CHAPITRE IX
Testament de Charles II, roi d'Espagne. — Caractère de co prince. — \" traité de partage de la monarchie espagnole conclu de son vivant. — 2« traité. — Il fait un premier testament en faveur du prince électoral de Bavière. — Intrigues du parti fiançais pour annuler ce testament. — Le cardinal Porto-Carrero. — Le pape Innocent XII. — Singulier et odieux moyen employé par le confesseur de Charles 11 pour forcer ce prince à signer un testament en faveur de M. le duc d'Anjou, petit-fils de Louis XIV. — M. le duc d'Anjou est proclamé roi d'Espagne sous le nom de Phi lippe V. — Portrait de ce prince. — 11 part pour Madrid. — M. Jérôme de Pontchartrain, nouveau ministre de la marine. — Son caractère. — Sa jalousie de M. de Toulouse, amiral de France. — Les galères de France vont chercher à Nice la princesse de Savoie, fiancée de Philippe V, roi d'Espagne. — Madame la princesse des Ursins est nommée camereramayor. — Ses projets de gouverner l'Espagne — Elle s'unit pour cela fort étroitement à madame de Maintenon. — Leur correspondance à ce sujet. — Comment elle domine le roi par la reine, et cause de. celle douhle influence. — Alliance contre lu France. — Commencement des hostilités en Italie. — Mort de Jacques 11. — Louis XIV et le pape reconnaissent le prince de Galles, Jacques 111 , comme roi d'Angleterre. — Funestes effets de cette mesure. — Mort de Jean Bart. — Mort de Guillaume d'Orange, roi d Angleterre.
Les événements de celle dernière période du règne de Louis XIV vont à cette heure se hâter et se presser de telle sorte, qu'il faut rapidement eu poser les causes et en déduire les effets.
On dirait, en vérité, que chaque phase suprêmement fatale du gouvernement de ce roi doit être marquée par une flagornerie aussi effrontée que maladroite. Ainsi on vient de voir que, pour élever une statue équestre à Louis-ie-Grand , on choisit justement l'année qui précède une des époques les plus
désastreuses de ce funeste règne , à savoir : Tannée qui vit les sacrilèges menées, les scandaleuses jongleries, grâce auxquelles le malheureux Charles II, roi d'Espagne, hébété, moribond, et incessamment épouvanté par les menaces terribles de son confesseur, l'instrument vénal et impie du cardinal Porto-Carrero et du pape Innocent XII, annula un premier testament basé sur la foi jurée , sur les devoirs de famille , sur le droit naturel, sur celui des gens et des nations, un testament enfin basé sur l'intérêt bien entendu de la monarchie espagnole et de la tranquillité générale de l'Europe, pour signer un autre acte parjure, déloyal, dont l'acceptation ou le refus devait causer une conflagration complète en Europe, sans avantage d'ailleurs pour Louis XIV, le fauteur de ces effroyables événements, qui , pour l'orgueilleuse vanité de voir une couronne éphémère sur la tôte de son petit-fils , élargit et creusa le gouffre où sa propre dynastie devait un jour s'engloutir.
Mais donnons d'abord quelques traits sommaires du caractère de ce malheureux Charles II, roi d'Espagne, dont la vie, bien que languissante et maladive, tint en suspens durant de si longues années la dévorante ambition de presque toutes les puissances européennes qui n'attendaient que sa mort pour donner cours à leurs prétentions exorbitantes.
Ce fils infortuné de Philippe IV, né en 1661, avait alors qu'il mourut trente-neuf ans : faible, énervé, souffrant, ne se sentant capable de rien entreprendre après avoir subi la longue et dure tutelle de sa mère, Anne d'Autriche, et habitué dès longtemps à cette profonde inertie de volonté , ce prince se jeta dans les bras de son frère naturel D. Juan d'Autriche, pour lui demander aide et secours , et lui abandonna le gouvernement de ses vastes états, se résignant à une vie obscure, trauquillc et retirée. Don Juan , au lieu de compatir à une faiblesse et à une impuissance qui s'avouaient aussi naïvement, n'usa des pouvoirs sans bornes que lui laissa son frère que pour satisfaire son inquiète et turbulente ambition et servir ses haines ou ses prédilections personnelles : de sorte que bientôt le gouvernement de ce bâtard devint tellement odieux aux Espagnols que Charles II fut obligé de donner la direction des affaires à un autre premier ministre, le jeune marquis d'Orbesa, dont l'in- IV. •>:.
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flueiice no fut i>as moins funeste que celle de don Juan; aussi cette puissance , autrefois si souveraine, compta dès lors pour si peu dans la balance de l'Europe, que la Hollande, l'Angleterre e4 la France la rançonnèrent à l'envi, et lui enlevèrent impunément les dernières possessions qui lui restaient dans les Pays-Bas.
Charles II vit enfin mettre un terme à ces envahissements |>ar la paix de Nimègue, encore cimentée par son mariage avec Louise d'Orléans, fille de Monsieur, frère du roi, et de l'infortunée Henriette d'Angleterre.
