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IV

466 HISTOIRE DE LA MARINE. -17 lt-

trouvai à la poiute du jour précisément à l'ouvert de Rio-Janeiro. Il était aisé de voir que le succès de cette entreprise dépendait absolument de ne pas donner le temps aux ennemis de se reconnaître ; ainsi , sans m'arrèter un seul moment à envoyer à bord des vaisseaux les ordres que chacun devait observer en entrant , j'ordonuai à M. le chevalier de Courserac , qui connaissait l'entrée , de se mettre à la tête de l'escadre ; à MM. le chevauer de Gouyon et de Bcaune de marcher immédiatement après, et je les suivis moi-môme , étant alors dans la situation convenable pour voir ce qui se passait de la tête à la queue, et de pouvoir y donner ordre ; je fis en même temps signal a MM. de La Jaille , de La Moineric-Miniac et ensuite à tous les capitaines de l'escadre de marcher les uns après les autres, suivant le rang et la force de leurs vaisseaux, ce qu'ils exécutèrent avec tant de régularité que je ne puis assez élever leur valeur et leur bonne conduite ; je n'en excepte pas même les maîtres des deux traversiers et de la prise anglaise , qui essuyèrent le feu de toutes les batteries sans changer de route , tant il est vrai que le bon exemple est capable de produire des effets extraordinaires.

M. le chevalier de Courserac s'est acquis une gloire particulière dans cette action , par la bonne manœuvre qu'il a faite et la fierté avec laquelle il nous a montré le chemin.

Ce fut dans cet ordre que nous forçâmes l'entrée de ce port, défendu par une prodigieuse quantité d'artillerie et par quatre vaisseaux de guerre , commandés par Gaspard de La Coste, général de la flotte que le roi de Portugal avait envoyée exprès avec des troupes pour la défeuse de cette place. Ces quatre vaisseaux, après une canonnade assez médiocre, nous voyant manœuvrer pour les aller aborder, coupèrent lèurs câbles, et furent s'échouer sous les batteries de la ville. Nous eùnies dans cette action environ trois cents hommes hors de combat ; et j'ai cru que , pour en bien juger, il était nécessaire d'ajouter ici un élal de la ville et baie de Rio-Janeiro, de ses forteresses et de la situation de son entrée.

La baie de Rio-Janeiro est fermée par un goulet beaucoup plus étroit que celui de Brest ; elle est défendue du côté de tribord par le fort de Sainte-Croix , garni de quarante-quatre

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pièces de canon de tout calibre, depuis quarante-huit livres de halle jusqu'à huit ; d'une* autre batterie de six pièces , qui est en dehors de ce fort ; et du côté de bâbord par le fort de Saint- Jean et deux autres batteries, où il y a quarante-huit pièces de canon qui croisent l'entrée, au milieu de laquelle se trouve une île ou gros rocher qui peut avoir quatre-vingts ou cent brasses de longueur.

En dedans de l'entrée , à tribord , l'on trouve une batterie, nommée Notre-Dame-du-Bon- Voyage , qui est sur une montagne inaccessible, où il y a dix pièces de canon , de dix-huit à vingt-quatre, qui se croisent avec le fort de l'île Villegagnon, qui est a bâbord , où il y a vingt pièces du même calibre qui battent l'entrée de la baie.

En avant de ce dernier fort, et en dedans de celui de Saint- Jean , est un fort , nommé Saint-Théodose , de seize pièces de canon , qui bat la plage qui est du côté de la Carrioque , au milieu de laquelle les Portugais ont encore bâti une espèce de demi-lune.

Quand on a dépassé toutes ces batteries et tous ces forts, l'on voit l'île des Chèvres , qui n'est qu'à portée de fusil de la ville, du côté des Bénédictins, où il y a un petit fort à quatre bastions, avec huit pièces de canon, et sur un plateau qui est au bas de l'île , une batterie de quatre pièces qui bal du côté de la mer et se croise avec le fort de la Miséricorde ; il y a encore d'autres batteries de l'autre côté de la rade , dont je n'ai pu savoir le nom. (àc qu'il y a de certain , c'est que jamais pays n'a été si parfaitement retranché, et il n'y a pas un seul endroit où les Portugais aient cru que l'on pouvait faire descente où ils n'aient remué de la terre, abattu des arbres et mis du canon en batterie.

