CHAPITRE X
Mécontentement des Espagnols. ~ Conquête de File de Minorque. — Importance de cette conquête. — Occasion perdue. —Expédition anglaise dans la Baltique. — L'amiral hollandais Zoutman.-r Hyde Parker. — Combat du Dogger-Bank. — Convoi pour les Antilles. — M. de Guichen. — On aperçoit Tennemi. — Succès de Tamiral anglais. — Désastres de Tescadre française. ^ Le marquis de Bouille s'empare de Saint-Eusiache aux Antilles. — Le comte de Kersaint. — Influence française en Hollande. ^ Loyauté du gouvernement de Louis XVI. — Combats particuliers.
Les Espagnols étaient méconlens de la France^ ils lui reprochaient de sacrifier les intérêts des alliés aux siens propres. L'avortement de Texpédition de la Jamaïque^ par le défaut de concours des Français, le ravitaillement de Gibraltar, étaient les griefs principaux qu'ils mettaient en avant et qui aigrissaient les esprits contre la France. Les Espagnols murmuraient hauteinent ; la cour
était Tobjet des plus violentes censures. L'Espagne, disait-on, n'avait entrepris cette guerre que pour servir les projets ambitieux de la France et nullement dans Fintérêt de la nation espagnole. On la caractérisait comme une guerre de cour et de famillo. Pour donner un démenti à ces plaintes, le cabinet de Versailles résolut d'exécuter quelque entreprise utile aux deux peuples. Ses regards se portèrent sur l'tle Minorque, moins difficile à prendre que la Jamaïque. La conquête de cette île assurait aux cours alliées la domination de la Méditerranée; elle enlevait à TAngleterre un centre formidable d'où elle paralysait, dans cette mer, les efforts des marines de France et d'Espagne , et détruisait leur commerce par une multitude de corsaires. Ces considérations déterminèrent les deux cours et Ton s'apprêta à mettre ce dessein en voie d'exécution. Les facilités qu'offrait d'ailleurs l'expédition, étaient un motif de plus pour l'entreprendre.
Quoique le fort Saint-Philippe fût parfaitement en état de résister à une puissante agression, la garnison était peu nombreuse et n'ignorait pas l'impossibilité ou se trouvait l'Angleterre de la secourir ; elle ne pouvait manquer de capituler devant l'armée considérable que l'on embarquait sur les vaisseaux alliés. Dix -huit
vaisseaux^ sous les ordres du comte de Guîchen, sortirent du port de Brest vers la fin de juin ; MM. de Beausset et La Motte-Piquet, ces deux intrépides protecteurs de notre commerce, dirigeaient chacun une division. Les Anglais ne purent empêcher la jonction à Cadix de cette escadre avec trente vaisseaux espagnols commandés par don Louis de Cordova. L'armée combinée appareilla le 22 juillet et chassa tout devant elle dans la Méditerranée. Dix mille Espagnols et quatre mille Français débarquèrent successivement dans la baie de Mosquite. Le duc de Grillon, militaire distingué et brave, conduisait la descente. Né Français, mais au service d'Espagne, où il servait depuis longtemps avec distinction, le choix qu'on avait fait de lui devait satisfaire Famour-propre ombrageux des deux nations et détruire toute rivalité dangereuse. En quelques jours rtle Minorque fut conquise, à l'exception du fort Saint-Philippe. Les Anglais, depuis qu'ils étaient maîtres de cette île, avaient augmenté les travaux de défense du fort, ce qui en faisait une des premières citadelles du monde. L'attaque fut longue et opiniâtre^ la résistance ne le fut pas moins; enfin le duc de Grillon, ayant achevé les travaux du siége> fit démasquer son artillerie et battre en brèche les murailles de la place. Le
2S2 JOSTOIBS AB LA.MàltlIlE FRANÇàl». 4781.
gouverneur anglais, Murray, tint encore long-tooops; mais réduit à ses propres ressources, il capitula le 4 février 178a. La reddition de Tile délivra la Méditerranée de la ptéfienee de l'ennemi et consola les Espagnols de leur insuccès de la Jamaïque.