Cette union si éphémère et sitôt tranchée par le poison dont cette pauvre jeune reine mourut, dit-on, comme sa mère; cette union fut la seule lueur de félicité qui vint éclairer la morne et douloureuse existence de ce malheureux roi, idolâtre de cette princesse.
Faible , sans aucune énergie morale, Charles, incapable déjà de supjx)rter le poids du gouvernement , écrasé par cette mort qui lui ravissait le seul bonheur qu'il eut connu dans sa triste ue, abandonna pour toujours, et avec la plus incurable insouciance, la direction des affaires à des favoris; tout alors fut plongé dans le désordre et la confusion ; sa cour, sans règle et sans frein, fut en proie aux discordes intérieures. Les peuples, accablés d'impôts, ne les pouvant payer, se défendirent par une passive résistance d'inertie, ou se rebellèrent ouvertement. Knfin ce beau royaume tomba dans la décadence la plus effroyable, et chaque souverain étranger le regarda dès lors comme une proie facile et dévolue à l'ambition du reste de l'Europe.
L'empereur surtout tacha de s'établir sûrement parmi les ruines de cette monarchie qui s'écroulait. Durant la vie de sa première femme, qu'il adorait, Charles II, lié pour ainsi dire par elle à la politique française, s'était aliéné l'Allemagne; mais dès que le roi fut veuf, l'empereur tacha de substituer l'influence autrichienne au pouvoir des favoris eu faisant épouser à Charles, Anne de > eu bourg, fille de l'électeur palatin, et sœur de l'impératrice. Incessamment obsédé, le roi d'Espague consentit indifféremment à ce mariage ; mais bientôt la vengeance de Louis XIV le punit d'avoir ainsi écouté les vues ambitieuses de l'empire : les armées françaises, ainsi qu'on a dit, passèrent les Pyrénées en 169/i, et après avoir bombardé Alicante, me-
nacé l'Aragon, défait l'armée espagnole, envahi une partie de la Catalogne, s'emparèrent de Barcelone ; heureusement la paix de Riswyek vint mettre comme un temps d'arrêt à cette effroyable décadence.
Lors de la paix, Louis XIV, avec cette même générosité qui engage les Indiens à engraisser les prisonniers qu'ils doivent on jour dévorer, soutint noblement contre l'Europe entière les droits du malheureux et faible Charles II, emporta d'avantageuses conditions, empOcha le démembrement de cette monarchie , et fit tant et si bien qu'on laissa intactes les plus belles possessions de la couronne d'Espagne.
Or, le but du grand roi était simple : il pensait à s'agrandir lui-même de tous ces royaumes si enviés; et ce rêve fatal et incessant de Richelieu et de Mazarin , la réunion de* deux couronnes, lui semblait pouvoir enfln être une réalité pour lui, s'il parvenait à s'emparer de cette succession malgré la renonciation formelle et sacrée du traité des Pyrénées, qu'il avait déjà d'ailleurs tant de fois et si violemment parjuré*».
Depuis la paix de Riswyek, la santé de Charles II déclina, s'altéra de plus eu plus, et sa mort parut si menaçante qu'en 1698 chaque souverain intéressé dans la succession envoya des ambassadeurs à Londres ou à La Haye pour conférer de cette épineuse question. Aussi , après de longues conférences, le premier traité de partage, fait assez étrangement du vivant du légataire, fut conclu à Londres et signé à La Haye, le 10 octobre 1698, entre Louis XIV» Guillaume III et les États-Généraux de Hollande. M. de Tallard y représentait la France.
Par ce traité, le prince électoral de Bavière était reconnu roi d'Espagne. M. le dauphin avait pour sa part les royaumes de Napies et de Sicile, ainsi que les places dénudantes de la monarchie d'Espagne situées sur la côte de Toscane ou îles adjacentes , la ville et le marquisat de Final , la province de Guipuscoa, Fontarabie, Saint-Sébastien et le port du Passage. Enfin l'archiduc Charles entrait en possession du duché de Milan.
Mais avant que de parler des différents testaments que signa le roi Charles en apprenant ce partage de ses États, fait de son vivant, il faut donner connaissance des héritiers naturels de celte succession :
1° On ne cite que pour mémoire les enfants de Marie-Thérèse, fille du premier lit de Philippe IV, et femme de Louis XIV (représentés par ML le dauphin, son droit étant légalement ruiné par la renonciation du traité des Pyrénées) ; ainsi donc, l'héritier naturel de droit et de fait était le prince électoral de Bavière, dont la mère était fille de Marguerite-Thérèse d'Autriche,' fille du second ht de Philippe IV, et première femme de l'empereur Léopold; après lui 2° Monsieur, frère de Louis XIV, fils cadet d'Anne d'Autriche, laquelle était fille aînée de Philippe III, et femme de Louis XIII; 1° l'archiduc Charles, fils de Léopold, ayant droit par sa grand'mère Marie-Anne d'Autriche, seconde femme de Philippe III, et femme de Ferdinand III, père de Léopold; U° M. le duc de Savoie, représentant les droits de sa bisaïeule Catherine, fille de Philippe II, et femme de Charles- Èmmanuel, duc de Savoie.
Tels étaient les héritiers directs et indirects appelés à posséder cette couronne.
