I.o 9 décembre 1688, à Londres
Sire ,
J'ai exécuté ce que Votre Majesté m'ordonne par sa dépêche du 29 novembre, et je n'ai rien omis de tout ce que Votre Majesté me prescrit pour mettre les affaires dans un concert tel que Votre Majesté le désire et qui est si nécessaire dans une conjoncture si importante ; mais le roi d'Angleterre et ceux en qui il a confiance ne sont pas en état de traiter ni de négocier dans les règles ordinaires : ils songent plutôt à reculer leur perte qu'à l'empêcher; ils prétendent pourtant l'empêcher en la reculant
Pour rendre à Votre Majesté un compte exact de ce qui se passe ici, je dois lui faire observer que, quoique j'aie toujours été auprès de la personne du roi d'Angleterre sans la quitter de vue, et que j'aie passé tous les jours et la plupart des nuits avec ceux en qui il se fie depuis qu'il est parti de Londres , je n'ai encore pu rien savoir au vrai de l'état de l'armée du prince d'Orange et de ce qu'il fait ; je ne sais point encore que personne ail été dans son camp ni parmi ses troupes qui soit revenu en rendre compte. Cela paraîtra incroyable à Votre Majesté, mais il n'y a rien de plus véritable, et Votre Majesté jugera de là combien il est difficile que le roi d'Angleterre prenne les dispositions qui lui pourraient être utiles , n'ayant aucune connaissance de ce que fait son ennemi ; nous n'en étions pas mieux informé étant à Salisbury : ce n'est pas manque de le dire au roi d'Angleterre et à ses ministres ; mais ils ont peine à rien faire promptement de ce qui leur est proposé. Il faut convenir aussi qu'il arrive des contre-temps et des accidents qui troubleraient des gens plus accoutumés à la guerre et aux grandes affaires. Votre Majesté a vu, par le compte que je lui ai rendu, des démarches que le roi d'Angleterre a faites, combien de fois il a changé de résolu: ions et de partis. 11 était d'abord résolu à mettre ses troupes assez proche de Londres, pour conserver cette ville dans l'obéissance et s'opposer aux entreprises que le prince d'Orange pouvait faire; cela a changé tout d'un coup,
et la résolution a été prise de marcher contre M. le prince d'Orange contre l'avis des principaux officiers-généraux, qui me l'ont dit, et M. le comte de Koye aussi. Le roi d'Angleterre a cru qu'il était essentiel pour lui d'aller chercher le prince d'Orange pour le combattre , sans considéra' qu'il était au pou- Toir du prince d'Orange de ne se pas exposer à un combat , et que dans une saison si avancée et un pays tel que celui où était M. le prince d'Orange , on ruinerait les troupes en s'approchant de lui , sans le pouvoir forcer a combattre.
Sa Majesté Britannique a cru que sa inarche à la tête de son armée relèverait sa retraite et empêcherait les provinces de se déclarer pour le prince d'Orange; mais il n'a pas connu, quoiqu'il en ait été averti souvent par les officiers , que les soldats étaient mal disposés et n'avaient pas envie de combattre contre le prince d'Orange. Il a ignoré jusqu'où la faction et l'esprit de révolte avaient prévalu, et a mieux aimé se flatter et dissimuler le mal qu'il soupçonnait que d'y apporter les remèdes nécessaires; il faut ajouter h tout cela qu'il n'a personne auprès de lui qui ait une connaissance suffisante de la guéri e pour la bien conduire; on ignore jusqu 'aux moindres règles, et, hors quelques officiers qui ont servi en Fiance et en Hollande, le reste n'a pas les premières teintures du métier de la guerre. Le roi d'Angleterre suit les mouvements de son courage ; il entre dans beaucoup de détails inutiles, et ne se fait point soulager : ainsi il ne peut mettre ordre à tout, et tombe dans les inconvénients qui sont arrivés.
La première désertion de milord Cornebery jeta ici une consternation qui n'était pas sans fondement : milord Feversthom crut d'abord que les trois régiments avaient déserté entièrement ;"mais dès qu'il vit jour à pouvoir redonner des espérances au roi son maître que ses affaires pouvaient aller mieux, il lui conseilla de s'approcher et de se mettre à la tète de son armée. Il ne voulut pas porter seul le poids d'une affaire si difficile, et crut peut-être que la présence du roi son maître ferait du bien et redresserait les gens mal disposés. Nous avons sur cela marché à Salisbury avec une précipitation qui ne convient point à des marches de troupes qu'on veut conserver et qu'on doit ménager.
