CHAPITRE VI
Duguay-Trouin. — Sa naissance. — Il est destiné à l'état ecclésiastique. — Mort de son père. — Il quitta l'Église» pour l'épée. — Son carac tère emporté. — Ses duels. — Ses débauches. — Aventure du conseiller au parlement de Rouen. — Duguay-Trouin se sauve à Poris. — 11 revient à Saint-Malo. — Sa première campagne. — Pressentiment. — Il croit aux songes. — Retenu, prisonnier en Angleterre, il s'évade, grâce à l'amour d'une jeune femme. — Il arrive en France. — Son beau combat du Sam- Pareil. — Conduite étrange de M de Feuqmères à son égard. — Lettre do Duguay-Trouin à ce sujet. — Autres actions particulières de la même année. — Ducbalard. — Le bailli do Lorraine. — Curieux mémoire sur la façon dont étaient traités les prisonniers de guerre français en Angleterre.
Pour connaître les antécédents de Duguay-Trouin , qui , né en 1673, ne commença de compter dans la marine du roi que
vers 1692, il faut jeter un rapide coup d'œil sur les années déjà passées.
Or, vers le mois de mai 1689, au temps de la foire franche de Caen , joyeux rendez-vous de toute la jeunesse des environs, l'étourdissant tumulte de laféte était souvent dominé par l'éclat de violentes disputes nées au jeu, au cabaret, dans les mauvais lieux, altercations presque toujours terminées, soit par un coup d'épée, que les rioUeux échangeaient à l'instant s'ils étaient hommes de guerre ou gentilshommes, soit par des coups de bâton s'ils étaient d'une profession moins martiale ou d'un état moins relevé.
Or, parmi tant de forcenés bretleurs, brelandiers où coureurs de fdles , un surtout se faisait remarquer par son audace, sa jeunesse et sa figure. C'était un vigoureux et beau garçon de seize à dix-sept ans, grand, leste, adroit, à la mine avenante et hardie , quoiqu'un peu bravache , portant le plumet sur l'oreille, le nez au vent, se posant sur la hanche, enfin caressant toujours la poignée d'une longue et forte épée de combat montée à la Le Coq (un des meilleurs académisles de Paris), dont la poignée de chagrin noir, la coquille de fer large, concave du côté de la lame et percée de mille trous, disait assez que ce n'était pas là une arme de plaisance , mais bien l'épée la plus inquiète qui se soit jamais impatientée dans son fourreau.
fkî garçon qu'on a dit s'habillait d'ordinaire assez magnifiquement, bien que sa mise se ressentît parfois de la chance du jeu , tantôt bonne , tantôt mauvaise : ainsi aujourd'hui les passements dorés , le drap fin, les dentelles, les rubans, les bas de soie , le chapeau brillant de point d'Espagne , le baudrier brodé; — demain la grosse serge brune, le col simple, le feutre gris, orné d'une maigre plume rouge, aux brins rares et décolorés, les grosses bottes de basane, le baudrier de cuir, mais toujours la sauvage et forte épée qui , heur ou malheur, gardait fièrement sa monture de fer.
On revient tant sur cette épée, parce que celui qui la portait en usait véritablement plus qu'un chrétien n'aurait dû le faire. Qu'on en juge. — Entrant à peine à l'académie , à quatorze ans , je crois , ne s'avise-t-il pas , pour s'exercer avec un
sien cousin, aussi fou que lui, de tirer la muraille, ainsi qu'on disait alors, non pas avec des fleurets', mais bien à franche pointe ; puis, bientôt l'amour-propre se mêlant du jeu , voilà nos deux jeunes têtes qui s'échauffent , et les deux cousins de se pousser de furieuses bottes , ni plus ni moins que deux ennemis mortels qui se voudraient percer d'outre en outre. Heureusement le prévôt de la salle , après avoir joui quelques moments de ce spectacle , toujours si charmant pour les yeux d'un prévôt , les vint séparer en les gourmandant un peu , mais avec tendresse et presque en pleurant de joie ; car le digne homme ne pouvait cacher l'admiration profonde que lui inspirait une pareille témérité. Une autre fois, pour s'essayer véritablement, l'audacieux garçon dont on parle va chercher une mauvaise querelle à un académiste beaucoup plus âgé et plus adroit que lui , et en embourse un rude coup de pointe qui le met au lit pour trois mois sans le coriger davantage.
