‹ Histoire de la marine françaiseChapitre 4 sur 36 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Destaiog. ^ Howe. -^ Byroo.

Tandis que le comte d'Estaing cinglait vers l'Amérique, examinons Tétat des provinces insurgées.

Le commencement de l'insurrection des provinces anglaises ne fut signalé par aucun fait militaire important. La guerre s'était réduite à des affaires d'escarmouches que les Anglais souillaient par leurs cruautés.

En 1777, les Américains, fatigués de la longueur de la lutte^ ébranlés par des revers, avaient perdu de leur

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enthousiasme. L'autorité du congrès était souvent méconnue, et Tinsurrection, manquant de centre, semblait devoir se consumer en efforts partiels. Toute l'armée du congrès, qui était rassemblée à Princeton et à Trenton, n'excédait pas trois mille hommes, tandis que les forces anglaises s'élevaient à plus de trente mille. Il eût été téméraire de combattre. Gomme Fabius, le généralissime delarmée américaine, Washington, par un plan de circonspection sagement exécuté, sut parvenir à contenir ces masses d'ennemis ; mais ses plus grands auxiliaires furent les déserts^ la difficulté des communications dans un pays hostile, et la distance qui séparait, entre eux, les divers corps d'opération de Tarmée ennemie.

Cependant la défaite des Américains à Brandy-Wine, le 11 septembre 1777, venait d'ouvrir aux Anglais la province de Pensylvanie et avait contraint les vaincus à se retirer en désordre sur les bords du Schuylkill, où, par suite du manque de provisions saines et de la rigueur de la saison, le nombre des troupes fut encore réduit.

Bientôt après^ la prise de la capitale de cette province par le général Howe, et la défaite complète, dans le nord , du général Saint^Clair, portèrent l'épouvante dans tous les cœurs américains. Mais un événement, aussi

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inattendu que glorieux vint raffermir lesl courages ébran^ lés et ranimer le patriotisme mourant. Malgré ses succès, Howese voyait> près de Philadelphie^ harcelé sans Cesse parWashington^et^dans un derder engagement, le gé-« néral américain avait mis en déroute un parti d'Anglais. Le général Howe, pour se débarrasser de cet ennemi qui gênait sa marche victorieuse, eut recours au général Burgoyne qui se trouvait sur les frontières du Canada* Pour investir Washington et sa petite armée, Burgoyne traverse les déserts, s'engage dans les défilés de Saratoga sur l'Hudson, tombe dans lembuscade que lui tend le général américain Gates, et se trouve contraint de se rendre prisonnier avec son armée forte de six mille hommes.

La capitulation de Saratoga, dans la situation désespérée où étaient les Américains, fut plus qu'une simple victoire; elle réveilla Tespril national et fut le motif dont se servirent en France les partisans delà guerre pour triompher des scrupules de Louis XVL

Dès ce moment les Américains prirent Toffensive. Ils restèrent maîtres du champ de bataille à l'affaire de Monmouth ou de Freehold. Les généraux anglais, abattus par ces revers inattendus et par la nouvelle de l'arrivée prochaine des Français, évacuèrenl^ Philadelphie

et se retirèrent à New-Yorck et à New-Jersey. Washington et Gates se portèrent, l'un vers THudson pour garder les passages des montagnes, l'autre sur les rives de ce fleuve afin d'inquiéter la garnison de New-Yorck. Cette manœuvre habile eut tout Teffet désirable , elle isola les troupes anglaises qu'elle divisait, et montra aux populations, encore indécises l'ascendant des armes américaines.

Cependant le général anglais Clinton étant parvenu à déblayer les abords de New-Jersey, se dirigea sur Middletown. Il donna Tordre à l'amiral Howe, mouillé dans la Delaware, de se rendre à Sandy-Hook, afin de pouvoir relier ses communications avec la garnison de New-Yorck et s'y faire transporter en cas d'événement.

La possession de Sandy-Hook réalisait les espérances des généraux anglais. A côté de Middletown, et à dix ou douze lieues au dessous de New-Yorck , cette petite langue de terre possède un bon mouillage à l'abri des vents du sud. 11 se trouye, en cet endroit, une grande bature qui s'étend assez au large dans la mer ; elle vient de Long-Island, et oblige les navires à prendre des précautions pour entrer comme pour sortir.

C'est là que l'escadre anglaise mouilla, au moment même où les premiers détachemens anglais parurent

sur la côte. Howe trouva Clinton décidé à aller à New- Yorck avec son armée. L'amiral anglais, avec son activité ordinaire, fit passer toutes les troupes à Sandy- Hook etlestransportapeuaprèsàNew-Yorck, ignorant les périls auxquels un hasard inespéré venait de le soustraire.

Le comte d'Estaing était. enfin arrivé dans les mers d'Amérique. Sa traversée se prolongea au delà du terme ordinaire ; l'indiscipline de plusieurs capitaines qui, la nuit, faisaient peu de voiles et se souventaient volontairement^ retarda sa navigation au moment où la célérité était le plus nécessaire. Si, en effet, l'escadre française fût arrivée, quelques jours plus tôt, en Amérique, l'amiral Howe tombait indubitablement en notre pouvoir, et l'armée anglaise, sans issue du côté de .la mer, prise à dos par Washington, renouvelait la capitulation de Saratoga.

Le comte d'Estaing, après avoir reconnu la côte de Virginie, se porta à l'embouchure de la Delaware. Contre son attente, il ne vit ni Howe ni Clinton. Désespéré de ce contre-temps, qui lui ravissait une gloire éclatante, d'Estaing cingla sur Sandy-Hook. Malgré les vents contraires, il se présenta, le 11 juillet, devant ce port et fit aussitôt ses préparatifs d'attaque. Howe, surpris et

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mal embosfié, se trouvait dans Timpossibilité de faire une résistance avantageuse. Le seul obstacle qui s'offrait à d'Estaing était le banc qui court de Long4sland à Sandy-Hook et qu'il fallait franchir avec ses vaisseaux. Avec la marée, cette opération était praticable*, le comte d'Estaing promit cent mille écus au pilote qui voudrait s'en charger» Ce coup de main allait à son caractère entreprenant^ et il savait qu'au début d'une guerre ^ un pareil fait d'armes suffisait pour fixer la fortune sous ses drapeaux. Les pilotes américains^ dont il prit trop les conseils, soit ignorance de leur part, soit trahison ou lâcheté y le dissuadèrent de cette entreprise. Ils prétendirent que plusieurs de ses vaisseaux tiraient trop d'eau pour franchir la passe; en conséquence, d'Estaing leva l'ancre, le 22 juillet, et alla mouiller à quelques milles du côté de New-Jersey. 11 s'approvisionna et reparut devant Sandy-Hook. La marée et le vent portaient dans la passe. Un instant il eut la pensée de la forcer; mais, quoique téméraire, le comle d'Estaing manquait de cette audace habile qui dédaigne les règles de la prudence commune pour suivre les inspirations du génie. Gomme la première fois, les pilotes l'en détournèrent. Une considération, d'ailleurs, i^eitthla justifier sa circonspection. On annonçait i'arri-

HISTOIRE DB hk HAftlIfS FRAHÇAlgE. 1778. 47

vée da vice-amiral Byron avec une puissante flotte ^ et n'était-il pas à craindre qu'il ne se trouvât pris entre ce dernier et Tamiral Howe? En outre, les Américains, depuis le mauvais succès du plan formé à Paris^ avaient porté leurs vues du côté de Rhode-Island. Pour l'accomplissement de ce prQjet dont ils espéraient les plus importans résultais^ le concours du comte d'Ëstaing fut jugé nécessaire. Washington et Lafayette se chargèrent de cette négociation auprès de Tamiral français, et, sur la réponse approbative de ce dernier^ ^ >ongrès désigna Sullivan pour la conduite de cette entreprise.

Le comte d'Estaing s'éloigna de Sandy-Hook et gouverna sur Rhode-Isiand où il arriva le 29 juillet/Sullivan alla camper auprès de Providence. D'Ëstaing mouilla d'abord à Brentons-Ledge, à cinq milles de ?iew-Port, et fit occuper lès trois passes de la rivière. Le 8 août, il mit sous voile, pénétra malgré le feu des batteries ennemies , jusqu'à New-Port et entra dans la baie de Connonicut. A celte approche subite, les Anglais furent saisis de frayeur, et, sans songer à résister, ils brûlèrent les frégates la Juno , la Ftoro, le Larck, ÏOrpheus et le CerberuSy deux corvettes et plusieurs magasins.