Or le malheureux Charles II, irrité d'ailleurs fort naturellement de voir qu'on partageait ainsi ses États de son vivant, lit un premier testament, par lequel il reconnaissait pour seul et unique héritier des possessions et couronnes d' Espagne, Naplcs et Siciles, le prince de Bavière, ayant seul droit au trône, d'après la renonciation si expresse de Marie-Thérèse d'Autriche, femme de Louis XIV. La reine d'Espagne devait conserver la régence pendant la minorité du jeune prince de Bavière.
Lorsque le conseil d'Espagne eut connaissance de ce tes'.ament, l'intérêt particulier des membres de ce conseil, froissé . par fa terreur que leur inspirait l'avenir incertain de la monarchie ainsi abandonnée à la toute-puissance de l'empire; cet intérêt particulier, dis-je, vint singulièrement en aide à la politique française.
Le cardinal de Porto-Carrero, homme habile, dissimulé, patient, mais plein d'ambition, de hauteur et de superbe, était" l'âme de ce conseil, haïssant personnellement la reine, et tenant le roi par le fort de sa conscience, en cela qu'il lui choisissait ses confesseurs. l e cardinal avait mille raisons et mille moyens pour t^erser de tout son pouvoir l'exécution d'un testament si ouvertement favorable à la maison d'Autriche.
D'un autre côté la tâche était grande; car Charles II, furieux de voir avec quelle indécente avidité on se partageait ses dépouilles de son vivant, semblait avoir concentré l'énergie qui lui avait manqué toute sa vie dans l'expression et l'exécution de sa dernière volonté en faveur du prince de Bavière.
Porto-Carrero devait donc forcer ce roi à détruire son premier testament, le chef-d'œuvre de son cœur, le seul acte où il eût fait preuve de son vouloir royal , la consolation de sa fin prématurée ; enfin il fallait que le cardinal ourdît cette trame presque sous les yeux du comte d'Harach, ambassadeur de l'empire.
Mais la grandeur des obstacles y roidit encore Porto-Carrero, qui commença par faire chasser la favorite de la reine, nommée Berlips, Autrichienne fort décriée à Madrid. La reine, privée de cette favorite qui était tout son conseil , ne put agir assez efficacement pour balancer l'immense influence que Porto- Carrero venait d'emporter d'emblée par un merveilleux coup de partie, en faisant chasser le confesseur du roi, et lui en donnant un autre de sa main, fort parfaitement dressé au rôle qu'il devait jouer pour répandre les plus effroyables doutes dans le cœur du monarque affaibli, en lui montrant les choses de ce monde à la lueur de ce terrible flambeau qu'on allume aux mourants.
Or le confesseur alla droit au cœur de la question, en exposant au malheureux roi que son testament frustrait d'un légitime héritage le fils de Louis XIV. Quant à la renonciation sacrée, formelle, jurée à la face de Dieu et sur les saints Évangiles lors du traité des Pyrénées, qui rendait les prétentions du prince français vaines et criminelles aux yeux de Dieu et des hommes, le confesseur les tourna, les voila, et, par une indigne interprétation , démontra que cette renonciation n'avait été motivée dans le contrat de mariage de Louis XIV qu'à cette fin que (es deux couronnes de France et d'Espagne ne tombassent pas un jour dans (es mêmes mains. — Or, — disait le confesseur, — en appelant au trône le fils de Louis XIV ou son petit-fils, les couronnes ne se trouvaient pas de fait sur (a même téte, puisque Louis XIV demeurait roi de France pendant que Monsieur ie dauphin ou M. le duc d'Anjou serait reconnu roi d'Espagne. —
3U<> HISTOMU-: UK U MARLJNK. — 1700—
C'est à épouvanter quand on pense que ce fut à l'aide de ce misérable et effronté subterfuge, de cette fausse et menteuse interprétation d'un traité aussi clair, aussi précis, aussi explicite que l'était celui de la renonciation , que le confesseur, et plus tard le pape, osèrent combattre les désolants scrupules qui naissaient dans l'âme juste et droite de Charles II.
Toujours est-il que ce prince , exténué de maux , flottajil , irrésolu, déchiré par mille craintes, et ne sachant que décider, suivant l'avis du confesseur, consulta le pape, et lui écrivit fort au long, promettant de faire selon les ordres ou les conseils de Sa Sainteté.
C'était là qu'on attendait le moribond. Depuis long-temps le pape avait, dans le plus entier et le plus profond secret, promis au cardinal d'Estrées de prêcher son ouaille expirante dans le sens d'un testament en faveur du duc d'Anjou. Aussi le Saint- Père lui répondit-U amplement qu'il croyait que les enfants du dauphin étaient les seuls véritables et légitimes héritiers de la monarchie, qu'ils en devaient exclure les autres, et qu'enfau, proche d'aller rendre compte à Dieu de ses actions, il devait inettre eu balance les intérêts de la maison d'Autriche avec ceux de son éternité, qui se trouveraient terriblement compromis s'il frustrait ses héritiers naturels au nom d'une vaine renonciation.