— 1688- LIVRE Vlll, CHAPITRE I. 39
L'incommodité d'un saignement de nez, précédé d'une longue insomnie, a empêché le roi d'Angleterre d'aller à Warmister, où toutes les apparences sont qu'il aurait été arrêté et livré au prince d'Orange, ceux qui en avaient l'intention étant les pins forts. Milord Churchill le pressa à diverses fois d'y aller. 11 est lui-même persuadé qu'on se serait saisi de sa personne ; tout cela l'aurait obligé de quitter Salisbury. En revenant , le prince de Danemarck et plusieurs personnes considérables le quittent, et il apprend en arrivant ici que la princesse sa fille va trouver les ennemis et se déclare contre lui. Quand on sut ici que la princesse ne se trouvait point dans son appartement , on commençait à dire dans Londres que la reine l'avait fait tuer , et il s'assembla du peuple auprès de son logement pour la demander ; mais la force de la vérité prévalut en cette occasion , et on connut bientôt qu'elle s'était échappée. Cela est arrivé par la faute ou par la négligence de milord Preston , car les ordres de mettre des gardes dans son logis étaient arrivés assez à temps pour l'empêcher d'en sortir; mais elle eut le temps d'être avertie du départ du prince, et de prendre le même parti. On la croit pourtant encore cachée à Londres.
Votre Majesté voit en quel état se trouve le roi d'Angleterre, et combien il est. dilïicile de rectifier des affaires si gâtées. Je lui parle tous les jours plusieurs fois et à milord , qui est le seul de ses ministres en qui il prend une entière confiance. (Vous agitons tous les partis qui se peuvent prendre, et le résultat de toutes nos conférences est qu'on dit et qu'il faut que le roi notre maître nous sauve , autrement nous sommes |>erdus, et il a intérêt d'empêcher que le prince d'Orange soit maître de l'Angleterre. Je ré|)nnds à cela qu'il faut concerter les moyens et convenir de ce qui est à faire pour réussir dans un projet si difficile; j'ai représenté les inconvénients que Votre Majesté armât des vaisseaux sans savoir comment ils se joindront à ceux du roi d'Angleterre; sa réduise a été (pie Votre Majesté détail armer, et qu'ensuite on trouverait bien moyen de se joindre ; et il doit me donner un état exact de sa flotte , afin que Votre Majesté connaisse qu'avec quelque secours on peut attaquer et battre la flotte hollandaise. Milord d'Armont a
été par-delà Torbay, et a mandé que s'il avait eu un vent favorable, il aurait brûlé la meilleure partie de la flotte hollandaise. Il y a pourtant lieu de craindre que quelques commandants de vaisseaux ne soient pas bien intentionnés. Il y a un frère de Churchill qui est abordé à Plymouth.
J'ai proposé un traité de ligue offensive et défensive ; la réponse a été qu'un traité de cette nature mettait la personne du roi en péril, et qu'il n'est pas en état de signer un traité. Ainsi il faut que* Votre Majesté le sauve et le tire de l'embarras où il est sans qu'il y contribue de sa part que par des prières verbales. J'ai voulu pressentir si Sa Majesté Britannique approuverait que Votre Majesté envoyât ici un maréchal de France ou un de ses anciens lieutenants-généraux, qui pût aider à diriger une guerre pour laquelle les plus habiles ne le seraient pas trop; mais je n'y ai point trouvé de disposition, et' le roi d'Angleterre croit que cela produirait un mauvais effet ici, et donnerait lieu à ses ennemis de publier que Votre Majesté envoie faire des propositions de liaisons et veut envoyer des troupes, ce qui lui ferait perdre des gens qui lui sont encore fidèles.
Cependant rien ne serait plus nécessaire auprès de ce prince qu'un homme de guerre, en qui il eût confiance, et qui pût l'aider à soutenir le plus pesant fardeau dont un roi puisse être chargé. Je ferai encore une tentative, connaissant l'utilité qui lui reviendrait de n'être pas destitué comme il l'est d'un homme d'une expérience consommée à la guerre.
