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CHAPITRE XV

Situation des Anglais dans Tlndo. — Siège de Pondichéry. — Engagement entre M. de Tronjoli et le Commodore Yemon. — Aîder-Âly. —

' Ses projets ; il espère, avec Suffren, chasser les Anglais de Flnde. — Siège et prise de Goudeloar. — Combat indécis, mais cependant fa^ vorable à notre flotte; joie d'Aïder-Aly ; son admiration pour Suffren. — Suflren reste dans l'Inde. — Son port. — L'Océan. — Combat du 6 juillet. *- Entrevue de Suffren et d'Aîder-Aly.

Nous avons vu quelle était la position des Anglais dans rinde en 1780.

En 1781, ils y dominaient encore^ et les possessions

hollandaises^ mal défendues, étaient tombées les unes

après les autres au pouvoir de Tennemi. C'est ainsi que

leurs établissemens de Sumatra et du Bengale, ceux de

Mazulipatnam et de Paliacate, sur la côte de Coromandel^

au nord de Madras , ceux situés au sud de Négapatnam , T- ni* 22

vers la pointe de la presqu'île , enfin les comptoirs de Trinquemalé, furent perdus pour eux.

La France avait aussi fait des pertes. Au commence- Tnent de juillet 1778, les bruits de guerre entre la France et TAngleterre s'étant répandus au Bengale, les Anglais, sans attendre de notifications plus formelles, attaquèrent à l'improviste nos comptoirs de Chandernagor, de Mazulipatnam et de Karikal, qui se rendirent sans résistance. Pondiçhéry tomba également en leur pouvoir, après quarante jours de tranchée ouverte. Le siège donna lieu à un engagement assez vif entre la division de M. deTt*onjoli et celle du commodore Vernon. Les deux adversaires se retirèrent également maltraités ; mais au lieu de restera Pondiçhéry, les Français allèrent se radouber à rilede France. Cette faute permit à la division anglaise de bloquer par mer la place qui, ainsi abandonnée, capitula.

Cependant, à l'arrivée du bailli dé Suflfren dans l'Inde, Aïder-Aly était parvenu à former une coalition contre les Anglais; Nisam-Aly devait attaquer les Circars du Nord, Aider le Carnafte, et les Mahrattes la côte de Coromahdel elle Bengale. Aider, aussi habile politique que brave guerrier, sentit de quelle importance était, pour la coalition, la présence, dans les mers de Itnde, de Tescadré

française qui devait lui assurer les abords de la mer et le seconder dans ses opérations ultérieures. Maître d'Arcate et des principales places du Tanjaour, ayant une armée de deux cent cinquante mille hommes, ce nabab ne douta plus du succès de ses vastes desseins. Dupleix et Labourdonnais, réduits à leurs propres forces, avaient failli renverser la puissance britannique; lui, Âïder, ne pouvait manquer, avec le concours de Suffren, d'expulser entièrement les Anglais de la péninsule indienne ; c'est ainsi que raisonnait le nabab. Si la France avait compris que l'Angleterre était plutôt à Calcutta quaux Antilles, il est probable que ces brillantes espérances se seraient réalisées ; mais nous avons indiqué les fautes de nos hommes d'État et les malheurs survenus à la plupart des convois qui étaient destinés pour Flnde.

Les Anglais, au contraire, fidèles à leur politique habituelle, divisaient ce qu'ils ne pouvaient renverser. Le Nisam et les Mahrattes avaient à se plaindre d'Aïder ; ils flattèrent leur ambition et leurs vues secrètes, ils rallumèrent leur haine mal éteinte contre l'usurpateur de Mysore, en sorte que cette grande coalition se dissipa et laissa les Anglais libres de toute crainte.

Cependant Aider -Aly, sachant l'arrivée de Suffren à Porto-Novo, résolût de se concerter avec lui. M. Pive-

ron de Morlat^ envoyé français à la cour du nahab^ fut chargé des négociations auprès de Tamiral français. Bientôt après^ il lui dépécha un de ses principaux officiers qui lui offrit, en son nom, tout ce dont il pourrait avoir besoin pour les approvisionnemens de son escadre.