. A l'égard de la baie, l'on ne peut guère en trouver une plus belle, plus grande, ni plus commode ; le mouillage y est parfaitement bon ; le vent et la mer n'y entrent presque jamais, et il y a au fond une rivière qui s'étend à quatorze lieues en terre du côté du nord-ouest.

La ville est bâtie le long de la mer, au milieu de trois mon lagues fort élevées, qui sont occupées, l'une par les jésuites, qui est à une des extrémités; l'autre par les bénédictins, qui est de

lUSTOTRE DE I.A MARTHE.

l'autre côté; et l'autre, nommée la Conception, par monseigneur févcque. Ces trois montagnes commandent entièrement la \ille et la campagne, et sont garnies de forts et de batteries.

An-dessiisde celle qu'occupent tes jésuites est un fort, nommé Saint-Se bastien, revêtu de murailles et entouré d'un bon fossé, garni de quatorze pièces de canon et de beaucoup de pierriers; sur la gauche de ce fort, du côté de la plaine, à mi-côte, est un fort, nommé Saint-Jacques, où il y a douze pièces de canon; un autre, nommé Saint- Alouzie, de huit pièces; une batterie de douze, et le fort de la Miséricorde, qui est bâti sur un rocher qui avance dans la mer , où il y a douze pièces de canon qui battei\t le côté de la ville et celui de la mer.

La montagne des Bénédictins est fortifiée d'un retranchement garni de plusieurs pièces de canon, qui battent du côté de l'île des Chèvres du côté de la montagne de la Conception et de la plaine.

La montîgne de la Conception est retranchée, du côté de la campagne, par un fossé, une haie vive derrière, et des pièces de canon de distance en distance qui en occupent tout le front.

La ville est fortifiée par des redans et des batteries de distance en distance, dont les feux se croisent ; du côté de la plaine, elle est défendue par un camp retranché et un bon fossé plein d'eau, en dedans duquel il y a deux places d'armes à pouvoir contenir quinze cents hommes en bataille, plusieurs pièces de canon, et des maisons crénelées de toutes parts. C'était le lieu où les ennemis tenaient une partie de leurs troupes. Us avaient de leur armée douze à treize mille hommes, parmi lesquels plusieurs avaient servi en Espagne et s'étaient trouvés à la bataille d'Almanza, et un nombre infini de nègres.

Surpris de trouver cette place en si bon état , je m'informai de ce qui pouvait y avoir donné lieu. J'appris que la reine d'Angleterre avait envoyé un paquebot à Lisbonne pour donner avis que l'escadre du roi que j'avais l'hbnncur de commander était destinée pour Rio- Janeiro. Comme il ne se trouva point dans ce temps-là de bâtiments armés pour aller porter la nouvelle, le roi de Portugal y avait envoyé ce même paquebot, qui était arrivé quinze jours avant nous; et c'est ce qui avait donné lieu au gouverneur de travailler avec tant de diligence à faire

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faire des retranchements et établir des batteries dans tous les endroits où il jugea que nous pouvions l'attaquer.

Toute la journée s'étant passée à forcer l'entrée, je fis avancer la galiote et les traversiers, et je détachai le 13, à la pointe du jour, M. le chevalier de Gouyon avec cinq cents soldats d'élite pour s'emparer de l'île des Chèvres; il l'exécuta dans le moment, et en chassa les ennemis si brusquement qu'à peine eurent-ils le temps d'enclouer leur canon ; ils coulèrent en se retirant deux de leurs plus gros vaisseaux marchands, entre les batteries des bénédictins et l'île des Chèvres, et firent sauter en l'air deux de leurs vaisseaux de guerre échoués sous le fort de la Miséricorde ; mais, voulant en faire autant d'un troisième échoué à la pointe de l'île des Chèvres, M. le chevalier de Gouyon y envoya deux chaloupes, commandées par MM. de Vauréal et de Saiut-Osmanne, qui, malgré tout le canon de la place, s'en rendirent les maîtres, y arborèrent le pavillon dii roi, et ne purent cependant le mettre a flot, parce qu'il se trouva plein d'eau par les coups de canon dont il était percé.

