‹ Histoire de la marine françaiseChapitre 80 sur 87 · I.KTTRK DE M. DUGUAY-TROUIN A M. DR PONTCHARTRAIN · texte numérisé non relu

I.KTTRK DE M. DUGUAY-TROUIN A M. DR PONTCHARTRAIN

Monseigneur,

Je prends la liberté d'envoyer à Votre Altesse Sérénissime un mémoire de tous mes services, la suppliant très-humblement de vouloir bien le lire avec sa bonté accoutumée, et de m'accorder l'honneur de sa protection, si elle juge que je n'en sois pas indigne. Il vous sera aisé de connaître, monseigneur, que je ne me suis pas donné un seul moment de repos, et que j'ai toujours sacrifié avec plaisir mon bien et ma santé. Mlle est présentement si chancelante, que, |K>ur la rétablir, j'ai absolument besoin d'aller chercher dans mon air natal le repos et la tranquillité. J'ose, monseigneur, supplier très-humblement

VolW Altesse Sérénissime de considérer qu'après une suile rontiuuelle de fatigues et de dangers, je me verrai privé des honneurs de la guerre, si, dans cette occasion, elle n'a pas la bonté de me protéger, et je n'emporterai de tous mes services aucune consolation, si elle ne fait pas rejaillir ses bontés sur les officiers qui m'ont secondé avec honneur et désintéressement. J'ose vous assurer, monseigneur, que, malgré les exagérations de mes armateurs sur les pillages , il y en a un bon nombre qui méritent d'être distingués des autres , et auxquels ces messieurs ne rendent certainement pas justice ; j'ose espérer que Votre Altesse Sérénissime ne les abandonnera pas.

Je suis avec un très-profond respect , Monseigneur, De Votre Altesse Sérénissime ,

Le très-humble et très-obéissant serviteur,

Duguay-Trouin.

Paris, ce 22 août 1712.

( A rchives de (a marine.)

MÉMOIRE TOUCHANT LES SERVICES DE DUGUAY-TRODIN , CAPITAINE DE VAISSEAU.

1689. Après avoir fait ses études et ses exercices , il s'embarqua à l'âge de quinze ans sur des corsaires armés par sa famille , et se trouva à trois abordages , dans l'un desquels il tomba à la mer en se pressant de sauter le premier à bord de l'ennemi.

1690. Il monta ensuite le corsaire te Danican, de quatorze canons , et fil une descente dans la rivière de Limerick, où il prit et brûla quatre vaisseaux marchands anglais.

1691. A son retour, il commanda le corsaire le Couasquein , de dix-huit canons , fit plusieurs prises , entre autres deux convois anglais , de quatorze et seize canons , qu'il combattit, et dont il se rendit maître avec sept autres bâtiments de la flotte qu'ils escortaient ; il les sauva môme d'une escadre anglaise , dont il essuya plusieurs bordées pour leur donner le temps de se sauver à la côte de Bretagne, ce qui réussit.

1692. Il arma en guerre la flûte du roi le Profond, qui, se trouvant mauvaise de voiles, ne put dans toute sa campagne joindre qu'une seule prise.

II quitta cette flûte pour prendre le commandement de la frégate du roi l'Hercule, de trente canons. Il attaqua et prit deux vaisseaux anglais de trente canons, venant de la Jamaïque, après deux heures de combat ; fit encore plusieurs autres prises ; et , étant attaqué par des vaisseaux de guerre anglais fort supérieurs, se défendit deux différentes fois avec tant d'opiniâtreté et de bonheur, qu'il sauva la frégate du roi.

Il arma ensuite là frégate du roi la Diligente , de trente six canons, attaqua quatre vaisseaux hollandais de vingt-quatre à trente canons, en prit un des plus forts, qui par sa résistance donna le temps aux autres de fuir et de se sauver à la faveur de la brume.

Il se trouva , dans cette même frégate , enfermé , a la pointe du jour, entre la côte d'Angleterre et une escadre de six vaisseaux anglais de cinquante à soixante -dix canons; il se fit jour au travers, essuyant pendant plus de quatre heures un feu continuel, sous lequel il ne succomba qu'après avoir été démâté et tellement maltraité, que la frégate et l'équipage étaient entièrement hors de combat ; il y fut lui-même assez dangereusement blessé , dans le commencement de la même campagne , l'ayant déjà été une autre fois.

