‹ Histoire de la marine françaiseChapitre 43 sur 87 · NOMS DES VAISSEAUX DE L'ESCADRE ANGLAISE · texte numérisé non relu

NOMS DES VAISSEAUX DE L'ESCADRE ANGLAISE

Le Piymouth, 60 canons, 370 hommes;

Le Southamplon, 50 — 230 —

LeKartislc, 60 — 370 —

Le Falmouth, 56 — 290 —

LeNewcaslle, 56 — 290 —

V Aventurier, 48 — 200 — -

Tous les vaisseaux avaient renforcé leurs équipages avant de partir de Cadix , et choisi sur ceux de leur armée un nombre des meilleurs matelots. Nous fûmes, après être rendus, menés au vaisseau le Kar liste, qui est percé pour soixante-huit canons, qui a son artillerie de vingt-quatre à sa première batterie, de douze h la seconde et de six sur les gaillards; il est d'une nouvelle fabrique. Le capitaine, nommé M: Norey, nous a parfaitement bien traités, et aussi les deux autres vaisseaux, où se sont trouvés des officiers français. Ces messieurs , contre l'usage ordinaire des prisonniers de guerre, n'ont pas voulu nous ôter nos épée*; c'est par une estime particulière qu'ils nous ont fait cette grâce.

Nous avons été conduits k Messine , où nous avons trouvé les autres vaisseaux anglais, et messieurs les officiers du Tritieni, dont voici les noms , qui se sont fort distingués par leur fermeté et valeur.

MM. le comte d'Aulnay, capitaine commandant le vaisseau, tué;

Benêt , capitaine en deuxième, blessé au v isage ;

La Guyhourgèrc, lieutenant;

Lasalle Saint-Cricq , enseigne, In gras de la jambe emporté; Kcralio , enseigne ; Le chevalier de Bcaudinard.

Le Content a de canons montés 5ft, et 380 hommes d'équipage ;

Le Trident, t\î canons montés, et 300 hommes d'équipage.

L'on ne sait pas encore le nombre des morts ni des blessés de ce vaisseau , n'étant pas arrivé en ce port.

Dans le Content il y a eu treize morts et dix-neuf blessés.

Le lendemain de l'arrivée des vaisseaux qui nous ont amenés en ce port, le gouverneur de la ville m'envoya fiire un compliment des plus obligeants , et offrir tout ce qui dépendait de son autorité.

Fait à Messine, ce 12 juillet 1696.

Signé DUCHALARD.

(Arch. de la M tir.)

Cet autre combat, non moins brillant, dont M. le bailii de Lorraine donne la relation suivante, fut livré pende temps après celui de M. Duchalard.

RELATION D'UN COMIÏAT DE M. LE BAILLI DE LORRAINE CONTRE EN VAISSEAU HOLLANDAIS.

<0 août 4096.

Voici un petit détail de l'aventure qui m'arriv a le 10 août dernier, au sud-est du cap de Gatte , environ quinze lieues , avec un vaisseau hollandais, nommé la Safnte-Maryucrite, d'Amsterdam , armé moitié guerre et marchandise , monté de quarante pièces de cauon et vingt pierriers, et soixante-quatorze hommes d'équipage. M. le comte de Chateaurenanlt ayant appareillé le même jour de la ( arhonaire, les vaisseaux détachés firent signal de trois navires sous le vent. Tous les

chasseurs forcèrent de voile pour le reconnaître ; (e Bo?i n'épargna pas les siennes ; et m'étant trouvé à une distance raisonnable , je reconnus qu'ils étaient hollandais. Ils ne me laissèrent pas long-temps en doute, car un moment après ils mirent leur pavillon. Il y avait un vaisseau marchand flessinguois de vingt pièces de canon , et une flûte hollandaise , que M. de Chateaumorand prit quelques jours après sur la Roquette, l'armée étant à l'ancre. Dès que je fus à mie demiportée de canon, je leur en lis tirer deux, en mettant pavillon, à quoi il répondit de sa bordée , et fit vent-arrière pour mieux battre en retraite. Je le suivis de fort près ; je le dominais particulièrement par la mousqueterie , le vent et la mer m'ayant empêché jusqu'alors d'ouvrir ma première batterie. Nous demeurâmes en cet état pendant une heure. Le Hollandais , prenant de temps en temps ses amures , me tirait à mitraille pour me désemparer ; mais enfin , lassé de tant de ruses , je me résolus de lui passer sous le vent , afin que ma grande batterie pût servir et l'expédier promptement; et l'ayant fait ouvrir depuis le grand mât en arrière, je lui en tirai la bordée, qui lit un grand effet. Voyant que ce vaisseau s'opiniâtrait à me tirer, qu'il m'avait déjà rompu beaucoup de manœuvres et soixante coups de canon dans le vaisseau , sans compter les gens qu'il commençait à me tuer, je me résolus de l'aborder; et ayant fait charger les canons haut et bas à double . charge, je l'abordai en cet état : il ne s'en perdit pas un coup. Cette manière étonna une partie de son équipage, qui se jeta en bas ; et le capitaine , appelé Christian de Lion , très-brave homme , qui avait servi , dans les guerres passées , de lieutenant avec M. de Ruyter, se retrancha avec le reste de ses gens dans un gaillard retranché extraordinairement , d'où il tira encore quelques coups de canon et de grenade ; et se trouvant enfin forcé par les miens et abandonné par les siens, il fut pris et réduit après deux heures de combat. Comme la nuit approchait etjquc j'étais déjà loin de l'armée, que je voulais absolument rejoindre , je fis un détachement de vingt-quatre hommes avec des jumelles et autres choses nécessaires pour raccommoder la prise, et lui fis faire roule pour les Fromantières , avec ordre d'y joindre les vaisseaux de guerre que nous y