Le bailli' de Suffren chercha à profiter de la position

que lui faisait le nabab. Prenant l'initiative, au milieu de ces échanges de bons procédés , il exigea d'Aïder-Aly, avant de débarquer les troupes qu'il avait à son bord , un traité dont les clauses portaient : 1* que l'armée française serait indépendante, et qu'on lui adjoindrait un corps de quatre mille hommes de cavalerie et un autre de six mille fantassins; 2"" qu'il serait annuellement payé à Tarmée 7,200,000 francs remboursables sur les revenus du territoire que ce prince devait céder aux Français. Aider ratifia tout, il promit davantage. Alors M. Duchemin, qui commandait les troupes, fortes de trois mille hommes, débarqua à Porto- Novo.

Cependant Suffren déplorait la perte de temps que lui causait son séjour dans cette place. U sentait que les Anglais allaient réparer leurs avaries et faire leur jonction avec le Sultan et le Magnanime qui étaient partis de

Di^itized by

Sainte-Hélène; à la£n de novembre, avec six transports. Las de ces échanges diplomatiques qui endormaient son activité et celle d'Aider, il fit agréer au nabab son projet de conquérir Goudelour, comme dédommagementde la perte de Pondichéry. M. Duchemin, chargé de Fentreprise, alla investir la place, qui se rendit, après un siège de vingt-cinq jours , le 6 avril. Ce succès semblait en promettre d'autres. Aider conçut l'idée d'attaquer Madras , il mettait sa gloire à s'emparer du boulevard de la puissance britannique dans le Carnate.

Un convoi, sous les ordres du célèbre Bussy, était attendu sur la côte de Coromandel. Avec ce renfort, les troupes franco -indiennes se portaient sur Madras, pendant que Suffren en aurait fait le blocus par mer; mais comme ce convoi n'avait pas encore, dit-on, paru dans les mers de l'Inde , le bailli de Suffren abandonna le Coromandel pour se rendre à l'île de Ceylan, où il comptait trouver l'escadre anglaise.

Le 10 avril 1782, pendant que l'armée française croisait vers les attérages de Trinquemalé, près de Provodien, les vigies signalèrent les Anglais au vent, faisant route sur la terre.

Hughes, après le dernier combat, avait relâché à Trinr

^42 HISTOmE DE LA MARINE FRANÇAISE. 1782.

quemalé. Profitant de Tabsence de Suffren, qui était mouillé à Porto-Nove, il s'était rendu à Madras, où, selon les prévisions du bailli, il effectua sa jonction avec le convoi de Sainte-Hélène. Ce convoi portait huit cents soldats ou matelots , qui furent embarqués sur les vaisseaux pour remplir le vide que la dernière affaire avait fait dans les équipages anglais. Après cet heureux événement, Hughes reprit la route de Trinquemalé, et c'est près de la côte que les frégates françaises le signalèrent à leur amiral. Le bailli de Suffren fit signal de chasser l'ennemi qui prit la bordée du large. Après trois jours d'une poursuite opiniâtre, les Français joignirent les Anglais. Le vent était de Test petit frais, le temps orageux. Suffren, qui craignait que Famiral Hughes ne parvint à s'échapper dans le désordre d'un grain ou d'un orage, signala à son escadre qu'il voulait combattre l'ennemi le plus près possible (1).

ESCADRB FRANÇAISE.

Le Vengeur. ... De Forbin.

L'Artésien De Maurville.

Le Petil-Annibal. . De Galles (à peine armé).

Le Sphinx. ... Du Ghilleau.

I o^ (Suffren.

Le Héros J ,, .

L'Orient DelaPallière.

Taés. Blessés.

L'escadre française se forma en bataille vers midi (12 avril), Suffren au centre; elle s^rrivg^ en échiauier sur les Anglais, qui étaient tribord amures, et à midi et demi les deux avant-gardes commencèrent le combat aux méme^ amures. (Positions 1 et 2.) Le corps de bataille français, qui suivait avec peine les vaisseaux de tête, y prit part quelques minutes après; maisTarrière-garde, soit que la faiblesse de la brise ralenltt sa marche, soit qu'elle agit avec mjDUesse, ne put combattre qu'à deux heures. Cefte fâcheuse circonstance mit Tavant- garde et le

Tués. Blessés.