1693. Sitôt qu'il fut guéri de sa blessure, il s'échappa des prisons dans un esquif , aborda à la côte de Bretagne, et, deux jours après, prit le commandement du vaisseau du roi le Français, de quarante-huit canons, que son frère armait, avec lequel il prit différents vaisseaux marchands , et attaqua une flotte anglaise escortée par deux vaisseaux de guerre de quarante et trente-six canons, nommés te Sans-Pareil et le Bâton; aborda le commandant, et, après un combat sanglant et opiniâtre pendant deux jours, il se rendit le maître de tous les deux. Sa Majesté eut la bonté d'honorer celte action d'une épée.

11 servit avec ce même vaisseau sous le commandement de M. le marquis de Nesmond lorsqu'il prit le vaisseau de guerre anglais V Espérance , lequel parut content de sa conduite , et en rendit compte à la cour.

1694. S'étant joint ensuite avec le vaisseau du roi le Fortuné, commandé par M. de Bcaubriand , ils attaquèrent ensemble trois vaisseaux anglais de cinquante-six, cinquante-deux et trente-six canons, venant des Grandes-Indes, également considérables par leurs forces et par leurs richesses , et s'en rendirent les maîtres après deux heures de combat ; Duguay-Trouin eut même le bonheur d'en réduire deux.

1695. Il arma ensuite le vaisseau anglais le Sans-Poreil, avec quarante canons seulement pour le rendre plus léger ; enleva deux prises hollandaises dans le port de Vigo, et les sauva de l'armée enuemic eu combattant contre un vaisseau de Pavant-garde , qui les poursuivit soutenu de trois autres, jusqu'à ce qu'il fût assez incommodé pour être contraint de les quitter.

Avec ce même vaisseau et une frégate de seize cauons, montée par un de ses frères , il fit une descente entre Vigo et Pontlevedra, et brûla un bourg considérable après en avoir forcé les retranchements. Son frère fut tué dans cette action.

1696. Il arma ensuite les vaisseaux le Saint-Jacques , te Sans-Pareil, et la frégate /// Lconorc, de quarante-six, quarante et seiz" canons ; et s'étant joint à deux autres frégates de Saint-Malo , attaqua une flotte escortée par trois vaisseaux de guerre hollandais, de cinquante-quatre, cinquaute-deux et trente-six canons, commandés par le baron de Warsenart, viceamiral de Hollande. Dans le commencement de ce combat , le feu ayant malheureusement pris au vaisseau (e Sans-Pareil et fait sauter toute sa poupe , I)uguay-Tr:>uiu fut forcé d'aborder avec son vaisseau seul les deux gros convois , qu'il enleva l'un après l'autre après un sanglant combat où la moitié de son équipage périt ; le troisième convoi et une partie de cotte (lotie; fut pris par les frégates qui s'étaient jointes à lui. Le roi eut la bonté de récompenser cette action par un brevet de capitaine de frégate.

1697. Encouragé parcelle marque d'honneur, il arma les vaisseaux le Solide et l'Oiseau avec trois frégates de Sainl- ÎMalo, de quarante a cinquante canons ; mais la paix arrêta ses courses, et causa même une grosse perte à son armement.

1702. Il arma, dès le commencement de cette guerre , les

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frégates du roi la Beitone et la Railleuse , de trente-six et vingt-quatre canons, avec deux autres frégates de Saiut-Malo, daus le dessein de tenter l'entreprise de la baleine ; il fut traversé des vents ; et s'étant séparé par une tempête, il rencontra un vaisseau de guerre hollandais aussi fort que lui, qu'il enleva a l'abordage ; il démâta ensuite de tous ses mâts , fut obligé de relâcher, et perdit son armement.

17U3. L'année suivante, il arma les vaisseaux du roi ('Eclatant, ie Furieux et le Bienvenu, de soixaute-deux, cinquante-six et trente canons, avec deux frégates de Saiut-Malo, pour la môme entreprise de la baleine. En chemin faisant , il tomba daus une escadre de quatorze vaisseaux de guerre hollandais, contre lesquels il combattit seul pour s uver les vaisseaux du roi ie Furieux et ie Bienvenu, qui marchaient mal ; dans ce combat , il rasa de tous mats un vaisseau de soixante canons, et essuya le feu de trois autres, jusqu'à ce que ses camarades fussent hors de danger ; cela fait , il suivit son premier dessein ; mais , par une suite de malheurs , il ne put prendre ou brûler que vingt-huit vaisseaux baleiniers, si peu chargés , que son armement ne fut pas tout à fait remboursé.

