‹ Histoire de la marine françaiseChapitre 69 sur 87 · LETTRE DU ROI LOUIS XIV A M. DE CIIARMOMT · texte numérisé non relu

LETTRE DU ROI LOUIS XIV A M. DE CIIARMOMT

A Versailles, ce 23 nout 1702.

Monsieur de Charmont,

J'ai reçu vos lettres du 5 et du 11 de ce mois, la première par l'ordinaire et la seconde par le courrier que la république de Venise a dépêché à son ambassadeur. Comme le motif de cette expédition a été de me porter des plaintes des nouvelles entreprises du chevalier de Forbin, il s'est acquitté des ordres de ses maîtres dans l'audience que je lui ai donnée; il m'a parlé conformément à ce que le sénat vous a fait dire, et à ce qui est contenu dans les différents mémoires que vous m'avez envoyés. Je vous instruis de mes réponses par la lettre que j'écris au

cardinal d'Estrées, et que je lui marque de vous communiquer. J'attendrai, comme je l'ai dit au sieur Pizanni, les prëuves que le chevalier de Forbin me doit envoyer. Avertissez-le cependant , le plus promptemont qu'il vous sera possible , d'en user désormais avec plus de modération à l'égard des sujels de la république. Je ne suis point en guerre avec elle , et mon intenliou est seulement d'empêcher que l'on ne fasse passer par le golfe des provisions pour l'année de l'empereur.

La continuation des violences du côté de la mer pourrait nuire considérablement aux assistances que l'on retire pour mes armées de letat de terre-ferme et de la république ; enfin mon intention n'est pas que les choses soient portées à l'extrémité, et je m'en rapporte à ce que vous verrez encore plus particulièrement dans la lettre que j'écris au cardinal d'Estrées.

{Aff. élrauff. — Venise, 1702, P. supp.)

Ensuite de cette dépêche , M. de Forbin fut appelé à la cour pour av.n'r à y rendre compte de sa conduite.

La campagne de M. de Forbin dans l'Adriatique ne fut pas la seule de cette année.

M. de Châteaurenault fut chargé d'aller au-devant de la flotte du Mexique pour la convoyer; il s'acquitta de cette mission avec succès, et la conduisit, selon les ordres qu'il avait reçus de la cour, en Galice, au port de Vigo. Malheureusement les ennemis, que l'on croyait retirés et hors d'état de rien entreprendre sur la fin de cette campagne, eurent avis de ce passage à Vigo, trouvèrent les batteries de la rade sans défense, la côte dégarnie de milice, et, entrant dans le port sans résistance, forcèrent !VI. de Châteaurenault à y brûler quinze vaisseaux qu'il avait ramenés, et dont il n'eut le terni» H110 ^° sauver 1rs effets et les équipages.

On conçoit de quelle imjwrtance fut cette perte de quinze vaisseaux dans un moment où la France était obligée d'étendre sa marine et de couvrir cet immense littoral des deux royaumes.

Le procès-verbal suivant de M. de Castines , intendant de la flotte de M. de Châteaurenault, donne un détail curieusement circonstancié de cet événement affreux.

PROCÈS-VERRAL DE M. DE GASTINES.

L'an 1702, le 30e jour d'octobre avant midi , nous, commissaire-général do la marine et des armées navales de Sa Majesté, embarqué par son ordre sur l'escadre de ses vaisseaux commandée par M. le comte de Châteaurcnaull , vice-amiral de France et capitaine-général des armées navales de Sa Majesté catholique, au vovage qu'il vient de faire à l'Amérique et aux Indes d'Occident , dont il a ramené la flotte de Neuve-Espague en Europe; étant de présent en cette ville de Saint-Jacques-de- Compostellc, royaume de Galice, nous trouvant dans l'obligation de justifier la conduite que nous aurions tenue a Redondélie pour la conservation et sauvement des deniers du roi, qui étaient alors entre les mains du sieur Duval , trésorier de la marine à la suite de ladite escadre , que nous avons eu la douleur de voir perdre sans y pouvoir apjwrter aucun remède, ainsi qu'il sera plus amplement expliqué ci-après.

Nous n'aurions point trouvé de meilleur moyen pour satisfaire en cela notre devoir, qu'en expliquant tout naturellement ce qui s'est passé dans cette malheureuse occasion , devant et après l'invasion des Anglais audit lieu de Redondelle , dont tout le détail est à la connaissance des personnes soussignées , et entre autres du sieur Auril , consul français des ports en Portugal, qui était avec nous audit lieu de Redondelle, et qui nous a toujours accompagné depuis ce temps-là, étant venu avec nous jusqu'en cette ville, où il est encore, lequel nous avons requis de signer le présent procès-verbal avec nous et les autres soussignés , pour rendre témoignage à la vérité.