C'était eu yérité combler le mensonge par le sacrilège I La renonciation, jurée sur les saints Évangiles, avait, eu un pape pour garant; et voici qu'une autre pape traite cette renonciation de vaine , en menaçant des flammes éternelles le malheureux roi qui se sentait quelque velléité de ne la point parjurer. —Ce serait à confondre, si l'on ne reconnaissait heureusement dans ces contradictions permanentes les traces de cette bonne et naïve humanité qui, sans faire état du sceptre ou de la tiare, se révèle toujours inconséquente, personnelle et misérable, agissant ainsi pro domo suâ, malgré les faux semblants de puissance et de divinité dont on la décore sans la changer jamais.
En un mot, le malheureux Charles, aux oreilles duquel le confesseur ne cessait de ré|>éter : — Flammes éternelles et éternels grincements de dents si vous ne faites pas le duc d'Anjou votre légataire, — brûla l'ancien testament, en signa un nouveau
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en faveur du pelit-lUs de Louis XIV... ut puis kml fui dit. . . ii mourut...
Le secret de ces honteuses machinations avait été d'ailleurs tellement bien gardé par les agents du parti français que ni M. le marquis d'Harcourt, ambassadeur de France à Madrid, mais se rendant à cette époque à Bayonne, ni M. de Blécourl, chargé temporairement des affaires de France à la cour d'Espagne, ne furent pas même instruits de l'existence du second testament, toute cette affaire ayant été dès long-temps et directement traitée à Rome avec le cardinal d'Estrées.
Un courrier, euvoyé de Madrid, arriva bientôt à Versailles, apportant la nouvelle de la mort du roi Charles, qui termina sa longue et douloureuse carrière, le 11 octobre 1700.
Apprendre la mort du rot , ou s'occuper de savoir si ce testament devait être accepté, étant, par la connaissance anticipée qu'on avait de la teneur de cet acte , une même question , Uî conseil de Louis XIV s'assembla pour conférer de ces matières.
Ce conseil se composa du roi et de madame de Maintenow (qui fut pour la première fois admise ainsi publiquement à la délibération des affaires en manière de ministre sans portefeuille), de MM. le duc de BeauviUiers, de ïorcy et<lu drancefeer de Poittchartraiu.
Après une longue discussion , où les avis contraires d'acceptation et de refus furent longuement débattus, l'acceptation du testament fut résolue — à la majorité de madame de Maiuteuon, qoi fut consultée la dernière par le roi.—
Or, le mardi 16 novembre 1700, Louis \IV, étant à Ver sailles, lit, après son lever, entrer dans son grand cabinet At l'ambassadeur d'Espagne, auquel il dit en montrant monseigneur le duc d'Anjou : — Monsieur, saluez te roi d'En fHhifne. — Puis, faisant, contre toutes les coutumes établies, ouvrir les deux ballants de la porte, le roi, prenant le jeune priuce par la main, le montra et dit d'une voi\ baule à la foule des courtisans :
— Messieurs, voici le rai d'Espagne!
C'en était fait, les deux couronnes étaient réunies.
Ce qu'il était facile de prévoir arriva. Cette acceptation, cotte
nouvelle insulte faite à la foi jurée, qui reniait ainsi et le traité des Pyrénées, et le traité de partage fait et signé avec l'Angleterre , la Hollande et l'empire , fut le signal d'une nouvelle et formidable ligue contre la France. L'intérêt de toute l'Europe se soulevant contre cette agglomération de territoire , il fallait s'attendre à une guerre longue et acharnée.
Aussi la France , épuisée par une longue suite de guerres et qui, depuis la paix de Ryswick, commençait à peine à respirer, dut-elle faire de nouveaux et énormes armements , non-seulement pour pourvoir à sa propre défense, mais encore à celle de l'Espagne, qu'il fallait fournir et alimenter de tout, hommes, argent, munitions, car ce malheureux pays ne possédait rien. Qu'on pense a une pareille charge , aux conséquences incalcu- ' labiés de l'embrasement que l'acceptation de ce testament allait causer en Europe, et l'on frémira de l'aveugle superbe qui poussa Louis XIV à vouloir réunir ces deux couronnes
Tandis qu'au contraire , s'il eût maintenu le traité de partage , il se conciliait toute l'Europe par ce grand exemple de modération et d'adhésion sincère aux traités reconnus. Lui, surtout, qui n'avait ligué l'Europe contre lui que par la haine que ses j>arjures éhontés soulevèrent , et par la persuasion où étaient les autres nations qu'il tendait à fonder une monarchie universelle.
Toujours est-il , on le répète , que cette acceptation fut le signal et la cause de toutes les guerres désastreuses qui ensanglantèrent les quinze dernières années du règne de Louis XIV.
Quant aux expéditions maritimes durant cette période , elles furent presque toutes malheureuses, ainsi qu'on verra en son lieu.
Le manque de fonds , le délabrement du matériel , la ruine des arsenaux , le relâchement des liens de la discipline , la rébellion de plusieurs parties du littoral, contribuèrent sans doute à cette décadence ; mais le plus cruel et le plus implacable ennemi de la marine de France , si florissante et si féconde sous Colbert , si guerrière et si aventureuse sous Seignelay, et quelquefois si productive sous Pontchartrain, ce plus cruel ennemi fut Jérôme de Pontchartrain , fils du dernier ministre , qui , ainsi qu'on a dit, succéda monsieur son père vers la fin de l'année 1699.