Cependant Tamiral Howe, favorisé par les circonstan-

ces, de la défensive passait à roffensive. L'escadre de Byron, en atterrissant sur les côtes d'Amérique^ s'était vue dispersée par les vents. Quatre de ses vaisseaux, poussés par la tempête, vinrent se réfugier à Sandy-Hook et renforcer ainsi Fescadre britannique.

Howe, dès ce moment, se voyant en forces et connaissant l'importance de Rhode-Island, s'apprêta à renverser les projets des alliés. Ses espions le tenaient au courant de la position que l'escadre française avait prise pour Tattaque de Rhode-Island. Plein d'expérience de ces parages , il savait qu'ainsi mouillés, les Français ne pourraient appareiller que par un vent de nord , qui , durant le mois d'août , se fait très rarement sentir le long de celte côte. Howe leva donc l'ancre, et parut le 9 août devant la pointe de Judith. Les vents soufflaient du large ; au moment où il comptait le plus sur le succès de ses prévisions , le vent changea subitement et passa au nord.

Le comte d'Estaing , de son côté, observait l'ennemi et faisait des vœux pour que des |vents favorables le missent à même d'aller à sa rencontre. Quand la brise du nord se leva , d'Ëstaing se hâta de faire appareiller ses vaisseaux, et, porté par une jolie brise du nord, il cingla, le 10, sur l'amiral Howe. Gelui-

ci, qui ^ avec deux vaisseaux de moins que d'Estaing, ne se croyait pas en état d'accepter le combat que lui offrait son impétueux adversaire y prit aussitôt la bordée du sud, dans Tespoir que le vent viendrait de cette partie , comme tout semblait le présager. Les deux armées manœuvrèrent un jour et demi, l'une pour engager, Fautre pour éviter le combat. On était alors au 1 1 , vers cinq heures du soir. Quelques heures de plus, et une action générale allait peut-être décider du sort de l'Amérique. Le vent, qui s'était rafraîchi depuis le matin avec une pluie continuelle, augmenta sur le soir, et dégénéra, dans la nuit du 11 au 12, en un coup de vent épouvantable. Howe, qui avait mis son pavillon sur une frégate , afin de mieux diriger les mouvemens de Tescadre, en fut séparé, et ses vaisseaux se trouvèrent jetés au loin.

Le comte d'Estaing fut encore plus malheureux. Le Languedoc , qu'il montait, perdit son gouvernail et tous ses mâts. D'autres vaisseaux français souffrirent beaucoup dans leur gréement et leur mâture. Après la tempête, qui dura quarante heures, des dangers, non moins grands, vinrent assaillir quelques uns de nos vaisseaux. Le Languedoc, errant au gré des flots, fut attaqué par

le Preston. Le Marseillais , presgue aussi endommagé , T. m. 4

eut affaire au Renaw. Il leur (àMnl dea ^orts de courage pour échapper à ces deux adversaires^ et le vent ayant calmé j tous les vaisseaux rallièrent le comte d'Estaiog qui prit la direction de New-Port.

Dans toute autre circonstance, la route que prenait le comte d'Ëstaing eût été jugée nécessaire ; mais il avait reçu avis de la jonction de Byron avec Howe : cette certitude était plus que suffisante pour lui interdire un acte de témérité s^s excuse. En vain les capitaines le sollicitèrent de renoncer à ce dessein , la seule raison qu'il leur opposa, fut la parole d'honneur donnée à Sullivan qu'il reviendrait à New-Port. D'Ëstaing ou-* bliait qu'en pareille occasion sa promesse n'était que relative et ne pouvait pas rengager; mais^ comme tous ceux de sa race, il avait, pour ainsi parler, la superstition de l'honneur , et il eût mis ce sentiment chevaleresque presque au dessus des intérêts de son pays. C'étaient huit mille hommes et douze vaisseaux qu'il exposait pour y satisfaire. Quoi qu'il en soit, d'Estaing mouilla à Rhode-Island et vit Sullivan, qui lui annonça la présence à Sandy-Hook de la flotte combinée de Howe et de Byron. Hors d'état de coopérer plus long-temps à la réduction de cette place, comprenant tout le danger de sa position, à qiftel**

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qwB lieues d'une flotte bien supérieure en nombre à la sienne , dont la plupart des vaisseaux étaient dégréés , le comte d'Estaing fit savoir à Sullivan son projet d'aller relâcher à Boston. Le général américain, qui venait de recevoir de nouveaux renforts , n'apl^rit cette nouvelle qu'avec désespoir, a Débarquez, feisait-il dire à Tamiral français, vous Taviez promis; votre départ pourrait nous livrer aux Anglais. Débarquez , l'honneur et Tamitié vous en font la loi. » Le marquis de Lafayette était plus pressant encore ; mais la conservation de l'escadre était si intimement liée à son départ de Rhode-Island, que le comte d'Estaing ne crut pas devoir obtempérer à ces sollicitations. Au reste, la conduite de Sullivan à son égard n'était point faite pour le retenir. Ce général , par ses propos autant que par certains actes équivoques, s'était vu soupçonner d'intelligence avec l'ennemi. Il n'aimait pas les Français; et, quand lô comte d'Estaing appareilla pour Boston, il ne craignit pas d'outrager notre caractère national en donnant pour mot d'ordre à ses troupes, que les Français étaient des traîtres , insolence qui fut relevée, avec la vigueur qu'elle méritait, par le marquis de Lafeyette.

L'arrivée de l'escadre française à Boston, qui eut lien le 25 août» et sa retraite de Rhode-Island, mirent là

désunion entre les deux peuples alliés et fut le prétexte de plusieurs rixes sanglantes. L'Angleterre y gagna de nouveaux partisans dans les provinces insurgées et la levée du siège d'une de ses principales forteresses.

A peine Tescadre française était-elle mouillée à Boston ; que les deux amiraux anglais , prévenus de son départ de Rhode-Island ^ s'empressèrent de suivre ses traces. Leur navigation, favorisée par un beau temps, leur permit de se présenter devant Boston près* qu'en même temps que le comte d'Estaing, et il est indubitable que si ce dernier n'avait pas pris le parti de passer entre les bancs de Saint -Georges et de Nantukket pour accélérer sa marche, les Anglais, qui franchissaient, eux-mêmes, cette passe pour la première fois, se seraient trouvés devant la baie de Boston avant Tamiral français. Un grand désastre pour la France eût peut-être été le résultat de la perte de temps du comte d'Estaing et de l'activité des ennemis. Les Anglais durent renoncer à tout projet d'attaque contre l'escadre française; comme, d'ailleurs, la saison était avancée, ils allèrent hiverner à New-Yorck.

La campagne, cette année, était définitivement terminée ; Howe crut^ le moment favorable pour profiter du congé qu'il avait demandé et qu'il venait de recevoir ;

il partit pour l'Angleterre^ laisssfDt le commandement dos forces navales britanniques au vice-amiral Byron.

Howe, dans cette campagne, mérita les récompenses que lui prodigua TAngleterre ; son activité, son patriotisme et les talens qu'il déploya lui ont mérité une belle place parmi les marins illustres dont s'honore son pays.

Le comte d'Estaing, moins praticien et moins au fait des mers d'Amérique, se montra quelques fois inférieur à lui. A la vérité) s'il eut en général l'avantage du nombre, il n'eut pas, comme lui, des capitaines dévoués. Il est possible qu'il n'ait manqué au comte d'Ëstaing^ pour être un homme de mer du premier ordre, que des subalternes disciplinés; mais il ne sortait pas du corps royal de la marine, et c'était assez pour que des esprits jaloux de leur arme ne lui pardonnassent pas son origine.

Quoi qu'il en soit, le comte d'Ëstaing rendit, dans celte campagne , des services éminens à la cause américaine; non seulement il força la flotte britannique à rester une partie du temps sur la défensive , mais il neutralisa les efforts qu'avait faits le gouvernement anglais pour soumettre ses colonies.