La flotte ennemie ayant paru sur les îles de Bayonne, le vendredi 20 de ce mois, et ayant apparence qu'elle ne manquerait pas d'entrer dans la rivière de Vigne pour y insulter les vaisseaux du roi et ceux de la flotte d'Espagne, vu qu'ils avaient toutes choses en leur faveur , le vent, les marées et une supériorité de forces si considérable , qu'il était impossible de leur pouvoir résister, j'ai jugé à propos, de concert avec M. le vice-amiral, de faire descendre à terre tout le restant des de-

niers du roi et ceux mômes de quelques amis particuliers qui les avaient, fait embarquer à la Vera-Cruz sur le navire ie Fort portant pavillon, pour tâcher de sauver le tout par lenc <m par mer du mieux qu'il serait possible; ce qui fut exécuté le même jour par ledit sieur Duval , trésorier de la marine à la suite de l'escadre.

Le 22 du même mois d'octobre au matin , ladite flotte ennemie ayant dépassé 1a ville de Vigo, d'un temps de brume assez épaisse, sans avoir tiré ni canons ni bombes sur ladite ville, ni qu'elle eût aussi tiré sur ladite flotte , elle vint mouiller l'ancre à une demi-lieue seulement au-dessous des deux batteries qu'on avait fait accommoder nord-est-sud de la rivière de Vigne : celle du sud appelée le fort du Hendcr, celle du nord n'ayant point d'autre nom. On vit bien pour lors que les ennemis ne tarderaient pas d'entrer en action, ce qui m'obligea de m'assurer d'un assez grand nombre de chaloupes et charrettes espagnoles pour pouvoir transporter l'argent du roi ou par mer , du côté de Pontevodrc, ou par terre, du côté des montagnes, selon que l'on estimerait le plus à propos suivant les conjonctures.

Le 23 dndit mois d'octobre, avant le jour, les ennemis firent les mouvements et préparatifs nécessaires pour leur descente. Ils embarquèrent leurs officiers et soldats dans un très-grand nombre de chaloupes et bateaux plats qu'ils avaient avec eux , et sur les neuf à dix heures du matin , ayant mis quatre a cinq mille hommes à terre du côté du sud . ils se rendirent maîtres du fort du Render, où >L de Sorel était avec quelques autres officiers et environ trois à quatre cents soldats français des vafrswiix, qui se rendirent tous prisonniers de guerre; ensuite de quoi les vaisseaux ennemis qui n'avaient plus rien à craindre et qui avaient le vent fort favorable, passèrent aisément par- dessus l'escalade et furent en un moment les maîtres de la mer, comme ils l'étaient déjà de la terre par la prise du fort.

M. le vice- amiral me manda pour lors que tout était désespéré et (pie je me retirasse le plus promptement que je pourrais où je jugerais le plus à propos avec l'argent du roi, parce que les ennemis ne tarderaient pas de se rendre maîtres du lieu de Rcdondelle où j'étais.

LIVflK X, CHAPITHK X.

Pendant que cette action se passait, il arrivait à tout moment des soldats et matelots français audit lieu de Redondelle , qui achevèrent d'y mettre l'effroi , disant que tout était perdu , et ensuite quelques frégates et galiotes à bombes ennemies ayant dépassé nos vaisseaux et ceux de la flotte d'Espagne-, et s'étant approchées de fort près dudil lieu de Redondelle , où elles jetèrent quelques bombes , la consternation fut pour lors générale : les religieux sortirent de leur couvent nu-pieds , avec la croix et la bannière , jetant des cris pitoyables et fondant en larmes. Alors il ne fut plus possible de retenir personne audit lieu ; la terreur était si grande qu'on ne pouvait être entendu de personne , ni disposer d'aucune chose. Je voulus me servir des clialoupes et charrettes que j'avais arrêtées pour sauver ce que je pourrais ; mais les chaloupes et les charretiers auxquels j'avais donné de très-grosses erres , telles qu'ils les avaient demandées , gagnèrent la montagne et s'enfuirent tous. Je restai dans la maison où j'étais avec ledit sieur Auril et les soussignés, sans pouvoir être soutenu d'aucun espagnol. J'envoyai le sieur Grenet à quelques villages voisins |H>ur tâcher de m'amener quelques charrettes , à quelque prix que ce pût être ; il trouva moyen d'en avoir deux qu'il m'amena , auxquelles il fallut promettre cent écus chacun pour faire seulement trois à quatre petites lieues jusqu'aux prochaines montagnes.