M. Jérôme de Pontchartrain était âgé d'environ trente-neuf ans lorsqu'il fut pourvu de cette charge : c'était un homme qui avait du travail, du manège, de l'esprit, du savoir, de l'application et quelquefois de grandes et solides vues; une volonté ferme, arrêtée, persévérante, et toujours parfaitement instruit des choses qu'il traitait. S 'étant fort occupe de la marine pendant le ministère de son père , il avait réussi à la connaître et principalement tous les ressorts de la législation , ainsi que des différentes lois , pouvoirs et coutumes des amirautés.
Malheureusement toute cette science si péniblement acquise, cette intelligence haute et sagace , ce caractère énergique et résolu de faire exécuter ce qu'il croyait bon, s'était aigri, corrompu , tourné en fiel empoisonné par la plus exécrable ambition et par la jalousie la plus féroce.
Sans nul doute, M. Jérôme de Pontchartrain, ministre de la marine , n'ayant pas un amiral au-dessus de lui , eût peutêtre rendu quelque verdeur à cette branche autrefois si vivacc de la gloire et de la prospérité nationale ; mais ce ministre ayant a compter avec M. le comte de Toulouse, qu'il jalousait jusqu'à la haine la plus envenimée, ne mit aucun frein à ses détestables menées , et voyant qu'il ne pouvait rien faire par liii-même sans éviter le contrôle et l'investigation d'un supérieur doux et modeste, mais ferme et sachant faire compter avec lui, jura qu'un autre , fût-il amiral de France , fût-il fils du roi , nonseulement ne pourrait rien à la régénération de la marine, mais encore se verrait empêché en tout, partout et pour tout; aussi ce que M. de Pontchartrain avait de puissant et de, fort dans l'esprit fut-il employé avec une indicible et épouvantable opiniâtreté à ruiner la marine par mille moyens affreux , ainsi qu'à atténuer ou effacer le peu d'améliorations que M. le comte de Toulouse tenta toujours vainement d'y introduire.
Contestations , refus de service , excitation sourde des inférieurs contre leurs supérieurs , appel aux passions les plus violentes, dégradation raisonnée du matériel, destruction et abandon calculé de toutes les ressources que possédait la France , instructions confuses, maladroites , qui ne pouvaient amener que de fâcheux résultats, tels furent les moyens employés par M. Jérôme de Pontchartrain, pour anéantir la marine, et avec
elle la toute-puissance de M. de Toulouse sur ce dupartement
De là , de cette jalousie acre qui le dévorait comme une lèpre, vint chez ce ministre une aigreur constante d'humeur qui sortait partout et rendait son commerce intolérable : haut, impérieux, brutal, .pédant et qnestioimeur comme un régent de collège, ayant d'ailleurs une entrée fixe, particulière et trèsinfluente auprès du roi , par ses rapports sécréta sur la police de Paris, qui était demeurée dans ses attributions, il faisait tout le mal qu'il pouvait et était abhorré par tous ; joignez à cela un extérieur affreux, une figure criblée de U petite-vérole, qui lui avait emporté un œil, un visage coutuiré, cicatrisé; une encolure lourde, épaisse, gênée, un abord de cuistre et un regard de singe , avec un rire véritablement diaboliewe , lorsqu'il avait asséné quetque cruel sarcasme où il excellait ; d'ailleurs plus qu'uni et simple sous le rapport de sa naissance, dont il se moquait le premier en disant (we ses aïeux étaient de petits bourgeois.
Tel était l'homme entre les mams duquel furent placées les destinées de la marine ; tel fut le dernier des quatre ministres de ce département pendant le long règne de Louis XIV.
Maintenant on va donner ici le sommaire de* événements maritimes.
La guerre causée par la succession d'Espagne réunit donc, ainsi qu'on a dit, toutes les puissances «writimes de l'Europe contre la France,
Sien que leurs forces fussent supérieures matériellement parlant, et que leur crédit financier fût aussi beaucoup mieux établi que celui de la France, on leur résista pourtant éoergiqoement jusqu'au combat de Malaga, livré en 1706 ; mais depuis cette fatale action , ainsi qu'on le verra , la France Cut obligée de se tenir sur la défensive»
.N'ayant plus une marine suffisante à opposer aux flottes ennemies, on réduisit les armements k des entreprises particul'ères; système déjà suivi d'ailleurs avant la mort de Seignelay et absolument continué sous le ministère Pontcbartraio ; système fâcheux en cela qu'il relâchait les liens de la di^ipliue et accoutumait les officiers et les équipages à ne se battre que
dans l'espoir du pillage. On confiait à des officiers particuherx les vaisseaux et les soldats du roi, et on tes obligeait à leur donner une solde plus forte que celle accordée par le gouvernement; ils devaient aussi remplacer les morts, tes déserteurs et jusqu'à leurs habits perdus dans la course, faire enfin rétablir, lors du désarmement, les armes et futailles détériorées pendant La campagne. On ne donne ces détails minutieux que pour faire connaître le comble de misère où était tombée cette marine, si riche et si abondante sous (lolbcrt.