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avions laissés depuis cinq jours. J'ai ni huit hommes hors de combat , tant morts que blessés. Je ne saurais vous dire assez de bien de mes ofliciers. Vous connaissez déjà M. Daire, qui est mon capitaine ; mes deux lieutenants sont MM. Duterlre et de Beaucaire, que je ne peux assez louer; les enseignes Du Bar, Clamorgant , de La Magdelaine et Mazerol-Garimont, maréchal-des-logis , ont parfaitement bien fait leur devoir. Les soldats de la compagnie de Duterlre sont les meilleurs de la marine et les plus aguerris ; mais aussi les matelots sont les plus mauvais de la mer : il s'en jeta quatre-vingts à fond de cale par les écoutilles. Le vaisseau venait de Gènes; il en a remis les polices de chargement à M. l'intendant, et je puis vous assurer qu'il n'eu a été rien soustrait.

Le document suivant a paru d'un grand et curieux intérêt, en cela qu'il enseigne comment les prisonniers de guerre français étaient traités en Angleterre dans ces temps-là. On verra que les plaintes qui retentirent de nos jours sur les cruautés commises par les Anglais à bord des pontons ne furent pour ainsi dire que l'écho d'anciens reproches aussi sanglants que mérités.

EXTRAIT DES LETTRES DE MM. DE I'RÉVILLE, DE BELLICOURT, DE LA ROCHE ET AUTRES OFFICIERS DU ROI , PRISONNIERS DE GUERRE A PLYMOUTH , ET DU RAPPORT FAIT PAR LES PRISONNIERS DE GUERRE FRANÇAIS QUI VIENNENT D'ARRIVER TOUT PRÉSENTEMENT A SAINT-MAI.O , DES PRISONS DUDIT LIEU, SUR UNE RARQUE D'ÉCHANGE.

On ne renvoie plus en France aucun officier major ni marinier, jusqu'aux plus petits emplois des navires, comme char-' pentiers, calfats, quartiers-maîtres, bossemans, seconds-chirurgiens."

Les commissaires anglais ne nous ont renvoyé dans une barque que deux cents prisonniers de guerre français , tous fort malades, et jeunes enfants ou mousses, retenant à Plymouth prés de cinq cents autres Français, tous officiers et bons hommes de mer, sans rendre aucune raison ; cette barque en pouvait fort aisément porter quatre cents de Plymouth ici ; elle en avait

rap|>orté ci-devant trois cent cinquante venant des prisons d'Irlande.

M de Fréville et tous ses officiers ont été pilles et dépouilles par les Anglais, (pli ne leur ont laissé que leur plus méchant habit, deux chemises et autant de cravates, leur ayant volé tout le reste; ledit sieur de Fréville écrit qu'il n'a jamais vu de plus habiles valets de chambre.

Les officiers majors et mariniers , ainsi que les simples soldats et matelots, sont retenus dans la même prison, sans aucune distinction ni liberté quelconque , avec la dernière dureté; on ne les laisse voir ni écrire à personne , quoique les officiers aient offert de donner des cautions et trouvé des hôtes,' cri payant , qui ont voulu répondre d'eux corps pour corps. Quelques Hollandais ont voulu, par charité, aller voir des officiers et matelots français de leur connaissance pour les assister et offrir des bardes et de l'argent; on les en a empêchés, et on leur à défendu d'approcher de la prison. Les Anglais avaient fait un petit trou carré à la porte de la prison de la grandeur d'mi pied , par lequel il y entrait quelque air, et les prisonniers cuvaient voir les passants du grand chemin, sur lequel donne cette prison; ils l'ont fait boucher depuis peu. Les prisonniers ayant voulu le rouvrir avec leurs couteaux , les sentinelles ont tiré sur eux des coups de mousquet.