15 35 Le Brillant. . . . De Saint-Félix.

t2 20 Le Sévère De Gillari.

4 li L'AJax Bouvet.

14 29 L'Anniba! DeTromelin.

9 12 LeFlamiMid. • . • DeCuvervUle.

il 28 Le Byzarre De La Landelle.

BSGADRB A5GLÀI8B.

Le Héro Hawker.

L'Exeier. Kinif.

L'Isis Lumtey.

Le Burfort Reiner.

LeMonmoiith Âlms.

^S°»^* {SSân.

LeMonarea Gell.

L'Eagle Reddal.

Le Vorcester Wood.

Le Sollan. Watt.

fiC Ibi^^niiDe. • # . • Wols^y.

344 HisToias de la marine française. 1782.

centra dans la nécessité de soutenir, à la portée de pistolet, le feu de la ligne ennemie qui serrait de plus en plus ses distances. Suffren^ avec le Héros, attaqua Tamiral Hughes; mais n'ayant pu mettre suf le m&t assez tôt^ il le dépassa et se trouva par le travers du Monmouih. Le Sphinx et l'Orient le soutenaient de leur feu. Là, il y eut une action acharnée; le Monmouih perdit successivement son m&t d'artimon et son grand mât. Dans ce moment, l'amiral Hughes s'étant aperçu que le Monmouih était en prise, vint au lof, de manière à présenter son travers au Héros; mais le capitaine de l'Orient, en faisant une arrivée à propos, suivie d'une volée presqu'à bout portant, contraignit l'amiral anglais à rentrer dans sa ligne. Cependant le vaisseau le Monmouth^ ne gouvernant plus, subissait les variations d'une brise indécise, bientôt les vents passèrent de l'est au nord. Le vaisseau anglais, qui, dans ce moment, venait aii lof, coiffa et tomba du côté de la ligne française. (Position 3.) Suffren venait d'ordonner de prendre les amures bâbord par un virement vent arrière tout à la fois. En voyant l'accident arrivé au Monmouth^ il signala à V Artésien et au Vengeur de le capturer. Ceux-ci n'avaient qu'à laisser porter franchement et à prolonger la ligne anglaise pour mettre le Monmouih entre eux et

(Indes) l'I'Poffllion

2*PcsUion

nord

3?ro&jl30îi

^^LeMonmoiilk

Suffren; mais ils déclinèrent cet honneur : ils se contentèrent de rallier le gros de l'escadre française.

Les vents de nord avaient forcé l'ennemi de changer d'amures par un virement^ lof pour lof, et Tavaient naturellement éloigné du Monmouth. Suffren se rapprocha de l'Artésien et lui héla de faire amener le vaisseau anglais; M. de Maurville répondit que, vu l'état de ses manœuvres; il lui était impossible de se rendre à ses ordres. Sur ces entrefaites deux vaisseaux anglais vinrent couvrir le Monmouth, qui passa sous le vent de sa ligne et fut pris à la remorque par une frégate.

Le Hérosy de son côté, était complètement dégréé; il avait perdu son petit m&t de hune et le m&t de misaine menaçait de tomber; à peine s'il pouvait gouverner. Daas cette situation» Suffren cria à l*AjaXy q\xi passait devant lui, de mettre en panne ; il se rendit à son bord vers six heures du seir et rétablit Tordre dans son armée. Le temps était à l'orage, la pluie tombait par torrens» les Français et les Anglais se canonnaient mollement; à huit heures, l'obscurité, l'approche des terres séparèrent les combattans, ils allèrent mouiller presqu'ensemble à une portée et demie de canon de la terre. La frégate la Fine, en remorquant le Héros, fit casser l'amarre, elle dériva et tomba sur un vaisseau anglais ; elle se tirade cemau*

vais pas, moitié par ruse, moitié par la lassitude de l'ennemi. Le HéroSj abandonné au courant, jeta Tancre à portée de fusil de l'escadre anglaise ; il resta dans cette fâcheuse situation jusqu'au moment où un grain de pluie et de vent lui devenant favorable, lui permit de rejoindre son armée. M. de Goa , officier de l'état-major de Suffren, envoyé à bord du Héros pour lui porter des ordres, accosta par méprise un vaisseau anglais qui Te retint prisonnier avec l'équipage du canot.