Pendant le siège du fort Saint-Philippe, la flotte alliée sortit de la Méditerranée et cin^a vers les côtes britanniques. A la hauteur des Sorlingues, elle rencontra un navire neutre qui donna Talarme à la flotte anglaise commandée par l'amiral Dorby. Quelques heures plus tard , les trente - six vaisseaux ennemis tombaient au milieu des quarante-cinq vaisseaux alliés, et une affaire générale aurait sans doute résolu la question tant de fois agitée de la prépondérance ou de l'infériorité de la puissance anglaise dans le monde. Dorby, incapable de tenir tête à de pareilles forces, dissimula ses mouvemens, et, profitant d'un temps oragçux et couvert, alla se réfugier à Torbay. Gordova et Guichen, dans l'ignorance de ces événemens, continuaient lentement leur navigation vers l'Angleterre. Formant avec leur armée une immense ligne, ils semblaient vouloir en envelc^^r les Iles-Britanniques tout entières.Leur sortie de la Méditerranée se rattachait à des projets d'une grande importance» Outre rimpossibiUtô où ils mettaient la cour de
HfôtOlEE D£ LA AIARUœ FRANÇAISE. 17S1. 223
Sâînt-James de secourir Minorque^ ils comptaient intercepter le riche convoi de Tlnde^ alors attendu en Angleterre, et celui qu'on rassemblait à Cork pour l'Amérique. Peut-être espéraient-ils encore que leur présence dans la Manche leur fournirait l'occasion d'une bonne fortune de guerre. L'armée anglaise, en mouillant à Torbay, s'était hâtée de se mettre en état de défende. L'amiral Dorby l'avait établie en forme de croissant, ses plus forts vaisseaux aux extrémités.. Cette ligne d'embossage, très forte par elle-même, était insuffisante dans une baie ouverte et mal fortifiée pour résister aux attaques d'un ennemi supérieur et audacieux. Pris comme dans un piège, Dorby , en admettant qu'il ne fût point forcé dans sa ligne, devenait impuissant à défendre les côtes des insultes et des entreprises de l'ennemi. La ville de Cork, sans fortifications et renfermant d'immenses magasins de toute espèce, courait les plus grands dangers. La nation anglaise se livrait aux plus justes craintes, elle blâmait Dorby de sa retraite à Torbay et redoutait le ciiractère aventureux de Guichen. Les alliés vinreot ou aide à l'Angleterre. L'armée combinée parut queljours après à l'entrée de Torbay. Le comte de Guichw reconnut en personne la position de l'ennemi qt se décida à faire une attaque générale; Gordova béâtait.
Cette circonstance détermina Guichen à demander la réunion du conseil des officiers généraux. La grande chambre de l'amiral d'Espagne offrit le spectacle imposant, qu'un siècle avant; le So/eiZ-Aot/a/ avait présenté le jour de la bataille de la Hogue; mais les temps, mais les mœurs étaient changés. Guichen prit la parole; après avoir énuméré le nombre et la force des vaisseaux alliés, fait l'éloge de la bravoure des chefs et des équipages, il remercia la Providence d'avoir mis entre leurs mains la dernière armée que les Anglais eussent en Europe. « Il nous suffit, ajoutait-t-il, d'un peu de résolution pour arracher à tout jamais l'empire de la mer à la Grande-Bretagne, une simple reconnaissance ne peut amener que de la honte et d'éternels regrets. L'ennemi, acculé dans le fond de la baie, hors d'état de manœeuvrer, est comme dans un filet ; il lui sera impossible de résister aux nombreux brûlots que nous lancerons contre lui; enfin « Messieurs , une gloire impérissable ou un déshonneur ineffaçable sera le résultat de voire délibération. )> Don Vincent Droz parla après lui. Plein de confiance dans la réussite de l'attaque, il s'offrit de conduire l'avant-garde, répondant sur sa tête du succès. M. de Beausset fut d'un avis contraire^ il exagéra les difficultés de l'affaire , le désordre qui en serait la
BOSItHRE DE U. MARUŒ FRANÇAISE. 1781-82. 225
suite, il demanda, en terminant, qu'on prit les dispositions nécessaires pour s'emparer du convoi qui ne pouvait tarder de paraître. La Motte-Piquet frémissait dimr patience et s'indignait de ce langage ; don Louis de Gor« dova se rangea à Topinion de M. de Beausset/ son adhésion entraîna celle des officiers espagnols : Guichen, don Vincent et les autres, qui voulaient le combat, durent renoncer à une de ces occasions qui font les réputations éclatantes, et mettent, dans les mains de quelques hommes, les destinées de tout un peuple. Ce moment perdu, les coups de vent, les maladies contagieuses jetèrent dans la plus affreuse confusion la flotte des alliés et obligèrent les deux amiraux à se réfugier, Guichen , à Brest, et don Gordova, à Cadix. Los convois anglais gagnèrent leurs ports sans obstacles.