Et si on enregistre ici les coups d'épée, on ne saurait compter que pour mémoire le prodigieux nombre de coups de bâton , gourmades et horions que ce désordonné bretteur administrait et recevait çà et là dans le cours de sa vie aventureuse ; car tous ceux avec Jesquels il se trouvait fréquemment en rapport de rixes et de violences ne portaient pas l'épée ou ne voulaient pas s'en servir : or, pourvu qu'il se battît, fer, poing ou bâton, tout était bon au jeune Duguay-Trouin ; car cet enragé se nommait Duguay-Trouin.
Né à Saint-Malo eu 1673, fils d'un capitaine armateur de ce port , qui , de même que le père de Jean Bart , commandait des vaisseaux corsaires en temps de guerre et marchands en temps de paix , Duguay-Trouin , destiné d'abord par sa famille à être d'église , étudia au collège de Rennes , et y fut tonsuré ; car son père le voulait envoyer en Espagne , auprès de M. l'évêque de Malaga , prélat d'un rare mérite , frère naturel du roi d'Espagne, et qui protégeait fort la famille Duguay, dont un des membres avait presque toujours héréditairement possédé le consulat de Malaga. On espérait ainsi , par le patronage de cette éininence , obtenir pour l'enfant quelque gros et lucratif bénéfice ; mais le père de Duguay-Trouin mourut , et avec lui
s'éteignit cette volonté de fer qui jusque-là avait pu imposer la tonsure et le petit collet au plus turbulent et au moins ecclésiastique des garçons.
Madame Duguay-Trouin , se voyant seule pour entraver ce caractère indomptable et le puer aux graves et austères exigences de l'église, n'y songea pas un moment. A l'autorité dure et impérieuse du vieux corsaire succéda pour Duguay-Trouin la tendresse facile d'une mère, qui le chérissait d'ailleurs, tout téméraire et emporté qu'il était Aussi en obtint-il bientôt la permission de quitter Rennes , de laisser repousser ses beaux cheveux bruns , de quitter la robe pour le justaucorps , et le bréviaire pour l'épée.
11 faut le dire, la métamorphose fut merveilleuse ; et le fringant académistc qui viut à Caen faire sa philosophie et ses exercices ne rappelait pas le moins du monde le triste clerc du séminaire de Rennes.
Dire que Duguay-Trouin , pensionnaire du collège de Caen , médita fort les arguments oiseux et inutiles de la philosophie , qu'il pâlit sur les spéculations cornues de la métaphysique, cette ridicule et stérile vanité, ce serait, je crois, mentir ; mais dire qu'il fut bientôt un des plus vaillants académistes de la ville , et que pas un de son âge ne le primait à la paume, à l'escrime, à la natation ou à la course , ce serait donner une juste idée de l'énergie et de l'adresse de cette riche nature, aussi vigoureuse qu'intelligente.
Ce fut au sortir de l'académie que Duguay-Trouin se trouva le héros d'une foule d'aventures de toutes sortes , dont il serait trop long de parler ici ; aussi s'occupait-il peu ou point de marine. En vaiu sa pauvre mère le suppliait de venir s'embarquer à Saiut-Malo ; en vain elle lui rappelait toutes les gloires maritimes qui rayonnaient autour du nom de son antique famille de corsaires : Duguay-Trouin arrivait, embrassait sa mère, lui racontait ses folies , dont elle tremblait et riait à la fois ; puis, après avoir charmé, consolé sa mère, il repartait, lui disait gaiement , — « pour recommencer à expérimenter la terre » tant et si bien, qu'une fois homme de mer, il n'y voulût plus » poser le pied. »
Que ré|)ondre à de pareilles raisons ? Comment gronder un
toi étourdi , qui d'ailleurs, au milieu de cette existence licencieuse et turbulente , avait conserve florissants et vivaecs ces deux ou trois robustes principes de probité , d'honneur et de respect de soi, qui, surnageant les plus grandes folies, soutiennent toujours celui qui est véritablement homme de bien audessus de la fange des vices déshonorants et infâmes.
Duguay-Trouin cite d'ailleurs dans ses mémoires un trait particulier qui prouve combien cette honnêteté de principes était , pour ainsi dire , organique en lui , puisque l'impur entourage qu'il fréquentait nécessairement n'avait pu l'altérer.
Voici cette aventure.