M. le chevalier de Gouyon m'envoya aussitôt rendre compte de la situation avantageuse de l'île des Chèvres. Je fus visiter ce poste, et l'ayant trouvé tel qu'il me l'avait marqué, j'ordonnai à MM. de La Ruffignières et Estiot, officiers d'artillerie, et à M. de Kerguelin, capitaine de brûlot, d'y établir des batteries de mortiers et de canons. M. de Saint-Simon , lieutenant de vaisseau, fut chargé du soin de faire soutenir les travailleurs, avec un corps de troupes que je lui laissai. Les uns et les autres remplirent leur devoir avec tout le zèle et toute la fermeté que je pouvais souhaiter, étant exposés 5 un feu continuel de canon et de mousqueterie.

Cependant , la plupart des vaisseaux de l'escadre manquant d'eau, il était absolument nécessaire de s assurer de l'aiguade, et de faire descente à terre pour cou|>er, s'il était possible , la retraite aux ennemis et les empêcher d'emporter leurs richesses dans les montagnes. J'ordonnai pour cet effet à M. le chevalier de Reaune de prendre le commandement des frégates l'Amazone, l'A if/ le, l'Astrêe et la Concorde , dans lesquelles je fis embarquer une |>arlie des troupes, le chargeant de s'emparer la nuit de quatre vaisseaux marchands mouillés près l'en-

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droit où je comptais faire ma descente, cl d'y établir un entrepôt |M)iir les troupes, ce qu'il exécuta avec beaucoup de régularité et de conduite; en sorte que le lendemain notre débarquement se fit avec d'autant plus de sûreté que j'en avais ôlé la connaissance aux ennemis par d'autres mouvements qui attirèrent toute leur attention.

Le \h septembre, toutes les troupes étant débarquées, au nombre de deux mille cent cinquante soldats et six cents matelots armés, j'envoyai MM. de Gouyon et de Courserac s'emparer des deux bailleurs d'où l'on découvrait tout ce qui se passait dans la ville. Le sieur d'Aubcrville, capitaine de grenadiers, de la brigade de ce premier, chassa quelques troupes ennemies d'un bois où elles s'étaient embusquées pour nous observer; après quoi les troupes se campèrent dans cette disposition : l'aile droite, commandée par M. le chevalier de Goujon, occupa la hauteur qui regardait la place; l'aile gauche, commandée par M. le chevalier de Courserac, celle qui était à l'opposite, et le corps de bataille, commandé par M. le chevalier de Bcaunc, fui placé au milieu, aussi bien que le quartier-général, a lin d'èlre à portée de se soutenir les uns les autres et d'être le maître du bord de la mer, où nos chaloupes faisaient de l'eau, et apportaient continuellement les munitions de guerre et de bouche dont nous avions besoin. M. de Ricouart, inspecteur-général à la suite de l'escadre, resta dans la rade jwur avoir soin de nous les envoyer, et de faire fournir les matériaux nécessaires à l'établissement des batteries sur l'île des Chèvres.

