INSTRUCTION DU ROI LOUIS XIV A L'ABBÉ DE POLIGNAC
« L'estime que Sa Majesté fait de la mémoire du feu roi de Pologne , l'amitié dont Sa Majesté a honoré ce prince , et celle qu'elle a pour la reine lui font également souhaiter que les
1 Marie- Casimiro de la Grange, née en France, fillo de Henri de la Grange, marquis d'Arquien, et de Françoise de la Châtre, qui avait été gouvernante de Louise de Gonzague, élevéo on Franco et devenue depuis reine de Pologne, en 4 647, par son mariage avec le roi Vladislas, avait suivi cette reino en Pologne; elle avait été une des filles d'honneur de cette reino, et honorée plus que toute autre de son affection, lorsque Jean Sobieski l'avait épousée en 1665, de sorte qu'elle était devenue reine de Pologne en 1674, lors de l'élection de ce seigneur à la couronne.
Ces deux maisons, de la Grange et de la Châtre, étaient du Berry; elles avaient eu des maréchaux de France ; le marquis d'Arquien était capitaine des gardes de Philippe de France, duc d'Orléans, frère do Louis XIV; cette reine avait épousé en premières noces le palatin de Sandomir Radzivil, prince de Kanioski, du palatinat de Boite en Pologne; elle en avait eu quatre enfants, ils étaient morts tous quatre, et le palatin, leur père, n'avait survéi u que peu de temps au dernier.
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Polonais suivent dans l'occasion présente |a coutume qu'il» ont toujours observée de ne point appeler de princes étrangers à la couronne lorsqu'il y en a de la famille royale, cette considération pour la mémoire de leur roi ayant même été étendue jusqu'aux filles en différentes occasions. Ainsi, le premier ordre que Sa i)lajesté donne au sieur abbé de Polignac est d'accomplir les promesses qu'elle a plusieurs fois faites à la reine, d'appuyer de son crédit celui des enfants du feu roi de Pologne que cette princesse jugerait le plus digne d'être élevé sur le trône.
» La manière dont le prince Jacques en use avec elle, bien opposée à ce qu'exige le devoir d'un (ils envers sa mère , ne laisse pas lieu de douter que la reine ne fasse tous ses efforts pour faire élire celui de ses deux autres enfants qu'elle croira le plus au gré des Polonais ; l'intention du roi est que l'abbé de Polignac l'aide, pour y parveuir, non-seulement de ses conseils , mais encore de tous les amis qu'il a pu acquérir en Pologne.
» Sa Majesté veut bien encore donner de nouvelles marques de la manière sincère et véritable dont elle s'y intéresse : que , si l'abbé de Polignac y voit quelque apparence bien fondée , il prenne des mesures avec la reine pour faire épouser à celui des deux princes qui sera élu l'une des filles de M. le prince.
» Mais, comme l'expérience a fait assez voir qu'il est difficile de réussir en Pologne si l'intérêt des particuliers n'appuie les bonnes raisons dont on se peut servir, et que l'argent est ce qui touche le plus cette nation , Sa Majesté permet à l'abbé de Polignac de l'engager, pour le succès de l'élection de l'un de ces deux princes, jusqu'à la somme de 100,000 livres de pension , qui seront distribuées à ceux qu'il croira y pouvoir contribuer davantage.
» Enfin , si les offres de Sa Majesté et l'argent que la reine de Pologne sera peut-être en état de distribuer ne peuvent servir à l'élection de sa famille, Sa Majesté a lieu de s'attendre qu'en reconnaissance de ce qu'elle fait pour cette princesse, elle emploiera son crédit et ses amis pour faire tomber l'éleciion sur un prince agréable à sa Majesté , ou pour empêcher tout au moins qu'elle ne se fasse en faveur d'un prince attaché à la maison d'Autriche.
» Si les exemples du passé, le. sort des royaumes voisins de la Pologne et les troubles arrivés dans cette république pendant le temps d'un gouvernement entièrement dévoué à la maison d'Autriche, sont capables de faire prendre un bon parti aux Polonais , Sa Majesté a lieu de croire qu'ils se souviendront de l'exemple de leurs pères , qui n'ont jamais voulu admettre un prince de cette maison.
