‹ Histoire de la marine françaiseChapitre 44 sur 87 · IV. ts · texte numérisé non relu

IV. ts

27» H1ST01RK DF U MARINF. -169f.-

Alors Jean BarL s'approcha de Forhin , on balançant un peu ses larges épaules, selon son habitude; puisôlaut sa'pipe de sa bouche et secouant son fourneau vide sur son ongle afin de remplacer le tabac qu'il venait de fumer, le corsaire dit à Forton , tout en chargeant nonchalamment sa pipe : — Sainte- Croix ! vous avez de l'esprit , monsieur , et moi je ne suis qu'un sot.

— Ah! monsieur Bart!... ah! — dit Forbin en ricanant et en saluant avec une humilité bouffonne.

Jean Bart, chargeant toujours sa pipe, ajouta : — Eh bien ! tout sot que je suis , je vais vous apprendre une chose, moi , monsieur.

— Avec vos conseils et vos leçons, monsieur Bart , je dirai certainement comme la devise de ce pauvre Fouquet,... Oè n' atteint! rai-je pas /. . .

Jean Bart n'eut pas l'air d'entendre ce sarcasme, mais ayant fini de charger sa pipe , il prit tranquillement son briquet , et en frappant la pierre il reprit avec un flegme qui démontait Forbin :

— Voyez-vous, monsieur, nous autres pauvres marins de Dunkerque , nous ne connaissons que deux allures : ou marcher ensemble et de conserve , comme de bons matelots ou

se voir franchement à contre-bord. .. M'entendez- vous?

— A contrebord !... pcsle! mais voilà qui est merveilleusement neplunien et délicieusement marinier,... monsieur Bart !

— Autrement dit , — répliqua Jean Bart avec la même insouciante!, en exhalant de sa pipe allumée deux ou trois énormes bouffées de tabac qui semblèrent scinder ses paroles ; — autrement dit... être amis ou ennemis... se donner la main ou se f..... franchement un coup de sabre... M'entendez- vous?

— Parfaitement , monsieur Bart , — dit fièrement Forhin , — parfaitement , c'est une langue que l'on parle aussi bravement en Levant qu'en Ponant,... croyez-moi...

— Je vous crois , monsieur , et c'est pour cela que vous m' allez dire ici, sur l'heure et en homme d'honneur, ce que vous voulez que nous soyons : amis ou ennemis , et que ça finisse vite et tôt, parce que, voyez-vous , je n* ai pas 4e

temps, moi, de m' amuser toute ta journée, à chercher les puces à vos paroles. (Hist. )

A cette vulgaire mais spirituelle et franche boutade , Forbin fit un mouvement qui trahissait la violence de sou naturel ; c«r un homme de ce caractère et de cette bravoure devait cruellement souffrir de refuser un défi ; pourtant il se contint, et soit qu'il suivît une noble impulsion, soit qu'il réfléchît à ce que sa conduite avait eu jusque-là de tortueux et de peu loyal, en cela qu'au lieu de persifler Jean Bart à mots couverts, il aurait dû au moins l'attaquer en face, attaque que rien au monde d'ailleurs ne pouvait justifier, et dont il aurait supporté tout l'odieux , Forbin dit en lui tendant la main : — Je veux être votre ami et et votre matelot, monsieur Bart, et si vous le voulez bien, j'en serai glorieux ; enfin, si mes paroles vous ont offensé; je les désavoue. . .

— Touchez doue là , monsieur,.... voilà qui est fait, n'en parlons plus , — dit Jean Bart , en serrant avec cordialité la main que Forbin lui offrait. Fuis il ajouta : — Une fois tous deux en haute mer,... vous verrez que le fils de mon père sait ce que c'est que d'être bon matelot.

Malgré cette réconciliation , sincère du côté de Jean Bart, Forbin ne laissa pas, ainsi qu'on le voit dans ses Mémoires, d'attaquer Jean Bart autant qu'il le put.

Mais, malgré ces incriminations, il n'eu demeure pas moins avéré que , dans leurs croisières et dans la hiérarchie morale des marins de ce siècle, si cela se peut dire, Jean Bart domina toujours Forbin de cette immense hauteur qui séparera toujours l'officier brave, chaleureux , mais sans large portée, du tacticien créateur et original, ayant un système à lui, un mode de marche, d'attaque et de retraite à lui, de l'homme de génie inventif, en un moi, qui sait et peut imprimer à sa manœuvre un caractère unique, saillant et tout particulier ; or, ainsi qu'on le verra en son lieu, tel était Jean Bart.

Car ce fut à la demande incessante et malheureusement trop long-temps négligée de Jean Bart, que M. de Pontchartrain se décida de former une division de course composée de frégates légères d'une marche supérieure, armées d'un équipage nom

breux et aguerri, et destinées à ruiner le commerce des Flollandais et des Anglais. Ce fut, en un mot, sur les mémoires fournis par Jean Bart au sujet de ces armements que les instructions des capitaines furent basées et les points de croisière déterminés ; et on verra bientôt , par le relevé des prises et des rançons , quels furent les prodigieux résultats de cette combinaison stratégique.

