‹ Histoire de la marine françaiseChapitre 45 sur 87 · LETTRE DE M. DE BEAU JEU A M. DE VALLNCOUKT · texte numérisé non relu

LETTRE DE M. DE BEAU JEU A M. DE VALLNCOUKT

A Dunkerque, ce 24 mars 1 693.

Pour répondre, monsieur, à votre lettre du 13 mars, je vous dirai que je vous suis très-obligé du récit que vous m'avez fait de la conversation que. vous avez eue avec M. de Tourville, étant bien persuadé que vous m'avez fait valoir de votre mieux. Si ce général voulait il me pourrait bien servir ; mais non h ùono che pcr lui. Cependant je. lui suis obligé de son estime que je crois avoir méritée et m'ètre acquise depuis notre com-

bat de galère à galère où il était, et qui fut en 1C61, le 25 août; * j'eus là beaucoup de distinction , et j'ose dire que je fis plus que les autres ; mais non è niente d'impossibiù ai foco deda juventù amvitiosa h a un core innamorato.

Il n'est pas vrai ce qu'on vous a dit que M. Bart ait été à Paris ; il n'est point parti d'ici ; il monte un vaisseau dans le corps d'armée et s'en va à Brest, la cour lui ayant laissé le choix ou de passer sur mon vaisseau en qualité de capitaine en second, ou de s'en aller sur une simple frégate : il a pris ie dernier parti et a fait espalmer son vaisseau. Si je suis prêt aussitôt que lui , nous nous en irons ensemble. J'avais un ordre du roi pour le faire reconnaître capitaine en second et embarquer ses effets mariniers et ses bardes.

Le nom de la frégate que Bart montait d'ici à Brest est l* Alcyon y de trente canons; le vaisseau qu'il va monter e&ile Maure^ de cinquante-quatre canons. La frégate l'Hercule, de trente canons, va aussi avec lui, commandée par un lieutenant appelé Maisonnette. Entre les deux frégates et moi nous mènerons bien deux cent cinquante matelots passagers. La cour a augmenté mon équipage de cinquante hommes, de sorte que j'en ai présentement cinq cents. Bart sera plus tôt prêt que moi ; car il peut tout prendre dans les jetées et sortir sans mouiller en rade. Je n'ai pas voulu le demander pour venir avec moi, ni même l'autre frégate, parce qu'ayant ordre d'éviter autant que je pourrai les combats , je suis bien aise de ne me charger de personne. Cependant je crois que nous partirons ensemble : au moins , il m'a déjà demandé deux ou trois fois à venir avec moi; je lui ai répondu que si nous nous trouvions prêts ensemble je le voulais bien.

A ce que je vois, vous ne connaissez pas Bart : h un vero marinero ; et s'il n'y avait que lui à rendre réponse à vos demandes , vous ne sauriez jamais rien. Ce fut auparavant que d'avoir débarqué les ambassadeurs que V Hercule força de voiles pour gagner Christiansonde , afin de se raccommoder, et il ne l'accompagna pas ; de façon qu'il ne peut savoir ce que vous demandez de Christiansonde. Je verrai celui qui y alla et vous rendrai réponse.

La raison pour laquelle les vaisseaux qu'on fait présentement ont les batteries basses et ne portent point la voile , c'est que trop de gens se mêlent du métier : un pauvre charpeutier, contraint par des proportions Langeroniennes ou Renaudines, ne sait où il en est et ce qu'il fait Je ne vous en dis pas davantage : à bon entendeur salut, quisque sua utitur arte, miles equis, piscator aquis et phisus herbis^ etc.

Après la fatale journée de La Hogue , les ennemis commencèrent de bloquer les ports, ainsi qu'il a été dit, et une flotte de vingt deux vaisseaux vint croiser devant le port de Dunkerque ; le 7 octobre 1 693 , Jean Bart trouva moyen de traverser les vaisseaux ennemis avec trois frégates, le Comte de 44, l'Hercule de 36, le Tigre aussi de 36 et un brûlot. Dès le lendemain il rencontra quatre vaisseaux anglais Fichemcnt chargés, les enleva et les envoya en France ; deux jours après il joignit une flotte anglaise de quatre-vingt-six navires de commerce et en prit sept ; puis il fit une descente en Angleterre , vers Newcastle, brûla environ cinq cents maisons, revint à Dunkerque avec ses prises évaluées plus de 450,000 livres.

Ce fut aussi cette année qu'il se trouva , lors de la brillante affaire de Lagos, servir Tourville.

Enfin, le 19 août 169/i, Jean Bart, nommé chevalier de Saint-Louis, reçut un mois après l'instruction suivante de M. de Pontchartrain.

MÉMOIRE POUR SERVIR D'INSTRUCTION AU SIEUR RART, COMMAN- DANT L'ESCADRE QUE LE ROI FAIT ARMER A DUNKERQUE.

Sa Majesté veut qu'il appareille aussitôt qu'il aura reçu cette instruction , avec les vaisseaux qu'il commande et les flûtes le Bienvenu et le Portefaix. Il ira droit au cap Derneus; aussitôt qu'il sera arrivé sur cette hauteur , il permettra au commandant de ces flûtes de suivre les ordres qu'il aura du sieur Patoulet, et il détachera en même temps deux des vaisseaux de son escadre qu'il enverra à Fleker avec une corvette que le sieur Patoulet a ordre de lui donner; il chargera celui qui commandera ces deux vaisseaux de s'informer du nombre de bâtiments chargés de blé pour France qui seront dans re port ,

de ceux qui doivent encore arriver, et du temps auquel le tout pourra partir de Fleker , et de lui faire savoir ensuite exactement tout ce qu'il aura appris par la corvette qu'il lui renverra ; et s'il ne fallait que peu de jours à ces bâtiments pour partir de Fleker, il les attendrait dans ce parage ; mais s'il leur fallait un temps considérable pour s'apprêter , Sa Majesté lui permet d'aller croiser dans les endroits qu'il estimera nécessaire jusqu'au temps qu'il croira que la flotte pourra être prête , et il ne manquera pas de se rendre en ce temps sur le cap Derneus, et même à Fleker, s'il le juge à propos.