Ayant , dans une nouvelle querelle , mis l'épée à la main , la partie était tellement devenue inégale, ( en cela que deux amis de l'adversaire de Duguay-Trouin s'étaient joints à l'agresseur de ce dernier ) , qu'il allait périr sans doute victime de cet assassinat, lorsqu'un gentilhomme du pays, venant à passer, se rangea du côté de Duguay-Trouin , le dégagea et remmena souper à son auberge.
« Ce gentilhomme, — dit Duguay-Trouin dans ses charmants et naïfs mémoires , — « était cependant un honnête filou que je ne connaissais pas et même qui n'était pas bien connu pour tel : je l'appelle honnête en ce qu'il perdait noblement son argent ; mais aussi dès qu'il en manquait , il mettait son adresse en pratique. Au demeurant, il était brave, et joignait à une belle figure beaucoup d'esprit et des manières fort engageantes . le tout accompagné d'une passion pour le beau sexe et pour le vin qui allait jusqu'à la plus extrême débauche.
» Belle école pour un jeune homme de mon âge ! il voulait que je fusse de tous ses plaisirs, me faisant le confident et fort souvent le compagnon de ses entreprises; il m'apprit même quelques tours de cartes et de dés, dont, grâce à Dieu , je n'ai jamais fait usage. »
Et cela se croit fermement; car, malgré l'immense quantité de prises que lit Duguay-Trouin, sa scrupuleuse probité envers ses armateurs fut telle, qu'il mourut fort pauvre, ainsi qu'on le verra en son lieu.
On le répète, il fallait que Duguay-Trouin fût d'une bien haute et bien superlative probité pour ne pas user des leçons
do son ami ; car, ce qui de nos jours passe à bon droit pour une infamie, cette adresse à piper au jeu était fort admise dans le grand siècle ; les gens de la meilleure et de la plus grande compagnie s'en piquaient fort, et le chevalier de Grammont résume en lui mieux que pas un ce type d'élégante et spirituelle escroquerie, dont, après tout, les conséquences n'étaient pas fort graves, en cela que cette adresse (ainsi qu'on disait) étant presque généralement reçue, ou du moins tolérée, chacun pouvait en user; seulement le talent de la prestidigitation devenait ainsi le complément nécessaire de la science du joueur.
Toujours est-il que voilà notre jeune Duguay en compagnie de ce beau gentilhomme, gai diseur, galant, quelque peu escroc, fort spadassin, insolent, querelleur, ivrogne et débauché; mais au demeurant « le meilleur fils du monde » Deux ou trois compagnons de la même volée se joignant à eux, ce ne sont plus alors qu'orgies sur orgies, brelans sans fin, où le pauvre Duguay-Trouin perdait plus qu'il ne gagnait, malgré les charitables leçons de son ami le gentilhomme , qui se moquait fort de ses •scrupules de novice; puis, après jouer et boire, ce sont filles et femmes séduites , enlevées, abandonnées; pères et amants, maris et valets chargés l'épéc à la main ; le tout entremêlé ça et là de la poursuite des archers , que l'on battait si l'on était eu force, et que l'on fuyait s'ils étaient en nombre respectable : alors évasions, transes fiévreuses, terreurs de toute sorte; une vie enfin accidentée de façon à faire blanchir en six mois les cheveux d'un homme moins vigoureusement trempé que cet adolescent Duguay-Trouin , qui entrait alors à peine dans sa dix-septième année.
Heureusement une dernière et fâcheuse aventure mit fin aux désordres de Duguay-Trouin. Un vieux conseiller au parlement de Rouen entretenait une fille qu'il faisait passer pour sa nièce Un des amis de débauche de Duguay-Trouin s'étant épris de celte fille , pria ce dernier de se joindre à lui et à quelques autres pour enlever l'infante. Notre jeune compagnon accepte; et ces mécréants s'en vont en plein jour, à la face du ciel , forcer la maison de ce vénérable conseiller, rouent ses laquais de coups de bâton, et triomphants. emportent la nouvelle Hélène. Mais le bonheur de l'amant ne fut pas long. La jalousie
qu'il eut de Duguay-Trouin , que l'Hélène trouvait fort à son gré, amena un défi, puis un duel, dont Duguay-Trouin sortit vainqueur. Hélas! ce ne fut pas tout. Le parlement de Kouen, justement indigné de l'insulte faite à un de ses membres , dans la personne de la fille qu'il entretenait , évoqua l'affaire , qui prit une telle apparence de gravité que Duguay-Trouin, épouvanté, se sauva à Paris avec trois louis pour toute ressource. Il arrive, entre pour se remettre des fatigues de la route dans un cabaret du cul-de-sac Richelieu, et il s'est à peine attablé qu'un laquais vient demander deux bouteilles de vin pour M. Trouin de La Barbinais... C'était le frère de Malaga, le consul, que la déclaration de guerre à l'Espagne ramenait en France.