Certes, cette course du corsaire paraît moins imposante que l'ample et magnifique évolution de Tourville , qui , donnant l'ordre du combat , développe avec un calme profond la ligne ou la courbe immense de sa grande armée navale , et plie ou étend d'un signe les ailes puissantes de ce Leviathnn, pour étreindre l'ennemi de leur envergure de feu.

Mais s'il fallait être Tourville pour animer, pour donner le mouvement et la vie à ce majestueux corps qu'on appelle une flotte de guerre , il fallait aussi être Jean Bart , Jean Bart , le sublime corsaire , pour avoir conçu cette division de course, cette création à la fois une et complexe , hardie , alerte , vigilante, insaisissable, acharnée , harcelant sans cesse l'ennemi et lui échappant toujours par la vitesse de sa marche, l'intrépidité de sa manœuvre , et sa connaissance prodigieuse des corn ants, des marées et des bancs ; tantôt se séparant en atomes ardents qui, glissant et se croisant sur les mers, surprenaient et entraînaient les convois marchant isolés; ou bien, enfin, se fondaient en un seul corps , uni , serré , sorte de terrible et foudroyant météore qui , traversant de haute lutte les plus nombreuses escadres avec le fracas et la rapidité du tonnerre, comme lui ne laissait après qu'il avait passé... que ruine, débris et vapeur de soufre fumant sur les flots...

• On le répète, cette gloire, cette création fut celle de Jean liait, et par cette pensée qui fut si féconde, il s'élève et se place à côté des plus belles et des plus mâles intelligences de sou temps.

C'est peut-être ici l'heure d'éclaircir ce fait jusqu'à présent fort controversé : Jean Bart savait-il lire et écrire? S'il peut rester quelque doute sur la première question , il n'en reste évidemment aucun sur la seconde.

Nul des documents originaux, dépêches, mémoires ou lettres

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de Jean Bart, déposés aux différentes archives de France, ne porte d'autres vestiges de son écriture que sa signature au bas de ces pièces; signature informe, illisible et nécessairement tracée de routine et à grand'peine, ainsi que le démontre le fac-similé que l'on en donne.

Il demeure donc avéré que le secrétaire de Jean Bart , son fils, ou l'écrivain du vaisseau qu'il montait, rédigeait ordinairement ses dépêches d'après ses instructions, et que Jean Bart se contentait de les signer. Une autre preuve de ce qu'on avance ici, preuve bien secondaire, mais dont on -pourra facilement s'assurer, c'est que la manière de ses dépêches n'est presque jamais la même, et qu'on n'y trouve pas cette homogénéité, cette unité si facile à surprendre même dans les styles les plus pâles et les plus vulgaires.

On va maintenant relater les différents combats de Jean Bart depuis 1680 jusqu'à l'époque dont il s'agit ici, 1696.

On a vu en son lieu qu'à la suite d'une conversation assez animée avec M. le maréchal d'Kstrades, peu de temps avant le voyage du roi à Dunkerque, Jean Bart avait nettement annoncé qu'il servirait dans la marine militaire si on lui donnait le commandement d'une frégate, d'une flûte ou même d'un brûlot; mais qu'il n'entendait pas naviguer comme second à bord d'un navire de guerre, préférant de beaucoup demeurer capitaine de corsaire.

Éclairé par les mémoires d'Hubert, intendant de la marine à Dunkerque, Colbert comprit trop bien tout le parti qu'il pourrait tirer de Jean Bart pour ne pas accéder à sa demande; aussi l'année suivante, 1681 , lui lit-il donner le commandement de deux frégates, l'une de trente et l'autre de dix-huit canons, pour courir sur les pirates de Salé.

Jean Bart n'était pourtant alors que lieutenant de vaisseau, et il est l'unique officier de ce grade qui, à cette époque, ait été chargé d'une telle mission.

Jean Bart partit donc de Dunkerque le 17 avril 1681 , et rencontra le 30 juin, vers les côtes de Portugal, deux pirates salelins de vingt et de vingt-quatre pièces de canon; il les chassa aussitôt; mais l'un, ralliant une escadre anglaise, alla se mettre sous la protection de ce |wvillon, tandis (pie l'autre lit toutes

voiles vers les côtes d'Algarve; Jean Part le poursuivit eu le canonnant et le força de s'échouer. Ce saletin était monté par cent trois Maures, qui gagnèrent la terre et furent pris par les habitants et gardés esclaves. Jean Bart les envoya réclamer comme forçats destinés aux galères du roi ; mais il lui fut répondu qu'on ne pouvait les lui rendre que sur un ordre du prince régent. Jean Bart dépêcha alors à Lisbonne son lieutenant , qui , après une conférence avec M. d'Oppèdc , ambassadeur de France dans cette résidence , obtint les ordres nécessaires pour faire amener les Maures à Lisbonne , où Jean Bart les vint prendre. Il y avait parmi eux le fils du gouverneur de Salé et douze de leurs plus considérables habitants, dont on tira de grosses rançons. Après une croisière d'un an dans la Méditerranée, qui n'eut d'autre résultat, Jean Bart revint à Dunkerujue. Fendant quatre ans il recommença de naviguer au commerce, explorant, pour le compte de ses armateurs, la Baltique et la Manche. Ce fut en 1686, le l/i d'août, qu'il fut nommé capitaine de frégate légère, et qu'il partit pour servir dans la Méditerranée avec M. d'Amblimont. Knfin il revint à Dunkerque vers la fin de 1687, et n'y resta pas long-temps inoccupé.