Les côtes n'étant plus gardées , on obligea tes négociants de Guyenne et de Languedoc d'armer des vaisseaux pour défendu leur littoral , et tes frais d'armements leur furent remboursés par un droit de tonnage qu'on leur permit de lever.
On fit embarcraer un grand nombre de gardes-marine sur les corsaires, el on permit à des étrangers de s'intéresser dans les armements français; seulement, quand ite avaient plus d*un tiers de part dans le bâtiment, et que les deux tiers de l'équipage n'étaient pas français , on leur défendait de naviguer sous le pavillon du roi. On mendiait les secours des nations étrangères ; on ménageait les puissances du Nord en guerre les unes contre les autres , en se résignant à la plus stricte neutralité, et en souffrant patiemment les atteintes sanglantes et journalières que recevait le pavitton, notamment dans les ports de Lrvoume, de Gènes et de Venise, où la course des ennemis était favorisée aux dépens de ta France.
Ce n'était plus le temps des bravades de Seignelay, temps de vaine gloire , mais qui n'était pas au moins sans quelque éclat.
Après ce sommaire rapide des faits qui vont suivre , abordons ces faits eux-mêmes.
Dès le commencement de l'année 1700, ou avait reçu l'ordre d'armer dans tous les ports, l'intention de Louis XIV étant de faire passer trente mille nommes à Naples, deux iniHe chevaux, quarante pièces de campagne , trente pour les sièges , avec des munitions nécessaires. L'embarquement devait se faire à Toulon, et quinze vaisseaux de guerre , trente galères , cent cinquante tartanes et un grand nombre de ftôtes dev aient être chargés du transport de ces forces.
N'était-ce pas là le moment de regretter bien amèrement, la
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conquête de Messine, si misérablement abandonnée ? Quel poids cette position n'eût-elle pas alors donné à la France en cette occurrence ?
Sur la nouvelle d'un armement à Cadix , que l'on crut destiné à favoriser le transport de l'archiduc en Espagne , on fit partir de Toulon M. de Nesmond avec douze vaisseaux de guerre et deux brûlots, sous le prétexte de la guerre de Maroc, mais de fait pour surveiller cet armement , avec ordre de le suivre s'il passait dans la Méditerranée , de déclarer au commandant qu'il avait ordre de le combattre s'il se proposait d'embarquer l'archiduc , et de l'attaquer en effet , avec le concours des galères de France , commandées par le bailli de Noailles , et des frégates de M. de Pointis.
M. de Nesmond appareilla de Toulon le 28 juin conséquemment à ces ordres.
On fit cependant armer six vaisseaux à Brest et trois à Rochefort ; M. de Chateaurenault eut le commandement de ces forces , et reçut l'ordre d'aller attendre à La Rochelle les instructions de M. le marquis d'Harcourt, ambassadeur d'Espagne.
On manda aussi aux échcvins de Marseille d'avertir les négociants que dans les conjonctures présentes ils prissent leurs mesures pour mettre en mer le moins de navires possible, dans la crainte d'une conflagration générale.
On demeura quelque temps dans l'indécision à propos de l'armement d'Espagne , qu'on avait d'abord cru destiné à favoriser les vues de l'archiduc. Cet armement resta dans l'inaction, et l'on finit par croire qu'il était destiné à chasser les Français du Mississipi, que l'on était d'ailleurs bien résolu d'abandonner.
Enfin , tant et de si longues incertitudes se dénouèrent par la mort de Charles II, qui mourut, ainsi qu'on a dit, à l'âge de trente-neuf ans , le 1er novembre 1 700.
L'Angleterre et la Hollande reconnurent d'abord le nouveau roi. , Philippe V, petit-fils de Louis XIV. Le duc de Savoie et le duc de Bavière firent plus : ils agirent pour lui. L'empereur, au contraire , protesta contre l'illégalité du testament ; les autres puissances restèrent neutres, et l'Europe se prépara à la guerre.
Au commencement de 1701, le roi fit non-seulement mettre en défense les côtes de France et d'Espagne, mais encore on envoya des secours dans les différentes possessions espagnoles qui auraieut pu être insultées par les forces combinées de l'Angleterre et de la Hollande.
M. le marquis d'Harcourt, ainsi qu'on a dit, avait été l'âme de toutes ces négociations; mais sa santé s'était altérée, on lui envoya pour le seconder M. de Blecourt.
L'archiduc avait un parti formé en sa faveur da/is le centre même du royaume , qui y entretenait de dangereuses intelligences ; la France chercha de son côté à se ménager des alliés, et crut avoir trouvé quelque appui dans le Portugal : on fournit à cette puissance des munitions, des armes, de l'argent, pour la mettre à l'abri des tentatives des Hollandais et des Anglais. Les suites prouvèrent qu'on s'était étrangement mépris sur la sincérité et la solidité de cette alliance.