1704. A son retour, il fit construire deux vaisseaux de cinquante-quatre canons et une frégate de vingt-six, que le roi ût nommer le Jason, ? A uguste et la Valeur. Il monta le vaisseau le Jason pendant trois ans, combattit seul le vaisseau de guerre anglais la Revanche, de soixante-douze canons ; il le mena battant jusque dans les ports d'Angleterre , où il se sauva. Il attaqua et prit le vaisseau de guerre ic Conventry. de cinquante-deux canons, avec partie de la flotte anglaise qu'il escortait.

Avec les vaisseaux le Jason et C Auguste, il fit trois prises anglaises à la vue de deux garde - côtes de soixante canons, auxquels il livra combat , et qu'il aurait pris s'il n'eût été démâté, \oulant aborder le plus fort.

Il combattit encore, avec les vaisseaux le Jason, V Auguste et la frégate ia Valeur , les vaisseaux de guerre anglais V Elisabeth et le Chatam , de soixante -douze et cinquante-quatre canons, enleva le plus fort après une heure

et demie de combat , et chassa l'autre jusque dans le port de Plymouth.

Revenant délabré de ce combat, il prit, avec le Jason seul, le corsaire flessinguois l'Amazone, de trente-six canons, qui résista long-temps.

1705. Étant chassé et joint par une escadre de vingt vaisseaux de guerre anglais, il combattit et manœuvra avec tant de bonheur qu'il échappa du milieu des ennemis, et prit le lendemain un corsaire flessinguois.

Il perdit dans ce môme temps un de ses frères , commandant la frégate la Valeur, lequel, après plusieurs bonnes actions, fut tué à l'abordage d'un vaisseau bien plus fort que lui.

Duguay-Trouin , continuant de commander le Jason , prit une frégate anglaise et le corsaire le Marlbourough , tous deux de trente canons , et fit encore quatre autres prises avant de rentrer dans le port.

1706. Il remit a la voile avec les vaisseaux le Jason et l'Hercule, de cinquante-quatre canons, et une frégate de vingt canons.

Il attaqua la flotte du Brésil , escortée par six vaisseaux de guerre portugais, de cinquante à soixante-seize canons. Ce combat dura deux jours. Un des plus riches convois fut pris, l'amiral tué, son vaisseau étant abordé et mis hors de combat; tous les autres furent même poursuivis jusque sous leurs forts ; mais le désordre de la nuit et une suite de malheurs incompréhensibles lui firent perdre tout le fruit d'une action aussi vive.

Après ce combat, il se jeta avec ses trois vaisseaux dans Cadix, qui était menacé d'un siège , conformément à l'ordre qu'il en avait du roi.

En chemin faisant pour, revenir en France , il donna dans une flotte de quatorze vaisseaux anglais, escortés par une frégate de trente-quatre canons, qu'il enleva à l'abordage; le reste de la flotte , à l'exception de deux, fut pris et amariné par ses camarades.

1707. Étant de retour à Brest, il remit à la mer une escadre de irois gros vaisseaux et de trois frégates du roi, fit cinq prises, et revint caréner dans le môme port.

II remit à la voile avec M. le chevalier de Forbin. Ils attaquèrent ensemble une nombreuse flotte, escortée par cinq vaisseaux de guerre; Duguay-Trouin, ayant eu le bonheur d'enlever à l'abordage le commandant, de quatre-vingt-deux canons, courut au secours de M. le chevalier de Tourouvre, et combattit pendant une heure à portée de pistolet le vaisseau de quatre-vingt-dix canons qu'il avait attaqué et môme abordé devant lui. Au milieu de ce combat sanglant , le vaisseau ennemi s'embrasa et périt avec tout son équipage ; peu s'en fallut môme que le vaisseau commandé par Duguay-Trouin n'éprouvât le môme sort. Ces deux actions mirent son vaisseau et plus de la moitié de son équipage entièrement hors de combat.

1708. Il équipa à son retour une escadre de dix vaisseaux ou frégates de guerre pour aller au-devant de la flotte du Brésil ; il eut le malheur de la manquer, par des contretemps imprévus et une suite de vents contraires. Cependant il se rendit maître de l'île Saint-Georges , dont la capitale fut prise d'assaut, et fît quelques autres prises qui servirent à payer son désarmement ; mais la première dépense d'un armement aussi considérable tomba en pure perte pour ses armaleurs.