» Lorsqu'ils feront ces justes considérations, que les Polonais zélés pour leur patrie doivent avoir devant les yeux dans le cas de l'élection, ils ne trouveront parmi les prétendants que M. le prince en qui toutes ces circonstances se rencontrent; et, quoiqu'un prince du sang de France , qui y possède d'aussi grands biens, n'ait pas besoin d'une couronne, Sa Majesté sera rependant bien aise que les Polonais soient assez touchés des avantages qu'ils })ciivent espérer de son élection pour le préférer à tout autre.
» Mais , comme il ne convient pas à la gloire du roi et à la dignité de M. le prince de l'exposer sans être assuré. de la disposition de la reine en sa faveur, l'intention de Sa Majesté est que l'abbé de Polignac ne paraisse avoir aucun ordre sur ce sujet que lorsqu'il croira qu'il sera temps de le proposer, et que la lassitude d'un long interrègne, le manque de qualités nécessaires dans les autres prétendants , et enfin les gratifications considérables que M. le prince est en état de faire après l'élection , disposeront en sa faveur ceux qui y pourront le plus contribuer.
>» C'est pour cet effet qu'outre la somme de 100,000 livres de pension que Sa Majesté permet au sieur abbé de Polignac de distribuer aussi pour le même sujet , M. le prince veut bien s'engager à payer après l'élection jusqu'à la somme de 400, 500, et à toute extrémité 600,000 livres à ceux qui auront contribué à la faire réussir. L'abbé de Polignac peut même , à toute extrémité , aller jusqu'à 800,000 mille livres après l'élection , s'il le juge absolument nécessaire.
» S'il trouvait quelque obstacle à l'élection de M. le prince , Sa Majesté veut qu'il tâche à procurer celle de M. le duc, aux mêmes conditions, et avec la même précaution sur le mariage, et en troisième lieu celle de M. Ip prince de Conti ; mais, en
cas de cette dernière, l'abbé de Polignac pourrait faire considérer que mademoiselle de Conti 1 serait dans quelques années en âge d'être mariée à celui des deux princes de Pologne que la reine désirerait.
» Il est superflu de parler au sieur abbé de Polignac de la valeur distinguée , de l'esprit et des qualités nécessaires pour bien gouverner que ces trois princes possèdent , et Sa Majesté est persuadée qu'il saura bien faire valoir ce qui convient a leurs personnes et aux Polonais; mais, s'il voit que les tentatives qu'il fera pour élever l'un d'eux au trône de Pologne ne puissent avoir un succès favorable , toute son attention doit être à exclure un prince dépendant de la maison d'Autriche.
» Les princes qu'elle peut proposer aujourd'hui ont d'ailleurs des raisons qui par elles-mêmes doivent être suffisantes pour les exclure.
» Le duc de Lorraine 2 serait d'autant plus à charge à la république, qu'il chercherait à récompenser, aux dépens de la Pologne , ceux qui se sont attachés à son père, à son oncle, depuis qu'ils sont sortis de Lorraine , ou qui sont présentement auprès de lui.
» Le prince Charles de Neubourg 5 a si peu de secours de sa maison, qu'il ne pourrait subsister que de ce qu'il tirerait de la république; et, s'il abandonnait aux saphias les biens qui appartiennent à sa fille en Lithuanie pour acheter la couronne par ce moyen , ils auraient peu de fondement à faire sur une pareille libéralité , et la nécessité ferait bientôt trouver à un prince qui aurait la force en main des prétextes de les dépouiller, lorsqu'ils seraient devenue ses sujets, de tous les biens qu'il croirait lui avoir été arrachés pour lui mettre la couronne sur la tête.
» L'offre que l'électeur de Brandebourg pourrait faire d'unir la Prusse ducale à la Pologne pourrait bien tenter les Polonais
1 Elle était née le 18 avril 1689, et épousa, en 1713, Louis Uenri . duc de Bourbon, petit-fils de Henri-Jules, prince de Condé.
3 Le duc Léopold de Lorraine était alors au service de l'empereur; il ne fut rétabli dans ses états que par la paix de Riswick, a la fin de 1697.
1 Ce prince était frère de l'électeur palatin Jean-Guillaume; il lui succéda dans cet électoral en 1716.
IV n
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si ce prince n'était pas de la religion prétendue réformée ; mais Sa Majesté ne saurait craire que cet obstacle soit surmonté , et l'abbé de Polignac doit faire tous ses efforts pour empêcher le préjudice que recevrait la religion catholique eu Pologne si un prince hérétique mon toit sur le trône.
