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CHAPITRE XIII

Le comte de Grasse. — Rodney. — Manœuvres des deux amiraux. — Le capilaine Douglas. — Belle manœuvre. — Combat. — Aversion des capitaines contre le comte de Grasse. — Désorganisation de notre flotte. «— Intrépidité du comte de Grasse. ^ Journée faneste.

L'année qui venait de s'écouler avait été glorieuse pour la France; l'année 1782 fut au contraire marquée par des revers.

Les cours alliées revenaient au projet favori de la nation espagnole» qui était la conquête de la Jamaïque. Saint-Domingue était le rendez-vous général des forces de terre et de mer destinées à cette iwportsgite expédition. Déjii une flotte espagnole et un convoi de troujpes y

étaient mouillés n'attendant plus que rarrivée du comte de Grasse, que nous avons laissé à la Martinique et qui était chargé du commandement général de toutes ces forces. Cet amiral, informé qu'tin convoi escorté par trois vaisseaux, avait fait voile de France pour les lies, retardait son départ, non seulement pour protéger son attérissage, mais pour se procurer les hommes et le matériel dont il avait besoin.

Son armée secomposaitalors de trente-trois vaisseaux et de plusieurs frégates. Au dire de tous les contemporains, jamais armée navale, depuis Louis XIY, n'avait été mieux partagée en officiers de choix ; on y citait des noms déjà distingués. M. de Bougainville était un navigateur célèbre, et les guerres du Canada avaient établi sa réputation de bravoure; le chevalier du Pavillon, de la Clochetterie, de Marigny , de Goimpy-le-Bègue, le chevalier d'Espinouse, le vaillant Descars, passaient pour les capitaines les mieux famés de la marine. Talens, bravoure, rien ne manquait à ces officiers, si ce n'est la première des ver- ^ tus militaires, la discipline. Le plan du comte de Grasse consistait à réunir ses forces à celles des Espagnols pour opérer de concert contre la Jamaïque. Soixante vaisseaux et vingt mille hommes étaient plus qu'il n'en fallait pour chasser les Anglais des Antilles et assurer la

domination de l'Espagne et de la France dans ces parages. Il était permis de supposer qu'une fois la Jamaïque conquise, les autres lies anglaises tomberaient au pouvoir des vainqueurs et leur donneraient les moyens de porter en Amérique et dans le Canada Texcédant de leurs forces. L'exécution d'un semblable projet déterminait l'entière expulsion des Anglais de l'Amérique septentrionale ^ et rendait à la France un pays français encore et d'une haute importance commerciale.

Dans cet état de choses^ Rodney, après une traversée ordinaire, était venu mouiller à la Barbade. Instruit du projet des alliés, il avait rassemblé toutes les forces navales de l'Angleterre aux Antilles ; brave et présomptueux, Rodney ne se dissimulait pas toutes les difficultés de sa position. Hors d*état de résister sur mer aux alliés une fois réunis, il n'ignorait pas non plus que la Jamaïque et les autres îles se trouvaient dans l'impossibilité de se défendre avec succès contre leurs forces de terre. L'issue Êivorable de la campagne qui allait s'ouvrir , dé* pendait sans aucun doute de l'enlèvement du convoi français, et surtout il fallait empêcher la jonction des alliés. En un mot, aller à la rencontre, de l'armée navale de France qui devait se trouver avec le coavoi;

attaquer celui-ci^ fort ou faible, et quoi qu'il en pût arriver, td fut l'objet principal de Rodney.

U se rendit au vent des tles françaises et s'étendit star une ligne qui allait de la latitude de la Désirade jusqu'à celle de Saint-Vincent. Tenant ainsi la route fréquentée par les vaisseaux qui viennent d'Europe pour aller à la Martinique, ses navires légers, frégates et autres, furent disséminés dans un rayon de dix à douze lieues pour prévenir à temps de Tapprocbe des Français et surveiller les mouvemens de leur convoi.