On retient toutes lés lettres qu'on écrit aux prisonniers , dihsi que celles qu'ils écrivent en France.

On ne |)aie que 12 sols pér jour à MM. de Fréville, de Bellicourt et de Brach comme capitaines en chef; mais à leurs lieutenants, enseignes et autres officiers, on ne leur donne que 2 sols 9 deniers en argent et un fort petit pain, comme aux simples soldats et matelots; on donne 6 sols par jour aux capitaines en chef des vaisseaux malouins et autres corsaires français.

Le paiement de cet argent se fait par le geôlier "en mauvais . argent rogné , qu'il ne veut pas reprendre d'eux pour leur subsistance , à moins de faire une grosse perte dessus , et souvent môme on n'en veut point du tout ; de manière qu'ils sont contraints de mourir de faim , n'ayant pour toute snbsisance que ce petit pain qu'on leur donne.

Quand les femmes de la ville vont porter à la prison quel-

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tpies vivres, ccnïnie beurre, unnde, tabac et autres choses, le geôlier, nommé Thomas Serhey, prend de fort gros droits dessus ; ce: (jui oblige ces femmes de leur survendre tellement ces denrées, que le beurre, qui ne coûte que 4 sols là livre au pays, leur revient à plus de 12 sols; le fromage de même; le tabac, qui ne coûte tout au plus que 12 sols la livre, leur revient à plus de UO sols, et ainsi de tout le reste : ce qui fait p'rir les malheureux qui n'ont autre chose que la paie des prisonniers, et ruine les autres par cette méthode.

Tous les prisonniers assurent que le geôlier partage ces grands profits avec le gouverneur de Plymouth et les sieurs de Saint- Low, Jean Suymmer, commissaires, qui rejettent tout le mal et les plaintes sur ce geôlier, disant n'avoir aucune part à ses cruautés et Injustices. Ils assurent que ces quatre personnes partagent entre eux plus de 150 livres sterling par mois de friponneries et voleries qu'ils follt sur la vie de ces malheureux et sur les denrées qu'ils achètent de l'argent qu'ils tirent de France; que le peuple même d'Angleterre en crié tout haut et en murmure, appréhendant avec. raison, qu'on ii'en use de même en France avec les prisoiliiiers de guerre anglais , et que c'est pour ôter la connaissance de toutes ces cruautés et injustices que ce gouverneur, iesdils de Suymmer, de Saint- Low et ce geôlier, d'intelligence et de part ensemble , qui ont seuls tout pouvoir et inspection sûr ces prisons, empêchent mOme jusqu'aux Anglais d'y aller ni d'y avoir aucun commerce par lettrés , afin que personne ne puisse être informé de leurs friponneries. On refuse même jusqu'à l'eau aux prisonniers, et on ne leUr donne pas la moitié de leur soif, ce qui leur cause un grand nombre de maladies et beaucoup de peine; quand ils en veulent avoir sullisainment , il faut qu'ils fassent des présents aux geôliers , et celle qu'il leur donne n'est point de l'eau de fontaine, comme porte sou marché ■> mais de méchante eau de fossé semblable à celle ci-dessus.

On ne porte aucun malade a l'hôpital que quand ils sont à l'extrémité, et on ne leur donne pour toute subsistance qu'un peu de bouillon tout clair avec du gruau , fôrt peu de pain et de beurre, et pour toute boisson dé l'eau de fossé, blanchâtre, troublé et remplie d'ordures. Ils les en mettent dehors n'ayant pas encore la force tic se soutenir, disant pour leur excuse que

quand ils sont un peu forts ils cherchent à s'évader, comme s'il était possible de se sauver facilement d'Angleterre , et qu'il ne fût pas aisé à ces gens-là de les faire observer et de les en empêcher.

On fait coucher les malades deux à deux dans de fort petits lits, où un homme seul pourrait à peine être à son aise. Les linceuls sont de toile d'escopilièrc , et il n'y a pour toute garniture dans ces lits qu'un matelas de paille. On ne donne aucune chemise à ces malades pour les changer à l'hôpital La vermine les y mange. Le geôlier retient, suivant son ordre , un liard par jour à chaque prisonnier pour l'eau et la paille qu'il est obligé de leur fournir en quantité suffisante et de leur en changer tous les huit jours; mais il ne leur en donne qu'une fois le mois, et pour trente hommes qu'un petit paquet, de manière qu'ils couchent presque tous sur la dure.