» Quoique l'électeur de Bavière * déclare qu'il n'a aucune vue sur la couronne de Pologne , si néanmoins la reine juge à propos de favoriser son élection, Sa Majesté y consentira, et elle veut bien que l'abbé de Polignac s'en explique à l'abbé Scarlati , qui va de la part de ce prince en Pologne.
» Sa Majesté est dans les mêmes sentiments à l'égard des seigneurs polonais qui pourraient être élus, et elle est persuadée que, pourvu qu'ils aient les qualités nécessaires pour bien gouverner , ils ne seront pas long-temps sans connaître combien les liaisons avec la maison d'Autriche sont dangereuses pour eux et pour le royaume.
» Elle lui permet aussi de promettre dès à présent au cardinal Radziouski et aux deux trésoriers 3 les pensions qu'il jugera à propos sur la somme de 400,000 livres, et qu'elle destine pour les affaires de Pologne ; mais Sa Majesté lui répète encore ce qu'elle lui a déjà marqué dans ses précédentes dépêches : que cette somme ne doit être payée qu'en considération et après l'élection d'un des deux princes cadets du feu roi de Pologne , d'un prince que la reine épouserait , ou de celle de l'un des trois princes du sang.
» Quant à ce qui regarde le prince Jacques, dont il n'a point encore été parlé dans cette instruction, l'abbé de Polignac sait bien que sa conduite à l'égard du roi ne porte pas Sa Majesté à concourir à son élection ; mais , si contre toute apparence l'argent dont il se pourra saisir ou les pressants offices de l'empereur rélevaient sur le trône , le sieur abbé de Polignac doit prendre garde à ne pas traverser si ouvertement son élévation , qu'il en fît un ennemi déclaré de la France aussitôt qu'il aurait la couronne ; et il est bon , pour cet effet , de con-
* M iximilien-Emmanuel , électeur de Bavière , beau-frère du dauphin de France et gendre du feu roi de Pologne, Jean Sobieski.
* Le grand trésorier de la couronne était Jérôme-Augustin Lubomirski ; et celui de Lithuanie, Benoit Sapiéha.
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tinuer, comme l'abbé de Polignac a fait jusqu'à présent, à le ménager, en recevant toutes les avances qu'il pourra faire pour témoigner le regret de sa conduite passée, et ne faisant cependant sur ses assurances que le léger fondement que son inconstance mérite.
» Sa Majesté fait joindre à ce mémoire les lettres de créance que le sieur abbé de Polignac demande pour le cardinal Radziouski, les sénateurs et les états du royaume, afin qu'il les puisse présenter à la diète , quoique dans la règle il fallut attendre que le sieur (îzerni, qui est chargé devenir donner part au roi de la mort du roi de Pologne , se fût acquitté de cette fonction. »
Grâce à l'activité de 51. de Polignac, toutes les probabilités se trouvèrent bientôt réunies en faveur de M. le prince de Conli ; mais le parti qui le portait au trône mettait ces trois conditions suivantes à son élection.
« La première était de remplir, dès qu'il serait parvenu à la couronne, des charges présentement vacantes et celles qui le seraient alors.
» La deuxième, qu'il promettrait en particulier, avant (pie de le faire solennellement , d'observer avec la dernière exactitude, foi de prince du sang de France et d'honneur, tous les pacta conventa qui lui seraient présentés dans les temps ordinaires par la république, ce que le feu roi n'a pas fait, et d'éviter tous les défauts qui ont fatigué le public pendant le règne de ce prince.