La prudence de M. de Mi thon qui escortait la flotte marchande, déjoua une partie des calculs de Rodney. L'offîcier français, n'ayant pas eu connaissance de l'armée du comte de Grasse, et présumant que Tennemi viendrait l'attendre au passage, gouverna au nord de la Désirade, et rangeant de très près et sous le vent la Guadeloupe et la Dominique, il entra sans accident au Fort- RoyaL Rodney, qui s'était attendu à quelque succès éclatant, en apprenant l'entrée du convoi français à U Martinique, alla relâcher à Sainte^Lucie, point de première importance pour lui, puisqu'il pouvait de là suivre les moindres mouvemens des Français.

L'arrivée de M. de Mithon permettait d'agir au comte de Grasse; ses instruotions , l'importance de l'Mpédit-

qiâTOlRE DE LA BiARIME FRANÇAISE. 1782. S83

tioa projetée, les dangers qui ratte&daient, sa propre gloire enfin, tout lui faisait une loi de faire une jonction que Rodney^-avec son emphase habitudle, déclarait impossible. Confiant donc le convoi aux vaisseaux U Sagittaire et l' Expérimenta il appareilla le 8 avril 1782, avec toute sa flotte et cingla vers Saint-Domingue. Mais^ au lieu de preiidre la voie ordinaire, il préféra gouverner un peu au nord, longeant de très près toutes les lies. Cette direction était prudente et convenait au genre d'expédition dont il était chargé; elle lui assurait, en toute circonstance , le vent sur l'ennemi et l'entrée de Saint-Domingue.

Dès que les croiseurs anglais eurent signalé la sortie de Tarmée française, Rodney mit à la voile avec trentetrois vaisseaux et accourut à sa rencontre. Le 9» le comte de Grasse» en cherchant à doubler la côte nord de la Dominique, aperçut, à deux heures du matin , dans la partie occidentale de cette tle» la flotte anglaise qui manœuvrait pour l'approcher. M. de Grasse, prévoyant une affaire, ordonna à VExperiment de mouiller avec le convoi, à la Guadeloupe, qui était sous le vent à petite distance. Il ventait bonne brise de nord-est-quart-est variable à l'est. À cinq heures du matin , l'escadre française louvoyait bord sur bord d^ns le canal qui sépare la

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Dominique et la Guadeloupe ; la flotte anglaise^ abritée par la terre^ gouvernait à peine^ mais à mesure que ses vaisseaux doublaient la pointe de l'tle, on h voyait prendre le vent et s'étendre rapidement dans la largeur du canal. (Position 1.) (1)

Dans cette situation, les deux armées s'établirent en ordre comme elles purent. Rodney fit le signal de se préparer au combat , de former la ligne à deux encablures de distance d'un vaisseau à l'autre, et de faire route. Le comte de Grasse signala l'ordre de bataille tribord amures en se formant sur les vaisseaux du vent. Â neuf heures trois quarts y par l'effet des courans ou plutôt à cause de la supériorité de marche de l'ennemi, quinze à vingt de ses vaisseaux vinrent canonner la division du marquis de Yaudreuil et une partie du corps de bataille. Cependant, comme Tarrière-garde de la flotte anglaise était encore sous la Dominique, Hood, commandant de Tavant-garde, mit en panne et fut bien* tôt dépassé par l'escadre française qui avait fait route.

(1) Eiiciuire nrançAlse.

Avant-garde, — Ordre ncUurel.

Le Pluton. 74 canons. D'Albert de Rions.

Le Marseillais. 74 » De Gastellaue-Majastre.

lie Dqc de Bourgogne. 80 — Le chcTalier d'Espinoose. -^

IDSTOIRE DE LA IIABINE FEANÇilSE. 1782. 285

Jusqu'à onze heures^ plusieurs vaisseaux anglais rallièrent Hood ^ qui diminuait et augmentait de voiles

LeCaton.

De Frammont.

La Bourgogne.

Le cheyalier de Charilte.