l.a guerre étant imminente avec l'Angleterre, dès le mois de septembre 1688vSeignelay écrivait à l'intendant de Dunkerque :

« Le roi m'ayant ordonné, pour donner l'exemple dans (elle occasion , de faire armer en course pour mon compte au commencement de cette guerre, nous voulons armer, M. Louvois et moi conjointement, un vaisseau à Dunkerque, et j'ai dessein d'en armer un autre avec M. de Croissy. Je suis bien aise de vous le mander de bonne heure, afin que vous choisissiez les deux meilleurs. Faites-moi savoir aussi qui vous estimerez plus capable de commander ces bâtiments. »

(Bibt. roy.— Mss. Colùert, 1G88.)

L'intendant ré|K)ndit nécessairement que personne ne pouvait mieux que Jean Bart être chargé de cette mission ; aussi un procès-verbal de prise (A rch. du roy. , E, 1 688, six dem. mois), du 26 octobre, annoncc-t-il , un mois après, que Seiimelav et Louvois avaient parfaitement placé leur confiance et

-iCm- LIVKK IX, CH AIMTRK VU. 27«J

leur argc ut ; on un mot, Jean Hai t, commandant la HaiHm.se, frégate de trente canons, avait pris, après un long combat, ia fliUe hollandaise le Chevat- Marin, bien que la guerre ne fût pas encore déclarée à cette république; car une particularité de cette prise, c'est qu'elle fut adjugée comme si la paix eût été rompue arec les Ktats-Généraux , le procès-verbal |>ortant ce qui suit :

«Sa Majesté aurait ordonné que lesdites procédures seraient distribuées à chacun desdits commissaires par elle nommés, par arrêt du conseil du 20 octobre dernier, pour, à leur rapport, y être fait droit conformément à l'ordonnance de la marine de 1681 , et lesdites prises adjugées en cas que (es vaisseaux appartinssent à des Hollandais , de même que s'il y avait eu une déclaration de guerre faite de la part de Sa Majesté aux États-Généraux des Provinces-Unies avec les formalités ordinaires. «

Oc fut dans ce combat que le fils de Jean Bart, François- Cornillc Bart, alors âgé d'environ douze ans, et qui naviguait avec son père depuis deux années, vit le feu pour la première fois.

L'engagement fut court, mais terrible.

Ce jour-là, selon sa coutume, Jean Bart était à l'arrière, proche la barre du gouvernail, qu'il prenait souvent, et là attendait le moment d'ordonner l'abordage.

A ces côtés, le corsaire avait son fils.

La flûte hollandaise, armée en guerre, portait vingt-quatre canons en batterie. Préjugeant que Jean Bart la voulait abor- . der, elle ménagea son feu ; et par une manœuvre rapide, après avoir feint un instant d'attendre la Railleuse en restant en panne, elle lui envoya toute sa volée, et lit servir aussitôt ventarrière...

L'effet de cette bordée, qui prolongea la frégate de Jean Bart de l'avant à l'arrière, fut fatal : onze hommes tomberont mort-» ou blessés, et un boulet vint en ricochant se loger dans les caissons du couronnement, proche duquel étaient Jean Bart et son fils.

Ce pauvre enfant, en entendant siffler cet ouragan de fer, pàiit... comme en 1666 sou père avait aussi pâli, lors de son

premier combat sous Ruytcr... puis, cédant à l'instinct involontaire de la conservation, l'enfant fit un pas comme pour fuir.

Jean Bart, qui le couvait d'un œil ardent... le vit... le saisit par le bras, et lui dit en riant :

— Ce sont les dragées de ton baptême de corsaire, mon petit Comille. Ne te baisse pas pour les ramasser... il s'en trouvera d'autres...

L'enfant le regarda sans le voir; sa vue était troublée, son teint blafard; une sueur froide collait ses longs cheveux blonds à ses tempes, et ses genoux fléchissaient en se choquant...

Comme autrefois Sauret, Jean Bart eut aussi peur pour son fils, et pourtant la terreur de cet enfant était concevable : deux matelots mutilés étaient là gémissant à ses pieds... et un troisième ne gémissait plus...

— Je te dis que ça n'est rien, mon petit Cornille, — reprit Jean Bart en embrassant son fils avec tendresse et le faisant asseoir près de lui sur le banc de quart ; — je te dis que ça n'est rien : ça n'attrape que les couards... et comme tu n'as pas peur ni moi non plus, ça ne nous regarde pas...

A ce moment, Peter Mail, le lieutenant de Jean Bart, lui vint demander s'il fallait tirer ; car la Hollandaise , ayant viré , revenait sur la Railleuse serrant le vent.