Le 1 5, voulant couper la retraite aux ennemis et leur faire voir que nous étions maîtres de la campagne, je lis marcher toutes les troupes pour les faire paraître dans la plaiue, faisant avancer des détachements jusqu'à portée de fusil de la place, qui tuèrent des bestiaux, pillèrent des maisons, sans que les ennemis se missent en devoir de s'y opposer, et cela dans l'espérance que nous nous engagerions dans leurs retranchements, où notre défaite leur paraissait certaine par la situation du terrain; mais, pénétrant bien leur intention et voyant qu'ils ne branlaient point, je lis retirer les troupes, après avoir donné toute mon attention à bien reconnaître le pays, que je trouvai

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si impraticable, qu'il me parutimpossible, môme avec di\ mille hommes, de pouvoir jamais couper la retraite aux ennemis, ni les empêcher de sauver leurs richesses; j'en fus entièrement convaincu lorsqu'ayant remarqué une partie des ennemis au pied des montagnes, je voulus les faire* couper par un bataillon du Lys et celui du Magnanime, que je lis couler à droit.* et à gauche; mais s'en étant approchés avec bien de la peine, ils trouvèrent un marais et des haillers impénétrables qui les arrêtèrent tout court et les obligèrent de s'en revenir.

Le 16, un de nos détachements s'étanl avancé, les ennemis firent jouer un fourneau avec tant de précipitation qu'il ne fil aucun désordre. Ce même jour, je chargeai MM. de Beaune et de La Calandre d'établir une batterie de dix pièces de canon sur une presqu'île qui prenait les batteries des Bénédictins à revers ; ils y firent travailler si vivement que dans trente-six heures elle; fut en état de tirer.

Le 17, les ennemis brûlèrent de grands magasins remplis de sucre, d'agrès et de munitions sur le bord de la mer ; ils firent aussi sauter en l'air le dernier de leurs quatre vaisseaux de guerre échoué sous les Bénédictins, et brûlèrent deux autres bâtiments, appartenant au roi de Portugal, qui touchaient a terre.

Le 18, les ennemis firent sortir de leurs retranchements douze cents hommes de leurs meilleures troupes |K>nr enlever un de nos postes avancés. Le sieur de Liesta , qui le gardait avec cinquante soldats, quoique surpris et attaqué vivement, tint ferme, et donna le temps à M. le chevalier de Gomon d'\ envoyer le sieur de Bourville , aide-major de sa brigade , avec les compagnies des sieurs Drouallen et dWnberville, qui chassèrent les ennemis après en avoir laissé plusieurs sur la place. Je fis interroger quelques-uns de leurs blessés sur les lieux mêmes, où j'arrivai assez a temps pour être témoin de la valeur des officiers qui défendaient ce poste. Le sieur de Pontlo- Coè'tlogon, aide-de-ramp do M. le chevalier de Gouyon, y fut blessé, avec environ vingt-cinq soldats hors de combat. Ce même jour, la batterie de MM. de Beaune et de l a Calandre commença a tirer sur les batteries et retranchements des Bénédictins.

Le 19, M. de La Ruffignières m'ayant informé qu'il avait cinq mortiers et dix-huit gros canons en batterie sur l'île des Chèvres, j'envoyai sommer le gouverneur de se rendre; et, sur sa réponse pleine de fermeté, je résolus de l'attaquer vivement. Je fus pour cet effet avec M. le chevalier de Beaune le long de la côte, depuis le camp jusqu'à l'île des Chèvres, reconnaître les endroits par où nous pourrions plus aisément forcer les ennemis. Nous remarquâmes cinq vaisseaux marchands, à demiporlée de fusil des Bénédictins, qui pouvaient servir d'entrepôt à une partie des troupes qui seraient destinées à attaquer ce poste; j'ordonnai pour cela que l'on fit avancer le vaisseau le Mars entre nos deux batteries, et de le placer à portée de les soutenir en cas de besoin.

Le 20 , j'envoyai ordre au vaisseau le brillant de s'approcher du Mars, et je fis faire de toutes les batteries et des vaisseaux un feu continuel , tandis que je m'occupai à donner les ordres nécessaires pour attaquer le lendemain.

La nuit du 20 au 21, je détachai une partie des troupes pour aller se loger dans les vaisseaux que j'avais remarqués auprès des Bénédictins. Les ennemis, s'en étant aperçus, firent sur nos chaloupes un grand feu de mousqueterie, qui fut bientôt ralenti par le canon de nos batteries et celui du vaisseau le Mars, ce qui jeta une grande consternation dans la ville.