Le Triomphant.

r Marquis de Vaudreuil, comm.

(Le chev. Du Pavillon, cap. de p.

Le Magnifique.

Makarty-Macteigue.

Le Gonquérai^t.

De La Grandière.

Le Réfléchi.

De Médine.

Le Magnanime.

Le Bègue.

Le Destin.

Du MaitzdeGoimpy.

Le Diadème.

De Monteclerc.

Corps de bataille.

Le Glorieux.

Le vicomte d'Escars.

Le Sceptre.

Le comte de Vaudreuil.

LTyeillé.

Le Gardeur de Tilly.

La Couronne.

De Mithon.

/Le comte de Grasse, général.

La Ville-de-Paris.

De La Villéon, cap. de pavill.

vDe Vaugiraud, major.

Le Languedoc.

Le baron d'Arros.

Le Dauphin-Royal.

De Monlperoux.

Le César.

De Marigny.

L'Hector.

De la Vicomte.

Arrière^gcurde.

Le Jason.

Le chevalier de Villages.

Le Citoyen.

DeThy.

Le Braye.

D'Amblimont.

Le Scipion.

Clavel.

L'Ardent.

De Gouzillon.

Le Zélé

Le chevalier de Gras-PréviHé.

alternatiTement , pour se maintenir à bonne distance des Français^ mais alors il hâta sa marche. Le marquis

L'Âiigu6te.

De Bougainville, commandant.

De Castellan, eapit. de pavillon.

Le NorthMriberlMid.

De Saint-Cezajre.

Le Palmier.

De Martelly de Chautard.

Le Souverain.

De Glandevès.

Le Neptune.

Renaud d'Aleim.

L'Hercule.

De La Clochetterîe.

Memdi

re limiifaUie.

Àvanl-garde,

Le Royal-Oak.

74canom

). Bbmett.

L'Alfred.

Bvpi&.

Le Montagu.

Bowen.

L'Yarmoulh.

Parry.

Le Vaillant.

Goodall.

Le Barfleur.

1 Samuel Hood, vice-anûral.

(Knicht, capitaine de paTiRon.

Le Monarch.

Reynolds.

Le Warrior.

Wallace.

Le Belliqueux.

Sutherland.

Le Centaure.

Inglefield.

Le Magnificent.

Linzee.

Le Prince WUliam.

Wilkinson.

Çorpâ de défaille.

LeBedfoft.

Edmud Affleck.

L'Ajax.

Charrington.

Le Repuise.

Dumaresque.

Le Canada.

Comwallis.

Le Saint-Alban$.

IngUs.

htl^tmw.

Fanshaw.

HISTOIRE BE LA MXfltNB FKAKÇAISE. 17S2. 287

*de Vaudreuil venait de meltre en panne. Ces deux mouvemens accomplis coup sur coup, reportèrent Hood par le travers sous le vent de notre armée^ qui était formée sur deux colonnes ; Faction s'engagea vivement et dura jusqu'à deux heures. ( Position 2.)

Comment ne pas regretter la manière dont se termina ce combat, où les hasards si nombreux de la navigation étaient tous en feveur du comte de Grasse.

Le Formidable.

Rodney, amiral.

Gharles Douglas, cap. de pavil

Le Duke.

Gardner.

L^Agameamon.

Galdwell.

La Résolulion.

Manners.

Le Protée.

Buckner.

L*Hercale.

Savage.

Àrrière^arde.

L'America.

Samuel Tbompson.

Le Riissel.

Saumarez.

Le Famé.

Barbor.

L'Anson.

Blair.

Le Torbay.

Gidouin.

Le Prince Georges.

Williams.

rDrake, contre-amiral.

(Knatcbbull, capit. de pavillon.

La Princesse.

Le Gonqueror.

Balfour.

LeNoihSuch.

Truscou.

L'AJcide.

Charles Thompson.

L'Arrogant..

Gomish.

Le Mariborough.

Penny.