Quand les officiers font le moindre bruit ou qu'ils veulent s'opposer aux cruautés et mauvais traitements que le geôlier fait continuellement aux pauvres prisonniers de leurs équipages , il met ces officiers aux fers de son autorité particulière. Il en a chargé M. de La Franquerie Lebrun de Saint-Malo , capitaine de navire , pour l'avoir surpris en faisant un trou à la muraille de la prison pour s'évader, comme s'il n'était pas permis à un prisonnier de chercher sa liberté. Il s'enfuit tous les jours des Anglais de nos prisons qu'on rattrape ; il est à uaitre qu'on leur ait jamais fait d'autre mal pour cela que de les remettre avec leurs camarades. Ledit sieur Lebrun est encore actuellement chargé de fers dans les prisons, quoique malade d'un flux de sang , et couché sur la paille sans aucun soulagement; le geôlier l'empêche même de manger pour son argent avec les autres officiers comme il l'a fait jusqu'ici.

Plusieurs prisonniers ont été obligés de donner de l'argent pour pouvoir s'embarquer. J'en puis citer un entre autres qui a donné 10 écus au sieur Suymmer, 6 à ses commis et 8 au geôlier. C'est le sieur Brochard , écrivain du roi du navire le Sérieux , qui est un garçon de probité et d'honneur.

Lorsque les doux cents prisonniers se sont embarqués sur le paquebot qui vient d'arriver, le sieur Jean Suymmer était sur le bord de la mer, qui les a tous fait fouiller pour leur ôter les cttres où il était parlé des friponneries et mauvais traitement}*

du geôlier, leur laissant seulement celles qui ne parlaient que pour avoir quelque argent de chez eux et pour donner des nouvelles de leur santé et maladies.

Ces commissaires font accroire au peuple d'Angleterre qu'il ne se passe point de jour qu'on ne prenne quelque navire de France, et qu'on verra bientôt la fin de notre marine. C'est pour cela encore, outre les profits qu'ils font sur eux, qu'ils en retiennent un si grand nombre. Leurs navires ne sortent jamais seuls , mais au moins deux ensemble et jusqu'à sept. Leurs équipages sont très-faibles et fort mauvais , remplis de paysans, d'artisans et de jeunes enfants qu'ils font servir par force , parmi lesquels il y a un grand nombre de malades;" les équipages de leur année navale sont de même. M. de Fréville a été sur plusieurs de leurs vaisseaux ; il est étonné comme quoi ils osent naviguer avec de si mauvais équipages.

On ne peut apprendre par le retour de ces prisonniers aucune nouvelle certaine de la route et d< s desseins de cette armée. M. de Fréville dit qu'elle doit aller à Dunkerque: d'autres assurent qu'elle ira du côté de Brest, lin petit corsaire de ce port a rencontré deux escadres, une de vingt-deux navires de guerre qui faisaient route pour Plymouth, la deuxième,de vingt autres navires de guerre qui semblaient doubler le cap de Gandester pour aller joindre les vingt-deux autres audit Plymouth. C'était le 20 de ce mois qu'il (il ces deux rencontres ; et le capitaine d'un petit corsaire de Jersey, qui a été pris par une de nos frégates malouiues et amené ici en ce jwrt, dit la même chose, et qu'on croyait audit Jersey que l'armée navale des Anglais et Hollandais devait retourner dans l'Iroisc.

Le vicaire perpétuel de l'île de Molenne, que les Anglais ont pris il y a quelque temps chez lui , est revenu dans cette barque; il n'a point été maltraité en sa personne, mais ils ont pillé sa maison et son église, dans laquelle ils ont commis toutes sortes d'irrévérences et d'impiétés. Les Anglais ne l'ont questionné sur autre chose que pour savoir si MM. de Chateaurenault et de iNesmond étaient rentrés à Brest.

Fait à Saint-Malo, le 30 août 1696.

DE GASTI.NKS.

( BibL roy. M ms, — Battes, aumot prisonniers.)

CHAPITAK VU.

Jean Bart. — Ses dilTcrcntes navigations depuis 1680 jusqu'en 1697. — Mort de sa femme. — Mort de Sauret. — Jean Bart est fait capitaine de frégate en 1686. — 11 croise avec Korbin. — Ses prises. — Sa captivité on Angleterre. — Détails sur le chevalier de Forbh. — Son caractère. — Sa bravoure. — Lui et Jean Bart sont faits capitaines de vaisseau en 4689. — 11 fait les campagnes de 1690, 91, 92 et 93 avec Tourville. — Ses combats particuliers pendant les mêmes années. — Combat de 1694 contre l'amiral Hydes. — Lettres de Jean Bart sur ce combat. — Siège de Dunkerque. — Conseil de guerre anglais. — Jean Bart reçoit des lettres de noblesse en 1691. — Sa campagne de 1696. — Lettres de lui à ce sujet. — Il est fait chef d'escadre en 1697.