— \on, sainte-croix ! non. . . qu'on soit paré pour Pabordage ; et , en attendant , ronge encore un peu ton feu , vieux Mali , attends ces buveurs de bière bord à bord, et une fois là, envoie-leur ça. . . mais de près, à la dunkerquoise : que ia bourre ferme le trou de la balle et lui serve d 'emplâtre... n'estce pas , mon brave petit Cornille ?. . . — ajouta Jean Bart en serrant dans ses mains les mains glacées de son fils toujours tremblant.

A ce moment , la Hollandaise se trouvant à demi-portée de canon de ia Railleuse, dévia un peu de sa ligne, et une nouvelle bordée de fer vint rugir dans les apparaux de la frégate, fit peu de dommage, mais emporta un second-maître timonier qui assurait la drisse de pavillon du bâton de |)oupe.

Cornille Bart ne put surmonter sa terreur; il se jeta sur le pont en s'écriant :

— Grâce, mou père! j'ai peur... je suis perdu !...

A cet accent nerveux , profond et insurmontable de l'effroi poussé jusqu'au dernier paroxisme, Jean Bart jeta un terrible et déchirant regard sur son enfant. En une seconde, mille idées contraires, furieuses, navrantes, désespérées, passèrent sur son large front comme des nuées d'ouragan... mais il fallait agir...

Pendant que le malheureux enfant se cachait aux pieds de Jean Bart, sa frégate allait aborder l'ennemi, et son équipage l'observait en silence... Jean Bart prit alors un épouvantable parti : saisissant un bout de manœuvre et se faisant aider par Peter Mail, il releva son fils, et l'attacha au mât d'artimon.... droit, debout, faisant face à l'avant; puis, sautant sur le couronnement, il commanda : — Feu!... feu!... partout!...

La volée de (a Railleuse partit à longueur de refouloir...

— Aborde! — cria alors Bart d'une voix tonnante; et au même instant, repoussant le timonier, il lui prit la barre, la mit toute dessous; et tournant la tête vers son fils, placé et attaché derrière lui , il jeta ses yeux sur lui avec une indicible expression d'angoisse et de honte...

Mais quelle fut sa gloire! son enfant était encore pâle... mais il redressait fièrement sa téte, cl son air fixe et hardi changea le regard d'abord si douloureux de son père en un regard de triomphe.

Le point d'honneur, la bravoure née, un moment abattus par le cri de la conservation , avaient repris bientôt leur noble niveau.

En l'analysant de sang-froid, la résolution que prit Jean Bart dans cette occurrence semble à la fois folle, effrayante, sublime, et surtout empreinte de ce sauvage orgueil, de ce féroce amourpropre de l'homme brave qui aime mieux voir son fils mort que lâche. Mais si l'on songe à la nature intrépide de Jean Bart, à son religieux respect pour le nom qu'il portait, à ses idées sur la bravoure, à ce qu'il devait éprouver enfin en voyant son fils faillir ainsi à la vue de tout son équipage, en face de l'ennemi, on comprendra facilement qu'il ait pu et osé donner à son fils une aussi terrible leçon , leçon qui fut d'ailleurs suivie de la plus longue et la plus noble carrière militaire, ainsi qu'on le verra en son lieu.

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Cette parenthèse épuisée, revenons aux autres combats de Jean Bart.

Son nom, déjà si retentissant, devait acquérir bientôt un nouvel éclat. Son intrépidité, son expérience, et surtout sa décision si nette et si rapide, étaient telles, que, s'il s'agissait d'une entreprise hasardeuse et téméraire, mais dont la réussite importait extrêmement, on s'adressait aussitôt à lui. La dépêche suivante de Seignelay en est une preuve évidente.

Six vaisseaux anglais et six frégates hollandaises croisaient dans la Manche, à la hauteur de Plymouth. Il fallait, malgré ces forces, transporter de Calais à Brest trente mille livres de poudre et autant de mèches et de plomb. Le danger habituel de la guerre se compliquait donc de celui de se battre, pour ainsi dire, sur un volcan... de faire feu sur l'ennemi ayant trente mille livres de poudre sous les pieds, et de traverser avec ce formidable chargement deux escadres d'une force si disproportionnée ; ce n'était pas tout, il fallait encore combattre sur la route les corsaires ou les bâtiments isolés que l'on \mirrait rencontrer et les enlever. Qui charge-t-on de cette mission — Jean Bart — seulement , ainsi qu'on va le voir. Seignelay écrit au sieur Barl qu'il y a à la hauteur de Plymouth six frégates hollandaises commandées par te vice-amiral V ander-Putten, et qu'il doit y avoir aussi six vaisseaux dans la Manche, afin qu'il les évite OU qu'il LES ENLÈVE.

Voici cette dépêche, du 1 2 février.