288 HISTOIRE DE Lk MARINE FRANÇAISE. 1782.

Pendant que son avant-garde luttait avec succès contre le vice-amiral Hood^ et que Rodney et une partie de ses vaisseaux se trouvaient retenus à distance par les calmes, le comte de Grasse^ en faisant arriver sur l'ennemi , le doublait et l'enveloppait ; mais, préoccupé des grands projets que son gouvernement avait conçus, il laissa échapper une occasion unique d'écraser son ennemi. Après avoir forcé Hood d'arriver, il prit bâbord amures en s'élevant au vent.

Quand tout semblait favoriser ses combinaisons ; que l'ennemi, par suite des avaries de quelques uns de ses vaisseaux, commençait à craindre de ne pouvoir l'atteindre, et qu'enfin VExpériment et le convoi poursuivaient leur route selon les ordres qu'ils avaient reçus , divers accidens plus funestes les uns que les autres, empêchèrent le succès de ses manœuvres et le jetèrent dans un trouble d'esprit qui , de faute en faute , fut la principale cause de tous nos malheurs.

Dans la nuit du 10 au il , le vaisseau le Zélé aborda le Jason , lui brisa ses porte-haubans et le contraignit à se rendre à la Guadeloupe pour se radouber. Plusieurs heures après, ce même navire, en se réparant, et le Magnanime y en repassant un mât de hune, se souventèrent considérablement; quelques vaisseaux anglais

s'approchèrent assez près d'eux pour que le comte de Grasse , les jugeant en péril , crût devoir laisser porter pour les protéger. Par ce mouvement, qui, dit-on, n'était pas urgent, il dégagea les deux vaisseaux, mais il perdit une avance précieuse sur Rodney , qui désespérait de le joindre. Le vaisseau le Caton quitta aussi l'armée pour cause d'avaries graves dans son artillerie.

Cependant ces divers accidens n'étaient pas assez décisifs pour que le comte de Grasse ne pût pas espérer d'échapper à la poursuite de l'ennemi. Le 12 avril, vers deux heures du matin, pendant en effet que la flotte française courait ses dernières bordées pour passer au vent de la Guadeloupe , le Zélé et la Ville de Paris s'abordèrent. Ces deux vaisseaux , un instant abandonnés à eux-mêmes, dérivèrent beaucoup , surtout le Zéléy qui , ne pouvant pas manœuvrer, se mit à la remorque de la frégate l'Astrée. Ce' vaisseau , quoique bien sous le vent de son armée , se trouvait encore fort éloigné de la flotte anglaise , dont la tête restait au sud de la Ville de Paiis , à trois lieues environ de distance. Il ventait bonne brise d'est; le Zélé filait à la remorque de l'Astrée de cinq à six nœuds, et avait, en raison de son élévation au vent, la certitude de gagner la Guadeloupe I <c Tout le monde le voyait ainsi, y> dit un témoin oculaire, tout le monde^

excçpltç Tainiral, qui^ après bien des hésil^tUons, dpnoa l'ordre à l'armée de laisser porter et de courir bâbord amures. On prétend que le comte d« Crasse prit le parti d'arriver^ parce que la veille une manœuvre semblable avait préservé le vaisseau le Magnanime de l'attaque des Anglais. {1 était six heures et demie du matin quand Tordre fut donné d'arriver tout à la fois.

Mais, par une combinaison difficile à expliquer, le comte de Grasse y au lieu de prendre les mêmes amures que le Zéléy crut devoir former son armée en bataille au bord opposé à l'ennemi. (Position 3.) Cependant Tal- Ipre tribord était la seule à prendre et offrait plusieurs avantages : l"" L'armée française restait librei de n'engager l'action qu'autant que le Zélé se fut trouvé compromis; 2"" il était présumable qu'elle éviterait un combat inutile ou dangereux^ puisqu'une partie des vaisseaux anglais se trouvaient dans les calmes^ à bonne distance du gros de leur flotte; 3*" enfin l'allure tribord n'avait pas , en cas d'attaque y le grave inconvénient de celle de bâbord, attendu qu'avec les vents variables, comme ceux qui soufflaient, Tarmée au vent, qui engage le combat à contre-bord, risque d'être coupée, comqie cela arriva du reste, par celle de dessous le vent qui peut profiter mieux que l'autre des moindres variations

es.