Poilr ne pas interrompre l'ordre successif des campagnes de Tourville et de Chateaurenault depuis la révolution de 1688 jusqu'en 1692, et le récit des différentes actions particulières qui eurent lieu jusqu'en 1696, on a été obligé de suspendre la narration de la vie de Jean Bart que l'on a laissé à Dunkerque en 1680, faisant un relevé de ses prises nombreuses et hnrdies, riant beaucoup des mensonges du vieux Sauret, en effrayant de ses visées guerrières la bonne Nicole, sa femme, qui nfe pouvait s'habituer à cette pensée, que leur fils, le petit Cornille , serait aussi corsaire un jour.

Alors âgé de 30 ans, simple capitaine câpre, doué il est vrai d'une chaîne d'or par le roi , Jean Bart, bun que fort convaincu de l'extrême influence qu'il exerçait sur les armateurs de Dunkerque , était loin de prévoir a quel état de fortune et d'illustration il devait arriver un jour.

Alors toute son ambition, ainsi qu'il le disait lui-même, était de s'amasser, par la course, une fortune modeste, mais indépendante, afin de pouvoir vivre doucement une vieillesse paisible dans la maison de ses pères, allant de temps a autre visiter le presbytère de son digne cousin Nicolas, le vénérable curé de Drinkham, et de mourir enfin satisfait de voir son fils, Cornille Bart, capitaine de corsaire comme l'avaient été ses aïeux.

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Malheureusement pour Jean Bart cette retraite ô'bsciire et tranquille, qui devait couronner toute une vie de hasards et de périls sans nombre , cette fin heureuse et oubliée fut un songe... et cela parce que le terrible mot de Bossuet : MARCHE î... marche ! s'applique surtout avec la plus implacable vérité aux hommes que leur génie place hautement en évidence; car une fois hors du niveau de la multitude ignorée, ils cèdent a une force irrésistible; alors les événements, la faveur, l'ambition, le point d'honneur, l'orgueil des familles et souvent le devoir, les emportent à jamais dans une voie rapide , glorieuse, magnifique, mais toujours ardente et tourmentée... Aussi ces grands hommes, dont l'instinct naïf tendait au re|>os, meurent-ils presque tous en jetant un regard de regret impuissant et désespéré sur ce dernier horizon de leur vie qu'ils avaient rêvé si pur. si calme et si serein.

11 en fut ainsi de Jean Bart : depuis i680 jusqu'à l'époque dont il s'agit ici ( 16,(J6), que de changements dans cette existence qui paraissait pourtant devoir être encore si long-temps, ou plutôt toujours, si uniforme dans sa simplicité, et dont l'avenir modeste semblait si prévu... On le répète, que de changements" !... la femme de Jean Bart, Micolc Gontier, était morte; le vieux Sauret était mort, et l'herbe poussait déjà sur les degrés de l'antique demeure de Cornille Bart !

Mais aussi le jeune capitaine câpre de 1680 était devenu un des cap taines des vaisseaux du roi les plus comptés et les plus écoutés; il avait commandé plusieurs divisions; il était chevalier de l'ordre de Saint-Louis, allait bientôt être chef d'escadre, et, grâce à son nom déjà célèbre , son fils avait été reçu garde de la marine depuis deux ans. Ce n'était pas tout, une héritière, mademoiselle Marie Tugghe, d'une des meilleures familles de Dunkerqiie, ayant remplacé la pauvre Nicole, était devenue madame Bart et habitait avec son mari , que de nombreuses prises avaient enrichi, une belle, vaste et moderne maison, située dans la rue de Bar et sur le portail de laquelle le fils de maître Cornille aurait pu faire sculpter ses armes'; car de rérentes lettres de noblesse venaient de lui conférer ce blason : Une porte d'argent à face d'azur chargée d'une fleur de lys d'or de concession, avec deux ancres de sabie posées

en sautoir, en chef et en pointe un (ion passant de gueules.

On va voir d'ailleurs, par le récit des actions de Jean Bart, que de telles récompenses lui étaient dues de reste, et quels grands et véritables services il rendit à la France par ses fécondes et intrépides croisières dans les mers du Nord , parages qu'il connaissait mieux cwe pas un, y ayant, depuis si long-temps, navigué comme matelot, maître ou capitaine; parages dans lesquels il pouvait surtout faire un dommage énorme et irréparable au commerce anglais et hollandais , par cela qu'il savait de longue pratique et expérience toutes les époques accoutumées d'arrivage ou de départ des bâtiments marchands, ainsi que les routes et points de relâche qu'ils avaient l'habitude de tenir.