Le prince de Galles n'a été envoyé h Portsmouth que pour être envoyé en France quand il sera jugé à propos. On a déjà publié à Londres qu'il était arrivé à Dieppe; mais on ne se hâtera pas d'exécuter ce dessein , et on ne sera peut-être pas en état de l'exécuter quand il le faudra; milord Douvres en est chargé. Cependant le roi d'Angleterre ine presse de représenter à Votre Majesté qu'il lui est capital d'avoir à Portsmouth de quoi payer des troupes qui y sont.
Il se passa hier une chose de grande conséquence. Le roi d'Angleterre manda hier les évêques et les seigneurs qui sont à Londres pour les consulter sur l'assemblée d'un parlement ;
tous lui conseilleront de l'assembler, et la plupart parlèrent décisiveinent qu'il fallait éloigner tous les catholiques des emplois et d'auprès de sa personne , et donner un pardon général pour rendre le parlement libre. Le roi d'Angleterre me parla hier an soir, et me dit qu'il ne voyait plus de repièdes pour lui que de convoquer un parlement ; que cela pouvait lui donner quelque temps pour prendre ses mesures et se garantir d'une ruine entière. .Ce matin il a tenu un conseil, et la proclamation pour un parlement est résolue , et sera publiée demain. Il faut quarante jours avant de l'assembler. Il y aura une sûreté entière et un pardon pour tous ceux qui ont été trouver le prince d'Orange. Beaucoup de gens croient que cette résolution peut être avantageuse au roi d'Angleterre, et que la plupart des Anglais se déclareront pour un parlement ; il est à craindre que le prince d'Orange ne se laisse pas amuser par une telle proposition , et ne veuille pas sur cela suspendre sa marche vers Londres. Si les trouprs de Sa Majesté Britannique voulaient faire leur devoir, il ne lui serait pas aisé de les battre; maison ne doit point s'attendre à une véritable résistance, et le roi d'Angleterre s'exposerait h être abandonné d'abord s'il prétendait combattre à leur tète. On verra entre ci et quelques jours quel effet produira dans Londres et dans les provinces la convocation d'un parlement ; peut-être que par-là le roi d'Angleterre aura le temps de respirer et s'empêcher d'être accablé. Je sais que ses plus affectionnés serviteurs lui conseillent de mettre sa personne en sûreté , parce que s'il diffère, cela ne sera plus en leur pouvoir. J'ai su de milord Milfort qu'il ne serait pas en état de refuser que les catholiques soient éloignés de sa personne. On ne lui a encore rien proposé sur la France; maison ne manquera pas d'en faire la proposition même avant que le |>arlement soit assemblé. Je ne puis dire ce qui arrivera, ni quelle résolution le roi d'Angle-3 terre prendra ; il faudra qu'il se soumette à tout ce qui lui sera imposé, ou qu'il se retire de bonne heure, soit à Portsmouth, soit ailleurs. Votre Majesté voit en quel état ce prince est réduit, et qu'il ne peut manquer d'être extrêmement malheureux.
Je vois beaucoup de gens persuadés que le prince d'Orange
ne s'arrêtera pas par l'assurance d'un parlement , et marchera vers Londres pour s'en pouvoir rendre le maître et de la personne du roi d' Angleterre. Le priuce Georges a écrit à Sa Majesté Britannique , et allègue pour excuse de ce qu'il a fait son zèle pour la religion protestante , dont il n'est pas.«HMSford Churchill a aussi eu l'effronterie d'écrire au roi son maître, et d'alléguer le motif de sa conscience et de sa religion pour colorer sa trahison.