Nous commençâmes par faire charger sur l'une desdiles chaloupes tout l'argent du roi que ledit sieur Duval nous représenta, consistant en quinze sacs de mille piastres chacun, et trois autres sacs pleins de réaux, doubles réaux et autre monnaie , contenant environ mille piastres ; nous achevâmes la charge de ladite charrette de six autres sacs de mille piastres chacun , et de cinq lingots d'argent de différentes grandeurs, grosseurs et figures, appartenant à différents particuliers. I»* tout dans un grand coffre-fort de bois de chêne. Nous fîmes mettre sur l'autre charrette une grande malle de cuir toute remplie de vaisselle d'argent, où était celle de feu M. le marquis de Nesmond, qui m'avait fort été recommandée par M. d'Aiigre ; on mit aussi sur ladite charrette six gros lingots ou barres d'argent fort pesants, et environ huit à dix mille piastres en plusieurs sacs, le tout appartenant à différentes personnes.

C'est tout ce que nous pûmes faire charger sur lesdites deux charrettes ; il resta dans la maison plusieurs coffres et malles remplis d'argent monnayé, de vaisselle et autres effets précieux et de valeur, appartenant à toutes sortes de personnes, qu'on ne put transporter faute de voiture et de monde. J'eus surtout un sensible regret d'être forcé d'abandonner quatre caissons d'argent appartenant à de pauvres marchands espagnols qui m'avaient prié de les faire mettre à terre. Il arriva môme qu'étant près de sortir de Redondelle avec lesdites deux charrettes, mon canot, que j'avais envoyé pour porter des vivres au Triton, revint audit lieu de Redondelle avec un jeune marchand français de Landerneau , nommé Penuern de Caramons , chargé à couler bas de plusieurs malles et mallettes , coffres et portemanteaux remplis d'argent monnayé, vaisselle d'argent, étoffes de soie de la Chine , et autres effets de valeur, que ledit sieur Penuern avait pris à bord de plusieurs navires français et espagnols, et particulièrement à bord du Solide, commandé par M. de Champmeslin ; ce canot arrivant au quai de Redondelle dans le temps que le désordre et la confusion y étaient extrêmes, fut pillé par toutes sortes de gens qui se rencontrèrent en ce lieu-là , et entre autres par deux Provençaux établis audit lieu de Redondelle, et qui y tenaient rabaret , contre lesquels iJ faudra faire des poursuites, lesquels enfoncèrent à coups de hache lesdites malles et coffres , et battirent même les gens de mon canot qui se voulurent opposer à cette violence, ayant attroupé avec eux plusieurs galigues de leur connaissance.

Ledit jour 23e octobre, après midi, je sortis dudit lieu de Redondelle avec les soussignés et lesdites deux charrettes. Nous vînmes coucher à un village nommé Moheda , à une lieue et demie de Redondelle , où il arriva de tous côtés et à tous moments plusieurs soldats et matelots français presque nus et sans argent, s'étant échappés des mains des Anglais.

Le 2U dudit mois d'octobre, à trois heures du matin, ayant voulu partir dudit lieu et faire atteler les deux charrettes, nous trouvâmes que les charretiers s'étaient enfuis la nuit avec leurs bœufs, ce qui nous jeta dans un fort grand embarras. Je m'adressai au curé dudit lieu, qui me fit espérer de m'en avoir deux autres; et effectivement il me fit parler à deux hommes

dudit lieu de Moheda , avec lesquels je fis marché ; mais lorsqu'il fallut partir, un floliste espagnol, qu'on disait parent et ami particulier dudit curé, me débaucha ces deux hommes, que je ne vis plus depuis.

Dans cette extrémité, nous tînmes conseil avec ledit sieur Aurîl pour voir ce qu'il y avait de mieux à faire dans cette fâcheuse conjoncture. Il fut d'avis de faire porter l'argent monnayé par plusieurs matelots, qui arrivaient à tous moments audit lieu de Mohçda, jusqu'à une petite ville à trois lieues de là, nommée Thuy, où ledit argent devait être en toute sûreté, parce qu'en cas que les Anglais vinssent jusque-là, il n'y avait que la rivière du Minho à passer pour aller en Portugal, où les Anglais ne pourraient aller.