Voilà Duguay saisi d'une telle frayeur au nom de son frère , qu'il croit aussi à sa poursuite, qu'il repart aussitôt, remonte dans le coche et arrive à Caen , puis à Saint-Malo , où il conte tous ses méfaits à sa pauvre et tendre mère.
A Saint-Malo , d'après la décision d'un conseil de famille , il fut unanimement résolu que le don Juan serait immédiatement et dûment embarqué sur la Trinité, frégale de dix-» huit canons , armée par un de ses oncles.
Duguay-Trouin fit avec bravoure sa première campagne, qui l'éprouva d'ailleurs rudement. Le temps fut affreux, et la Trinité faillit à se perdre sur les côtes de Bretagne, battue qu'elle était par un effroyable coup de vent du nord. Tout le temps de cette croisière , Duguay-Trouin fut atteint du mal de mer, et ne se trouva quelque peu soulagé qu'en arrivant à Saint- Malo.
Ce premier tribut payé , il remit bientôt à la mer, et son organisation de fer supporta dès lors sans la moindre altération toutes les fatigues et tous les périls de la navigation.
Dans cette nouvelle campagne , la Trinité rencontra un corsaire flessinguois et l'aborda. Dans sa bouillante impatience, Duguay-Trouin allait s'élancer sur le pont de l'ennemi, lorsque le maître d'équipage , qui le précédait , faisant un faux pas , tomba entre les deux vaisseaux, qui, se rejoignant et se heurtant bientôt soulevés par la lame , écrasèrent ce malheureux sous les yeux de Duguay-Trouin , qui dit naïvement à propos de cet horrible spectacle ;
« Lorsque je vis ses membres et sa cervelle écrasés , j'avoue que cet objet effrayant m'arrêta , d'autant plus que n'ayant pas comme lui le pied marin , je crus qu'il me serait impossible d'éviter ce genre de mort hideux. Cependant le corsaire ennemi, après avoir soutenu trois abordages consécutifs, fut enlevé l'épéc à la main , et l'on trouva que pour un novice j'avais témoigné assez de fermeté. »
Le rare est que l'année d'ensuite Duguay-Trouin , montant la frégate le Grenédan , et voulant sauter h l'abordage d'un vaisseau anglais , faillit a périr de ce même genre de mort : « Car, — dit-il , — lorsque nous abordâmes un second navire de vingt-quatre canons, soit faiblesse ou pressentiment, la pensée de notre maître d'équipage me revint au moment où je m'avançais sur notre bossoir pour m'élancer le premier à l'abordage ; mais la secousse de l'abordage et celle de notre beaupré, qui bjrisa le haut de la poupe de l'ennemi, fut si grande, qu'elle D%g fet tomber à la mer entre les deux vaisseaux : heureusement fêtais à poupe et je tenais à la main une manœuvre que je ne lâchai point, et je fus raccroché par quelques matelots de notre équipage , qui me tirèrent par les pieds à bord de notre vaisseau. »
Ensuite de cette campagne, Duguay-Trouin eut son premier commandement; ce fut une flûte de quatorze canons, avec laquelle, étant forcé par le gros temps de relâcher dans la rivière de Lymerick , il fit une descente , brûla le château de milord Clare, et incendia deux vaisseaux échoués à terre ; puis il remit à la voile, et après une croisière rendue infructueuse par la mauvaise marche de sa frégate, il revint à Saint-Malo en monter une autre nommée la Coëtquen.
Il est inutile de dire que chaque relâche de Duguay-Trouin commençait d'ordinaire de nouvelles aventures, et qu'il mettait l'épée à la main, ou son cœur enjeu, avec autant de fougue cl d'ardeur qu'autrefois. Mais, sans le suivre pas à pas dans le cours nombreux de ses prises et de ses combats, dont on verra plus tard une relation détaillée tout écrite de sa main et qui manque entièrement dans ses mémoires , on doit s'arrêter cependant sur un fait fort curieux en cela qu'il donne un trait extrêmement caractéristique de relie figure originale.