» Et la troisième , qu'on regardait comme une nécessité absolue, sans quoi il ne fallait songer à rien, était qu'il enverrait à Dantzik une somme d'argent très-considérable qui serait là toute prête au moment de l'élection , pour être offerte à la république en paiement de quelques arrérages dus à l'armée, et pour soulager par là toute la noblesse grande et petite à la fois sur le fait des contributions et d'une si gr.uide dette dont elle est accablée. »
Voici la réponse que Louis XIV fit, le 16 août, à l'abbé de Polignac, sur cette proposition :
« .... Le projet que le grand trésorier vous a communiqué pour procurer l'élection en fa\eur de mon cousin le prince de
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Coiiti demande de si grandes dépenses pour le faire réussir, que je ne puis encore vous rendre réponse précise sur ce qu'il contient ; je le ferais avec plaisir dans un temps où la guerre ne m'obligerait pas d'en soutenir d'aussi considérables que celles qu'il faut que je fasse présentement sans pouvoir m'en dispenser. J'examinerai cependant les facilités que l'on pourrait trouver pour satisfaire à ce que vous me demandez; et, jusqu'à ce que je vous aie donné mes ordres sur ce sujet, vous devez extrêmement ménager ceux qui se sont ouverts à vous d'un dessein dont le succès me serait aussi agréable qu'il serait avantageux au bien de la Pologne, et leur promettre que le secret qu'ils demandent sera gardé. »
Le lendemain du départ de cette dépêche, Louis XIV vit, par la lettre de l'abbé de Polignac du 27 juillet 1696, que le trésorier de Lithuanie avait fait à cet ambassadeur une nouvelle proposition relative à l'élection future, et pour laquelle on pressait l'infortuné Jacques IL
«.... Je viens à la nouvelle proposition du trésorier de Lithuanie, Benoist Sapiéha : il a imaginé de faire élire le roi d' Angleterre Jacques //, retiré en France depuis que le prince d'Orange , son gendre , s'était emparé de Ha couronne de la Grande-Bretagne. Toutes les raisons qu'il m'a dites là-dessus me persuadèrent qu'il avait pensé très-sérieusement à cela, et j'ai vu depuis que le grand maréchal de la couronne et plusieurs autres qui le suivent y donnaient ouvertement. Son projet est fondé sur ce que le roi d'Angleterre est un prince fort doux et fort pieux , brave , libéral et affable , assez avancé en âge pour ne pas craindre qu'il régnât trop long-temps, en cas qu'il devînt à charge; accoutumé de plus à la hardiesse d'un peuple extrêmement jaloux de sa liberté , et sachant par sa propre expérience combien il importe de ménaner une république maîtresse de ses lois; et que toutes les puissances liguées contre Votre Majesté ne demanderaient pas mieux que de concourir à son élévation , tant pour voir la fin d'une guerre qui ne leur réussit pas, que pour sortir aussi de leur côté , pour le moins avec le même honneur , de l'engagement pris avec le prince d'Orange, qu'elles ont autant de peine à quitter que Votre Majesté en fait paraître à cesser de proté-
ger le roi d'Angleterre ; qu'ainsi l'empereur y donnerait volontiers son consentement , et que les Anglais et les Hollandais y contribueraient eux-mêmes et pourraient fournir aisément les sommes nécessaires pour le paiement des armées de Pologne et de Lithuanie. »
Préférant de beaucoup voir un prince de sa maison sur le trône de Pologne, Louis XIV répondit le 23 août à M. de Poliguac :
« .... Vous jugez bien qu'après le prince de mon sang que je vous ai nommé , je serais bien aise que les vues de la Pologne tournassent en faveur du roi d'Angleterre si ce prince y consentait ; mais, comme je ne sais point encore ses sentiments sur ce sujet , je ne puis vous eu informer ; je doute cependant qu'il trouvât du côté des Anglais et des Hollandais les facilités que l'on s'imagine pour contribuer à son élection. »
(Bibi. roy. Suppi. Fr. n. 1773. Pologne, 1696, manuss.)
Dans la dépêche suivante, Louis XIV apprend à M. de Poliguac que tout ce que M. le prince de Conti a pu ramasser d'argent ne s'élève qu'à 200,000 écus, engage l'ambassadeur à beaucoup ménager cette somme , et lui répond , à propos de ce qu'il lui dit des sommes promises pour l'élection de Henri III, « que la suite a suffisamment prouvé que pour, tenir des promesses il ne fallait pas qu'elles fussent démesurées. *
Quelque temps après , M. de Polignac , toujours poussé par le désir qu'il avait d'assurer à tout prix l'élection de M. le prince de Conti, fit avec la noblesse électorale le traité suivant, au nom de ce prétendant, traité fort onéreux, il est vrai, qui motiva d'ailleurs la lettre de M. le prince de Conti , qu'on lira plus bas.