1709. Il arma de nouveau le vaisseau V A chiite, et les frégates ta Gloire, V Amazone et CAstrèc ; attaqua une flotte anglaise escortée par trois vaisseaux de guerre de cinquantequatre à soixante-dix canons, aborda trois fois le commandant ; et les ayant mis tous trois hors de combat , il avait déjà fait rendre vingt-deux vaisseaux de la flotte, lorsqu'une tempête subite ayant emporté les voiles de V A chiite, démâté la frégate la Gloire et mis les autres dans un danger évident de périr, il lui fut impossible d'amariner plus de quatre prises , et il fut même contraint de relâcher a Brest tout délabré.

1710. Ayant remis en mer avec le vaisseau VA chiite et la frégate la Gloire, il enleva seul, à l'abordage, le vaisseau de guerre anglais te Bristol, de cinquante-huit canons, et se sauva d'une escadre de quatorze vaisseaux de guerre, qui tomba inopinément sur lui à la brune, et au milieu de laquelle le vais- Beau (e Bristol coula bas, avec une partie de l'équipage qu'il avait jeté dedans.

1711. A son retour, il arma une nouvelle escadre de cinq

490 HISTOIRE Dt. LA M ARINfc. —1713—

\ aisseaux on frênaies du «ni , Qpmhallit , malgré sa santé languissante, le vaisseau de guerre aurais li Gfocc.sfcr, de soixante canons, dont il se rendit maître après une heure de COBktal ; il lit encore deux autres prises, et revint désarmer à .Brest, dans un élit fort dangereux pour sa santé.

ÎJ\% Malgré l'état valétudinaire dans Lequel il est resie depuis ce temps- là , il s'est donné des peines et des mouvements incroyables pour former un armement considérable et tenter la conquête de Rio-Janeiro; la relation qu'il a donnée de cette expédition fait aisément counaître qu'il a surmonté mille obstacles qui paraissaient au-dessus de ses forces, et qu'il a rempli tous ses de\oirs avec honneur et désintéressement.

DlCUAY-lnOUIN.

(Archives de Versailles.)

Cette dernière lettre de Duguay-Trouin sert de complément à l'instruction relative à Rio-Janeiro.

Le 6 avril 1713, à Brest.

J'ai reçu, monsieur, la lettre que vous m'avez fait l'honneur de in'écrirc le 31 mars; permettez-moi de vous assurer que je n'ai point U cœur assez mal fait pour vouloir contraindre %nes armateurs dans leurs libéralités^ je leur ai rendu compte de tout ce qui est contenu daus mon mémoire aussitôt que je fus de retour de ma derni're expédition, par une lettre que je leur écrivis à Saint-Malo, dans laquelle la répartition faite aux capitaines était également circonstanciée ; toute la différence qu'il y avait , c'est que dans les autres 36 livres d'or que je leur marquais avoir employées , le nom des officiers n'y était pas écrit, et ce a, pour éviter les plaintes de ceux qui n'y avaient point de part, dont j'aurai sùremeut été accablé, puis que ma lettre fut à l'instant rendue publique, malgré la prière que j'avais faite de ne la pas divulguer. Permettez-moi encore, monsieur, d'ajouter qu'il ne s'agit point ici de gratifications à faire , mais seulement de celles qui ont été faites et dont je ne pouvais me dispenser sans manquer à mon devoir et à ma conscience, car enfin, lorsque j'ai engagé mes amis dans cet arme-