Il donnera ordre à celui qui commandera ces deux vaisseaux de donner avis de son arrivée au commandant de la citadelle de Fleker, et de lui faire dire qu'il saluera sa place de trois coups de canon s'il veut lui rendre coup pour coup , comme cela a déjà été exécuté par le sieur chevalier de Chamillart : il n'y aura vraisemblablement aucune difficulté.

Jl amènera cette flotte avec toutes les précautions qu'il jugera nécessaires ; il fera entrer à Dunkerque , en passant devant ce port, les bâtiments qui devront y entrer, et mènera les autres jusqu'au Havre-de-Grâcc. Sa Majesté suppose, en lui donnant cet ordre, qu'il ne trouvera point en son chemin d'escadre supérieure à la sienne, et qu'il n'en aura pas même d'a\is, parce qu'autrement elle veut qu'il se conduise suivant la nécessité et qu'il mène le'tout à Dunkerque si les ennemis occupent le Pasde-Calais, ou qu'il entre dans la Manche en rangeant la côte d'Angleterre s'ils sont devant Dunkerque. Sa Majesté se remet à lui de prendre , suivant les occasions , le parti le plus convenable.

Après avoir mis cette flotte en sûreté , il reviendra croiser entre les côtes de Hollande et celles d'Angleterre et d'Écosse. Comme sa Majesté sait qu'il a une connaissance parfaite de tous les commerces que les ennemis font dans cette étendue de mers, aussi bien que du temps du départ et de l'arrivée des flottes , tant d'Angleterre que de Hollande et de Hambourg, elle n'entrera dans aucun détail à cet égard avec lui , et elle se contentera de lui dire qu'en attendant les flottes qui passent presque toujours en de certains temps, il est nécessaire qu'il s'applique à détruire les pêches que les Anglais et les Hollandais font le

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long des côtes d'Angle! erre et d'Écosse. Klle veut qu'il ne couserve des bâtiments qu'autant qu'il en faudra poUr renvoyer les équipages, auxquels il observera de ne point laisser de filets ni autres choses servant à leur commerce ; et si les bâtiments qu'il prendra sont chargés de marchandises considérables, il tachera de les faire passer à Dunkerque ; s'il ne le peut , il les mènera dans quelque port de Norwége ; mais il brûlera tous ceux qui ne seront pas chargés de marchandises de prix. Il retirera avec beaucoup de soin de tous ces bâtiments tous les ' vivres qui y seront, afin de se mettre par là en état de tenir la mer plus long-temps qu'il ne ferait avec ceux qu'il aura pris à Dunkerque; et en cas qu'il se rende maître de quelque flotte, il gardera la même conduite , c'est-à-dire qu'il tâchera de l'amener à Dunkerque , ou , au pis aller, dans quelque port de Norwége; et si elle n'est pas chargée de marchandises de prix, il brûlera les bâtiments à la réserve de ce qu'il en faudra pour mettre les équipages à terre , observant autant qu'il pourra de faire débarquer les Anglais en Hollande et les Hollandais en Angleterre.

Sa Majesté lui recommande de faire en sorte d'enlever quelque flotte de charbonniers de Ncufchâtel. Elle sait qu'une pareille expédition ferait fort crier le peuple de Londres , et cela conviendrait extrêmement à la conjoncture présente.

Il rendrait aussi un service bien important s'il pouvait enlever quelque flotte chargée de grains. Sa Majesté est informée que les Anglais en doivent faire venir de grandes quantités de la mer Baltique, et elle est persuadée qu'en suivant exactement les avis qu'il pourra avoir par les bâtiments qu'il trouvera à la mer, il pourra parvenir à en enlever quelqu'une.

Il sait que les flottes de la baleine de Hollande et de Hambourg ( qui sont considérables cette année , la dernière étant de plus de soixante navires avec un seul vaisseau de guerre ) doivent arriver au mois d'août ; il faut qu'il tâche d'en enlever quelqu'une. Celles d'Angleterre et de Hollande pour la mer Baltique partent à la fin de juin ou au commencement de juillet ; mais comme elles ne reviennent qu'en novembre, auquel temps il ne sera peut-être plus à la mer, vSa Majesté désire qu'il prenne les mesures nécessaires pour en prendre quelqu'une eti uliaut.

Les vaisseaux des Indes reviennent ordinairement à la fin d'août; il faudra qu'il se mette en ce temps en parage à pouvoir les rencontrer. La confiance que Sa Majesté prend en sa capacité, sa bonne volonté et son affection pour son service, fait qu'elle ne lui prescrit rien de particulier sur cela ni sur les autres services qu'elle espère qu'il trouvera le moyen de lui rendre.

A l'égard de son retour, Sa Majesté désire qu'il le règle sur les vivres qu'il aura , voulant qu'il tienne la mer aussi longtemps qu'il pourra. Il aura soin d'informer Sa Majesté , par toutes les occasions , des nouvelles de sa navigation , et il se servira pour cela de la corvette qu'il doit avoir avec lui, quand il n'aura point d'autre moyen d'en faire savoir.

( Archives de la Marine à Versailles. )

En conséquence de ces instructions, Jean Bart mit à la voile, et les dépêches suivantes montrent s'il remplit assurément la mission qui lui était confiée , et donnent les plus grands détails sur son magnifique combat du 29 juillet.

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