Le 21, à la pointe du jour, je m'embarquai avec le reste des troupes pour aller commencer l'attaque, ordonnant à M. le chevalier de Gouyon de filer le long de la côte avec sa brigade, afin d'attaquer les ennemis par différents endroits.

Sur ces entrefaites, le sieur de Lasalle, qui avait été fait prisonnier avec M, Duclerc, à qui il avait servi d'aide-de-camp, s'étant échappé des ennemis, vint se. rendre à nous pour me donner avis que les ennemis abandonnaient la place avec une terreur étonnante; qu'en se retirant ils avaient mis le feu à un des plus riches magasins de la ville, et qu'Us avaient miné le fort des Jésuites et celui des Bénédictins pour faire périr une parti»; de nos troupes; qu'il s'était même hasardé à tout pour venir nous en avertir. Toutes ces circonstances, qui d'abord me parurent incroyables, et qui se trouvèrent cependant vraies, me firent précipiter notre marche. Nous nous emparâmes sans

LIVRK X, CHAPITRE XH.

résistance, et avec la précaution requise, des hauteurs de la Conception et des Bénédictins ; je descendis ensuite dans la place avec &1. le chevalier de Courserac et huit compagnies de grenadiers pour me rendre maître des forts de Saint-Sébastien, Saint-Jacques et de la Miséricorde, laissant à MM. de Gouyon et de Bcaune le commandement du reste des troupes, avec défense, sous peine de la vie, aux soldats de s'écarter ou de quitter leur rang.

En entrant dans cette viHe abandonnée , nous trouvâmes ce qui restait de prisonniers de la défaite de M. Duclcrc , qui , ayant brisé les portes de leur prison , s'étaient déjà répandus pour enfoncer et piller les maisons qu'ils connaissaient les plus riches. Cet objet excita l'avidité des soldats, et les porta d'abord à se débander ; mais j'en fis faire sur-le-champ une punition exemplaire qui les arrêta , ordonnant que ces prisonniers fussent conduits et consignés sur la hauteur des Bénédictins. Ensuite je me rendis maître des forts et de tous les postes qui méritaient attention , et , après avoir fait éventer les mines , j'en laissai le commandement à M. le chevalier de Courserac, à qui je donnai ordre de faire avancer sa brigade pour en prendre possession.

Cela fait, je vins rejoindre MM. de Gouyon et de Bcaune, "* afin de conférer avec eux sur les moyens d'empêcher le pillage, qui me paraissait inévitable dans une ville abandonnée et ouverte du côté de la mer et de la terre. Cependant je fis mettre des corps-de-garde , poser des sentinelles dans les endroits qui le demandaient , et j'ordonnai que l'on fît nuit et jour des patrouilles, avec (léfnse, sous peine de la vie, aux matelots et soldats, d'entrer dans la ville sous quelque prétexte que ce fût ; en un mot, je ne négligeai aucune des précautions que je pouvais prendre ; mais l'avidité du gain et l'espoir du pillage l'ein- . portèrent sur la crainte des châtiments. Les corps-de-garde et les patrouilles que j'avais ordonnés furent les premiers à augmenter le désordre pendant la nuit ; en sorte que le lendemain matin les trois quarts des maisons ou magasins se trouvèrent enfoncés, les vins répandus, les marchandises et les meubles épars au milieu des rues ; et enfin tout se trouva dans un désordre et une confusion si grande, que j'ordonnai sans balancer

que l'on cassât la lOle à ceux qui se trouveront dans le cas du hali; mais le» châtiments réitérés n'ayant pas été capables d'arrêter cette fureur, je n'eus d'autre parti à prendre, pour sauver quelque chose, que celui d'employer pendant le jour la meilleure partie des troupes a trans|x>rler ce qu'on put ramasser d'effets ou de marchandises dans des magasins que je fis établir, où M. de Ricouarl eut soin de meltre des gens de confiance et des écrivains du roi.