(la la brise. Le chevalier du PavilloQ, capitaine du Triomphant et major du marquis de Yaudreuil, i»e pou-^ yait en croire ses yeux : <x Quel mauvais génie a dont inspiré l'amiral? » dit-il avec tristesse à ceux quiTeiitouraient.

Cependant Rodncy;, q^i venait de donner l'ordre à 8e$ vaisseaux de cesser une chasse inutile, hâtait la formation de son armée en ligne de bataille tribord. Par l'effet d'un bonheur qui lui était particulier^ les vents d'est varièrent vers le sud et lui permirent de faire gouver^ei: sur le corps de bataille de la flotte française. Verjs s^pt heures un quarts le Zélé se trouvait ^ quatre lieues des deux armées^ rien n'était encore compromis.

Le comte de Grasse* en prenant les amures à trîbo«?tl par un virement tout à la fois^ évitait un combat qu'il n'était plus de son devoir d'accepter. Les circonstances^ qui avaient été si favorables pour lui dans la journée du 9^ étaient actuellement contre lui ; outre le désavantage de la position, il n'avait plus que trente-un vaisseaux à opposer aux trente-six de l'ennemlX'était une raitson plus que suffisante pour le détourner de tout projet d'attaqv^. pans une autre circonstance, cet officier génial a'eCtt sans doute pas manqué à sa prudence ordinaire ; ma^^ il n'ignorait pas les discours blessans quje des. officiera

Êd2 HISTOIRE DE LA lIAIimB FRANÇAISE. 1782.

indisciplinés tenaient sur son compte, il ne sut pas les dédaigner» et c'est ainsi^ qu'entraîné par les susceptibilités puériles de son amour-propre froissé» il sacrifia et sa gloire et les intérêts sacrés de son pays. Vers huit heures, les vents vinrent à l'est. Le comte de Grasse était sur sa dunette , tour à tour les yeux avidement fixés sur le Zélé et la flotte anglaise; de sombres pensées agitaient son âme, il fallut l'avertir que les vents avaient varié; cédant alors à Tinfluence de sa destinée, il ordonna à l'armée d'arriver de quatre quarts; en gouvernant au sud-sud-ouest.

Sous cette allure, leNorthumberland, cinquième vais-* seau de la ligne française, au lieu de n'arriver que de quatre quarts^ laissa porter vent arrière sur le gros de l'armée anglaise. Le vaisseau r Auguste, matelot du Northumberland, imita ce mouvement, en sorte que bientôt, par la différence des directions, le désordre se mit dans la ligne française. Pourtant la manœuvre du Northumberland trouvait de nombreux imitateurs. Si, dans cette circonstance, M. de Bougainville, commandant l'avantgarde, ordre renversé , eût fait gouverner sur le centre de l'armée ennemie, comme faisait le Northumberland, et que M. de Vaudreuil, avec l'arrière-garde, eût prolongé au vent et sous le vent l'avanl-garde anglaise,

cr.

HISTCHRE DB Là MARINE FRANÇAISE. 1782« 293

Rodney pouvait éprouver un échec considérable. Malheureusement M. de Bougainville^ soit qu'il crût devoir obéir littéralement au signal de l'amiral, soit qu'il ne comprit pas la manœuvre du Northumberland ^ signala la route au sud»sud-ouest. Les deux armées se trouvaient à portée de canon, quelques vaisseaux des deux avantgardes avaient commencé le feu. C'est alors que le corps de bataille et l'arrière-garde de la flotte française prirent les eaux de leur avant-garde. Notre armée formait une grande courbe dont le Dauphin-Royal pouvait être le centre. Une partie des vaisseaux étaient en échiquier , le gros de la flotte était beaupré sur poupe. (Position 4.)