Cependant le comte d'Estaing, mécontent des Américains, ne jugea pas à propos d'hiverner à Boston; il mit à la voile le 2 novembre et fit route pour les Antilles. Il

avait reçu^ quelques jours auparavant^ deux nouvelles qui parurent motiver son éloignement du principal théâtre de la guerre. L'une était la prise des lies de St- Pierre et de Miquelon par le commodore Evans* Libre d'agir^ sans avoir à surmonter les obstacles qui avaient arrêté Howe^ le commodore anglais déshonora son <3aractère par ses cruautés. Après s'être emparé, le 14 septembre, de ces deux points précieux pour notre commerce maritime, il incendia les magasins et les établisse*mens destinés à la pêche de la morue, et il força ceux qui les occupaient à s'expatrier. Ces faits, qui rappellent les temps les plus barbares^ ne sont que trop fréquens dans les annales du peuple anglais ; ils contrastent avec la conduite chevaleresque et généreuse de la nation française.

L'autre nouvelle, qui était la conquête de la Doffiinique» dédommageait amplement la France de cette perte. L'île de la Dominique, située entre la Martinique et U Guadeloupe, devenait, en raison de la guerre, d'une grande importance. Le marquis de Bouille s'était préparé depuis quelque temps à s'en emparer par un coup de main. En septembre, l'occasion lui parut favorable. Il partit avec deux mille hommes, sous Vescorte deB frégates la TottrtereUe, la DiUgente et VAmphiitke. Ar*

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rivé à laDominiquey il effectua le débarquement de ses troupes. M. de FonteDeau, à la tête de plusieurs compa* gnies d'infanterie^ marcha^ sous la protection du feu de la Diligente^ sur le fort Gachacrou et Fenleva sans coup férfar* Du fort Rousseau et de la batterie de Lubière les Anglais disaient un feu nourri sur les Français. M. de Lachaise, avec les chasseurs d'Auxcrrois , attaqua de front Tennemi. Pendant que ses soldats s'élancent par les. embrasures, s'accrochent aux canons et s'en rendent maîtres, le vicomte de Damas gagne les hauteurs qui couronnent le fort Rousseau, et le marquis de Bouille entre dans les faubourgs de la ville : le gouverneur Buart demande alors à capituler et obtient des conditions honorables. Les propriétés des habitans furent respectées.

Ces deux expéditions n'étaient que le prélude des événemens sérieux qui allaient s'accomplir. Tandis que le comte d'Estaing se dirigeait sur la Martinique, Byron, prévenu à temps, détachait de la flotte le commodorc Hotam avec un convoi de troupes qu'il destinait pour la Barbade. Quant à loi, pressant les approvisionnemens dont il avait besoin, il appareillait quelques jours après pour se rendre au même endroit. Le départ de l'escadre francise, au phis fort de l'hiver, Im faisait supposer

quelque dessein important de sa part. Il jugea donc sa présence aux Antilles nécessaire , soit pour s'opposer aux entreprises des Français^ soit pour en tenter luimême si les occasions se présentaient. Par Teffet d'une bizarre coïncidence^ l'escadre d'Hotam et celle des Français firent route ensemble n'étant séparées Tune de l'autre que de quatre à cinq lieues. Les Anglais, qui soupçonnaient le danger, mirent un soin extrême à naviguer bien serrés. Pourtant un coup de vent vint jeter le désordre dans l'une et l'autre escadre. Trois transports anglais tombèrent au milieu des Français : ce fut comme une révélation pour le comte d'Estaing. Un convoi ennemi se trouvait près de lui ; la capture de ces trois navires ne lui donne aucun renseignement satisfaisant. 11 sait bien que c'est le commodore Hotam qui escorte un nombreux convoi ; mais il ignore sa destination. Estce pour Antigoa ou la Barbade? Antigoa est le rendezvous habituel des Anglais^ Antigoa est sur la route; d'autre part, il croit avoir observé que les prisonniers ont indiqué la Barbade comme point de ralliement. Dans son incertitude il s'arrête au dessein de faire route pour Antigoa (1).

(\) En goQTernant sur la Barbad6, le comte d^Estaing s'emparait fa- ^ilemeot de la division dn commodore Hotam et du convoi, Saint^-

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n compte précéder l'ennemi, arrêté dans sa marche par de nombreux transports^ et le prendre ou le détruire. Un pareil événement portait un coup mortel à la puissance anglaise dans les Antilles. Plein de cette idée^ il se bâte et arrive en vue d'Antigoa. Là il se met en croisière et attend quelques jours. Rien ne paraît ; mécontent de la fortune, autant que de lui-même, il va mouiller, le 6 décembre, à la Martinique.

Le Commodore Hotam avait continué à gouverner sur la Barbade, où il mouilla le 10 du même mois. 11 trouvadans ce port le vice amiral Barington qui l'avait devancé de quelques jours.

Barington^ qui jusqti'à ce jour n'avait pu faire aucune entreprise, faute de troupes, désormais tranquille sur le

Lude éliit sauvée, et les possessions anglaises do vent, dépourvues de garnison, se trouvaient sans défense. Tout rengageait à prendre ce parti. La veille de la prise des trois transports, le vent était à TE.-S.-E. Anllgoa lui restait au S.-O. En courant vers le sud il lieures il avait les chances de rencontrer le convoi, ou il s'assurait, en le manquant » que sa destination n'était pas pour la Barbade. Alors, étant en latitude d'Antigoa, il gouvernait vent arrière sur l'Ile, et le lendemain il joignait le convoi avant son altérage. Une autre considération importante aurait dû le déterminer, La Barbade, par sa position au vent, domine les autres tles; il était présumable que Fennemi proDterait des vents favorables pour aller y mouiller, parce que, de ce point, il distribuait ses forces comme il fenteiidait.

^ BUnPOIRE DE hk MiUftiB» PRAIfÇAI6B« i778v

sort des îles angUôses et pouvant disposer de plusiianrs régimeoa, s'était porté sur Ttle française de Sainte^ liucie et la pressait vigoureusemmt par terre ei^ par mer.

Sainte-Lucie, en Êice de la Martinique, était d'une insir portance majeure et réclamait les plus prompts secours» Quoiqu'eSe fût d'une défense facile, les Français IV vaient beaucoup négliipèe, et^ au moment de l'attaque de l'amiral Barington,M. de Micou, son gouverneur, n'avait . que quelques soldats pour repousser l'ennemi. Le gé*néral anglais Meadov\^, à la tète d'un fort détachement, s'était.avancé vers les hauteurs qui commandent, par le nord, l'anse du grand Cul-de-Sac. Après un engagement assez vif, M. de Micou, trop faibU pour résister, avait dd se replier sur la capitale, appelée 1# Morne-Fortuné* Avec une poignée de soldats il fisiisait une résis*tance obstinée, mais qui devenait, à chaque moment, plus vaine. Meadow était déjà maître des hauteurs, Iwdis que de son c6té le général Prescott, avec quel^ ques régimens, occupait toutes les positions centimes à la baie. Le lendemain de la descente^ 14 décemr bre, les Anglais réunirent leurs forces et attaquèrent le Morne-Fortuné. Incapable de tenir plus long-temps, M. de Micou évacua la place et se lotka airee son m*

insToiius M i^ MAAiro nuuiçài8E. 177ft. St

tillerie dans les ravins de rtle ; les Aii^is, avant ^ feire une attaque générale, s'établirent par précaution dans la baie du Carénage et s y fortifièrent. Ils jugèrent avec raison que par cette baie^ qui est à trois milles du nord de celle du grand Cul-de-Sac^ les Français pour* raient jeter des secours dans l'tle et les prendre à revers. L'amiral Barington avait mouillé son coavoi dans le fond de l'anse du grand Gul*de^c avec ses vaisseaux au nombre de sept et trois frégates ; il s'était embossé en dehors de sa première ligne et à la portée d'une batterie qu'il fit élever sur la pointe du morne le plus proche. Tel était l'aspect des a£Eaires quand, le lundi 14^ à neuf heures du matin, un bateau vint annoncer au comte d'Estaing que les ennemis attaquaient Sainte-Lucie ; le signal d'appareillé fut &it à l'instant. D'Estaing, sar chant que les Anglais étaient devant Ttle depuis plusieurs jours, espéra, par une grande activité, réparer ia faute du gouverneur français qui le fusait prévenir si tard.