La position des Français dans Tlnde était alors très précaire; ils n'avaient aucun port de radoub ni de ravitaillement, tandis que les Anglais possédaient toutes les meilleures places maritimes. L'escadre française, ayant fait toutes les réparations que le lieu et les circonstances permettaient, mit sous voile le 20. Suffren, peu satisfait du dernier combat , en désirait un nouveau; mais l'amiral Hughes n'y parut pas disposé , car il supporta patiemment toutes les bra^'ades du bailli, qui employa la journée de son appareillage à louvoyer , passant et repassant devant lui , « pour voir^ disait-il, s'il étaitd'humeur de mettre sous voile etde recommencer. y> SufTren , ne pouvant amener son adversaire au combat , cingla vers le sud et se rendit à Batacolo, comptoir hollandais.

HISTOIRE DE LA BfAEJNE FRANÇAISE. 1782. 347

Cette affaire causa ime joie extrême à Aïder-Aly. « Enfin y dit-il à ses généraux^ les Anglais ont donc trouvé leurs maîtres : voilà Thomme qui m'aidera à les exterminer ; je veux qu'avant deux ans il n'en reste plus un seul dans Tlnde et qu'ils n'y possèdent plus un pouce de terrain. » Et interpellant l'envoyé français qui résidait auprès de lui, il lui dit : a Ecrivez à cet homme extraordinaire que j'ai le plus grand désir de le voir et de l'embrasser^ pour lui témoigner toute mon admiration. »

Au mouillage de Batacolo, Suffren reçut des dépêches de la cour qui lui prescrivaient de se rendre à l'Ile de France pour s'y réparer. On lui annonçait des renforts et des approvisionnemëns qui devaient lui permettre de revenir en forces, au printemps , sur la côte de Coromandel. Cet ordre, s'il l'eût reçu plus tôt, était naturel et pouvait facilement se concilier avec ses desseins ultérieurs; mais^ dans ce moment, l'exécuter, c'était renouveler la situation que le comte d'Aché avait faite en 1759. « Avant que j'aille à la côte de Coromandel, écrivait Suffren à M. de Souillac, gouvernent de l'Ile de France; que l'on puisse déterminer Aïder-Aly à laisser embarquer des troupes , qu'elles aient marché et que j'aie pu regagner Ceylan, c'est une affaire au

moins de quarante-cioq jours, la traversée environ quarante , le radoub ou de quoi le faire au moins autant, la traversée trente ; de sorte que voilà six mois perdus, et Dieu sait ce que les ennemis peuvent entreprendre pendant ce temps. »

 part les malheurs arrivés au convoi de M. de Bussy, qui fut détruit en partie par Kempenfeld , comme nous l'avons vu, il est certain que l'absence de l'escadre française du théâtre do la guerre aurait eu des suites déplorables. Aïder-Aly, se croyant abandonné , aurait fait sa paix avec les Anglais ; tous les autres princes indiens, qui attendaient Tissue des événemens pour prendre une résolution, se seraient montrés plus soumis que jamais envers une nation qu'ils n'aimaient pas, mais qu'ils étaient forcés de craindre. Nos troupes du conti* nent auraient eu bien des hasards à courir , trop heureuses si elles avaient pu passer à Ceylan, point d'attaque projeté et où tous les efforts des Anglais se seraient concentrés; etpuis l'effet produit par celte espèce de fuite, en présence d'une armée qui n'aurait pas manqué de proclamer partout ses victoires ; ces considérations puissantes qui agitaient l'&me de Suffren, l'affermirent dans sa résolution de rester en dépit des ordres du roi , en dépit de Tétat précaire de ses vaisseaux qui manc^^uaien^

de tout. Suffren eut à combattre mille difficultés, et IV pinioD générale de ses officiers, qui soupiraient après la vie heureuse de TIle-de-France. Mais Suffren, inaccessible à toutes ces influences, resta inébranlable. Jusqu'à ce que j'aie conquis un port dans l'Inde, disait-il à ceux qui le pressaient le plus, je ne veux d'autre port que rOcéan. Il est à croire que le parti courageux qu'il prit de rester, sauva l'Inde et prépara les succès du marquis de Bussy.