— 17 la — LIVRE X, CHAPITRE XII

ment , je les ai tous prévenus qu'il était nécessaire , pour la réussite d'un projet de celte conséquence, que je fusse le maître de récompenser aussi bien que de punir; sans cette condition, je ne m'y serais jamais engagé, quand il aurait élé vingt fois plus considérable ; c'est donc sur ce principe que j'ai donné ma parole aux capitaines et officiers de récompenser ceux qui serviraient avec honneur et désintéressement ; mon devoir et mon honneur étaient engagés à la tenir, et il n'est pas possible qu'on puisse trouver à redire à une chose ans i raisonnable ; j'ai fait, d'ailleurs, tout ce qui m'a été possible pour empêcher le désordre, il en a coûté la vie à plus de vingt, et, dans mon particulier, je ne sais comment je n'ai pas succombé à toutes les fatigues et aux mouvements que je me suis donnés pour mettre ordre à tout et arrêter le pillage ; on ne saurait, sans injustice, me rien reprocher sur cela, puisque j'ai rempli mes devoirs avec plus d'honneur et de désintéressement que j'aie jamais fait de ma vie; comptez, monsieur , -que si j'avais voulu suivre les exemples des commandants qui se sont trouvés en pareil cas, j'aurais été le maître de nf enrichir sans courir aucun risque , et bien loin de vouloir gêner mes armateurs dans leurs libéralités, je leur ai rendu compte de tout et leur ai remis l'or que j'avais réservé pour l'employer, s'ils l'avaient jugé à propos, à récompenser les estropiés, veuves et un petit nombre d'officiers qui méritaient une distinction toute particulière , ne prévoyant pas dans ce temps-la que la perte des vaisseaux te Magnanime , le Fidèle et (a Reinedes- Anges ne laisserait aucun profit à l'armement ; quoi qu'il en soit, ils ont été les maîtres d'en décider, et loin de les vouloir contraindre, j'ai seulement employé mes prières auprès de Son Altesse Sérénissime et auprès d'eux pour les engager à laisser quelque chose aux estropiés et aux veuves.

Voilà, monsieur, ce que j'ai cru vous devoir représenter, suppliant très-humblement Son Altesse Sérénissime de considérer que si l'on rend publics les noms des officiers gratifiés, tous les autres, bons ou mauvais, vont me tomber sur le corps et nf accabler; il paraît que la mortification à laquelle je serai exposé dans celte occasion sera fort inutile, puisque j'ai déjà rendu le même compte aux directeurs, à l'exception des noms des offi-

cicrs que j'ai mis avec confiance dans celui que vous m'avez permis de vous adresser afin de vous faire clairement connaître combien mon procédé est plein de droiture et de franchise ; après cela, monsieur, si, malgré mes représentations , monseigneur le comte juge à propos que j'envoie un pareil Mémoire à Saint-.Malo , je lui obéirai sans aucune réplique , me trouvant , grâce à Dieu , en situation de rendre compte de ma conduite à la face de toute la terre.

Je prends la liberté, monsieur, de vous envoyer l'état ou le règlement qui a été fait pour répartir aux veuves et estropiés de ma dernière campagne, ce que Son Altesse Sérénissime et les armateurs ont bien voulu leur donner ; ce règlement est fait avec les commissaires des bureaux des classes et des soldats sous les ordres de M. Hocquart, ordonnateur en ce port ; comme le plus grand nombre et les plus misérables sont de Brest , on a commencé les payements qui se font sur les ordonnances des commissaires ; je suis persuadé que Son Altesse Sérénissime aura la bonté de l'approuver , n'étant pas possible de faire autrement.

•J'ai l'honneur d'être , avec tout le respect et rattachement possibles,

Monsieur ,

Votre très-humble et très-obéissant serviteur ; Signé : Duguay-TROUIN.

Cette année 1713 n'offre rien d'important dans la marine; il n'y eut que quelques armements particuliers et de peu d'éclat. Le seul événement remarquable fut la prise de Saint- Yago sur les Portugais par M. Cassart; la paix qui se traitait à Ulrccht arrêta toutes les entreprises qu'on aurait pu tenter. La reine d'Angleterre se prêta à tout ce qu'on pouvait désirer d'elle , pour obliger ses alliés à terminer une guerre onéreuse à toutes les puissances. Le motif qui l'avait fait naître ne subsistait plus. L'archiduc devenu empereur l'année précédente sous le nom de Charles VI, héritier des biens de la maison d'Autriche et de l'empire par la mort de Joseph Pr, ne pouvait plus prétendre à la couronne d'EsjMgne sans aller contre le vœu des alliés ,

qui no voulaient point consentir à la réunion d'autant d'états sutune môme tête.

La France, pour calmer leurs inquiétudes à cet égard, engagea Philippe V à faire une renonciation solennelle et irrévocable (si tels actes peuvent l'être) à la couronne de France. Cette renonciation devenait d'autant plus nécessaire que la mort de M. le dauphin et de M. le duc de Bretagne semblait lui offrir un accès prochain au trône de France. La déclaration de la reine Anne sur ses dispositions à la paix, la confiance avec laquelle Louis XIV fit remettre Ounkerquc entre les mains des Anglais pour sûreté des préliminaires, les avantages que le maréchal de Villars remporta en Flandre , tout cela fit ouvrir les yeux à une partie des alliés et les porta à écouter des propositions qu'une trop forte prévention en faveur de la maison d'Autriche et des intrigues secrètes leur avaient fait rejeter jusqu'alors.