EXPOSÉ DU TRAITÉ FAIT PAR L'ABBÉ DE POLIGNAC AVEC LA NOBLESSE DE PRDSSE, LE 8 OCTOBRE 1696.
Le traité secret, que l'abbé de Polignac avait conclu avec les sénateurs , nonces et les principaux de la province de Prusse , comprenant les trois palatinats de Mariembourg, de Caluc et de Poméranie, confédérés pour l'élection du roi futur, était
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daté du 8 octobre 1696; portait que ces messieurs, taut eu leur nom qu'en celui des absents de leur même ligne , après avoir mûrement délibéré sur tous les concurrents qui aspiraient à la couronne de Pologne , et considéré leur naissance , leur alliance et leurs qualités personnelles par rapport à l'avantage que la république pourrait en tirer dans les conjonctures présentes , avaient préféré le sérénissime prince du sang royal de France, Françx)is-Louis de Bourbon de Couti, tant pour ses grandes qualités que parce que l'éloignement de sa patrie le rendait moins dangereux à la république ; et que par ces raisons non-seulement ils souhaitaient qu'il plût au ciel de l'élever sur ce trône par les suffrages libres de tous les citoyens, mais qu'ils feraient tous leurs efforts pour obtenir un aussi grand bien ;
Qu'en reconnaissance de cette déclaration , l'excellentissime seigneur ftlclchiorde Polignac, abbé de Bonport, et ambassadeur du roi très-chrétien vers la sérénissime république de Pologne, promettait, taut au nom de Sa Majesté qu'en celui de S. A. R. le seigneur prince de Conti , qu'à la prochaine diète générale de l'élection , il proposerait seulement ledit sérénissime prince, et ne lui en substituerait aucun autre ;
Que de plus il déclarait que ledit sérénissime prince ne prétendrait pas de la république la réfonnatiou à l'apanage ordinaire pour la sérénissime princesse, sa femme, future reine, et même qu'il y renoncerait ;
Que ce prince ferait à ses dépens le siège de Kâminick , et lâcherait de s'en rendre maître avant son couronnement, et qu'il donnerait cependant des otages pour la sûreté de la république ;
Que pour soulager ladite république du poids accablant des sommes dues à l'armée, ledit ambassadeur offrirait, dans sa proposition publique et solennelle, avant et pour l'élection dudit sérénissime prince candidat, la somme de 10,000,000 de florins polonais, en déduction de ce que la république devait à ses troupes ;
Que de plus, pour donner des preuves encore plus éclatantes des grands avantages que le public devait trouver dans l'élection dudit sérénissime prince, ledit ambassadeur promettait
({lie ledit roi futur acquitterait la province de toutes les sommes prétendues sur elle par le sérénissime électeur'de Brandebourg , et ce par toutes les voies qu'il estimerait les plus propres , même à ses propres frais et dépens , et qu'il tâcherait de faire en sorte que les terres et districts de Lovembourg et de Bulow , avec toutes leurs appartenances et la noblesse y comprise , retournassent au roi et république de Pologne pour y être derechef incorporés ;
Que ledit ambassadeur promettait que ledit sérénissime prince, futur roi, n'oublierait rien pour retirer les biens ou économies du domaine royal de Prusse des mains de ceux qui les possédaient actuellement , comme étaient les terres de Tiguhoffet de Berwalt, aussi bien que la starostie de Puck, et de les donner en économat aux auteurs du présent traité ;
Enfin, qu'en considération des grandes et indispensables dépenses que les amis soussignés seraient obligés de faire, tant pour persuader et gagner que pour assembler et conduire jusqu'au champ de l'élection la noblesse, très-nombreuse, des trois palatinats de Prusse, et comme aussi pour récompenser l'affection desdits amis , ledit seigneur ambassadeur avait volontairement promis et promettait de leur payer la somme de 150,000 rixdales espèces, pour être divisés entre eut selon leur bon plaisir, à-compte de laquelle il ferait toucher auxdits associés dans ladite ville de Dantzick, le 30" jour du présent mois d'octobre, la somme de 100,000 écus en monnaie de Prusse, et que, si, par la grâce de Dieu, les dispositions se trouvaient assez favorables dans la suite pour espérer un heureux accomplissement de leurs vœux, ledit ambassadeur promettait de faire toucher auxdits associés, dans le mois d'avril prochain, une deuxième et pareille somme de 60,000 écus, monnaie de Prusse, pour le restant de la susdite somme entière de 150,000 rixdales espèces, ledit ambassadeur s'obligeant de n'en pouvoir disposer sans la participation et le consentement unanime desdits seigneurs associés, et de remettre en fonds sans retardement, entre leurs mains, le jour qui suivrait immédiatement l'heureuse élection dudit sérénissime prince , comme aussi de procurer en toutes rencontres auxdits seigneurs associés la grâce et faveur sociale dudit futur roi, cedit ambassadeur mettant
dès à présent son caractère à part et se constituant otage pour l'accomplissement de toutes les promesses ci-dessus, et lesdits seigneurs associés obligent réciproquement leur foi , leur honneur et leur conscience pour le fait de leurs susdites promesses.