J'ai reçu la dépêche de Votre Majesté du 3 de ce mois. J'ai remis entre les mains de miJord Godolfiu les lettres de change du sieur Herini, pour la somme de 50,000 écus, conformément à ce que le roi d'Angleterre m'a prescrit ; je lui ai dit ce que Votre .Majesté m'a fait l'honneur de me mander des frégates qui se préparent à Brest, pour joindre à ses vaisseaux quand cela sera de quelque avantage pour lui et qu'on pourra le faire sûrement. Ce prince témoigne une grande reconnaissauce des marques qu'il reçoit de l'amitié de Votre Majesté. U m'a parlé plusieurs fois ce matin, et m'a répété qu'il, ne se laissera aller à rien qui soit contraire aux intérêts de Votre Majesté ; qu'il connaît bien qu'en le faisant il sera entièrement perdu; qu'il a été obligé de convoquer un parlement pour pou- . voir gagner quelques jours et voir si cela pourra rendre ses troupes plus fidèles ; qu'il se peut faire que les provinces se déclareront aussi pour un parlement, et qu'en gagnant du temps il pourra arriver des choses qui remettront ses affaires eu meilleur état ; que je connais jusqu'où va la désertion des officiers et des troupes , et que le seul remède , s'il y en peut avoir, est la convocation d'un parlement; qu'il connaît bien l'état périlleux où il est , et qu'il ne peut avoir aussi de ressources que dans l'amitié de Votre Majesté, qu'il conservera à quelque prix que soit.
« J'ai dit à Sa .Majesté Britannique que Votre Majesté était en grande inquiétude de l'état où elle se trouve, et qu'elle y serait encore davantage quand elle apprendrait les dernières choses qui sont arrivées, et que je pouvais l'assurer que Votre Majesté n'omettra rien de tout ce qui est possible pour lui conserver sa couronne.
J';ii connu, par ce que le roi d'Angleterre m'a dit , qu'il ira
des députés trouver le prince d'Orange de la part des seigneurs qui ont conseillé et demandé l'assemblée d'un parlement. Je crois que ces députés seront aussi chargés de parler de la part de Sa Majesté Britannique , et d'essayer d'arrêter M. le prince d'Orange par des propositions dont la principale est l'assemblée d'un parlement. Je ne sais j>oint encore qui sera nommé ; on croit à la cour que milord ilowster sera député avec milord Halifax, mais cela n'est point encore réglé. L'ambassadeur de Hollande a fait demander permission au roi d'Angleterre, par milord Preston, d'aller trouver M. Je prince d'Orange à dessein, comme il le dit, d'aller proposer un bon accommodement ; on l'a remis à deux ou trois jours, et il ne partira point que les autres députés ne soieut partis.
Les partisans- du prince d'Orange disent qu'il ne s'arrêtera point pour toutes les propositions qu'on lui jwurra faire , et qu'il marchera droit à Londres. ,
On a eu des nouvelles de sa marche ; il y a de ses troupes qui se «ont avancées jusqu'à un lieu appelé Cherbora ; il y devait être avant-hier, et on croit qu'il sera aujourd'hui ou demain avec toute son armée aux environs de Salisbury.
Le comte de Bath, qui était dans Plymouth, s'est déclaré pour la religion protestante et pour un parlement libre, sans nommer M. le prince d'Orange ; il a fait désarmer tous les officiers catholiques du régiment d'Huntington, qui était à Plymouth, et a fait arrêter milord Huntington, colonel de ce régiment, qui y était en garnison. Le frère de milord Churchill, qui était dans le port avec un vaisseau qu'il commande, a favorisé sa rébellion. La1 même déclaratiou se fait même dans toutes les provinces , et celle d'York est entièrement déclarée. Le jour de rassemblée du parlement est fixé au 25 janvier ; peu de gens croient que les affaires puissent être différées jusqu'à ce temps là. Il est impossible déjuger ce qui arrivera ; mais je ne serai point surpris si le roi se voit forcé à prendre le parti de mettre sa personne, celle de la reine sa femme et celle du prince de Galles en sûreté ; la question est s'il le pourra faire quand il le voudra. Il voulait aller demain à Windsor visiter les quartiers de ses troupes; mais on lui a représenté qu'il était en plus grande sûreté à Londres qu'en aucun autre endroit.
Madame la princesse de Danemarck a pris la route de la province d'York, avec les dames qui l'accompagnent.
Je suis avec le profond respect que je dois, Sire,
De Votre Majesté
Le très-humble, très-obéissant et très-fidèle serviteur et sujet.
Signé : Barillon.
On a vu , par les dépêches de M. de Barillon , combien la cause du roi Jacques était désespérée ; Louis XIV, par cette dernière dépèche, témoigne assez qu'il a perdu toute confiance , ou plutôt que la déchéance de ce malheureux roi , à laquelle il s'était si fort opiniàtré, lui semblait dès lors absolue.