Le 23 , j'envoyai sommer le gouverneur du fort de Sainte- Croix, qui Se rendit à capitulation. M. de Ueauville, aide-majorgénéral, fut en prendre possession, aussi bien que des forts de l'île Villegagnon , Saint-Jean el autres batteries de l'entrée.

J appris cependant , par différents nègres qui se rendirent à nous , que le gouverneur de la place et le général de la flotte , ayant ramassé les débris de leurs troupes à une lieue et demie de nous , attendaient un puissant secours , commandé par Antoine d'Albuquorque , général des mines, fort estimé. Ainsi i\ était nécessaire de s'assurer contre les entreprises des ennemis. J'établis |wur cet effet M. le chevalier de (iouyon avec sa brigade dans les retranchements qui regardaient la plaine, et M. le chevalier de Beaune avec le corps de bataille sur la hauteur de la Conception, où le quartier général fut placé pour être à portée de descendre dans la plaine el de secourir ceux qui en auraient besoin; à l'égard de la brigade de M. le chevalier de Courserac, elle était déjà destinée à garder les loris et la hauteur des Jésuites.

Ayant l'esprit en repos de ce côté-là, il fallait penser sérieusement aux intérêts du roi et à ceux des armateurs. Les ennemis avaient emporté leur or, brûlé les meilleurs vaisseaux et leurs magasins les plus riches , et tout le reste demeurait en proie à Li fureur du pillage, qu'aucun châtiment ne pouvait arrêter ; d'ailleurs il était impossible de conserver cette colonie, par rapport au |hmi de vivres qui s'étaient trouvés dans la place, et à l'impossibilité do pénétrer dans le pays.

Tout cola bien considéré , je pris le parti d'envoyer dire au gouverneur que, s'il tardait plus long-temps à racheter sa ville par une hou ne contribution, j'allais la mettre en cendres el on saper les fondement. s: afin même de lui rendre cette menace

IjIVRK X , C'HAi'ITRK XII.

plus sensible , je détachai deux compagnies pour aller brûler toutes les maisons de campagne à demi-lieue à la ronde, ce qu'ils exécutèrent; mais ayant tombé dans un corps d'ennemis fort supérieur, elles auraient été taillées en pièces, si je n'avais eu la précaution de les faire soutenir par deux autres compa • gnies de grenadiers , commandées par les sieurs de Brignon et de Chéridan, lesquels, soutenus par une compagnie de caporaux que j'avais choisis pour ma garde, enfoncèrent les ennemis, en tuèrent plusieurs et mirent le reste en fuite; leur commandant , nommé Amara , homme de réputation , demeura sur la place.

Les sieurs de Brignon et de Chéridan, et le sieur de Kerret- Kavel, garde de la marine, se distinguèrent dans cette action ; le sieur de Brignon, entre autres, perça le premier, la baïonnette au bout du fusil , à la tète de sa compagnie , dont étaient officiers les sieurs Dubodon et de Martonne, gardes de la marine. Comme cette affaire pouvait devenir sérieuse, je fis avancer M. le chevalier de Reaune avec six cents hommes, qui pénétra encore plus avant , brûla la maison qui servait de retraite au commandant de cette troupe, et se retira.

Le gouverneur, après cet échec , m'envoya un maître-decamp et le président de la chambre pour traiter avec moi ; ils me représentèrent que le peuple les ayant abandonnés, et transporté tout leur or dans les montagnes, il leur était impossible de trouver plus de 600,000 croisades pour la contribution que je souhaitais; encore me demandaient-ils un assez long terme pour faire revenir l'or appartenant au roi que l'on avait transporté bien avant dans les terres. Je rejetai cette proposition, et congédiai ces députés, après leur avoir fait voir que je faisais miner les endroits que le feu ne pouvait détruire. Cependant je restai encore six jours sans entendre parler du gouverneur ; j'appris même qu'Antoine d'Albuquerque devait arriver incessamment, et qu'il avait dépéché un courrier pour lui en donner avis. .le jugeai de là que c'était une nécessité de faire un effort avant cette jonction si je voulais en tirer parti ; et , comme il n'y avait pas de temps à perdre, je fis mettre, le Ion demain a la pointe du jour, toutes les troupes en marche , et , malgré la difliculté des chemins, j'arrivai de bonne heure eu