Le morne Fortuné pris, lltte entière tombait au pou- V(nr de l'ennemi ; on disait qu'il n'était pas encore rendu. Pour prévenir ce malheur, il était urgent, non seulem<H[^t de se montrer afin de donner du cœur aux amégés» mim «aaove d'empèdier l'escadre mglaiae de

W HlStOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE. 1778.

choisir une position dontravantage suppléât au nombre de ses vaisseaux.

Avant quatre heures du soir du même jour^ onze vaisseaux sortirent de la baie du Fort-Royal. Une nuit de grains et d'accidens causés par des abordages, n'empêcha pas qu'après le soleil levé on ne gouvernât sur les ennemis qu'on aperçut embossés dans le grand Guide-Sac, les batteries de terre les défendaient moins que le gissement de la ct^te ; on ne pouvait approcher d'eux qu'en serrant le vent et qu'avec des brises établies.

Destaing, ne supposant pas que la baie du Carénage fût occupée par l'ennemi , se présenta d'abord à l'entrée^ se proposant d y mouiller et de se porter sur le flanc des troupes anglaises qu'il avait reconnues. Une vive canonnade, qu'il essuya de la part des batteries, le convainquit de son erreur et le détourna de ce dessein; il se dirigea alors sur le mouillage de Barington. En forçant son embossage , il s'emparait des vaisseaux , débarquait, sans grands obstacles, toutes ses forces, et obligeait les généraux Prescott etMeadow à capituler.

Le 15, vers neuf heures du matin, se trouvant à portée du canon de l'ennemi, il fit commencer le feu. Mais comme le vent manquait à mesure que les vaisseaux approchaient, Tun après l'autre, le cap du nord qui couvrait

Fescadre britannique, ils étaient obligés de profiter du premier souffle qui se faisait sentir pour virer de bord et sortir d'une position dans laquelle un seul vaisseau se trouvait battu par l'escadre ennemie . tout entière. Les Français défilèrent ainsi sans produire aucun effet. Vers midi , le comte d'Estaing; espérant que la brise^en fraîchissant, arriverait jusqu'à Fescadre ennemie, s'approcha de nouveau. Il avait 12 vaisseaux, au lieu de 1 1 , par suite de la jonction du Guerrier qui avait été retardé dans son appareillage. Le calme le retint encore; d'Estaing fit virer son escadre vent arrière par la contremarche : chaque vaisseau faisait feu sur l'en* nemi. Ce mouvement, qui rapprochait de plus en plus Farrière-garde française du mouillage des Anglais, mit le Guerrier y serrefile dé la ligne, dans une zone de calme où il ^ut à essuyer, quelque temps, tout le feu de la division ennemie. Le comte d'Estaing rebuté, se retira et alla chercher un endroit propre au débarquement de ses troupes.

Dans la nuit du 16 et la matinée il mit une forte division à terre, à Choc-Baie, petite anse qui se trouve entre le Carénage et le Gros-Ilot ; sept mille hommes, partagés en trois divisions, se dirigèrent vers l'ennemi par trois sentiers différons; le comte de Lowendal,

êSt HISIVHRB M LA WJMm FR41IÇ4IBB. 17*18*

colonel du régiment d'Annagnac, commandait Taile droite , le marquis de Bouille la gawhe, et le comte d'Estaing le centre.

Parvenus à moitié chemin y nos troupes furent aban-données de leurs guides ; mais^ sans se décourager un instant^ elles se réunirent sur la pente de la colline^ en fiice des retranchemens anglais.

Là, des obstacles infranchissables s'opposent à leur marche, et à mesure que les derniers avancent, les co^ Icmnes s'engagent déplus en plus. En ce moment, Tar* tiHerie anglaise porte le ravage dana cette masse confuse de soldats ; en vain les plus braves essaient d'enlever les positions inexpugnables de l'ennemi, en vain quelques uns d'entr'eux sont parvenus jusque dans Tonceinte des retranchemens ; seuls, sans appui , enveloppés de toute part, ils sont pris ou tués. Le comte d'Estaing tente deux attaques désespérées; les soldats épuisés, décimés, ne déploient plus la môme énergie. D'Estaing, dans cette extrémité, ordonne la retraite ; elle ^'exécutesans que l'ennemi tente de la contrarier : 1,000 hommes tués ou blessés furent le résultat de ce coup de main qui aurait infailliblement réussi sans la trahison Ml la lâcheté des guides*

L'ennemi ayant combattu à Tabri de ses murailles,

éfÊwn peu de perte. Après cette malheureuse tentative^ le comte d'EstaÎDg reprit le chemm de la Martinique, abandoimant M. de Micou, qur, réduit à 10*0 iMmmes, fut obligé de capituler.

Dans cette expéditien, Barington se ceuvrît de gloire. Ses bdftes dispositions et son courage préserTèrent son escadre d'une ruine que les forces supérieures des Françaift vendaient inévitable, et procurèrent à sa patrie un port militaire important. Si d'Estaing, imitant la mancBurrê de son adversaire , avait fait mouiller ses vaisseaux par le travers de ceux des ennemis , 'il est probaUe que le résultat aurait été bien différent.

Le comte d'Estaing était à peine mouillé à la Martinique, que Byron se présenta le 7 janvier devant Sainte- Lucie. Son retard provenait des vents contraires qui avaient beaucoup fatigué ses équipages.

L'hiver vint suspendre les hostilités de part et d'autre. Dicrant cet intervalle, l'Angleterre et la France s'appétàrent ^ pousser la guerre avec plus de vigueur que jamais.

Gomme les forces navales de la Grande-Bretagne étaient devenues, par la jonction de Barington avec Byron, bien supérieures à celles que commandait le eovte d'Estaing, la oout de Versailles expédia succès-

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sivement de France le comte de Grasse et le chevalier de la Mothe-Piquet. Le premier, ayant sous ses ordres qaatre vaisseaux , mouilla , au Fort-Royal de la Martinique , le 20 février; le second n'arriva que plus tard. Parti après le comte de Grasse, avec six vaisseaux, trois frégates et un convoi , sa traversée se prolongea au delà du terme ordinaire. Il mouilla au Fort-Royal le 27 juin. Son concours fut jugé d'autant plus nécessaire qu'une nouvelle division anglaise, aux ordres du Commodore Rowley, avait paru aux Antilles. Des forces aussi considérables, rassemblées en un même point, présageaient des événemens importans pour l'année 1779. Ce fut dans ces circonstances solennelles que l'Espagne se déclara pour la France contre TÂngleterre.

La cour de Madrid éprouvait un vif désir d'entrer dans l'alliance française. Humiliée de ses précédens désastres, elle tenait à abaisser l'arrogance britannique, à reprendre Gibraltar, la Jamaïque et à conquérir les deux Florides qu'elle regardait comme nécessaires à son en-* tière domination dans le golfe du Mexique; cependant plusieurs considérations sérieuses recommandaient la prudence au cabinet de Madrid.

D'abord il ne se dissimulait pas les dangers qui résultaient, pour ses colonies, de l'insurrection des pro--

Tinces américaines , dont les idées ne pouvaient manquer de^ s'étendre et de gagner les pays limitrophes; en second lieu^ il était d'une bonne politique de faire payer à rAmérique les avantages de son alliance. En cela l'exemple de la France l'engageait à ne rien précipiter^ car on savait que la promptitude du ministère français à traiter avec les insurgés^ lui avait fail manquer Toccasion d'obtenir de meilleures conditions commerciales.

D'un autre côté, le cabinet espagnol était vivement sollicité par la cour de Versailles qui lui faisait les offres les plus brillantes.

L'ambassadeur de France à Madrid représentait que le moment était venu pour l'Espagne de laver l'affront fait au nom espagnol par la prise de Gibraltar et de Minorque. Il promettait, au nom de son gouvernement, la restitution de la Jamaïque et des deux Florides. Avec le concours de TEspagne, tout semblait possible. Deux escadres, combinant ensemble leurs opérations, se porteraient sur les eûtes d'Angleterre, pour protéger l'armée d'invasion qui se rassemblait de nouveau en Bretagne et en Normandie. Les Anglais, attaqués chez eux et privés d'une partie de leurs troupes, seraient-ils en

état de résister à l'armée d'invasion, et en cas que cette T. m. 5

66 IQSTOIR^ m hk ViUUNK FRAVÇitl^fi. 1779.

armée fût obligée de se rembarquer; elle laisserait asses de ruines sur sou passage pour donner, au commerce et à rindépendance de FEurope^des gages durables de sé- Qïirité.