Cependant le mouillage de Batacolo ne présentait aucune ressource pour l'approvisionnement de l'armée; le scorbut décimait les équipages ; Suffren leva l'ancre le 3 juin et se dirigea vers Tranquebar, comptoir danois situé sur la côte de Coromandel. Il y arriva le 6 et y reçut l'accueil le plus flatteur de la part des autorités danoises. Sur ces entrefaites, l'Ariésieriy le Sphinx , la Fine et la Bel- Urne, qu'il avait laissés en croisière sur Négapatnam, rallièrent l'armée ; ils avaient manqué un petit convoi anglais escorté par un vaisseau, à cause de la trop grande circonspection de M. de Maurville. Suffren, qui manquait tout-à-fait de munitions de guerre et de bois, envoya le Sphinx 9 le Petit-Annibal et les deux 'frégates croiser dans les environs; ils revinrent peu après avec deux navires anglais richement chargés. C'est

ainsi que s'approvisionnait l'escadre française. Ensuite il dépécha la Fine à Goudelour, avec les malades de Tescadre ; six jours après, il appareilla pour la même destination. II trouva une deuxième prise faite par la Fine , qui s'était mise en croisière ; elle portait vingthuit canons et était chargée de poudre, de boulets et de bombes. La Fine ne tarda pas à revenir à Goudeleur, avec une nouvelle, prise armée de trente-six canons.

A Goudelour,Suffren reçut des dépêches d'Aïder-Aly, qui lui annonçaient que son fils avait complètement battu un détachement de six mille Anglais ; en même temps il le priait de l'aider dans la conquête de Nagapalnam, poste important en raison de sa position au sud de la presque île indienne. Les circonstances paraissaient favorables, Hughes n'avait pas reparu sur la côte de Coromandcl, et les troupes britanniques, occupées à protéger le ravitaillement de Velour, dans le Carnate, n'osaient s'éloigner des environs de Madras, dans la crainte d'exposer cette ville aux attaques d'Aïder-Aly.

L'activité de l'amiral Hughes déjoua ce projet.

Quoiqu'il eût été privé de plusieurs transports chargés de bois et de munitions de guerre , il n'en pressa pas moins les réparations de son escadre, remâta le

HISTOIRE D£ LA iÀARINÉ FRANÇAISE. 1782. à5l

Moyimouih , et vînt mouiller le 2 juillet devant Négapatnam*

Goudelour trianquille, et ayant embarqué à son bord des troupes et de Tartillerie^ Suffren cingla le 3 juillet sur Négapatnam. Le 6, se trouvant très près de la terre, il découvrit, à sa grande surprise, onze vaisseaux anglais au mouillage; il signala aussitôt Vordre de bataille et s avança dans l'intention de les attaquer à l'ancre. L'amiral Hughes, devinant sa pensée, mit sous voile et forma sa ligne à la faveur d'un vent qui changea, et qui lui devînt favorable au détriment de Tescadre française. Celleci, dans cet intervalle, reçut un grai& de vent et de pluie qui démâta l*Ajax de son grand mât de hune. Cet accident détermina Suffren à mettre en panne ; mais comme la nuit approchait et que tAjax n avançait pas dans ses réparalions, il mouilla par dix-sept brasses d'eau, laissant ses frégates sous voiles ; les Anglais mouillèrent peu après.

Le lendemain, 6 juillet, les vents soufflaient faiblement de la partie d'ouest -sud -ouest; les deux armées appareillèrent : celfe de France, qui était sous le vent, donna la chasse à celle d'Angleterre (1). Vers sept

(i) BSCÀDto FRàNÇAISB.