C'est à sept] heures cinquante minutes que le premier coup de canon fut tiré. Un instant après j le comte de Grasse signala à l'avant -garde de serrer l'ennemi au feu et d'augmenter de voiles. Il S'ensuivit que l'angle, que formait l'armée, devint plus aigu, que la ligne s'allongea, qu'elle perdit de sa force et que les lacunes qui , existaient déjà , furent plus considérables.

Cependant le comte de Grasse, qui sentait les dangers de sa position, essaya de rallier l'armée; plusieurs signaux furent ordonnés, mais sans succès : les vents» qui

^4 HISTOIRE DE LA MARINE ÇRAI»ÇAISfe. 1782.

se montrèrent si contraires à notre flotte, venaient encore de Varier en passant au sud-est, ce qui augmenta le désordre de la ligne française. L'action devenait à chaque minute plus générale et plus décisive , la voix du chef perdait dé son autorité; comtiie il arrive toujours dans de telles circonstances, les plus braves et ceux qui étaientlêplus pénétrés deleurdevoir, résolurentde mourir glorieusement pour la défense du drapeau qui allait se couvrir d'un voile funèbre. Le premier des capitaines qui succombe est le chevalier du Pavillon. Ce brave officier tombe aux pieds du jeune Eymeriau et du chevalier de la Panouse, qui s'empressent de le (kire porter dans sa chambre. «Messieurs, dit-il, ne me plaignons pas, puisqu'on mourant je n'aurai pas la douleur de voir les désastres qui se préparent (1).»

Rodney avait mis à profit la variation de la brise pour serrer le vent; quoiqu'il fit presque calme, ses vaisseaux cependant s'avançaient en bon ordre et prolongeaient successivement à tribord notre arrière- garde qui les canonnait vivement.

Vers neuf heures et demie, le Glorieux perdit tous

(1) Le chevalier du Pavillon réunissait à la science et à la pratique toutes les vertus qui fout riioinme de bieu et le guerrier. Il avait refusé le ^rade d'offieier^énéral que lui offrait te roi d'Espagte.

niÀToniE DE LA Marine française. 1784. 29d

ses mâts, son matelot fît chapelle. Ces deux accidens mirent un intervalle considérable daiis la ligne française. Pour comble de malheurs, les vents paissèrent subitement au ^ud -sud -est. Lé corp^ de bataille tet Tarrière-garde de notre àrinée, pour éviter de foire chapelle, arrivèrent jusqu'à Touest sud-ouést et tombèrent sous le vent. L'avaht-garde, gouvernant largue pour serrer rennemî au feu, ne ftit pas exposée à masquer ; mais leè nlouvertieni^ forcés ou naturels, que suivirent nos trois dmsîoiis, rompirent notre ligne en plusieurs endroits, y causèrent le plus grand désordre et furent une des causes de h perte de la bataillé. L'amiral Rodney, sur le Formidable^ disant remarquer du doigt à Douglas, son capitaine dé pavillon, cette heureuse circonstance, lui dit : k No^ chances Sont boùnes, capitaine. — Sans doute, ireprit celui-ci, mais tneilleuréà si vous voulez. — Comtoent? — Je vais vous le dire : Serrez le vent ! s'écrie aussitôt le capitaine, s'adressant à l'officier de manœuvre. — Mais, Douglas, que feites-vous? » Rodney n'avait par achevé sa phrase qu'il comprenait le but dé celte manœuvre.

Bientôt, en effet, le Formidable^ l'Agamemnon et le Dnke perpétraient dans là ligne française eh arrière du

Glorieux qu'ils achevaient de désemparer, et se répandaient les uns au large, les autres tout le long de nos vaisseaux de queue qu'ils mettaient entre deux feux.