Les Anglais, revenus de Teffroi que leur avait inspiré la croisière de l'armée combinée, enorgueillis de sa fuite désordonnée et de la rentrée de leurs flottes marchandes, résolurent de fermer la Baltique aux Hollandais. Le vieux et opiniâtre Hyde Parker , père du général qui servait en Amérique , fut chargé de cette mission. Au mois de juin , il partit avec cinq vaisseaux et quelques frégates ou corvettes. Ses instructions lui prescrivaient de détruire le commerce enneoii et
d'escorter, à son Iretour, un convoi anglais qui se ras* semblait dans le port d'Elsetieur. Deux vaisseaux et une frégate vinrent peu après le joindre, ce qui fît monter sa division à sept vaisseaux , deux frégates et trois corvettes.
Guillaume V, pressé par les réclamations du comtnerce, fit armer trois vaisseaux et trois frégates dont il confia le commandement à l'amiral Zoutman ; c'était un officier accablé d'années, presque inconnu dans la marine, et qui, depuis long-temps, ne faisait plus de service aclif. Il objecta que les forces (Ju'on lui confiait n'étaletit pas suffisantes; on Tapaisa en lui assurant qu'il rencontrerait l'amiral Kingsberg, qui croisait sur sa route avec trois vaisseaux. Zoutman appareille avec un convoi; sur sa route il trouve Kingsberg et le prie de se réunir à lui ; Kingsberg refuse et lui montre des ordres du stathouder, qui lui enjoignent de faire voile pour la Hollande dans lés vingt-quatre heures. Guillaume V sacrifiait Zoutmdn aux intérêts de son ambition. Ce noble Vieillard , soupçonnant quelque indigne trahison , communique ses alarmes à son compagnon d'armes. Kingsberg, très attaché au stathouder. Test plus encore à sa patrie, il se joint à Zoutman et lui jure de l'accompagner encore quelques semaines.
diftW)iR£ m LA ffARim mànçAiSE» 1762k. SW
De son côté* Parker , qui était parâsiiteiaeBt ïm^ tmitdè k ialbleifee de TatitteâieDit hollandais « s'était: hâté de quUter sa croisièro du Sund pour bllek* à.Iai reaeottti^e de Zoutman. L'amiral anglais tratnail à si suite la flotte marobande d'EIseneur; il étsât (^lein d'espoir^ ne supposant pas qn*il dût s'attendre à noe résistance sérîelise de la pai^t de rennemi« La rencohtre eut lieu le 5 août 1781 ^ à Dogger^Saack , vers les côtes de Jutland» Parker éprouva une vive surprise m voyant une escadre égale à la sienne^ il cru ta une mystification. Gooune il était au vent^ il ordonna à boa ooohroi de faire route^ et se portant au centre de sk divisioil» il arriva sur les Hollandais. Il lés trouva rangés en bon ordre « ayant, aux extrémités de leur ligne^letirs frégates et cor^ vettes disposées à prêter main forte aux vaisseaux les plus compromis^ Siiivant Tantique usage, les deux eséadres ne commenoàrent à tirer qu'à une demi-portée de fusil Tune de Tautre. Les deux vaisseaux commandans, la Forlitude et l'Amiral Rttyter s'attaquèrent avec impétuosité, les autres en firent autant et Tactidn devint gé^ ttérale. Pendant quatre heures on combattit aveè fureur 9 il semblait que l'esprit de Monck et detluyier animât les combattans. Leâ Hollandais restaient inébranlable? dans leur ligne, et les Anglais, multipliant leurs efforts
928 msTomi m la mariiib màiiçAiSE. I78S.