Ces réflexions^ qui ne manquaient pas de justesse et que Tambassadeur appuyait des plus belles promesses, triomphèrent des alarmes que Tinsurrection de TÂmé^ . rique inspirait au cabinet de Madrid et le déterminèrent à conclure secrètement, avec la France, un traité offensif etdéfénsif.

Au même moment, le chargé d'aŒaires de France en Amérique jugea que l'occasion était favorable pour obtenir du congrès les avantages politiques que trop de précipitation avait fait perdre, et, tirant parti de l'aK Uance dont il attendait la conclusion, il vantait aux Am^icains l'importance d'un tel concours, au milieu de la lutte, et il laissait pressœtir qu'avec quelques concessions commerciales, son gouvernement déterminerait TEspagne. Ces insinuations habiles auraient pu avoir Teffet que se promettaient les cours de Madrid et de Versailles, sans certaines circonstances graves qui montraient aux moins clairvoyans leur peu de fondement. D'ailleurs les, amis de la cause américaine, en Europe, tenaient le congrès an connut de la politiquede

VWrCHKB M hk MARINE FRANÇilBE. 1779* 07

la France et deTEspague^ des armemens de cette derniôre puissance et de ses tendances à faire la guerre*

C'est au milieu de ces pourparlers de la diplomatio que le gouverneur delà Louisiane, don Bernard QalveXt fit une expédition contre les possessions anglaises du Mississipi. Ces nouvelles, et plus encore la certitude ao^ quise par le congrès que ce même gouverneur venait de reconnaître Tindépendance des provinces insurgées* lui firent rejeter toute espèce de concession.

La cour d'Espagne, démasquée dans ses projets^ oBrit alors officiellement sa médiation à TÂiigleterre. Gettd mesure, qui avait pour but de donner au monde lechange sur les véritables intentions de l'Espagne, ne trompa personne, à plus forte raison la nation anglaise. Elle savait trop bien les griefs que le gouvernement espar gnol nourrissait contre elle, les relations étroites des cabinets de Madrid et de Versailles, pour compter sur une médiation impartiale ; mais désirant ménager cette puissance, les ministres anglais répondirent à ces oflres par des notes évasives et dilatoires. Cependant L'Angleterre, qui n'envisageait pas sans effroi la réunion des forces navales d'Espagne avec celles de France, chercha à ranimer les haines du continent contre la nation de Louis XIV: ce fut inutilement. La prudence ,

de Louis XYI j sa loyauté bien connue , et les vexations récentes auxquelles le commerce des neutres avait été en butte de la part des Anglais, avaient changé Topinion en Europe.

Il y avait à cette époque, dans les esprits, une réac-^ tion toute favorable à la France. Les puissances européennes maritimes comprenaient enfin Terreur où elles étaient en laissant violer impunément les principes du droit maritime ; elles sentaient que l'influence maritime de la France était nécessaire à Tharmonie et à l'équilibre de TEurope; mais craignant un embrasement général* elles prirent le parti de rester neutres, tant que leur intérétet leur dignité n'en souffriraient pas.

Le cabinet anglais ne fut pas plus heureux, en Âmérique» dans son projet de détacher les insurgés de la France. L'habileté du chargé d'afiEsiires de France, le loyal concours d'une foule de braves gentilshommes français qui avaient devancé nos soldats et qui combattaient dans les rangs de l'armée américaine, et le bon sens du congrès, rendirent stériles les efforts multipliés de la diplomatie britannique. Repoussés de tous côtés, les Anglais se préparèrent activement à la guerre avec TEspagne. Bientôt parut le manifeste du cabinet de Madrid, et les hostilités commencèrent.

Selon la promesse faite à TEspagne, le double projet d'ime descente en Angleterre et de la conquête de Gibraltar fut mis en cours d'exécution. Pour l'accomplis* sèment de ce vaste dessein, don Barcello, chef d'escadre, fut envoyé, avec une division de vaisseaux, dans la baie de Gibraltar, pour en faire le blocus, en attendant que les circonstances permissent d'entreprendre le siège régulier de cette place formidable.

Les autres divisions espagnoles, qui se trouvèrent équipées , se rendirent au Férol pour y attendre l'armée navale de Francç. Le comte d'Orvilliers, nommé généralissime des flottes combinées, partit de Brest le 3 juin et se dirigea sur l'île de Cizarga, à la hauteur de la Gorogne. Les vents s'opposèrent long-temps à cette jonction si désirée. Dès qu'elle fut complètement effectuée, le comte d'Orvilliers mit à la voile le 25 juillet et cingla vers la Manche, confiant l'avant-garde au comte de Guichen, et l'arrière-garde à don Gordova.

Pour faciliter Tinvasion projetée, le comte d'Orvilliers devait chercher à atteindre l'armée navale d'Angleterre, l'envelopper et la détruire. Ensuite, formant plusieurs divisions de vaisseaux et de frégates, il le^ envoyait croiser dans tous les parages de la Manche fréquentés par le commerce britannique. Avec le gros

Tè HISTOIRE M lA MARITfE PRArfÇAISE. lTt9.

de rarmée navale il assurait la descente ; 860 navires frétés au commerce devaient aider les vaisseaux au transport de 40,000 hommes échelonnés sur les côtes de Bretagne et de Normandie. Le comte de Vaux, maréchal de France, militaire distingué, commandait les troupes. Il avait pour officiers- généraux les marquis de Langeron, de Vaubecourt, de Lugeac, le comte de Wall , le duc d'Harcourt , etc. , et une foule de gentilshommes avaient demandé à servir, sous lui, comme simples volontaires.

A des forces si formidables l'Angleterre ne put opposer sur mer qae 38 vaisseaux aux ordres de l'amiral Hardy.

Année iMimle «•mbinée.

66 vaisseaux, 34 frégates et correttes.

Àvant-gardê,

Le Citoyen. 74 canins. De Nietiil, capitaiae.

* Le Saint-Michel. 70 — «

L'Auguste. 80 — Le vicomte de Rochechouart.

Le Prêtée. 64 — De Cacqueray.

* Le Saint-Paul. 70 — »

L'Eveillé. 64 — De Balleroi.

* L^ Arrogant. 70 — »

La Ville-de-Parîs. 104 — f ^^ ^^^ ^® Guichen, eommandant.

(Huon de Kermadec, capit. de pavillon.

* Dé«%ne 1^ vaîsat tux eaiM^els.

mSTOIEE M LA MARfNfi FRANÇAKE.* 1T79. 71

Le Glorieux.

De Beaosset.

''Le Sérieux.

Llndien.

De La Grandière.

' Le Saint-Pierre.

* Le Saint- Joseph.

Oftorno.

Le Palmier.

Le chevalier de Héate.

La Victoire.

D'Albert Saint-HippolytCi

Corps de bataille.

Le Zodiaque.

De La Porte-Vezins.

* Le Guerrier.

* Le St-Vincent.

D'Arcé.

Le Scipion.

De Cherisey.

Le Bien- Aimé.

D'Aubenton.

L'Actif.

De Baraudin.

* Le St-Charles.

Postego.

^Le comte d'Orvilliers, général.

La Bretagne.

Duplessis-Parscau, capitaine de pavilloi '^Le chevalier du Pavillon, major.

Le Neptune.

Hector.

* Le Vainqueur.

Le Destin.

Le chevalier d'Espinouse.

* Le St-Joachim.

*LaSte-Eli8abett

Posada.

La Bourgogne.

Marin.

Le Solitaire.

De Mouteclerc.

Arrière^arde.

L'Hercule.

D'Amblimont.

* Le Septentrion.

Le Saint-Esprit.

Le chevalier de Ternay.

L'Intrépide.

De Beaussier.

* L'Ange de la Gard.70

Le Biiarre.

De Saint-Riveul.

72 HISTOmC DE LA. MARINE FRANÇAISE. 1779.

Le Conquérant.

— Le chevalier de MonteO.

* La Foudre.

— Gaston, commandant.

* Le Si-Damase.

L'Actionnaire.

— De Larchantel.

L^AIeiandre.

— De Trèmignon.

* Le Brillant.

* Le Saint-Louis.

— Solano.

Le Gaton.

— DeSeOlan.

Le Pluton.

— Destouches.

Escadre légère.

Le Saint-Michel.

— Le cheyalier de la Biochaye.