Mais avant que d'entrer dans ces détails , il faut parler d'un nouveau compagnon d'armes que le destin de la guerre donna pendant quelque temps à Jean Bart ; car en vérité tout semble suivre la marche singulière de la fortune de ce dernier. Ainsi ce ne sera plus avec son brave matelot Gaspard Kcyser qu'il courra sur l'ennemi , c'est avec M. Claude Forbin , comte de Janson , aussi capitaine des vaisseaux du roi.

Malgré ce superbe amatelottage , sans doute Jean Bart songea plus d'une fois à son brave et ancien camarade du Canard doré, et les impérieuses jactances de M. de Forbin , quoique toujours vertement et dûment rembarrées par Jean Bart, durent lui faire souvent regretter cette franche et brave fraternité d'armes qui l'unissait à Keyser.

Quelle est la cause de la rupture ou de l'événement qui sépara ces deux amis, ces deux frères, ces deux matelots ? On ne sait ; l'histoire est muette sur ce point. A partir de 1688 on ne voit d'autre trace de l'existence de Keyser qu'une prise faite par lui en 1 689 ; puis après, ce nom disparaît tout à fait dans l'oubli ou dans le néant.

Mais venons au nouveau matelot de Jean Bart.

Claude Forbin, comte de Janson, né le 6 août 1656, à Gardanne, près d'Aix, avait alors trente-huit ans; d'une fort ancienne et bonne maison de Provence, il était le cadet d'une nombreuse famille qui avait peu de biens; son père mourut jeune et au moment de le faire eutrec au service : mais madame

de Forbin, femme d'une grande et solide piété et qui désirait sincèrement de voir son dernier fils être d'église, s'opposa nettement aux projets posthumes de son mari , et força Claude Forbin de continuer ses études.

A peine âgé de quinze ans, ce dernier laissait déjà éclater les terribles emportements de son caractère bouillant et impétueux qui lui causa tant de chagrins cuisants et l'entraîna dans de si énormes et si irréparables fautes. On juge donc de sa colère de sa rage, quand il se vit conduire chez un prêtre , homme d'une volonté ferme , calme et froide , et résolument décidé de dompter cette espèce de poulain sauvage. Erreur ! le prêtre n'y put rien; raisons, douceur, patience, remontrances, prières, menaces, privations et rigueurs, il employa tout et le tout en vain. Bref, les choses en vinrent à un point qu'un jour, irrité de l'opiniâtre mauvais vouloir et des insolentes reparties de Forbin, le prêtre, ne se possédant plus, s'oublia jusqu'à le châtier de sa canne... Dire que la canne, arrachée des mains du précepteur, lui fut à l'instant brisée sur le dos, serait superflu ; puis Forbin s'échappa , alla trouver son frère aîné, qui habitait le domaine de Gardannc, et, sur le refus de celui-ci d'intercéder auprès de leur mère pour lui faire donner sa légitime et l'autorisation de se faire soldat, Forbin prend deux pièces d'argenterie, se sauve à Marseille, et là veut les vendre afin de se faire quelques fonds et de s'engager ; mais l'orfèvre , reconnaissant les armes de la maison de Forbin , fait arrêter l'écolier, qui est ramené chez sa mère , mais non pas chez le prêtre, qui ne voulut * plus jamais ouïr parler de cet abominable mécréant. Ce fut alors que Forbin fit ce trait de courage et de sang-froid raconté dans ses biographies : Un chien enragé parcourait, furieux , une rue d'Aix; Forbin se jette au-devant de l'animal, tend son chapeau à la gueule baveuse du chien , et tandis que celui-ci déchire et mord le feutre, Forbin lui plonge au défaut de l'épaule un couteau de chasse qu'il portait sur lui. Cette action, sans doute, était vaillante et brave, mais annonçait des dispositions très-peu cléricales; une autre aventure inoins honorable pour Forbin : des blessures graves faites à un rival pour la possession de je ne sais quelle fille de bas étage , obligea de nouveau Forbin de fuir et de venir chercher asile à Marseille; il fut plus heureux cette