Peu après le vice-amiral Hood, avec une partie de Tarrière-garde anglaise, coupa notre ligne en arrière du Cesary mais en prolongeant trop sa bordée. Les autres vaisseaux de cette division laissèrent à tribord le corps de bataille français et se portèrent au secours de leur avantgarde et de Rodney. Dans cette situation, Tescadre de M. de Bougainville conservait seule de la régularité dans sa ligne ; dans les deux autres régnait la plus affreuse confusion. Le corps de bataille de notre ^rmée se trouvant, par la manœuvre de Hood, privé d'ennemis, se rallia de son mieux, mais toujours maîtrisé par les vents variables et faibles, il sesous-venta de plus en plus.

Cependant la brise de sud-sud-est qui était tout-à-fait tombée, venait de fraîchir et permettait aux vaisseaux de manœuvrer. Mais comme si la fortune devait en tout seconder Tennemi, le vent à Tendroit où se trouvaient les divisions Rodney et Hood était plus fort et facilita merveilleusement les mouvemens de ces deux amiraux, qui cherchaient à entourer une partiç de notre armée. Le comte de Grasse essaya de rallier ses trois divisions à l'ordre de bataille, bâbord amures, mais inutilement;

ft- ^ ^ ^ ^

il ne fut pas plus heureux dans d'autres signaux qu'il ordonna. L'avant-garde, ordre renversé, cherchait à tenir le vent à mesure qu'elle n'avait plus d'ennemis à combattre. Elle fut portée ainsi au vent des vaisseaux le Citoyen, rHector et le César. Le corps de bataille et l'arrièregarde faisaient mine de vouloir se réunir, mais leurs mouvemens étaient désordonnés et se ressentaient de l'esprit de trouble qui régnait à bord de nos vaisseaux. Cependant rien encore n'était désespéré. Plusieurs vaisseaux anglais, en prolongeant trop leur bordée, s'étaient séparés du gros de leur armée. La division Hood usait ses forces sur le Citoyen^ l'Hector et le César. Une autre division cherchait à entourer la Ville de Paris et d'autres vaisseaux qui la défendaient. Enfin une fraction du corps de bataille anglais et de l'escadre Hood gouvernait sur notre avant-garde qui se trouvait en panne, bâbord amures.

Dans tous les différons mouvemens des Anglais, on voyait qu'ils avaient aussi le projet de prendre le vent sur nous, faisant de la Ville de Paris le point où tous devaient plus ou moins converger. Partout chez les ennemis régnaient la subordination et la haine du nom français ; chez nous, l'indiscipline , le mécontentement et la défiance à l'égard du chef. Officiers généraux et

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capitaines, livrés à leurs propres inspirations , n'écoutaient plus que le sentiment particulier qui les animait. Les uns tenaient le vent en ordre de bataille, au lieu de se porter du côté de Ui Ville de Paris; les autres ne savaient quel parti prendre.

Vers trois heures, trente vaisseaux anglais environ s'étant formés au vent, en angle très ouvert, mais dont les extrémités se resserraient de plus en plus, gouvernèrent sur la Ville de FariSy chassant sur leur route tous les vaisseaux français qui étaient restés en arrière. Arrivés à l'endroit oiî étaient le César, Vlfector et le Citoyen , plusieurs de leurs vaisseaux se détachèrent pour les combattre. Il en fut de même pour le fitorieux qui, sans m&ts, était le jouet d'une brise, inégale. Nos vaisseaux montrèrent le plus grand courage. Quelque temps le vaisseau anglais le Centaure se prit, vergue à vergue, avec le César; M. de Marigny, qui le commandait, déterminé à mourir plutôt que d'amener Son pavillon, le fit clouer il un tronçon de mât qui restait encore ; il fut tué. Son successeur se défendit avec la même bravoure. Rasé comme un ponton, ses pièces démontées, le César dut céder au nombre. L'Hector se battit contre trois et ne se rendit qu'ayant six pieds d'eau dans son faux-ponl.

««fi*

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