Nous fîmes donc ouvrir ledit grand coffre de bois qui était sur la première des deux charrettes, et nous y prîmes vingt sacs de mille piastres chacun , que nous donnâmes à autant de matelots pour les porter sur leurs têtes jusqu'à ladite ville de Thuy, et je donnai pour conducteurs à ces vingt hommes les sieurs Bru et Ciron , écrivain du roi et chirurgien-major de l'amiral; le sieur Ponnuet, premier commis des vivres du Henri, et le sieur Fleury, sommelier de M. le vice-amiral ; je les fis partir en ma présence, les assurant que je les allais suivre moi-même, et que je serais aussitôt qu'eux à ladite ville de Thuy, où nous resterions jusqu'à ce que nous sussions des nouvelles certaines de M. le vice-amiral.

Ils ne furent pas à un demi-quart de lieue dudit lieu de Moheda , dans une espèce de commune entourée de quelques arbres, où il passait beaucoup de monde, tant à pied qu'à cheval, dont les uns s'enfuyaient et les autres cherchaient à piller, qu'il sortit deux Espagnols d'une haie, un desquels tira un coup de fusil, dont il tua ledit sieur Fleury; et s'étant mis l'un et l'autre à crier, ils épouvantèrent tellement lesdits vingt matelots et ceux qui les conduisaient, croyant que c'étaient des Anglais, qu'ils jetèrent par terre les vingt sacs d'argent qu'ils avaient sur leurs têtes pour mieux s'enfuir; et comme je sortais dudit lieu de Moheda pour les suivre, je fus tout étonné de les voir revenir à moi tout effarés, me disant qu'ils avaient été attaqués par des Anglais, qui avaient tué ledit sieur Fleury qui

B'était mis «mi défense, et que, si je ne sortais de ce lieu-là, je serais bientôt attaqué. Nous fûmes donc contraints de revenir sur nos pas, audit lieu de Molieda, où nous laissâmes l'autre charrette à la garde dudit curé et de son vicaire, après l'avoir fait mettre dans l'endroit le plus reculé de sa maison ; ils nous promirent d'en faire la meilleure garde qu'ils pourraient ; mais, le désordre augmentant audit lieu, tous les habitants et lesdits curé et vicaire se sauvèrent à la montagne, et tout fut abandonné au pillage.

Nous partîmes donc dudit lieu de Moheda, ledit sieur Avril, les soussignés et moi, tous à pied, n'ayant d'autre argent que celui qu'un chacun put mettre dans si s poches, dont ayant fait le compte à notre arrivée en ce lieu, en présence des soussignés, il s'est trouvé monter a la quantité de mille piastres, dont le trésorier s'est présentement chargé en recette.

A une lieue de là, nous trouvâmes un assez gros village, nommé Mostoche, et où nous nous joignîmes avec don Miguel- Veles de Lavrea, député du commerce de la flotte, qui ne nous a pas quittés depuis, et avec lequel nous sommes venus en cette ville Nous trouvâmes en ce lieu-là quelques chevaux de louage, sans selles ni brides pour nous monter. J'y ramassai aussi un assez bon nombre de matelots et soldats français qui s'étaient échappés des mains des Anglais, auxquels je donnai de quoi vivre pour se rendre en cette ville.

Aussitôt notre arrivée en cette ville, où nous avons trouvé M. le vice-amiral, auquel j'ai rendu compte de tout le contenu en ce présent, procès-verbal, en présence des soussignés, sou avis a été qu'il fallait faire publier des monitoires de tous côtés, et faire toute sorte de poursuites criminelles eu justice, tant contre ceux qui avaient tué son sommelier à Moheda pour piller l'argent dont les matelots étaient chargés que contre ceux qui avaient volé nos effets de Ilcdondcllc ; ce que ne pouvant faire en personne , étant pressés de nous rendre à la Corogne |K)ur faire subsister et passer en France tous les officiers et équipages des vaisseaux du roi, nous aurions chargé ledit sieur Avril de faire fulminer lesdits monitoires, et de faire toutes les autres poursuites qu'il jugera nécessaires pour parvenir à la restitution de tout ou de partie desdits effets. En foi

LIVRK X, C'HAIMTRK X.

de quoi nous avons signé le présent procès- verbal, à Saiul-.lacques en Galice, lesdits jours ei an que devant.

Signé : De Gastim-s. Ciron. De Grenet.

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