fois en cola que son oncle, 1VJ. le commandeur de Gardanpe, capitaine d'une des galères du roi , se chargea de démontrer évidemment à madame de Forbin que son fils ne devait et ne pouvait jamais faire que le plus détestable serviteur de Dieu, et qu'il devait et pouvait faire au contraire un fort honorable serviteur de Sa Majesté en entrant dans le corps de ses galères. De guerre lasse, madame de Forbin consentit à tout, et son fils s'embarqua sous le nom du chevalier de Forbin. Plus tard il fit la guerre de Messine, et à la paix de 1678 il servit sur terre dans une compagnie de mousquetaires, commandée par un autre de ses oncles, M. le bailli de Forbin; mais ce naturel violent et intraitable ne put s'accommoder à la discipline de ce corps, que Louvois voulait rendre sévère et inflexible. Aussi Forbin qujtta-t-il les mousquetaires afin de rentrer au service de mer; pour ce faire, il se rend à Toulon, et là, se prenant malheureusement de querelle au jeu avec un autre gentilhomme, M. le chevalier de Gourdon , il l'appelle, et le tue en duel. Bien qu'on ne fût plus alors dans le fort des arrêts contre les duels, les parlements ne laissaient guère échapper d'occasions de faire peser leur autorité sur les gens d'épée quand la circonstance s'offrait; aussi s'émurent-ils si bien du duel de Forbin, qu'il fut obligé de prendre la fuite, que sou procès fut instruit pardevant le parlement d'Aix, et qu'il fut condamné par contumace à avoir la tête tranchée; il fut heureusement gracié par lettres patentes entérinées au même parlement, et dues à l'intercession de son oncle M. le cardinal de Janson. Il fit ensuite la campagne d'Amérique, sous le comte d'Estrécs, en 1678, et celle d'Afrique, sous Du Quesne, en 1682 et 1683, comme lieutenant de vaisseau ; il servit bravement, mais sans se placer pourtant hors ligne. Après ces campagnes, le roi lui donna le commandement d'une frégate de Rochefort , destinée à porter M. dc Torcy, qui s'en allait à Lisbonne complimenter S. 31. don Pedro sur son avènement au trône de Portugal.

A son retour, Forbin se trouva un des spectateurs, puis * bientôt un des acteurs de cette impudente comédie, si connue d'ailleurs, que les ministres de Louis XIV, aidés du jésuite Letellier, jouèrent devant le grand roi , qui les crut de toutes les forces de son orgueil si superbement bonasse et de son

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hypocrite dévotion : il s'agissait de la prétendue ambassade , "envoyée par le roi de Siam , pour rendre liommage à la splendîde renommée du roi de France, qui avait percé jusqu'eu ces lointains climats.

Or, d'ambassadeurs siamois, il n'y en avait pas; car l'ambassade et les présents qu'elle apportait au roi de France , tout avait péri dans un naufrage ; mais de ce naufrage deux secrétaires avaient surnagé, telle était la fable : le vrai était que ces secrétaires étaient d'effrontés coquins endoctrinés par les ministres ; que l'ambassade n'avait jamais existé , et que toute cette chimère avait été imaginée pour flatter la vanité du maître, qui se prit le mieux du monde à ce glorieux gluau. Quant à la part des jésuites dans celte farce digne de Molière, elle se composait du petit intermède chrétien que voici : — Le roi de Siam , touché de la grâce d'en haut, faisait demander, au fils aîné de l'Église, quelques douzaines de jésuites dans les mystères de la foi ; — jésuites que Louis XIV dépêcha sur l'heure, avec une ambassade française. L'ambassade et les jésuites furent assez mal reçus; car le roi de Siam n'avait envoyé ni ambassadeurs, ni demandé de jésuites ; mais comme il prit, après tout , cette mission pour un témoignage flatteur de l'estime du roi de France pour lui , il finit par la tolérer, mais par chasser les jésuites. Forbin , dupé comme tous ceux qui prirent part à cette expédition , en revint au bout de deux années, après des traverses sans nombre.

Ce fut donc au retour de ce malencontreux voyage que M. de Forbin trouva la guerre allumée en Europe, et qu'il servit avec Jean Bart.

Au physique, M. de Forbin réunissait toutes les qualités qui distinguent l'homme de guerre ; il avait un fort grand air ; il était vif, nerveux, alerte; sa taille, souple et dégagée, était élégante , et il avait singulièrement réussi dans tous les exercices d'académie ; son teint brun , ses sourcils prononcés , son œil noir , fixe et hardi , sa lèvre haute et dédaigneuse , cadraient merveilleusement bien avec la roideur et l'imperturbable audace de son caractère, qui, loin de se modérer, était plus entier que jamais ; à cette impatience naturelle , poussée jusqu'à l'exaspération par la moindre contrariété , s'était joint un sen-