* L'Espagne.

La Couronne.

— De La Touche-Tréville, commandant.

* Le Mino.

Le Triton.

— De La Clocheterie.

Eêcadre éTobiervatùm.

La Sainte-Trinité

114 can. Le Saint-Ysidre.

70 can

Le Monarque.

70 — Le Saint^Ysidore.

Le SaintrNicolas.

70 — Le Saint-Eugène.

Le Saint-Pascal.

70 — L'Atlas,

Le Saint-Raphaël.

70 — Le St-FrançoisMle-Paul.

La Princesse.

70 — La Galice,

Le St-François-d'Assisc. 70 — L'Orient.

Le Yalasco.

70 — Le Rusé.

Indépendainmenl de rinfériorité de la flotte aDglaise, l'Irlande se trouvait abandonnée à ses propres forces « et FAnglelerre, elle-même, comptait à peine 10,000 hommes de troupes réglées pour la défense du territoire.

L'armée combinée, quelles calmes avaient long-temps

retenue à rentrée de la Manche, y parut tout-à-coup le

15 août (1).

(1) Voici le rapport qui fut fait sur les manœuvres de Tannée franco* espagnole :

a Le 31 ao&t, Farmée étant en marche sur trois colonnes, 'dans Tor- » dre naturel, le cap à Test-quart-sud-est^les Yenls à Test-sud-ouest et » nord, le général à la tête de sa colonne, le comte de Guichen au centre » de son escadre, marchant à gauche de Tescadre blanche; don Michel » Gaston au centre de la blanche , placée à la droite de Fescaifre blan- D che ; don Louis de Gordova en marche à gauche de la grande armée ; 1» Tescadre légère, commandée par le S. de La Touche-Tréville, située à m la droite de Tescadre bleue ; les brûlots, bombardes et autres bàti- » mens sur les ailes. Les frégates s^^ancées découvrirent au point du » jour Tarmée anglaise, en avant de Tarmée combinée» ayant les amures » à tribord , tous ses vaisseaux en panne. A cinq heures et un quart , le 9 vaisseau La Bretagne, qui marchait à la tête de sa division, eut bonne )> connaissance par lui-même de l'armée ennemie. Son arrière-garde res- » tait à Test-quart-nord-est du compas, et son avant^garde à rest-qua\rt- » sud-est, à quatre ou cinq lieues de distance. En même temps, on dé- D couvrit les Sorlingues du haut des mâts,' au nord-nord-d'est du monde. n Aussitôt le général fit les dispositions suivantes : Tescadre blanche et » bleue (ou Pavant-garde ) eut ordre de virer sur bâbord par un mouve- » ment successif, et de forcer de voiles ; Tescadre bleue { ou Tarrière- B garde) mit en panne tribord, et Tescadre blanche (ou corps de ba- » taille) mit en panne bâbord au yent. Par cette évolution, le comte de D Guichen était destiné, avec son escadre, à couper le chemin aux en- < j) nemis, en serrant les côtes d'Angleterre , pour ôtcr à Tarmée britan- » nique la ressource de ses ports. Le vaisseau la Bretagne, à la tête de » Tescadre blanche, mit en paime bâbord au vent , et donna différens » ordres aux frégates et au lougre le Chauffenr^ qu'on envoya sur-le- D champ reconnaître la position de l'armée ennemie, pour être instruit )» à chaque instant par les signaux de ces bitimens de tous les mouve"^

1k OBTOIRE HE LA MARINB FRANÇAISE. 1779.

L'apparitioB, sur la côte d'Angleterre, de la flotte combinée causa une alarme générale. De l'aveu des histo*

B mens des Anglais. Par la position de l'escadre blanche, destinée à faire i> le corps de bataille de l'armée combinée, cette escadre restait libre de » suivre, sans aucune perte de temps, celle des deux escadres qui, séx> Ion les èirconstances, serait ravant-garde de Tarmée combinée tri- » bord ou bâbord , en sorte que la ligne ne pouvait pas manquer de sft » déployer avec toute la vitesse dont une armée combinée peut être susj> ceptible. Dès que Tamiral anglais s'aperçut que le comte de Guichen y> se glissait avec son escadre vers les c6tes d'Angleterre, il fit revirer 10 son armée avec précipitation et prit chasse à toutes voiles. Uescadre » légère de Tannée combinée eut ordre de chasser; on fit également si- » gnal à toute Farmée de poursuivre les ennemis, et en même temps au » vaisseau de tète de la ligne de bataille de diriger sa route de manière » à couper en avant du chef de file de Farmée anglaise. Malheureuse- » ment la poursuite fut vaine , quoiqu'on eût chassé les Anglais Jusqu'à D Touverture de la baie de Plymouth , par la raison qu'une armée ne B gagne pas quatre ou cinq lieues dans un seul jour sur une autre ar- » mée qui fuit à toutes voiles (on n'a jamais vu de dessus des gaillards du vaisseau la Brelagne que les huniers des vaisseaux anglais les B plus rapprochés, et cependant la Brelagne était à la tête de la co- )> lonne du centre et l'horizon très étendu,) , surtout avec des vents fai- » blés et variables à l'avantage des fuyards, qui leur ouvrent un port » sûr en laissant sous le vent l'armée qui poursuit. Les Anglais conser- D vèrent assez d'ensemble dans leur retraite ; mais les vents se refusant B à leur première route, les placèrent nécessabremeut en échiquier, et » dans le meilleur ordre de défense contre les détacbemens de l'armée B combinée^ dans le cas où ils auraient pu atteindre leur arrière-garde. » Le i*' septembre, au point du jour, on aperçut l'armée ennemie à B sept ou huit lieues au veut de l'armée combinée, et dès lors à portée )> d'entrer dans la baie de Plimouth, toujours observée et suivie par les B frégates la Concorde^ la Gloire et plusieurs autres, les vents alors à B Test du monde, se reftosant de plus en plus à notre poursuite, b

riens anglais, « la lerreur était répandue dans tout le pays, i> Il se croyait revenu au temps où 50.000 Fran* çais firent la conquête de la Grande-Bretagne sur le champ de bataille de Hastings. L'opposition, à la cham* bre, reprochait au ministère de n'avoir pas eu Thabîleté de prévenir la réunion des deux armées. Les soldats anglais étaient mécontens, les milices se rassemblaient avec peine^les habilans du littoral abandonnaient leiirs maisons pour emporter les objets les plus précieux, L'Angleterre se trouva exposée aux dangers d'une formidable invasion à une époque où» heureusement pour elle, la valeur française n'était pas sous l'impulsion d'un homme de génie. L'hésitation et la lenteur castillanes se communiquèrent aux marins français. C'était un contraste étonnant entre les chefs et les équipages; ceux-ci demandaient à marcher, et, sans s'arrêter à de lâches délibérations, voulaient qu'on profitât de la terreur de l'armée navale d'Angleterre, des alarmes de la nation, et des irrésolutions du cabinet de Saint-James, pour ravager les côtes, porter l'armée d'invasion sûr le rivage ennemi, se hâter enfin, parce qu'à la guerre il faut agir bien plus que délibérer. Les généraux étaient en désaccord ; d'Orvilliers, poursuivi par la haine du ministère, ne se sentant pas soutenu^ manquait de volonté

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pour se faire obéir. Cet état de chose nuisit à l'unité de Yue^ annihila les talens du général français et prépara nos malheurs. Cette fameuse expédition n'eut d'autres résultats que la prise du vaisseau anglais VArdenty enlevé^ en vue des côtes Britanniques^ par les frégates françaises la Junonet la Gentille^ capitaines le chevalier de Marigny et Mengaud de la Hage, et la gloire passagère d'avoir forcé l'armée ennemie à se renfermer dans ses ports.

Bientôt les vents, mais surtout la pénurie et le mauvais état des vivres, qui développa une maladie scorbutique dans les équipages, mirent les alliés dans la nécessité de relâcher à Brest.

Le comte d'Orvilliers, profondément affligé de l'issue de la campagne, après avoir détaché de l'armée navale combinée douze vaisseaux, qu'il expédia à Don Barcelo à Âlgésiras, quitta le service et se consacra à Dieu dans la maison de Saint- Magloire, où il mourut en 1787.