Tiiés. Blessés. Tués. Blessés.

100 Le Flamand. 430 L'Annibal;

352 HISTOIRE DE LÀ MÀRmE FRANÇAISE. 1782.

heures du matin les Anglais arrivèrent, sur une ligne de front , comme s'ils voulaient combattre ; mais ils tinrent le vent , se bornant à prolonger notre ligne pour la reconnaître. Vers huit heures, l'armée française vire de bord par la contremarche et défile^ à contrebord, à une demi-lieue environ de Tescadre britannique. A neuf heures, l'ennemi prend les mêmes amures que les Français ; dans ce moment , le v&isseau de tête français le Bizarre, quitte son poste sous prétexte de se faire expliquer les signaux de l'amiral; Suffren, irrité de ce mouvement 9 lui fait prendre poste à la queue de la ligne.

Tués, liesses.

120 Le Sévère.

150 Lo Brillant.

laO U Héros.

100 Le Sphinx.

Toés. nessés.

SO L^Anésien.

48 Le Vengeur.

47 Le Byzarre.

45 L'Orient.

18 Le Pelil Annibal. L'Ajax ne combatUt pas.

BSCàDRB ATYGLAISfi.

Le Héro. L'Exeter.

Llsis.

Le Burfort.

Le SulUn.

Le Superbe.

Le Monarca.

Le Worcester.

Le MonmouUi.

L^Eagle.

Le Magnanime.

niSTOlRB DE LA MARINE FRANÇAISE. 1782. 353

Enfin , h dix heures trois quarts , les deux escadres gouvernant Tune au plus près et l'autre largue, se rapprochent assez pour que les avant-gardes engagent le combat. (Position 1.) Le feu commence à bord du Flamand qui serre le vent le plus possible; Taction devient bientôt générale ; Tarrière-garde anglaise combat mollement ; c'est à peine si les boulets vont jusqu'à nos vaisseaux. C'est toujours du côté de Suffren que le combat est le plus rapproché et le plus vif. L'amiral Hughes avait combattu quelque temps le Héros, mais ne pouvant résister à son feu, il est contraint d'abandonner son travers; un instant te Héros a affaire à quatre vaisseaux anglais, auxquels il fait tète pendant une demi-heure. Ce noble vaisseau, qui se distinguait dans tous les combats, est désemparé, ses manœuvres et ses voiles sont hachées. Le Brillant secondait vaillamment son amiral, il perd son grand mât et ne cesse de combattre.

A Tavant-garde le Flamand serrait le vent malgré la canonnade de deux vaisseaux anglais. LAnnibaly son matelot d'arrière, se tenait par ordre à plus grande distance. Suffren, à la chute du grand mât du Brillant^ avait signalé à l'Annibal d'arriver un peu pour se tenir prêt à secourir le Brillant^ s'il y avait lieu. Ce signal, qui remplissait de douleur M. de Tromelin, prépara le désem- T. m. 23 *

3&4 HSTOIRE m LA MARINE FRANÇAISE. 1782.

parement du Flamand qui | ayant son gréement criblé, ses mâts endommagés , fut obligé de se mettre sous le vent de la ligne pour se réparer.

Cependant le combat semblait prendre une mmveUe vivacité, le Flamand avait repris son poste^ quand d'épais nuages viennent à s'amonceler, se fondent en grêle, puis, les vents, soufflant du nord, agitent les flots ; on ne voit plus autour de soi, on ne peut plus gouverner; les Anglais prennent tribord amures tout à la fois, et les Français bâbord. Le Brillant et le Héros se distinguent encore dans ce désordre ; le premier, sous cette amure, est porté en dérive sur un vaisseau ennemi. M.. Saint- Félix conçoit ridée de Tenlever à l'abordage ; il manœuvre en conséquence. L'Anglais, qui le devine, s'éloigne. Le Brillant va chercher un plus digne adversaire. Le Héros manœuvre comme le Brillant; il est suivi par l'Annibal de cinquante, arrivé près de l'amiral anglais, et vergue à vergue il lui lâche sa bordée qui l'oblige à s'éloigner en désordre. Deux vaisseaux de l'avantgarde anglaise sortent de leur ligne.