La paix cependant n'était point encore signée, et la course continuait toujours; mais le bruit d'une paix prochaine ralentissait beaucoup le zèle des armateurs, qui craignaient d'être obligés de rendre par un traité les prises qu'ils auraient faites. On tacha néanmoins de les exciter surtout contre les Hollandais, avec qui l'accommodement paraissait moins prochain , et on mandait que les suspensions d'armes déjà publiées ne regardaient que les troupes de terre. On avait déjà commencé en juillet à remettre Dunkerque aux Anglais, et on projetait de faire construire à la place un port à Gravelines. La paix fut conclue entièrement au mois d'août avec les Anglais, et le commerce libre rétabli en septembre. Avant que ce traité fût parvenu à la connaissance des vaisseaux , il s'y passa bien quelques hostilités dont les deux nations se demandèrent et se firent raison réciproquement

La suspension d'armes avec le Portugal ne fut déclarée qu'en Hollande.

Et avant qu'elle le fût à la mer, le sieur Cassard avait fait une expédition considérable avec six vaisseaux et deux frégates contre Saint- Yago, ville des îles du cap Vert appartenant aux Portugais, dont il se rendit maître en vingt-quatre heures avec mille hommes de débarquement. Il fit sauter les forts, encloua

—tru-

ies canons de for, emporta ceux de fonte, les poudres, cloches, munitions et eiïets les plus précieux, et mit au pillage la ville, défendue par plus de douze mille habitants Le roi trouva trèsmauvais que des officiers subalternes voulussent se refuser à servir sous lui avec les troupes embarquées sous prétexte qu'il n'était qu'armateur particulier ; il en demauda la liste pour les faire punir et en lit nommer d'autres d'autorité par le commandant du port *.

L'année suivante il échoua sur la côte de Carraque , et y perdu son vaisseau. Cet accident et les malversations dy cet armement en firent perdre presque tout le fruit aux armateurs et à l'État. A son retour, Cassard fut traduit devant un conseil de guerre pour se conformer à l'ordonnance.

M. Durasse avait ramené en mars la flotte d'Espagne de l'Amérique à la Corognc , et l'on sollicita à la cour d'Espagne le paiement des frais de son escadre.

M. de Vaudreuil, gouverneur du Canada, voulut tenter de recouvrer l'Acadie sur les Anglais; il en avait fait approuver le projet , mais relie entreprise n'eut pas le temps de réussir avant la paix.

On accorda, en août, quatre vaisseaux au sieur Gui mon du Coudray |)our aller faire la course et le commerce aux Indes orientales.

En Levant, la Provence et le Languedoc firent armer à leurs frais deux galères, une piuck et une tartane pour garder leurs côtes.

En Ponant, le sieur de Boispineau, n'ayant que deux vaisseaux , se battit avec avantage à la côte de Guinée contre quatre vaisseaux anglais plus forts que lui.

Le roi défendit à ses armateurs de faire la course sous pavillon d'Espagne contre les Vénitiens et les Génois, avec qui il voulut conserver la neutralité, quoiqu'ils fussent en guerre avec l'Espagne.

Enfin cette année termina toutes les opérations maritimes de

• Il est à observer que le sieur Cassard était alors capitaine de vaisseau * et que l'intérêt faisait armer en course des capitaines pendant que la vanité faisait refuser aux capitaines de servir, sou= l'un d'eux, dans des armements de même nature.

-1ÎI3- UVRE X, CHAPITRE XIL .05

cette guerre. La paix fut signée le H avril, a Utrecht, avec l'Angleterre, la Hollande et le Portugal, et le 1 3 juillet avec toutes les autres puissances excepté avec l'empereur. Il n'élait guère possible de la faire plus à la satisfaction de toutes les parties qu'elle le fut alors, vu la situation des affaires. Le trône d'Angleterre fut assuré à la maison de Hanovre; l'Espagne lui céda Gibraltar et l'île Minorque. On prévint par des actes l'union de la France et de l'Kspagne; les princes alliés dépouillés de leurs états y rentrèrent ou en furent dédommagés; enfin , après une guerre aussi malheureuse pour la France , le roi perdit peu de choses et maintint Philippe V, son petit-fils, sur le trône d'Espagne.