venaient se briser contre celle opiniâtrelé. Aucun vaisseau, aucun homme ne faillit dans cette affisdre, Anglais et Hollandais se séparèrenl épuisés , mais non vaincus. Hyde PariLer et Zoutman rentrèrent dans leurs ports respectifs. Le vaisseau hollandais la HoUandey de soixantehuit canons , coula à Tentrée du Texel, l'équipage n'eut que le temps de s'éloigner, abandonnant les malheureux blessés à une mort horrible.
En Angleterre et en Hollande les gouvernemens prodiguèrent les éloges les plus mérités aux braves qui avaient combattu. Le capitaine Macarlney, un des plus vaillans officiers de la marine anglaise, fut tué à c6té de son Ois y &gé de sept ans ; ce jeune enfant resta cons^ tamment à cèié de son père pendant laction et fiit le témoin héroïque de sa mort.
Lord Sandwich, premier lord de l'amirauté, sachant que le capitaine Macartney laissait une famille nombreuse et peu riche, adopta tse noble enfant*
Depuis la rentrée de Tarmée combinée dans les ports de France et d'Espagne , la cour de Versailles avait reçu, à diverses reprises, des demandes d'hommes et de munitions de toute espèce, dont le manque se faisait vivement sentir aux Antilles et dans l'Inde. L'ordre fut donné de préparer à Brest deux convois por*
HISTOtRE DE LA MAIONB FRAUÇâISE. 1782. ttfl
tant des approvisioDDemens et plusieurs milliers de soldats.
Le comte de Guichen, chargé de les escorter m large, appareilla au commencement de décembre 1781 . Une fois hors des atteintes présumées de l'ennemi, l'amiral fran^ çais laissait le convoi au marquis de Vaudreuil et allait se réunir à Cordova, qui barrait le détroit de Gibraltar. M. de Vaudreuil poursuivait sa route pour les Antilles^ et détachait chemin faisant la flotte de l'Inde sous res-corte d'un vaisseau et de deux frégates. Aux Antilles ^ il ralliait le comte de Grasse, lui donnait les ordres de la cour et coopérait avec cet amiral à l'attaque de la Jamalque. Le cabinet de Saint-James ne tarda pas à être instruit des projets des alliés; mais, trompé sur la force réelle de Tescadre française, il expédia à sa rencontre l'amiral KempeDfeld avec douM vaisseaux et quelques frégates; les Français avaient dix-neuf vaisseaux. Le 12 décenibrey le vent venant de l'est-sud-est et lliorixon brameux^ comme l'armée navale de France et le convoi marchaint en échiquier, le convoi au vent, le vaisseau VAdifàéwà^ vrit et signala l'ennemi, qui attaquait les navires mar«* chauds de l'arrière-garde. Le comte de Guichen fit aussi* t6t le signal de combat en se formant en bataille par on virenttit vmt arri^«
919 ttl$VO|RC( Pfi U MAUDIS FR4NÇ41SE), i7^%
. Il était une l^ur^ un quart 4^ Taprèfi-midî, et ce fui en ce moment que l'Actif, serre-file de la ligne française, commença k tirer sut les vaisseaux 4e l^svant^gf^rée anglaise qui entraient dans le coavoi ea le eoupaat eu éobarpet De part et d'autre régnait la confu^ioo. he$ pa vires marchands, à mesure qu'ils étaient avertis du danger, se portaieodt, autant que pouvait le permettre la iaiblesse de la brise, sur Tarmée française^ qui, elLamème» distinguant à peine les objets, n'étant pas sûre de la véritable positioa de Tennemi, exécutait manoeuvre ttr manceuvre. Kempeafeld, ne sachant à quoi se fixer, ayant ses vaisseaux à de grandis intervalles les uns des autres* cherchait à les rallier et mïiAquait la pri^e totale du convoi.