Elle est de Seignelay à M. Patoulet, intendant de Dunkerque :

« Je vous ai écrit en diligence, le 7 de ce mois, d'armer la frégate la Rai lieuse , sous le commandement du sieur Bart, pour passer promptement à Brest les trente milliers de poudre qui sont à Calais, avec les trente milliers de plomb et de mèches. Il faut que vous joigniez à cette frégate la Serpente, commandée par M. le chevalier Forbin. Ces deux bâtiments prendront les munitions ci-dessus et se rendront ensuite au Havre pour embarquer celles que M. de Louvigny leur donnera. J'écris au sieur Barl qu'il // a à la hauteur de Ply-

— If»%— LIVRE IX. CHAPITRE VU. 283

moulk six frégates hollandaises, commamléi s par U vice-amiral Vantler-PutUn, et qu'il doit y avoir aussi six vaisseaux unif iais dans la Manche , afin qu'il les évite. Sa Majesté désire néanmoins qu'il donne chasse aux corsaires hollandais qui sont en grand nombre sur les côtes de France, et qu'il fasse en sorte d'en enlever quelques-uns. »

( B ib t. rotf . — Mss. )

Jean Bart et Forbin partirent, et manœuvrèrent si habilement qu'ils arrivèrent au Havre après avoir pris sur leur route deux bâtiments : Forbin, te Roi-David, navire espagnol, chargé de bois rouge, le 25 avril; et le même jour, Jean Bart, à la hauteur de Newport, un bâtiment espagnol de quatre cents tonneaux, nommé V Union , chargé de poudre d'or, sacs d'argent et poivre.

Une fois arrivé au Havre , Jean Bart proposa a Seignelay uu projet de campagne destiné à ruiner le commerce des Hollandais dans le Nord. Ce plan était basé, ainsi qu'on l'a dit, sur la connaissance pratique que Jean Bart avait de celte navigation • et des arrivages des bâtiments de commerce; mais Seignelay n'y consentit pas, et préféra d'employer Jean Bart à faire la course contre les Anglais et pour son propre compte, à lui Seignelay. Ce fut un grave malheur sans doute; et l'intérêt public fut celte fois encore sacrifié à la cupidité particulière.

La dépêche de Seignelay, du 9 mai 1689, porte ce qui suit :

«J'ai examiné ta proposition que fait le sieur Bart, par te mémoire que vous avez apostilté, pour détruire te commerce des Hollandais dans le Nord et dans la mer Baltique; mais comme les quatre vaisseaux que vous estimez devoir être armés |>our y réussir sont destinés pour servir dans le corps d'armée, et que la dépense d'un armement tel que celui-là serait trop considérable, je ne juge pas à présent devoir suivre cette pensée ; et ce qui me détermine encore plus a prendre ce parti, ce sont les apparences presque certaines d'une rupture prochaine avec les Anglais, contre lesquels il y aura des choses plus utiles à faire. Dans celte vue, j'ai résolu de prendre aux deux tiers 1 jxmr mon compte la frégate la Rail-

1 Une particularité assez curieuse, c'est que sur le texte de la dépêche écrite par un secrétaire , il y o\ait d'abord moitié de I armement , et (pie Sei-

leusey commandée par le sieur Bart, et les Jeux, par le chevalier Forbin , le bâtiment pris sur les Espagnols et la petite frégate que vous avez fait bâtir cette année. Je paierai la dépense de l'armement des Jeux et de la Railleuse du jour qu'elles auront commencé de courir sur les Anglais. Le succès de cette course dépendant de la diligence et de pouvoir être en mer au moment où la déclaration de guerre devient publique, et auparavant que les vaisseaux qui naviguent puissent en être avertis, il ne faut perdre aucun moment à exécuter les ordres que je vous donne. Je vous laisse le tiers 1 de cet armement et vous permets d'en disposer. Vous pouvez faire payer par le commis du trésorier les fonds des avances à faire par moi, et je les ferai remettre aussitôt que vous m'en aurez envoyé l'état.

» Seignexay. »

Soit que Jean Bart et Forbin eussent réclamé contre celte volonté de Seignelay, qui les mettait, pour ainsi dire, à ses gages, soit que le roi eût préféré de leur donner une mission plus importante, ces deux capitaines furent chargés de convoyer jusqu'à Brest quatre bâtiments marchands.

Ils partirent donc du Havre le 20 mai. Étant le 22 dans la Manche, par le travers des Casquettes, ils rencontrèrent deux vaisseaux anglais, l'un de quarante-deux, l'autre de quarantehuit canons.

Jean Bart, commandant l'escorte, se décida aussitôt au combat, afin d'occuper l'ennemi pendant que les bâtiments qu'il convoyait s'échapperaient; il se chargea du vaisseau de quarante-huit et ordonna au comte de Forbin de se joindre à lui, pendant que trois des navires marchands des mieux armés attaqueraient l'autre navire anglais. Puis Jean Bart, sans tirer un coup de canon, laissa porter en plein sur l'anglais, afin de l'aborder; mais à ce moment le vent ayant malheureusement calmé lui fit faire un faux abordage , pendant que son lieutenant et une partie de son équipage se sauvaient lâchement dans une chaloupe qu'il avait mise à la traîne. Le chevalier de For-

gnelay, trouvant sans doute l'affaire de meilleure en meilleure, changea de sa main et écrivit les det& tiers à la place de la moitié'. 1 Mémo observation que ci-dessus.

bin fut plus heureux : il aborda l'anglais à tribord et l'attaqua vivemeut. Sans doute que le plan de Jean Bart eût parfaitement réussi sans la défection de son équipage et si les trois navires marchands ne s'étaient pas enfuis au lieu d'attaquer l'autre anglais.