Si l'on considère les pertes que la marine lit pendant cette longue guerre , on ne sera plus surpris des sommes immenses qu'il en coûta, ni du mauvais état où elle était a la paix, et dont elle ne s'est jamais relevée. Elle perdit pendant cette guerre cinquante-deux vaisseaux de 50 à 90 canons , pris ou brûlés par les Anglais seuls, sans compter ceux qui furent enlevés par les Hollandais et Portugais; en un mot, à la fin de ce règne, après avoir été si brillante, elle se composait de vingt-tbois vaisseaux ET DE DIX-SEP r G A LE R 1:8.

On voulait continuer la course contre les v aisseaux des villes anséatiques qui avaient reçu les avocatoires de l'empereur; mais sur ce que les négociants représentèrent que cela troublerait le commerce, on défendit les armements.

On se plaignit aux Hollandais de ce que leurs armateurs prenaient le pavillon de l'archiduc pour continuer leurs pirateries.

On se proposait de s'emparer de l'île Maurice comme vacante; mais on craignit que cela n'occasionnât des discussions avec les Hollandais, qui s'en prétendaient en possession.

Il ne restait donc plus qu'à réprimer les corsaires majorquins et flessinguois, qui troublaient le commerce du Levant, et contre lesquels on arma de nouveau quelques bâtiments.

L'évacuation de Dunkerque fut long- temps a se faire faute de fonds pour le transport des munitions à Calais, et excita des murmures de la part des Anglais, qui firent sauter les fortifications et prirent des mesures pour combler le port.

On fit savoir aux armateurs que les discussions pour les prises seraient jwrtées devant les juridictions ordinaires, tant en France qu'en Angleterre.

Le roi d'Espagne demanda à Louis XIV deux vaisseaux de 50 canons , et cinq ou six galioles à bombes , qui furent armés à Toulon pour achever de soumettre les rebelles de Catalogne, et fournis aux frais de l'armement.

On eut quelques avis, mais probablement mal fondés, qu'un Allemand devait mettre le feu aux vaisseaux de Toulon, et on y donna l'ordre d'arrêter les gens suspects.

La paix avait été signée l'année dernière avec toutes les puissances maritimes ; elle le fut cette année, 1715, avec l'empereur et avec toutes les autres puissances de l'Europe.

Il ne resta à soumettre que les Majorquins et quelques révoltés de Catalogne, qui obligèrent l'Espagne à demander encore à Louis XIV une escadre de quelques vaisseaux et des munitions de guerre qui lui furent fournis de Toulon , et dont le roi ne lui fit pas moins payer la dépense.

M. Ducasse, qui devait commander cette escadre, tomba malade, et M. Bellefontaine le remplaça. Avec ce secours, Barcelone et la Catalogne furent reprises, et Majorque réduite l'année suivante, 1715.

Le roi d'Espagne demanda encore au roi des secours pour mettre le sieur Martinet en état d'exécuter un traité qu'il avait fait avec lui pour l'armement de trois vaisseaux qui devaient aller croiser au Pérou contre les Interlopes; le roi s'y prêta et lui permit de lever des équipages français, à condition que le sieur Martinet payerait au trésorier de la marine les effets qu'il tirerait des magasins ; que ses vaisseaux seraient commandés par des officiers français, et qu'ils porteraient pavillon de France. On se relâcha, sur cette dernière condition, dans les mers d'Amérique.

Le roi envoya cette année au secours de Malte, menacé par les Turcs, deux bataillons de cinq cents hommes chacun, l'un de la marine, l'autre des galères, et cent canonnière. La religion se chargea des passage, entretien et appointements des troupes depuis leur embarquement à Toulon jusqu'à leur retour.

—1713— LTVRR X, CHAPITRE XÏI. 4»7

Mais il s'opposa à ce qu'aucun bâtiment français ne servît sous pavillon d'Espagne, de crainte qu'en cas de prises par les Barbaresques les Français ne fussent réputés esclaves, et il n'y consentit qu'à condition qu'ils seraient escortés par deux vaisseaux de guerre français

Enfin cette année Louis XIV mourut....

Telle est la fin de l'histoire maritime de ce règne, histoire qui se peut résumer en quatre époques bien distinctes représentées par les quatre ministres qui furent chargés de ses, destinées :

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