Les dépenses que la France fut obligée de faire de toutes parts, tant pour se défendre que pour assurer sa nouvelle domination en Espagne , sont incalculables. Philippe V trouva de son côté plus de bonne volonté dans ses nouveaux sujets que de secours positifs ; son conseil d'ailleurs se conduisit , dans ces affaires si capitales et d'une si haute importance , avec une mollesse et une incurie qu'on ne saurait croire. Tout en Espagne était dans un désordre affreux : les places sans défense , sans armes , sans munitions , sans garnisons ; la marine perdue , ruinée , sans vaisseaux, sans approvisionnements, sans officiers, et le peu qui restait étaient remplis d'orgueil, de suffisance, et se montrèrent enfin de la dernière et plus crasse ignorance.
On épuisa la France pour subvenir à ces nouveaux besoins ; et pourtant ceux du pays étaient loin d'être satisfaits. Qu'on juge donc de l'extrémité à laquelle on fut réduit lorsqu'il fallut envoyer en Espagne des vivres , des munitions , des soldats et jusqu'à des ouvriers de toutes sortes.
Au commencement de cette année , qui vit se former et grandir une funeste alliance contre la France , une nouvelle et formidable ligue d'Augsbourg , mourut Barbezieux , fils de I.ouvois , le 5 janvier. Chamillard , qui était contrôleur des finances, lui succéda. Ce fut, on le sait, son rare et merveilleux
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lalenl pour te billard, jeu que Louis XIV aimait passionnément, qui , le mettant dans la privance et bientôt l'intimité de mâdatnc de Maintenon et du roi , fit ou plutôt fut la cause de la prodigieuse fortune de Chamillard.
Knfiii Jacques II mourut le 16 septembre, à Saint-Germainen-Laye. La fatale et inutile reconnaissance que lit Louis XIV de son fils, le prince de Galles, comme roi d'Angleterre,, vint encore compliquer singulièrement les affaires d'Europe, r.ette reconnaissaoce fut à la fuis un parjure, une énormité politique et ime vanité. Guillaume III , qui avait d'abord reconnu Philippe V comme roi d'Espagne , ne ménagea plus rien ensuite de la reconnaissance du prince de Galles, et entraîna facilement la Hollande dans sa querelle contre la France.
La guerre, sans être précisément déclarée, étant imminente, on fil partout les plus grands préparatifs , sous le plus profond secret. On refusa l'entrée de nos ports à tons les bâtiments anglais ou hollandais , afin qu'ils ne fussent pas instruits de nos armements.
La marine de France avait alors à s'occuper de la défense de quatre points importants, savoir : de l'Amérique, de l'Espagne, de l'Italie et du Portugal.
Quant à l'Amérique , il fallut mettre à couvert les colonies françaises et espagnoles, prêtes à être envahies par les Anglais, qui faisaient des armements considérables pour s'en emparer, et parliculièrement Bucnos-Ayres , La Havane, la Vera-Cruz, Porto-Bello et Carthagène. On y envoya donc, à la fin de 1701, M. de Chateaurenault et M. de Coëtlogon avec dix-huit vaisseaux , un grand nombre de munitions , huit mortiers , deux mille bombes ; des ingénieurs, des officiers d'infanterie et d'artillerie pour servir sous le commandement des gouverneurs des places espagnoles. Cette escadre fut jointe aux débris de la marine espagnole , commandée par don Pedro Navaredo , et Philippe V donna à M. de Chateaurenault un grade supérieur, afin qu'il pût commander ces forces réunies.
Le second objet dont on eut à s'occuper fut la défense des côtes d'Espagne.
Le roi y envoya vingt-sept vaisseaux de Brest, de Toulon et Kochefbrt, commandés par MM. le comte d'Estrées, le mar-
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quis de Ncsmoud cl de Villeltc , pour composer, avec trois vaisseaux d'Espagne, une flotte de trente navires de guerre. Les trente-six galères de France et d'Espagne y furent jointes, et M. le comte d'Kstrées eut la direction supérieure de ces forces réunies. Comme la conservation de l'arsenal de Cadix était de la plus souveraine importance, il fallut encore que la France dégarnit ses |M»rts déjà épuisés pour ravitailler ainsi les places de l' Espagne.
Le comte d'Kstrées eut ordre de ne pas commencer les hostilités, mais d'attendre A Cadix, et d'observer ce que pourrait tenter le parti de l'archiduc.
La troisième question regardait le Portugal.
}i. Rouillé était ambassadeur à Lisbonne ;. ou lui donna toutes les instructions nécessaires pour conserver l'alliance de cette puissance, que les alliés voulaient désunir de l'Espagne, avec laquelle elle a tant et de si naturels rappris. Pour arriver à ce résultat, on fit tout pour assurer la défense des côtes de cette nation et principalement la rivière de Lisbonne contre les attaques des ennemis : aussi fit-on continuellement passer des munitions et des armes dans ces provinces, et M. Rouillé entretint toujours une très-aclive correspondance avec M. d'Harcourt et |e comte d'Kstrées, en qui le mi avait la |>ius entière et aveugle confiance.
La quatrième question regardait l'Italie.