Cependant avec l'éclairci , les deux armées régulari-* aèrent leur forttiatîon d'ordre et coururent toute la jour*^ née ilans l'ou^t-sud^ouest* Vers dix heures du soîr les vents pissèrent au sud-sud-^ouest. En virant de bord, le eomte de Guichen pouvait espérer de se rapprocher de rMnemî et lui reprendre les vingt marchands eppturés) mats la nuit était sombre, il éprouvait beauomp de dif^ acuités à faire mouvoir avec ensemble tant de navires réunis; il préféra continuer sa route et attendre le jomr*
Le lendemain^ Tamiral Kempenfeld, qui avait oonaervé
l!avaDlage du venU évita avec som ret^gagement que lui offrait le comte de Guichen ; habile et prudent^ satisfait de ce succès inespéré^ Kempeufeld ne voulut pas perdre par témérité ce qu'il devait mu circonstances ; il fit route pour TAngleterre^ où il arriva avec ses prises. Douze c^ts hommes de troupes , six cents matelots et une quantité considérable de vivres devinrent le prix de ce coup de main* Cette p^te sembla en préparer d'autres : assaillie par un violent coup de v^t de sud-ouest^ la plupart des vaisseaux français ftirenl désemparés et obli« gés de rentrer h Brest dans Télat le plus pitoyable. Oinq transporta et deux vaisseaux. arrivèrent aux Antilles. Le conv<^ de Tlnde y aux troiâ quarts détruit^ continua sa route.
Cet événement fit avorter les desseins des alliés et causa^ en grande partie^ les disgrâces de la campagne de 1782. Les Esf^gnols^ prévenus faussement contre les Français y agirent avec mollesse , cherchant plulèt à faire leurs propres affaires que celles des deux cou* rennes*
Cependant les Aurais n'étaient pas heureux aux Antilles ; le marquis de Bouille, averti que le gouverneur de8Ai»l*Ëustache, ae fiant sur la forte de Itlo et TéloigOMO^ 4» U flotte française;^ gftrdfaUmal, téafÀ^iB
932 HISTOmE DE LA MARINE FRANÇAISE. 1782.
l'enlever par un coup de main audacieux. Sans bruit^ il fait embarquer douze cents hommes sur trois frégates, une corvetle et quatre navires de commerce; il accrédite le bruit qu'il va rejoindre Tarmée du comte de Grasse; il cingle aussitôt sur Sainl-Eustache. Le 25 novembre, il est en vue de l'tle ; malgré une mer houleuse et la perte de ses chaloupes^ il débarque quatre cents hommes du régiment de Dillon et les compagnies de chasseurs. Au rivage, M. de Bouille «'inquiète; il a avec lui peu de soldats; il est sans artillerie et il sait qu'il va avoir affaire à huit cents soldats aguerris et bien armés ; cependant, confiant en son audace, il marche droit aux ennemis. La majeure partie de la garnison faisait l'exercice sur l'esplanade; elle ignorait le débarquement. L'uniforme rouge du détachement de Dillon contribue à prolonger son erreur. Les Français hâtent leur marche et commencent le feu sur les Anglais, qui se débandent et fuient. Le gouverneur Gokburn, qui revenait d'une promenade à cheval, accourt au bruit et il est fait prisonnier. Les Anglais se précipitent vers le pont-lcvis pour le lever; nos soldats, encore plus prompts, les en empêchent et entrent pèle -mêle dans la place. L'tle se soumit, le butin fut immense ; il consistait en soixantedix pièces de canon, en un million mis en séquestre par
ttlSTOIRB DE LA MARINE FRANÇAISE. 1788. 233
les Anglais^ et que le chevaleresque marquis de Bouille restitua aux Hollandais. Il rendit aussi 200,000 tv. que réclamait le gouverneur Gokburn ; i^TOO^OOO fr., que les généraux Rodney et Vaughan avaient retirés de la vente de leurs prises, furent partagés entre les troupes. Le lendemain, les lies de Saba et de Saint-Martin se rendirent à la première sommation.