De la sorte, ce vaisseau se trouvant sans combattants vint ranger à longueur de refouloir les frégates de Bart et de Forbin, qui canonnaient l'autre escorte. Malgré le petit nombre de son équipage, Jean Bart, laissant Forbin, prêta bravement le travers à ce nouvel assaillant. Le combat fut terrible, et après deux heures de feu, Jean Bart et Forbin étant blessés, leurs frégates rasées , et cent quarante hommes de leurs équipages tués ou blessés , ils se rendirent.

Les Anglais perdirent tant de monde et surtout d'officiers dans cette action que ce fut le bosseinan du vaisseau de quarante-huit qui en prit le commandement vers le milieu du combat. Ce contre-maître, nommé Robert Small, fut fait capitaine de frégate par le roi Guillaume en récompense de ce beau combat.

Les vaisseaux marchands furent sauvés et arrivèrent à La Rochelle; mais Jean Bart, Forbin et leurs frégates désemparées furent conduits prisonniers de guerre à Plymouth et enfermés dans un château fort qui donnait sur le bord de la mer.

Jean Bart avait été peu grièvement blessé ; Forbin l'avait été. davantage ; au bout de onze jours de captivité le hasard le plus surprenant les vint délivrer. Un cousin de Jean Bart, Gaspard Bart, qui commandait un bâtiment de commerce hollandais, fut tellement désemparé par un coup de vent dans la Manche, qu'il fut obligé de relâcher à Plymouth-; là, apprenant que Jean Bart était prisonnier, il demanda et obtint facilement la permission de l'aller voir; après trois visites de Gaspard Bart, un plan d'évasion était arrêté ; un chirurgien français, qui pansait Bart et Forbin , fut mis dans le secret , et quelque argent gagna deux mousses anglais qui servaient les prisonniers et les engagea à fuir avec eux. Au moyen d'une lime que Gaspard lui procura, Jean Bart scia les barreaux de la fenêtre de sa prison , et, vingtdeux jours après leur fatal combat, les mousses vinrent avertir Jean Bart qu'ayant trouvé un batelier ivre, étendu dans son

1 G9fi—

embarcation , ils avaient transport l'ivrogne dans une antre et conduit son canot à l'abri d'une anse ignorée.

Le chirurgien , qui |)ouvait sortir par la nature de ses fonctions, fut chargé de faire porter des vivres, un compas, une boussole et des armes dans l'embarcation; et le 12 juin à minuit, par une nuit obscure et orageuse, Jean Bart, Forbin, le chirurgien et les deux mousses ayant détaché les barreaux de la prison , descendirent au moyen de leurs draps, allèrent joindre le canot et s'y embarquèrent. Au sortir de la rade, un bâtiment stationnaire les héla et les arraisonna; Jean Bart, qui parlait parfaitement anglais, répondit qu'ils étaient pécheurs... et après quelques minutes il prit le large.

La nuit était orageuse, le vent violent , et il fallait traverser toute la largeur de la Manche dans un canot, sans pont, sans voile et à l'aviron ; Forbin, étant encore souffrant de ses blessures, se mit à la h irre, et Jean Bart et le chirurgien, relayés par les deux mousses, se chargèrent de nager.

Heureusement le vent se calma quelques heures après leur départ , et les évadés arrivèrent enfin sur les côtes de jNormandie, à un lieu nommé Harqui, a six lieues de Saint- Malo, deux jours et une nuit après Feur départ de Plymouth.

On commençait en France à avoir une telle opinion de Jean Bart, qu'on voit par une lettre de Seignelay, du h juin 1689, qu'ignorant encore l'évasion de Jean Bart, il s'occupait activement de l'échange de ce brave capitaine.

« J'ai reçu avec votre lettre du 5 de ce mois le rôle des prisonniers anglais qui sont à Dunkerque. J'écris à Al. de Louvigny de travailler de concert avec vous à l'échange des sieurs Bart et chevalier Forbin , mais "surtout du sieur Bart , et il faut que vous vous entendiez avec lui sur ce sujet. Je lui marque qu'il peut faire offrir deux commis de la douane d'Angleterre qui ont été amenés à Dieppe ces jours passés, et, si cela ne peut réussir , Sa Majesté pourra donner un capitaine de navire de guerre hollandais. Comme Sa Majesté a été informée que les matelots de ces équipages qui sont revenus en France ont abandonné les frégates dans la chaleur du combat, elle a résolu de leur faire faire leur procès, et surtout aux officiers mariniers. »

-trtOfi- LIVRE IX, CHAPITRE VU. 28;

Et dans une autre lette , du 26 juin , Seignelay ajoute :

«< J'ai vu ce que vous m'avez écrit sur le rapport que le sieur Bart vous a fait de la conduite du sieur de Guermont, son lieutenant, et des gens de son équipage qui se sont sauvés dans des chaloupes. Quoique le sieur Bart décharge ces derniers, il ne. faut pas laisser de les faire arrêter. Quant au sieur de Guermont, il faut que vous m'envoyiez une déclaration dn sieur Bart, sur laquelle Sa Majesté puisse connaître en quoi cet officier a manqué, afin de le faire châtier comme il le mérite. »

(> fut à la suite de cette évasion, le 2n juin 1689, que Jean Bart et Forbin furent faits capitaines de vaisseau.