Plein d'honneur et de piété , trop facile à excuser les fautes de ses subalterneSt il s'obstina à garder le silence sur certains faits passés à Ouessant ; et, dans la dernière campagne, il attribua sa rentrée au port à une suite non interrompue des vents d'est, à un manque de vivres, qt

à la maladie scorbutique qui enleva uu sixième des équipages de la flotte.

Les élémens sans doute furent contraires aux alliés ; mais l'incapacité de nos hommes d'Etat était si notoiroi que l'opinion publique en France s'en émut. Comment y en effet; s'expliquer le manque de vivres seulement après deux mois d'absence? Les deux gouvernemens se renvoyèrent le blâme dont on leè accablait des deux côtés des Pyrénées ; mais la vérité n'y gagna rien et tout fut bientôt oublié. Quand on se reporte vers cette époque , on ne peut que gémir de l'imprévoyance et du manque d'organisation qui avaient présidé à une si grande entreprise ; on sent à quel point une initiative intelligente el ferme est nécessaire dans un gouvernenement; el que le meilleur est celui qui la rend toujours possible et applicable par la constitution même du pays^ par des traditions politiques fidèlement recueillies et jamais abandonnées. Dès le commencement de la guerre avec l'Angleterre ; le comte d'Eslaing^ avant de partir pour l'Amérique, avait proposé au ministère de partir de Brest, et d'aller avec une escadre dans les eaux de la Tamise. Le moment était favorable ; l'ambassadeur anglais se trouvait encoreàParis et les Anglais n'étaient pas prêts. Quand on se décida à faire déclarer TEspagne^ il fal-

Vd mS'fOiRfi DE Là ■Àim rRANÇUSE. 1779«

lait j avant de cxHnmencer les hostilités, réunir les deui flottes au Férol, et puis se porter sur l'Angleterre av^ des idées d'invasion bien arrêtées; mais le manifeste de la cour de Madrid parut le 3 mai 1779, et la jonction des armées n'eut lieu que plus tard. Il en résulta que les ennemis eurent le temps de se mieux préparer, et que , chose plus grave, la saison se trouva déjà fort avancée lorsque les alliés exécutèrent leurs projets. Le duc d'Aiguillon et d'autres hommes d'Etat assurent que le comte d'Orvilliers avait des ordres qui lui prescrivaient de no rien hasarder. Quoi qu'il en soit , nous manquâmes cette belle occasion en perdant Tantériorité d'attaque pendant les deux premières années.

Telle fut l'issue d'une expédition qui menaçait l'Angleterre de sa ruine. « Si l'ennemi eût débarqué, dit un 3 orateur anglais à la chambre, nous aurions combattu, » mais nous aurions succombé. » L'Angleterre fut sauvée de l'armée combinée comme elle l'avait été de l'Armada. Le défaut d'accord , des ordres mal donnés , la disette de vivres, les vents et les maladies combattirent en sa faveur. La flotte franco-espagnole ^ affaiblie par une mortalité effroyable, ne put reprendre la mer ; de sorte que les Qoltes marchandes d'Angleterre, qu'on espérait prendre, allèrent se mettre sous la protectiim

mSTOtllB M LA HAMAB FRAUÇAfêB. 1779« 99

de h ffame de l'amiral Hardy, qui s'empara d'un grand nombre de navires marchands français.

Tandis que les deux peuples alliés déploraient l'issue malheureuse d'une campagne entreprise avec tant de firais, le comte Duchauffault, nommé provisoirement généralissime de la flotte combinée en place du comte d'Orvilliers y expédiait la frégate la Surveillante j capitaine du Couëdic, avec le cotre YExpédition^ commandé par le vicomte de Roquefeuille , en croisière dans la Manche , pour surveiller la sortie de Portsmouth d\ine division anglaise de six vaisseaux. De son côté , le gbuv^nementbritanniquè, instruit qu'une escadre de môme force s'apprêtait à appareiller de Brest, envoyait le même jour la frégate le Québec , capitaine Farmer, et le cotre le Rambler ^ capitaine Georges, dans les parages d'Ouessant , pour exercer la même surveillance. Les deux frégates , allant à route opposée l'une de l'autre , se découvrirent dans la matinée du 6 octobre, et s'étant reconnues , peu après , pour être ennemies, elles se disposèrent au combat.

La Surveillante et le Québec , par un rapprochement singulier, se trouvaient, aussi bien que les deux cotres, dans des conditions parfaites d'égalité de forces : même nombre d'officiers et de matelots ; même nombre de

canons, et le capitaine du Couëdic et Farmer semblaient également dignes de se mesurer ensemble. Le premier avait fait la guerre, avec distinction, dans Tlnde, et le second s'était acquis, dans les mêmes parages, une desplus brillantes réputationsde la marined'Ângleterre.

Le vent qui soufflait de Test et une belle mer devaient hâter la rencontre de ces deux nobles adversaires f qui , après quelques manœuvres insignifiantes , se trouvèrent à portée de canon : Farmer au vent , et du Couëdic sous le vent.

Entre onze heures et midi la canonnade commença. Les frégates continuèrent à se rapprocher ; elles fur^t bientôt à portée de pistolet. Après un feu des plus vifs, le Québec manœuvra à culer. Étant par la hanche bâbord de la Surçeillante^ Farmer laisse arriver aussitôt, comptant prendre en poupe son ennemi ; mais celui-ci Ta prévenu , virant vent arrière précipitamment , il évite i 'enfilade et la bordée tribord de la frégate française, répond à celle de bâbord du Québec. L'action redouble de furie : Français et Anglais veulent vaincre ou mourir; on s attaque sous l'allure grand largue, les vergues s'entrecroisent : dans cette lutte héroïque les actions d'éclat se multiplient. Un boulet ennemi vient couper la drisse du pavillon de la Surmllante qui

se trouva privée pour un moment de sa noble ban* nière. A celte vue, l'Anglais jetle un cri de triomphe ; le second pilote de la Sutveillantey nommé Lemancq , s'en aperçoit ; prompt comme l'éclair, il prend le premier pavillon qu'il trouve, monte sur les haubans d'artimon, et, debout , au milieu d'un ouragan de mitraille, il le déploie , l'agite , et donne le temps d'en rehisser un autre.

Cependant vers une heure un quart, les trois mâts de la Surveillante tombent , mais du côté de dessous le vent. Le courage de nos Bretons n'en est point alarmé ; animés par leurs officiers, ils redoublent d'ardeur et foudroient l'ennemi; bientôt les mâts du Québec tom* bent à leur tour^ et du côté où l'on se bat. Cet accident entrave le jeu de ses batteries et met le désordre à bord. Du Couëdic saisit ce moment pour aborder le Québec; quoiqueblessé mortellement, il encourage son équipage; et s'adressant à trois de ses neveux qui étaient gardesmarines : a Allons, leur dit-il, à Tabordage, mes chers enfans , à l'abordage ; c'est à vous à donner l'exemple, songez à maintenir l'honneur de la famille. r> Gardes et matelots vont s'élancer, tout-à-coup une épaisse fumée sort des panneaux delà frégate anglaise : c'est l'incendie

qui dévoré ce noble navire et ravit à du Couëdic l'hon- T. m. 6

9È n^XOlRE -DE LÀ JIAJIW» PRàNÇAilfE. 1779.

i^eur de la victoire. Dès ce moment^ tout entier au 3entimeot généreux qui ranime , notre capitaine ne voit plus que des infortunés dans ces hommes tout à l'heure ses plus implacables ennemis, il ordonne de cesser le feu et de tout faire pour les sauver. Il n'y a plus à bor4 de 1(1 Surydllanie qu'un canot en état d'être mis à la mer; en cherchant à le débarquer on le laisse tomber sur un canon où il se crève. Alors un horrible spectacle vient glacer l^s cœurs des plus braves. Les Anglais , pour se soustraire à la fureur de l'incendie^ se précipitent dans la mer, et pour fuir une mort atroce ils finissent aussi malheureusement : les flots en engloutissent le plus grand nombre. Farmer, sur sa dunette, s'obstine à rester à son poste ; on l'entend donner des ordres à ceux qui restent encore. De temps à autre les canons chargés à boulets et à mitrailles partent et portent la mort au milieu de l'équipage français. Cependant, à force d efforto, plusieurs matelots anglais sont retirés des flots ; mais les dangers ne faisaient que se multiplier. Le Québec^en feu de l'avant à l'arrière, tombe en travers sur le beaupré de la Surveillante et menace de l'incendier. Français et Anglais essaient de dégager les deux navires. Etrangers au sentiment de rivalité nationale, les Anglais s'empressent de se porter partout où ils sont nécessaires.