A la fin de cette année et au commencement de l'autre, le comte de Rersaint, avec une petite division, reprit aux Anglais les colonies hollandaises de Démérary, Essequebo et Berbice. Ainsi, les conquêtes de Rodney, entreprises contre le droit des gens, qui avaient si flatté les spéculateurs anglais, lui furent enlevées aussi facilement qu'elles avaient été faites. La conservation du cap de Bonne-Espérance, comme nous le verrons bientôt, et la restitution, par la France, des colonies hollandaises, jetèrent le plus grand éclat sur sa loyauté et son désintéressement. Dès ce moment Tinfluence française en Hollande domina toutes les autres. Celte politique, aussi habile que généreuse, ne pouvait qu'augmenter la^haute considération dont le gouvernement de Louis XYI jouissait dans le monde entier.
Avant de poursuivre le récit des événemens maritimes de^la guerre, donnons le précis des prinetpatix cembtts
particuliers qui eurent lieu depuis la fin de 1780 jusqu'en 17Sa.
M. dé la Touche^ croisant, avec la. frégate PHermione^ à rentrée de New-York, s'était emparé de deux navires marchands, lorsque, dans la journée du 7 juin 1780^ il aperçut au vent quatre voiles anglaises, l'Iris de 32, un sloop de guerre et deux marchands. Le combat s'engagea entre les deux frégates; /7m, ne pouvant soutenir le travers de rHermUmey se laissa culer et vint la canonner par la hanche ; M. de la Touche courut un peu de Tavant en serrant le vent. Dans cette position, prenant la frégate ennemie en écharpe, il l'écrasa de son feu. Les Aitglais s'ofdniâtraient dans leur résistance ; pourtant^ dégréée, oriblée de boulets, ayant la moitié de son équipage hors de combat, /7m arriva aubitenient et s'éloigna sous toutes voiles. UHermione se mit sur ses traces. La vitesse de /7m la mit en peu de temps hors des atteintes des vainqueurs. Forcé de renoncera une prise assurée, M. de la Touche courut sur le shooner et le eonduisit à coupi» de canon jusque sous la terre.
L'Jiermtime perdit cinquante hommes ; son capitaine et le lieutenant en second, M. de Villemarais, furent blessés.
La frégate la MifHntey conimandée par le chevalier
de Grimouard^ croisaiti aiec deux autres petites frégates, daiii& les parages sud de i'Àni^eterre. Le matin , 4 jan-* vie^ à la découverte, il aperçut deux voiles qui préseu-t talent Tavant ; la brume ne permettant pas de jugQr de leur importance, la crainte de prendre chasse devant des navires inférieurs ou de môme force» décida le capitalise à s'en approcher ; il reconnut deux vaisseaux an-i glais; te Courageux, e^ te Vaillant f
Le chevalier de Grimeuard se fit aussitôt chasser, de manière à couvrir ses autres compagnons* Atteint par le Courageux, ce dernier se contenta de lui envoyer sa bordée pour poqrsuivre les autres; inais GrLt^ouard 4irigefi sa iroute de manière à couper à angle droit cell^ 4u vaisseau. Il s'ensuivit un engagement aokiamé, à por* tée de pistolet, dans lequel M* Grimouard fut blessé griè^ veipeAt et la moitié de son équipage mis hors de combat.
Le seeaiul de lafrégale, M. de Villeneuve, ayant pri« le commandement, continua le (eu et n amena que lorsque la Mimrve se trouva désemparée et sur le pointde eouler bas. Les autres frégates purent se sauver.
Cette résistance Valut à M. de Grimouard son échange, et plus tard Le commandement du vaisseau le Scipion, avec lequel il soutint un de ces brillans combats si fréquens dans notre marine»
236 HISTOIRE VÈ LA MARINE PRAIIÇAISE. 1782.
En jain , la frégate la Fée, de 26 canons^ commandée par M. de Boubée^ capitaine de vaisseau , livra un combat opiniâtre à la frégate anglaise rUlyssCy de 4-4, et la força à s'éloigner.
Le 27 juillet, cette même frégate , démâtée de son mât de misaine par un coup de vent violent, fut combat-» tue bord à bord par une frégate anglaise de même force. Après deu% heures d'un engagement assez vif, l'ennemi abandonna le champ de bataille; M. de Lejritz, garde marine, s'acquit beaucoup dlionneur, en cette occasion, par sonrintrépidité.