Peu de temps après l'évasion de Jean Bart, le 18 septembre de cette année, Seignelay écrivait à Dunkerque, avec une singulière naïveté d'intérêt :

« Le temps que les vaisseaux hollandais qui sont employés au commerce du Nord et qui ont été à Archangcl et dans la Baltique retournent dans les ports approche, et comme la plupart sont richement chargés, j'estimerais fort avantageux d'armer un vaisseau tel que l'Acyon, ie Capricieux ou l'Opiniâtre, pour le joindre à quelques-unes des frégates qui font la course pour mon compte et l'envoyer dans les endroits que les Hollandais ont accoutumé de reconnaître, pour y croiser, ne doutant pas qu'ils n'y fassent beaucoup de prises. Examinez cette pensée avec le sieur Bart, et, s'il la trouve bonne, travaillez à l'armement de celui qui pourra être le plus tôt prêt. »

Le sieur Bart trouva (a pensée bonne, et si bonne, que le procès-verbal des prises (du 23 mars 1(390 ) porte que, « le 19 décembre 1689 , commandant les frégates l'Alcyon, la Capricieuse et l'Opiniâtre, étant ledit jour vers le Dogher- Banc , par le travers du Texel , il prit une llûtc , le Saint- Antoine, cl la Rose-Marine, galiote chargée de soldats venant de Danemarck et allant en Écosse au service du prince d'Orange; que les 23, "2!\ et 2» du même mois de décembre , étant encore vUr le Dogher-Banc , il prit trois dogres hollandais : le Mazter-MuUen , le Hibou de la mer, le Dursant; qu'il a rançonné l'un pour 1,600, l'autre pour 1,200

et le troisième pour 1,000 florins, argent de Hollande, et qu'ensuite il a pris un autre dogre, le Hurt , chargé de planches et de morues. »

Le \k de cette même année, Jean Bart s'était remarié, ainsi qu'il a été dit, à mademoiselle Marie Tugghe, fille d'un avocat au parlement, et d'une des meilleures familles de Dunkerque1.

En 1690, commandant V Alcyon, Jean Bart fit la campagne de la Manche sous Chateaurcnault , et aussitôt après la rentrée de la flotte dans les ports, après avoir embrassé sa fille Jeanne- Marie, née le 9 juillet 1690, il se remit en mer le 3 août, et prit, le 3 septembre, commandant V Alcyon, à cinquante lieues au large des Sorlingues , un vaisseau portugais , nommé la Notre-Dame-de-la-Conception , après cinq heures de chasse.

Le 17 du même mois, toujours avec V Alcyon, ainsi que porte l'extrait suivant emprunté aux archives du royaume ; « il prit, proche du Dogher-Banc, un bâtiment hollandais, nommé le Coq, venant de Moscovie, qu'il rançonna pour la somme de 5,000 livres. Le même jour il prit un bâtiment anglais nommé la Résolution , qui venait de Hambourg, chargé de bois, qu'il mit à rançon pour la somme de 250 livres sterling. Enfin les 18 et 19, étant a une lieue de l'île de Legligoland, il prit deux vaisseaux de Hambourg, nommés V Abraham et le Roi-Salomon , qui venaient de la pêche de la baleine , et traita avec les maîtres, à raison de 21,000 livres pour V Ahvaham, et de 18,000 livres pour U Roi-Salomon.

1 « L'an de grâce 4 689, le I3« jour du môis d'octobre, je, soussigné, bachelier en théologie de la faculté de Paris et pasteur unique de la paroisse de Dunkerque , ayant vu la dispense des trois bans des vicaires-généraux d'Y' près, en date du !)• du courant, entre le sieur Jeu» Hurt, veuf, capitaine de vaisseau, et damoiselle Marie Tugghe , nies paroissiens, et étant assuré par le certificat de M. Patoulel, conseiller du roi en ses conseils et intendant de la marine dans cette ville, que Sa Majesté approuve cette alliance, j'ai reçu le consentement mutuel des sus-nommés , et les ai conjoints solen- "nellement en mariage par paroles du présent ; témoins le sieur et maître Jean- Louis Seyses , prêtre et chapelain de la paroisse; le sieur Thomas-Ignace Tugghe, avocat au parlement; le sieur François Jowes, bourgmestre de celle ville; le sieur Godefroy Vandermeoi sch , qui tous ont signé le présent registre. »

(Registre des mariages rte Dunkerque. — 11 est paraphé en tête par Tn»ghe, greffier de ladite ville.)

Le môme jour et le 20, il prit encore quatre vaisseaux hambourgeois, qu'il rançonna de la sorte :

Le Soieii pour la somme de 7,000 livres ; Le Rai-David pour 12,000 livres; Le Patriarche pour 12,000 livres; L'Espérance pour 9,500.