M. le prince de Conti, auquel M. de Polignac fit part de ce projet, lui répondit, le 6 décembre, la lettre suivante :
« Monsieur,
• C'est avec beaucoup de plaisir, monsieur, que j'ai vu, dans les lettres que vous avez écrites au roi, le progrès de vos négociations, les traités que vous avez faits avec plusieurs sénateurs polonais et la plus grande partie de la Prusse, et les engagements que tous ces seigneurs ont pris avec vous pour contribuer à m'élever sur le trône de Pologne. Recevez donc dans cette lettre les remercîments sincères que je vous fais de toutes les peines que vous vous donnez pour mes intérêts, et ne trouvez pas mauvais que j'y joigne quelques réflexions sur des articles que j'ai lus dans le traité fait avec la Prusse qui m'ont paru un peu durs à soutenir, et à l'exécution desquels il est difficile que je puisse consentir, pour ne pas dire impossible.
» Je commencerai par celui de la prise de Kaminieh à mes dépens avant le couronnement et à peine de nullité de l'élection ; il est vrai que cette dernière clause n'est pas insérée dans le traité, mais elle est dans l'éloquente lettre que vous avez écrite à M. l'évèque de Cujavie et par conséquent publique. Vous savez , monsieur, que les paroles des princes doivent être sacrées, et que c'est mal entrer dans la carrière des affaires que de commencer par la violer; et comment donc promettre sous des conditions onéreuses de s'engager à une entreprise dont l'exécution est si difficile , qu'un roi dont les vertus militaires sont si reconnues par toute l'Europe n'a pas osé l'entreprendre pendant un règne de plus de vingt années? Ainsi je me trouverais obligé, ou à manquer à mes promesses, ce que je ne puis ni ne veux faire, ou à commettre ma réputation et môme mon établissement à l'avènement douteux d'une entreprise incertaine et peut-être impossible.
» Je ne doute pas que les réflexions judicieuses que vous ferez
là-dessus, jointes aux miennes, ne vous en disent plus que je ne pourrais vous en dire ; ainsi je passe au reste.
» Je vous avoue que j'ai été fort surpris de voir l'article par lequel vous voulez que je renonce à la réformation de la reine ; c'est un usage établi de tout temps pour subvenir aux dépenses qu'une reine est obligée de faire dans cette place et pour la rendre moins à charge à un roi, dont les revenus sont déjà assez limités. Cette clause n'a jamais été insérée dans aucune des élections précédentes; dois-je y consentir, monsieur? Je vous en fais juge vous-même; et n'est-ce pas une espèce de dégradation, et qui doit moins tomber que jamais sur des personnes qui , par le sang dont ils ont l'honneur d'être l'un et l'autre , ne doivent point faire de honte à aucun de ceux qui jusqu'à présent ont monté sur le trône de Pologne. Ainsi cet article me paraît d'une espèce à n'y pouvoir jamais souscrire.
» L'acquit des sommes dues par la Prusse à M. l'électeur de Brandebourg , et l'engagement de plusieurs économies royales de cette province en faveur de quelques particuliers , me paraissent être d'une même espèce. Je ne puis savoir, puisque vous ne le mandez pas, à quelles sommes montent tous ces engagements; mais je sais que pour entrer dans une place aussi élevée, y remplir des devoirs dus à la nation qui m'y appelle, et m'y rendre utile par mes services à celui dont la bonté m'y veut élever et à qui seul je veux tout devoir, il ne convient pas d'y entrer mal dans ses affaires , et d'être obligé de songer à les rétablir plutôt que de débuter par prendre des vues plus relevées.
n Voilà , monsieur, eu peu de mots les réflexions qui m'éloignent de pouvoir souscrire aux engagements que vous avez pris pour moi dans les articles expliqués ci-dessus; j'y en pouvais ajouter quelques autres, mais j'ai cru quM suffisait de vous marquer les principales.