Le corsaire le Rohan Saubise, de Dunkerque, capi^ taine Van Stabel , combat le corsaire anglais V Amiral Rodnetfj de 16 canons. Après l'avoir forcé à se rendre, Van Stabel est contraint d'y mettre le feu , tant le cor-^ saire est désemparé et hors d'état de tenir la mer. Van Stabel , blessé dangereusement , continua à donner ses ordres à son équipage que son courage électrisa.
La corvette le Sénégalyde 16 canons, commandée par M. Alary, lieutenant de frégate, est enlevée par le sloop anglais le Zéphir, de même force (1).
Les deux navires combattaient au bord opposé^
(I) J^ ne pois répondre de reuctiUMie de ce fécil.
IL Alary se trouvait sous le tenf ^ la brise tombait gra* doeUement. Pour empéeher l'ennemi de lui éebapper, il vira de bord étant par s<m travers ; malheureuse ment le virement vent devant ne put s'effectuer, il fallut recourir au virement vent arrière* Au milieu de son évolution , le vent tomba complètenent et le mit dans l'impossibilité de venir d*uA bord ou de l'autre ; doBB cette position, qui le mettait à la discrélion de l'enn^di, il fut forcé de se rendre.
M. Alary succomba victime de son coumge^
Le 1*' septembrot la frégate la Magieismèe, oomman* dée par M. de la Bouchetière, livre, près de Boston, un combat opiniâtre au vaisseau anglais le Cliatamy de &0 canons, capitaine Douglas. L'engagement dure umt heure et demie à portée de pistolet. La Magicienne^ dé* matée et ayant près de cent hommes tués 09 blessés, tombe au pouvoir de l'ennemi.
L'ardeur et le courage des ofAciers et de l'équipage méritaient un meilleur sort : ^ Je meurs, disait au capi-^ taine le matelot Dachicourt, atteint mortellement, mais je regrette moins la vie que de voir la frégate prise par les Anglais, d
M. deRevel, commandant la corvette le Saint-Louisy de 14 canons, en se rendant au cap, fît la rencontre de
2SS HiftfôikE bfe LA MarMé rtiA)«çAtSE» 1788%
k frégate le Peéerpairkir de 36 canons, qui faisait jpai^ tie d'uDtô di?i6ion anglaise en croisière près de Saint-^ Domingue : a Le 8 novembre, à deuîi heures du mtin^ dit cé capitaine, On me signala une frégate au veiit par B6tre travers à «le portée de canon* le tins de suite le teiit^ tant pour la rieoonnattre quO pour donner le témp^ au Preâsiffng de continuer sa route (1)« Ge navire tint aussi le vent, mais le Pt^sHgny vira loTpOnr lot, et prit ia bordée du nord-ouest^ les vents ayant passé pour lors au sud-est. Je fis hisser mes hunims pour essayelr la marche de ce nitvire ; j'ai vu que je le gaguais ihalgré qu'il eût sa misaine. Il borda ses perroquets et alluma ses mèches à deux heures et demie. Je fis de suite allumer les miennes dans ia cale pour ne pas lui faire connaître que j'étais bâtiment de guerre.
Par la mauvaise manœuvre du Pres^igny , cette frégate, se trouva entre lui et moi ^ et comme $Ile faisait porter en dépendant sur le Saint-Louis , et que nous étions déjà très près, je fis amurer mes deux basses voiles à la fois , pour la dépasser, et virer vent devant sous son beaupré, tant pour l'engager avec avantage que pour me mettre entre elle et le Pressigny^ car je ne
(1) Le Pressigny était un vaisseau avarié de la côni|>agnie.
ttîStOlRE BË LA MARINE »RA«ÇAfeE. !78Bk M®
jpôuvdîs plus faire cette tnfinœùvre Vertt afrièrej en ee que je lui eusse dohtiê l'avantage de m'envoyer sabordée à poupe à la petite portée du pistolet. Mais le capitaine ennemi voyant ma manœuvre , la prévînt en amuraht §à grande voile et bordant son artimon^ et portant uti peu plus largue que moi, nos vergues ôe rencontrèrent à trois heures. 11 me héla et demanda ma couleur. Je lui répondis qu'il eût à me dire la sientie« Il me dit : « américain.
