , peut-être se trouvera-t-il une conjoncture d'y envoyer une frégate du roi d'Angleterre et une personne confidente de sa part à qui la somme qui y est pourrait être délivrée ; il me semble , par la réponse qui m'a été faite , qu'on n'a pas ici un besoin d'argent si pressant , puisqu'on prend le parti d'attendre des lettres de change plutôt que d'aller chercher une somme qui est si proche.

J'ai su que les catholiques veulent faire un effort considérable pour secourir le roi d'Angleterre d'une somme d'argent ; ite jugent bien qu'ils sont entièrement perdus s'ils ne conservent sa couronne et son autorité.

Le roi d'Angleterre ne m'a point donné l'extrait de la lettre qu'il a reçue de Rome ; il a ordonné au sieur Carre! de m'informer des sentiments où le pape témoigne être sur le sujet de la médiation pour raccommodement des différends que Votre Majesté a avec la cour de Rome.

,1e suis, avec le plus profond respect que je dois,

Sire,

de Votre Majesté

le très-humble , très-obéissant et très-fidèle seniteur et sujet ,

Barillon.

(Aff. étrattg. — Angleterre, 4688.)

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