HISTOIRE DK LA MAR1NK.

présence des ennemis, si près d'eux, que Pavant-garde, commandée par M. le chevalier de Gouyon, se trouva à demi-portée de fusil de la première hauteur qu'ils occupaient , et sur laquelle une partie de leurs Iroupes parut en bataille. Le gouverneur, surpris , envoya deux officiers pour me représenter qu'il m'avait offert tout l'or dont il pouvait disposer pour rachat de sa ville ; qu'il lui était absolument impossible d'en trouver davantage ; que tout ce qu'il pouvait faire au monde était d'y joindre 10,000 croisades de sa propre bourse , cent caisses de sucre, et les bœufs dont j'aurais besoin pour la subsistance de mes troupes ; qu'après cela j'étais le maître de le combattre , de détruire la colonie , et de prendre tel parti que je voudrais.

J'assemblai conseil là-dessus, qui, par une infinité de considérations sensibles , fut d'avis d'accepter la proposition plutôt que de tout perdre ; je me fis donner des otages, avec soumission de payer le tout sous quinze jours.

Le lendemain 11 décembre, Antoine d'Albuquerquc arriva avec trois mille hommes de troupes, moitié cavalerie et moitié infanterie, et plus de six mille nègres bien armés, ce qui nous engagea à nous tenir sur nos gardes.

dépendant on travaillait à transporter toujours dans les vaisseaux de l'escadre le peu de sucre qui s'était trouvé, et à remplir les magasins des autres marchandises que l'on pouvait ramasser. Klles n'étaient malheureusement propres que pour la mer du sud, et auraient tombé en pure perte si on les avait rapportées en France; mais ce qui nous restait de vaisseaux ennemis, étant dénués d'agrès et de munitions, n'étaient nullement en état d'entreprendre un long voyage; il ne s'en trouva qu'un seul de cinq cent cinquante tonneaux , qui ne pouvait contenir qu'une partie des marchandises ; de manière que pour sauver le reste il fut jugé à propos, pour le bien du service, d'y joindre la frégate la Concorde. Après avoir pris là-dessus l'avis de M. Ricouart , je fis travailler au chargement de ces deux vaisseaux avec toute lu diligence et l'ordre qu'on y put apporter. Il restait encore trois cent cinquante caisses^e sucre qui ne pouvaient tenir dans les vaisseaux de l'escadre , par rapport à la quantité d'eau qui leur était nécessaire pour le retour; je les fis charger dans la moins mauvaise de nos prises,

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que chaque vaisseau contribua à équiper, et dont M. de l a Ruffignières voulut bien prendre le commandement. Toutes les autres furent vendues par MM. de Ricouart et de La Moinerie, que je chargeai de ce délai! , aussi bien que les marchandises qui se trouvèrent avariées , dont on tira ce que l'on put.

Le 11 novembre, les ennemis ayant achevé leur dernier paiement, je leur remis la ville, fis rembarquer les troupes, et gardai seulement les forts de l'île Gagnon , Pile des Chèvres et ceux de l'entrée , afuf d'assurer notre départ.