» Toutes les promesses que vous avez faites pour moi à plusieurs seigneurs de la Prusse de les confirmer dans les charges où ils se sont établis d'eux-mêmes, ou de les conférer à quelques-unes des principales starosties de cette province , me paraissent très-judicieuses : un service pareil à celui qu'ils me veulent rendre mérite bien de pareilles récompenses ; et si je
HISTOIRE DE LA M AftINK.
suis assez heureux pour que le succès de cette négociation réponde à vos soins et à votre attente, je souscrirai avec plaisir à des engagements aussi raisonnables.
» Il ne m'appartient pas de rien a jouter aux ordres que vous recevrez de Sa Majesté par l'ordinaire; je n'ai rien à vous prescrire, et c'est en les exécutant que je vous fais, par cette lettre, part de mes pensées et des raisons que j'ai pour approuver quelques-uns des engagements que vous avez pris en mon nom, et pour en rejeter d'autres qui me paraissent d'une espèce à n'y pouvoir jamais consentir.
* Je n'ai rien non plus à ajouter à la lettre que je vous ai écrite il y a quelques mois. Ainsi, monsieur, il ne me reste qu'à vous prier de me donner quelques éclaircissements sur des choses que je n'ai pas bien comprises , comme sont : — le rétablissement de la monnaie et celui du commerce. — Il me paraît que quand on est bien résolu à mourir plutôt qu'à manquer à aucune de ses paroles, il en faut connaître toute l'étendue, et à vous assurer que quelque événement que puissent avoir les grandes négociations dont vous êtes chargé, je ne perdrai jamais aucune occasion de vous marquer ma parfaite reconnaissance, l'estime que je fais de votre mérite et avec combien de sincérité je suis entièrement à vous.
» P. de GONTI. »>
(Bibl. roy. — Ms$. Supp. Fr. n. 1773; — Polog. 1696, p. 149.)
Impossible, on l'a dit, de mettre plus de mesure et de convenance dans ces observations, et de démontrer plus évidemment l'énonnité des promesses faites par M. de Polignac. D'un autre côté, en voyant le taux de ce que promettaient les autres candidats, on sait que l'ambassadeur de France, à moins que de renoncer à tout espoir d'élection, ne pouvait rester au-dessous des offres faites par ses concurrents; aussi W. de Polignac, sachant qu'il était fortement accusé en France, écrivit la lettre suivante à M. de Torcy, lettre dans laquelle il expose avec une grande clarté les motifs qui ont dicté sa conduite.
« J'apprends, tant par la lettre de 8a Majesté du t\ janvier que par la réponse de M. Milou, qu'on a été fort scandalisé de
la lettre de change que j'avais tirée sur lui, et qu'on n'avait pas voulu l'accepter sans savoir auparavant ce que le premier argent était devenu; qu'a cela il s'était joint un mécontentemeut universel de toute ma conduite, comme si j'avais gâté les affaires de M. le prince de Conti au lieu de les avancer,
» 1° Par des offres trop fortes, au delà de mes pouvoirs ;
» 2° Par une distribution prématurée des sommes que j'avais entre les mains , et quelques-uns même ajoutant , en troisième lieu, par la manière dont je m'étais brouillé avec la reine, Làdessus on fronde ma lettre à l'évéque de Cujavie ; on tourne contre moi l'enlèvement du portrait, l'offre que j'ai faite au commissaire de la république pour éloigner les Tartares, laquelle m'a fait grand honneur et ne m'a rien coûté; on publie que je n'agis point par zèle pour le service du roi , mais par esprit de vengeance ; que je m'amuse à des occupations frivoles ; que j'emploie à des dépenses pour mon plaisir l'argent qui m'est confié pour les affaires, et qu'en un mot je suis un homme incapable de conduire une entreprise de la force et de l'importance de celle-ci, mais un écolier qui mérite le fouet.