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timent incurable d'envie et de jalouse rivalité contre tous les marins de son temps : en un mot, l'orgueil le plus insultant et le plus effréné pouvait passer pour de la modestie auprès du suprême mépris que M. de Forbin témoignait aux autres officiers du corps de la marine. Ainsi, Tourville était timide. Coè'tlogon fou, Chatcaurenault stupide, Cabaret important, Langeron une caillette, Jean Bart un brutal, dont la grossièreté faisait tout le renom , et Duguay-Trouin un matelot insolent et ignare; quant à lui , Forbin, il résumait l'essence de son merveilleux génie par ces mois : H n'y a que Tu renne et Fortin qui oient eu carie blanclw en France, faisant allusion à Tassez grande latitude d'opérations qui lui fut donnée, mais dont il abusa étrangement , ainsi qu'on le verra en son lieu , lors de sa campagne de l'Adriatique.

D'ailleurs, toujours en hostilité ouverte avec les ministres , cassant, opiniâtre et vain au dernier point de sa naissance, dont il pensait les écraser , il fallut toute la patiente douceur , l'imperturbable égalité d'âme, ou plutôt l'indifférence méprisante de M. de Pontchartrain aux folies de Forbin , pour qu'il ne le perdît pas cent fois et sans retour.

Avec cela , M. de Forbin se montrait plein de courage et de résolution , insouciant, son laisser-aller dans le danger, si cela se peut dire, était peu croyable, et sa bouillante et souvent aveugle intrépidité lui valut plusieurs beaux et brillants faits d'armes; il était de plus bon manœuvrier, s'entendait fort h la construction des vaisseaux, et partageait cette réputation avec M. le marquis de Langeron.

Quant à ses mœurs, une débauche, vilaine et outrée , lui faisait passer des mois entiers dans l'ombre avec la plus crasse et la plus honteuse compagnie. Sa cupidité était monstrueuse; il aimait fort la chère grande et délicate et jouait avec énormité; son esprit, s'il n'était pas obscurci par l'orgueil ou éteint par ces excès, brillait d'un éclat et d'un feu qu'on ne saurait dire, sale, plaisant, moqueur, enjoué, gai jusqu'à la folie, mais la plus aimable et la plus divertissante; on ne se laissait point de l'entendre , et c'était à mourir de rire lorsqu'il parlait de son voyage de Siamr Fort indifférent, d'ailleurs a toute sorte de culte, son irréligion et son impiété eussent scandalisé Desbar-

reaux. En voici un trait : — Pendant une nuit d'horrible tempête , sa frégate , démâtée , allait presque couler bas , envahie par une formidable voie d'eau , que n'affranchissaient plus les pompes , abandonnées par les matelots épouvantés qui , agenouillés sur le pont , invoquaient tous les saints du paradis ; ce voyant, Forbin les chargea l'épée à la main et leur cria : Sainte pompe! /!.... maniez sainte pompe.... il n'y a qu'elle qui puisse vous sauver, misérables ! Or, il fut écouté, et et il faut avouer qu'en effet sainte pompe, vigoureusement maniée, sauva l'équipage.

Quand on se représente ce gentilhomme corrompu , dédaigneux et brelandier , toujours sur la hanche , mais d'ailleurs plein d'audace et brave marin , mis en contraste avec Jean Bart, simple, ordonné et vivant en bourgeois paisible au milieu de sa famille après une course ou une croisière , malgré soi , l'esprit se plaît dans les mille oppositions que dut faire naître le rapprochement fortuit de ces deux caractères si distincte

Malheureusement les documents conteni|>orains sont muets sur les relations qui existèrent entre ces deux marins, à la réserve d'une scène énergique , mais fort brièvement racontée dans une lettre de M. Boursin à M. de Valincourt.

D'après cette lettre, en arrivant à Dunkerque, Forbin , avec sa suflisance et sa hauteur connues, avait commencé de prendre des airs fort sarcastiques avec Jean Bart (ceci se passait en 1G88, avant leur première course) ; puis , encouragé par l'insouciance du corsaire, qui, fort de sa force et de sa conscience, avait peu remarqué les insolences déguisées de son nouveau compagnon de course, qui ne voulait rien nrusqner pour s'aityuser de l'ours, ainsi qu'il appelait Jean Bart; Forbin poussa les choses à un tel point que M. Patoulet, intendant de la marine de Dunkerque et singulièrement des amis et des admirateurs de Jean Bart, lui ouvrit les yeux et le mit sur ses gardes.

Une fois prévenu, Jean Bail, qui avait beaucoup de bon sens et une grande finesse naturelle dans l'esprit , attendit son chevalier à sa première impertinence; bien que gazée et fort entortillée, elle ne se lit pas attendre, et un grou|>e assez nombreux- d'officiers en furent témoins.

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