Ou devait veiller à la fois sur le Milanais, Naples et la Sicile. L'empereur venait de faire jwisser trente nulle hommes par mer dans le Milanais; Louis XIV se résolut d'y envoyer pareillement des troupes. Comme ou eut avis qu'il se tramait une conspiration à Naples et en Sicile, le comte d'Kstrées eut ordre de montrer le pavillon du roi dans ces |>arages. On projwsa au consul d'Espagne d'accorder une amnistie aux Messiuojs. M. de Forain, ainsi qu'on le verra plus bas, fut envoyé avec deux frégates pour croiser dans l'Adriatique et dans le golfe de Venise afin d'interrompre le transport des trou|>es des Impériaux par Trieste, avec ordre de prendre le pavillon d'Kspagne pour ne point rompre la neutralité de la France avec Venise, et de pa- " raître comme marchand à Durazzo , et de brûler ou couler bas tout ce qui ne pourrait être conservé avec succès.
Bien que le fort de la guerre ne dût pas être porté dans le Nord, on y envoya Jean Bart pour croiser dans ces mers- vers le commencement de 1702. . »
Ce fut au retour d'une de ces croisières que Jean Bart mourut à Dunkerque, le jeudi 27 avril 1702 , à l'âge de cinquantedeux ans...
La lettre suivante de M. Boursin , intendant de la marine à Dunkerque, donne Iqf détails de la mort de ce. grand homme.
M. BOURSIN A M. DE VILLERMONT.
A Dunkerque, ce 28 avril 1702.
C'est avec toute la douleur possible et telle que doit avoir un bon Français que je vous annonce la mort du pauvre M. Bart , qui expira hier entre trois et quatre heures après midi , après avoir été à l'agonie dès le soir du mercredi jour précédent. On peut dire que c'est une perte irréparable pour la France , à cause de sa grande valeur, de son bonheur et de sa grande capacité dans la navigation de ces mers ici et du Nord, sans oublier sa grande réputation qu'il avait encore plus chez les étrangers que parmi nous ; de sorte que le roi ne peut faire qu'il ne le regrette infiniment, surtout dans les présentes conjonctures. Il est mort à cinquante-deux ans, ayant une expérience consommée; en un mot on le trouvera fort à regretter en ce pays-ci dans la guerre où l'on va entrer, et à laquelle nous touchons du bout du doigt; car jamais un homme n'a été plus entreprenant ni plus heureux dans ses entreprises, prenant sur lui bien des choses que tout autre n'osera jamais tenter. Ainsi je doute qu'à l'avenir aucun marin ose sortir du port de Dunkerque avec cinq, six, sept et huit vaisseaux du roi, étaut gardé par trente à quarante de ceux des ennemis , comme le pauvre défunt a fait quatre ou cinq fois à mes yeux pendant la dernière guerre.
Telle fut la fin de cet intrépide marin.. . On a tellement exploré sa vie si pleine de nobles et courageuses actions que toute redite à ce sujet serait pâle , froide et vaine devant la triste solennité
-1701— LIVRE X, CHAPITRE TX. 401
de ces mots, qui disent mieux que pas un éloge la perte irréparable que fit la France: — Jean Bart mourut le 27 avril
Un peu plus d'un mois avant , Louis XIV et la France avaient perdu un de leurs plus terribles ennemis : Guillaume d'Orange, roi d'Angleterre, étaitmort le 16 mars 1702, au môme âge que Jean Bart, à cinquante-deux ans, des suites d'une chute de cheval.
Bien qu'il eût été l'âme de toutes les ligues formées contre Louis XIV, sa mort ne changea rien à l'aspect menaçant de l'Europe, et sa belle-sœur, la reine Anne, qui lui succéda au trône, conserva fidèlement les traditions haineuses de sa politique.
1 On a pensé qu'il était assez curieux de savoir quels furent les descendants de Bart. Voici le relevé de l'état civil de Dunkerque, qui donne la date chronologique de la naissance de ses enfants.
Jean Bart, marié en premières noces, 3 février 1675, à Nicole Gontîrr.
morte le 26 décembre 1682.
De ce mariage :
16 juin 1677. — François-Cornil Bart, vice-amiral. 16 mai 1680. — Anne-Nicole Bart.
21 juillet 1681. — Jeanne-Nicole Bart.
16 juin 1682. — Un enfant mort-né.
Jean Bart, marié en secondes noces, 13 octobre 1689, à Marie Tuogiie, morte le 7 février 1619, fille d'Ignace et de Marie-Catherine Sergeant.
De c8 mariage :
8 juillet 1690. — Jeanne-Marie Bart.
6 juin 1691 . — Magdeloine-Françoiso Bart (morte le 26 septembre 1691).
4 8 mai 1693. — Jean-Louis Bart (mort le 18 mai 1696).
26 juin 1694. — Paui Bart (mort le 27 juin 1694).
26 mai 1695. — Nicaise-François Bart (mort le 40 août 1696).
15 octobre 1697. — Magdcleine-Marie Bart.
12 octobre 1698. — Antoine Bart (mort In 2 décembre 1698).
18 janvier 1701. — Marie-Françoise Bart.
4 4 janvier 1702. — Marie Bart (morte le Ifl janvier 1702).