•> Tandis qu'on me traite ainsi à Paris, et que la critique est ouverte contre tout ce que je fais, M. le prince de Conti est roi de Pologne dans le cœur de tous les Polonais, si l'on en excepte seulement un petit nombre de gens attachés encore à la reine ou au prince Jacques, dont les noms vous sont connus.
» Voilà , monsieur, la véritable cause du déchaînement que cette princesse tâche d'exciter contre moi.
» Tant qu'elle ne l'a fait qu'en Pologne , je ne m'en suis point troublé; an contraire, je m'en suis fait honneur, nonseulement parce que ma conduite respectueuse et modeste a son égard , ma fidélité à servir le roi préférablement à toutes choses, et le bon effet que cette injuste colère produirait pour moi dans l'esprit des Polonais pourrait bien m'en consoler, niais encore parce que j'avais la gloire de partager ces injures avec la France même et la personne de monseigneur le prince de < onti, qui, depuis quatre mois, est l'objet des plus noires calomnies de la reine, du prince Jacques et des Allemands.
» Mais comme le dessein de la reine, inspirée et conduite par l'abbé Scarlati , n'a pas en en ce pays l'effet qu'elle s'en était
promis, elle a tout d'un coup entrepris de le faire réussir en France, où eile a des partisans et des émissaires, comptant que le plus sûr moyen de me faire échouer ici était de me décréditer là, et d'y confondre tellement toutes les idées par de fausses relations, que les miennes en devinssent suspectes, et qu'elle put au moins y faire naître le doute qui lui suffit pour retarder les remises jusqu'à de plus grands éclaircissements.
» Il est bien sûr que , si elle en venait à bout , elle aurait le triomphe qu'elle espère; car, en faisant tarir la source de l'argent , notre négociation serait bientôt à sec.
» Je ne prétends point faire le raisonneur, trop heureux seulement qu'il me reste la gloire d'obéir; mais je ne puis m'einpêcher de vous dire, monsieur, que, pour finir heureusement cette guerre, il me semble qu'on ne peut guère entreprendre de chose plus importante ni plus décisive que l'élection d'un roi de Pologne tel qu'il nous en faut. Vous voyez comme ce royaume borne toute l'Allemagne d'un côté. Un homme exprès, que je tenais en Transylvanie sous le règne passé, m'a dit à son retour que, dans cette province et daus la Haute-Hongrie, tout le peuple faisait des vœux pour l'élection de monseigneur le prince de Conti, dans l'espérance qu'il pourrait les délivrer du joug de la maison d'Autriche.
» Si l'on en juge par la crainte que l'empereur et l'électeur de Brandebourg en témoignent, il faut croire qu'elle leur paraît d'une conséquence infinie, puisqu'ils prétendent mettre tout en usage pour l'empêcher ; que leurs troupes grossissent sur la froutière de jour en jour, et que tous les ministres étrangers qui sont ici sont perpétuellement en conférence pour détruire un ouvrage qu'ils ont négligé d'abord, parce qu'ils ne l'ont pas cru praticable.
» Et en effet il m'était plus difficile qu'à eux de gagner toute la république, et ce qui ne leur aurait coûté qu'un écu m'en a coûté deux, à cause des anciennes préventions contre la France, et qu'à l'exemple du roi , si j'ose ainsi parler, je suis seul contre tous.
» Si vous me dites, monsieur, avec quoi donc je prétends résister à la fin , j'aurai l'honneur de vous répondre, que c'est avec les secours que je demande aujourd'hui par cette dépêche ;
-lf,9fi- LIVRE IX, CHAPITRE VIII. 349
et que , prenant sur les fonds de la république tout ce qui nie sera nécessaire, ce fonds ne manquant point, je ne manquerai de rien, et j'aime beaucoup mieux n'avoir dans les derniers jours qu'à exécuter les traités déjà faits que d'avoir la peine d'en faire, et à contenter mes amis que d'en chercher.
» Après avoir ainsi rendu compte de toute ma conduite, je me soumets bien respectueusement, monsieur, à tout ce que Sa Majesté voudra ordonner de moi : si j'ai manqué par imprudence , je demande que ma faute me soit pardonnée ; si c'est par une désobéissance volontaire, qu'on me punisse, mais qu'on n'abandonne pas une entreprise dont le succès doit être si glorieux et si utile.