Le 13, après avoir fait mettre le feu aux vaisseaux qui étaient échoués sous l'île des Chèvres et a un bâtiment que l'on n'avait point trouvé à vendre, nous mîmes à la voile, avec environ trois mois d'eau et de vivres, embarquant avec nous un officier, quatre gardes de la marine et trois cent cinquante soldats qui restaient de la défaite de M. Duclerc , que nous avions trouvés dans un état à faire pitié. Tous les autres officiers avaient été envoyés à la baie de Tous-les-Saints ; je comptais bien aller les délivrer, et tirer même de cette colonie une nouvelle contribution ; mais nous avons été si cruellement traversés par les vents , que nous avons consommé plus de quarante jours à gagner seulement la hauteur de cette baie, de manière qu'il nous restait à peine de quoi conduire en France l'escadre que le roi m'a fait l'honneur de me confier, qu'il ne m'est pas permis d'exposer témérairement. Je fus même obligé de laisser la prise commandée par M. de La Ruffignières, parce qu'elle me faisait perdre trop de chemin , et que , dans la disette de vivres où j'étais, le moindre retardement était d'une extrême conséquence. La frégate i'Jigte eut ordre de l'escorter jusqu'en France , et de ne la point abandonner.

Le même jour que l'escadre mit à la voile , les deux vaisseaux ia Notre-Dame-de-V Incarnation et in Concorde firent route pour la mer du Sud , équipés de tout ce qui leur était nécessaire.

Apres quarante jours- de vents contraires, nous passâmes enfin la ligne le 25 décembre.

Les vents étant devenus plus favorables , nous nous trouvâmes le 19 janvier à la hauteur des îles Assorts. Jusque-là, l'escadre s'était heureusement conservée; mais, ayant essuyé

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dans ce pacage trois coups de vent consécutifs avec beaucoup de violence , tous les vaisseaux furent forcés de plier au gré du vent, se trouvèrent entièrement dispersés et quelques-uns même assez incommodés , de sorte que nous ne pûmes rejoindre que le vaisseau te Brillant, et les frégates l'Amazone, V Argonaute, V Aslrèe et la Bellone. Nous n'avons eu depuis connaissance que de l'Achille, qui, pendant le dernier coup de vent, avait fait signal d'incommodité, et était ensuite arrivé vent-arrière. Je crois qu'il aura relâché à la Corogne pour se raccommoder, et se mettre en état de revenir désarmer à Brest.

Après avoir mis plusieurs fois à travers pour attendre nos vaisseaux , nous continuâmes notre route pour nous rendre à Brest, où nous sommes arrivés le 6 février 1712.

{Copie mss. du temps.)

Puis vient un état des prises faites à Rio-Janeiro par M. Ri- , couart , intendant de la flotte.

1ÏXTRA1T GÉNÉRAL DES EFFETS PROVENANT DE RIO-JANEIRO, DONT L'ESCADRE EST CHARGÉE.

Savoir :

Or en barres et en poudre. 1 ,624 livres 18 gros; Monnaies neuves d'or. . . 3,310

Monnaies vieilles 222 "i

Érus de Portugal 740

Testons 27

Argenterie non pesée. . . 4 bahuts pleins ;

Piastres. 20,000 en cinq caisses ;

Ranrons. 3..*>00 livres sterling en une lettre de change ;

Sucre 1.484 caisses, 3 barriques, 2 quarteaux ;

Canons de fonte ...... 27 de huit et dix livres de balles;

Barbes de baleine .... 1,167 grosses et petites;

Paquets. — .... ;'»0 grosse et petite.

Toile grise. .' 750 paquets, pièces ou morceaux ;

Canons de fer 37

Pierriers. — 1 v

Boites. — 7

Vaisseaux 2 chargés de toutes sortes de bonnes

marchandises, qui sont allés à la mer du Sud.

Fait à bord du Lys . ce 18 janvier 4712.

DE RlCOUART.

— 1712— LIVRE X, CHAPITRE Xlt. /,79

Les moyens, le succès ot lo résultat do l'entreprise de l)uguay-Trouin ayant été attaqués, elle fut défendue de la sorte par son frère, M de La Barhinais-Trouin. Sans doute il peut être soupçonné de partialité, mais néanmoins les faits qu'il cite |>araissent si évidents qu'on ne jwut se refuser à partager son avis.

fautes que des gens mal

INFORMÉS KT ENVIEIX I .VIIM'TENT M ALICIKI SK- MENT W SIEfll D('(;r\V DANS T. KNTIIEPIIISK DE RIO - JANEIRO.

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