— Et moi : navire dû roi de France.
— Amène de la voile^ me dit-il.
— Je lui répondis qu'il devait savoir le respect qui était dû au pavillon de mon roi, que je n'en amènerais jamais, et que si réellement il était américain , et qu'il me réitérât cette question, je lui enverrais toute ma volée.
-«-A cela 11 me dit : bon, mais tu amèneras tout pour la frégate du roi d'Angleterre.
— A quoi je répondis par toute ma bordée et engageai le combat bord à bord, quelquefois nos vergues se touchant, tenant toujours le vent pour la serrer au feu le plus prés possible. »
Elle resta quatre à cinq minutes sans riposter, le capitaine ne pouvant ramener son équipage au combat ,
246 PHmXllE DE U MARIIŒ FRANÇAISE. 1782t
car j'en étais si près que j'entendais^ par le moyen d'un interprèle, tout ee qu'il disait, de manière que je prévenais toutes ses manœuvres. Elle fil enfin un feu terrible de ses hunes, de ses gaillards, et beaucoup de mousquelerie. Â quatre heures, je cessai d'entendre la voix du capitaine, mais une autre.
A quatre heures et demie l'itague de mon grand hu^ nier fut coupé, et en amenant je me trouvai coiffé , cela lui donna l'avantage ayant voiles dehors, de courir un peu de l'avant , mais me donnant l'aisance de lui en donner dans sa hanche jusqu'à cinq heures que son feu cessa.
Elle étail à deux longueurs du navire dans mon portelof du vent, lorsqu'elle arriva vent arrière et gréa ses bonnettes.
Je crus qu'elle voulait s'entraver sous mon beaupré et m'enfiler de lavant à l'arrière, je pris le parti d'arriver aussi, pour lui présenter mon travers ; mais voyant qu'elle forçait de voiles pour se lever de dessous ma volée, je tins le vent cl lui envoyai quelques coups de canon de tribord dans son derrière. A quatre heures , je m'aperçus que celui qui me chassait depuis le matin , gagnait mes eaux. A la nuit tous les deux y étaient » pouvant être environ à trois lieues de moi.
Le lendemain, les deux voiles ennemies renforcées d'un vaisseau, poursuivirent M. de Revel, qui parvint k gagner Saint-Domingue.
Dans la Méditerranée il y eut cette année là comme une surprise. Le gouvernement français, préocciipé d^s événemens d'Amérique, négligea de faire convoyer les navires marchands, ou du moins leur donna en général des escortes insuffisantes. C'est ainsi que deux convois de blé venant d'Afrique allaient être enlevés par les croiseurs ennemis sans l'habileté et la bravoure du marquis du Bouzet, qui, étant tombé heureusement au milieu d'eux au moment où ils étaient attaqués, parvint à les rallier après avoir mis en fuite l'ennemi, et les conduisit à Marseille (t).
(1) Le marquis du Bouzel, pendant la révolution, fut obligé d'éniigrer. A sa rentrée, le commerce de Marseille , sachant qu il possédait peu de fortune, lui fit offrir une somme d'argent comme une dette que la ville de Marseille lui devait depuis 1781. Sur le refus de M. duBouzet, le commerce de Marseille lui obtint du premier consul une pension viagère. C'est le même officier qui écrivait au ministre de la marine pour refuser la part des prises qu'il avait faites en Amérique , où il commandait une division pour empêcher la contrebande : « La fortune que la Providence m'a donnée est très médiocre et peut-être l'est-elle pour toujours; mais jamais je ne serai capable d'acquérir un bien-être, un état de fortune, si précieux pour un père qui chérit ses enfans, aux
T. IIK 16
242 ntsToiRtt i>K i.AMAnmE fiva'nçaise. 1782.
M. de Martiûeng, commandant la Botuieusej se distingua également en prot^eant nn convoi qu'il escortait, contre les attaques d'une frégate anglaise.
dépens des sentUnens de délkalesse et d'honneur que l'éducation et ma naissance ont gravés dans mon cœur. »