Le 25 il prit encore quatre vaisseaux hambourgeois venant de la pêche de la baleine, leurs rançons furent réparties ainsi qu'il suit :

L'Ours-Blanc pour la somme de 12,000 livres; La Mouche-Dorée pour 12,000 livres ; Le Frai-Héros pour 3,000 livres; La Concorde pour 12,000 livres.

Le procès-verbal cité se termine de la sorte , et prouve le peu de part qu'avait Jean Bart à ces prises :

« Sa Majesté a confirmé et confirme ledit jugement du 6 novembre 1690, et ce faisant a confisqué à son profit lesdites douze rançons desdits bâtiments , et en conséquence ordonne que la somme de 131,250 livres à laquelle elles se montent sera remise , si fait n'a été , au commis ou trésorier de la marine du port de Ounkerque, pour être employée, ainsi qu'il lui sera ordonné , à la réserve du dixième appartenant au sieur comte de Toulouse , amiral de France. »

Signé : BOUCHERAT.

(Archives du royaume, 1690.)

Le 6 juin 1691, Madeleine-Françoise, seconde fille de Jean Bart et de Marie Tugghe , naquit à Dunkerque pendant que Jean Bart faisait la campagne de la Manche sous Tourville comme capitaine de l'Entendu; puis, aussitôt la campagne terminée , Jean Bart proposa à M. de Pontchartrain le projet qu'il avait déjà soumis à Seignelay : celui de créer une escadre du nord destinée à inquiéter le commerce des Hollandais dans le nord. Cette proposition fut enfin accueillie, et Jean Bart chargé de surveiller l'exécution.

La lettre suivante de M. Patoulet , intendant do Dun- IV. u»

kerquc, bien que fort simule, donne uue idée de la témérité avec laquelle Jean Bart sortit du port de Dunkerque U houHfeu à (a main, scion l'énergique expression de M. Patoulet.

A M. m VILLERMONT.

A Dunkerque, le 26 juillet 169*.

En accusant, monsieur, la réception de la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire , je vous donnerai avis du passage de l'escadre de M. Bart, cette nuit, à travers de trentesept vaisseaux des ennemis , dont dix-huit ou vingt lui donnent à présent chasse, et, je crois, assez inutilement.

M. Bart a été près de quinze jours dans la rade sans que les ennemis aient jugé à propos de venir l'attaquer; les vaisseaux de son escadre n'étant que de quarante pièces de canon ( les plus forts), Us sont sortis du part le ùoutefeu à la main.

Je ne saurais bien vous dire la force des vaisseaux ennemis qui occupent les passes de cette rade ; il y en a depuis soixante jusqu'à vingt-quatre canons.

Je suis très-parfaitement, monsieur, votre très-humble et très-obéissant serviteur,

Patouuet.

(BibL Roy. — Collection Dangeau. Dunkerque.)

Kn effet, les Anglais le chassèrent inutilement, car au point du jour il était hors de leur vue ; vers le soir il aperçut six vaisseaux qui faisaient la même route que lui, il les envoya re connaître, et apprit que c'étaient quatre vaisseaux anglais riche ment chargés pour la Russie , escortés par deux vaisseaux de guerre dont l'un était de quarante canons, l'autre de cinquante. Il les serra de près pendant toute la nuit , attaqua le premier au point du jour, et après une heure de combat le fit amener , et s'empara facilement de l'autre navire de guerre et des bâtiments marchands. Ces prises furent envoyées en Norwége; peu de temps après il rencontra la flotte hollandaise qui revenait de la pêche aux harengs , escortée par deux vaisseaux de

' quarante ; Jean Bart les attaqua, les enleva à l'abordage et prit plusieurs bâtiments de pèche.

Selon plusieurs biographes de Jean Bart, ce fut à l'issue de cette campagne qu'il fit à Louis XIV l'énergique peinture de sa sortie de Dunkerque. Le roi lui demandant comment il avait fait pour forcer ce passage malgré l'ennemi , Jean Bart prit, dit-on, plusieurs courtisans, les rangea en ligne serrée, puis , se précipitant sur eux et les écartant à furieux coups de coudes, il dit au roi en se rajustant : — Sire, voici comment fat fait pour passer à travers l'ennemi!

Si cette anecdote n'est pas plus authentique que celle du fameux habit doublé de drap d'argent et des menaces faites à Pierre Gruin, trésorier de la marine, qui ne voulait payer la pension de Jean Bart qu'en argent, et que celui-ci l'obligea de payer en or en tirant son sabre ;

Si ces anecdotes , dis-je, ne sont pas authentiques , elles méritent de l'être, si cela peut se dire, car on y rencontre un grand cachet de vérité et surtout de probabilité fort conséquente du caractère bien connu de Jean Bart.

Un des motifs qui feraient pourtant douter de la véracité de cette assertion, c'est ce que la lettre suivante de M. de Beaujeu , capitaine de vaisseau , lettre fort spirituelle, adressée à M. de Valincourt, secrétaire-général du ministre de la marine, en donnant quelques curieux détails sur Jean Bart, affirme positivement qu'il n'a pas été à Paris à cette époque.

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