Au centre^ le Monmouth est très maltraité; mais, en ce moment, le capitaine du Sévère manquait à son pays et à son nom ; attaqué au milieu du changement de vent par deux vaisseaux anglais, M. de Cillart fait amener aon

paviUoa. Dans Les batteries, les officiers et les matelots oombatlaient avec leur bravoure accoutumée, quaud la nouvelle de la reddition du Sépèra vient frs^per leurs oreUles. Tous s'interrogent : les uns sont abattus» les autres éclatent en propos menaçans et continuent à jEadre feu. Chaque officier^ par habitude de la discipline, n'ose se révolter contre celte faiblesse inouïe; mais il semble compter sur un plus téméraire. L'oQicier Dieu, qm se trouve dans la batterie basse, se dévoue : il monte sur le pont» interpelle M. de Gillart, el le somme de faire rehisser le pavillon. Le chef obéit et le feu recommence. Le vaisseau anglais le SuUanyqni venait d'expédier un canot pour amariner le Sépère et qui présentait sans défiance la hanche au vaisseau ifrançais, reçut sabordée.Une éga^ fureur alors s'empara des équipages; on se battit à outrance, et les deux vaisseaux furent entièrement désemparés.

Cependant Suffren» qui avait rompu sa ligne pour dégager le Sévère^ fit le signal de se reformer et de livrer une attaque générale. Les Anglais^ encore plus maltraités que les Français, fuyaient péle-méle et allaient jeter Tancre à Négapatnam ; un de leurs vaisseaux attardé, fut poursuivi par une de nos divisions ; mais il mouilla si près de terre qu'on le crut échoué et qu'on n'osa p^s

l'attaquer. Suffren alors mouilla par le travers de Caricate. Le lendemain, l^rmée française appareilla et fit route pour Goudelour. Chemin faisant, une frégate anglaise, avec pavillon de parlementaire, demanda à parler à Suffren. L'armée mit en panne. Le capitaine anglais remit au général une lettre de Hughes, par laquelle il réclamait le vaisseau , qui, dans le combat de la veille , avait amené au Sultan. Cette réclamation , qui était une énigme pour l'amiral français , fut énergiquement repoussée. Dans sa réponse à Tamiral Hughes, après lui avoir exprimé toute sa surprise en l'assurant qu'il ignorait complètement cette circonstance, il ajoutait que, si un pareil fait s'était présenté, il serait allé lui-même reprendre le vaisseau français au milieu de l'escadre anglaise; qu'au reste, il vérifierait le fait, et que dans le cas où cette réclamation aurait quelque fondement, il en rendrait compte à son gouvernement; mais qu'en attendant il ne pouvait prendre sur lui une telle responsabilité. Congédiant alors l'envoyé : a Dites à votre amiral, ajouta-t-il, que sil croit de son devoir d'insister, il peut venir chercher ce vaisseau lui-même. » Le combat du 6 juillet avait mis le comble au mécontentement de Suffren. Les capitaines dnSéi^ère, de l'Artésien et du Vengeur furent démontés de leur comman-

dément et renvoyés en France : leçon tardive, qui, donnée au commencement de la campagne, assurait à nos armes des succès autrement importans.

A Goudelour, Suffren jouit d'un triomphe insigne et qui montre la haute considération qu'Aider-Âly avait pour sa personne. Rompant avec toutes les habitudes des souverains asiatiques , Aider-Aly ne craignit pas de se déplacer de plus de quarante lieues avec une armée de quatre-vingt mille hommes, dans le seul but de donner un témoignage de son estime à un général étranger. 11 n'entre pas dans le plan de cet ouvrage de parler de cette entrevue extraordinaire. Aïder et Suffren honorèrent leur caractère par leur loyauté et leur grandeur d'âme; en se quittant, ces deux hommes de guerre emportèrent Tun pour l'autre une estime profonde qui dura toute leur vie.

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