Le temps presse ; la frégate anglaise, dévorée par le feu , va inévitablement communiquer l'incendie à ^a frégate française ; 'On fait d'immenses efforts pour l'en soustraire : il semble que la fureur des combattans a passé dans ces murailles flottantes et dans les cordages qui se trouvent opiniâtrement mêlés et confondus.

Enfin le vent^ qui était tombé, fraîchit un peu; du Gouëdic fait mettre quelques voiles à culer, pour s'éloigner. Les matelots française! anglais facilitent le mouyement en poussant avec des esparres. La SurvdUante est hors de danger. Dans ce moment un épouvantable bruit se fait entendre , c'est le Québec qui vient de sauter. Farmer, inébranlable à son poste, meurt, mais c'est pour vivre dans la mémoire de son pays. Cependant à la vue du Québec en feu, les cotres qui se canonnaient avec acharnement, avaient cessé le combat comme machinalement pour se porter à son secours. M. deRoquefeuil arriva quelque temps après la destruction de la frégate anglaise et parvint à sauver le second sir Robert et sept matelots. M. de Roquefeùil rallia ia SurçeUlante à onze heures du soir, près d'Ouessant, et la prit à la remorque.

Ce combs^t excita un enthousiasme général : Français et Anglais témoignèrent leur admiration aux victorieux,

comme à ceux dont le boDheor n'avait pas été ^ussi grand que' le courage. À l'honneur de la France y les prisonniers anglais furent considérés par le gouvernement français comme de simples naufragés^ et envoyés en Angleterre comblés de présens. Du Couëdic, en mourant^ légua ses enfans à sa patrie^ Louis XYI accueillit le legs de ce brave capitaine. Ses enfans furent déclarés enfans de TElatet pensionnés (1). Un tombeau élevé

(1) Copie de la lettre que M. de Sartine écri?it à la yeuye du capitaine de la Surveillante :

<( Versailles, le 19 janvier 1780.

» Je voudrais. Madame, n'avoir point à vous annoncer des grâces trop amères pour vous ; mais puisque la fin glorieuse de M. du Gouëdic ne laisse au roi que le triste avantage de répandre des bienfaits sur sa famille, il faut qu'en mêlant mes larmes avec les vôtres, je vous fasse part de ses intentions. Sa Majesté vous a accordé deux mille livres de pension payables à la fin de chaque année sur son Trésor royal, et cinq cents livres.de pension sur le même fonds à chacun de vos trois enfans, voulant aussi que votre pension de deux mille livres leur soit réversible par égale portion, dans le cas où vous viendriez à leur manquer. C'est ainsi que Sa Majesté a voulu honorer la mémoire d'un officier qui a sacrifié sa vie en soutenant avec tant de courage rhoniieiir du pavillon français ; si d'ailleurs vos enfans sont susceptibles d'autres grâces, comme ils sont devenus les enfans de l'Etat, vous pourrex compter entièrement sur la bienfaisance de Sa Majesté envers eux, et sur mon empressement à être utile à la famille d'un homme dont le souvenir me causera toujours autant d'admiration que de regrets, p

à Brest par la roumficence royale renferme les dépouilles de du Couëdic; on y lit : «Jeunes élèves de la marine , admirez et imitez l'exemple du brave . du Couëdic(l)!»

Les efforts combinés de la France et de TEspagne avaient paralysé l'énergie offensive de la Grande-Bretagne, et semblaient promettre un avenir de succès aux deux marines si elles avaient su bien se concerter ; mais cette unité d'action si nécessaire à la guerre, ces entreprises exécutées avec des moyens complets, ne purent avoir lieu par suite de la rivalité des deux peuples et de la concentration d'une partie de leurs forces devant le rocher de Gibraltar. Cette situation fausse changea les rôles des peuples belligérans. L'Angleterre reprit Voffensive, glorieux principe qui lui a valu tous les succès dont elle s'enorgueillit. Libre d'agir avec la hardiesse et l'indépendance d'allure qu'on lui connaît, elle développa en peu de temps ses immenses ressources, rétablit la conGance de sa marine que l'expédition

(1) Le sang de du Couëdie ne 8'cst pas démenti. Son petit-fils, le vicomte Raoul du Couëdic , capitaine de corvette , qui s'était distingué à Bone et à la Plala, semblait devoir marcher sur les (races de son grani-père, quand la mort est venu Tcnlever, aux justes regrets de la marine.

84 histoihe de la marine française. 1779.

de la Manche avait ébranlée, et se mit en état de lutter avec égalité contre des puissances ennemies plus fortes qu'elle, mais qui ne pouvaient s'accorder.

La belle saison approchait, et les flottes de France et d'Angleterre se disposaient à en proGler , aux Antilles, pour entrer de nouveau en lice. Déjà , au commencement de mars 1779, le chevalier du Rumain, lieutenant de vaisseau, commandant la corvette le Lively, de 18 canons, s'était emparé de Tile Sain t-Mar lin. Son intrépidité et le talent qu'il avait montré dans cette expédi* tion , déterminèrent le comte d'Estaing à l'employer d'une manière encore plus avantageuse.

Les convois destinés pour l'Angleterre étaient rassemblés à Saint-Chrislophe, leur rendez-vous général habituel , et ils n'attendaient plus qu'une forte escorte pour lever l'ancre.

L'amiral Barington aurait voulu pouvoir les confier à une^de ses divisions ; mais la crainte de quelque surprise de la part des Français, la responsabilité qui pèserait sur lui si ces convois se trouvaient enlevés, le décidèrent à les accompagner, avec toute sa flotte , au delà des Iles. Il ne croyail pas abandonner la mer à un adversaire entreprenant; car il comptait sur la saison encore peu avancée et plus encore sur la rapidité de sa

Ht^m>iRE DÉ tA MAAINÉ ifllArtÇAlBË. t779. ^

navigation. Appareillant donc de Sainte- tiUcie, il aHa à> Saint-Christophe^ et partit peu après avec les convois.

Le comte d'Eslaing, qui surveillait son adversaire, n'eut pas plutôt appris son départ-, qu'il résolut d*en tirer parti. Ses échecs précédons étaient pour lui un aiguillon qui le poussait à quelque action d'éclat. Le souvenir de Sainte-Lucie surtout blessait son orgueil et lui prouvait que rien n'est impossible à qui réunit Factivrté à Taudace. Impatient d'agir, il s'arrêta au dessein de conquérir les tles Saint- Vincent et de la Grenade.

Le chevaKer du Humain fut chargé de la première* aipédition ^ cet officier s'en acquitta avec sa bravoure accoutumée. Ayant sous ses ordres cinq frégates on corvettes et quatre cents hraames de troupes , il débarque dans rtle et marche aussitôt, l'épée à la main^ sur ItvilledeKiAetown. Les sauvages, irrités de l'avarice et de la cruauté des Anglais, grossissent a^ rangs. Le gouverneur Mbrris, intimidé par la vigueur de l'attaque, demande à capituler. Sur ces entrefoites , le chevalier du Rumain apprend que trois navir^es ennemis viennent d'être aperçus à l'entrée du port; chargeant M. de Ca-* ^ mmgé, capitaine au régiment de la Reine, de terminer la capitulation, il vole U sa frégate, coupe soncàbley

88 HISTOIRE DE LA MiUElINE FRANÇAISE. 1779.

chasse ces voiles, dont une était de guerre , en prend deux, et retourne au port, dix heures après, signer la capitulation.

La garnison, beaucoup plus forte que la troupe française , se rendit prisonnière de guerre et remit son drapeau. On trouva dans l'île quatre-vingts pièces de canon , dix mortiers et une grande quantité de munitions de toute espèce.

Les officiers anglais ne pouvaient cacher leur dépit et leur étonnement de tant de hardiesse. A son arrivée à la Martinique, le 21 juin , les habitans^ surpris autant que charmés de la promptitude de ce glorieux succès, rendirent les plus grands honneurs au chevalier du Rumain.

Des fortifications importantes semblaient mettre la Grenade à Tabri d'un coup de main ; lord Macartney, gouverneur de l'ile, commandait à mille soldats aguerris et à une nombreuse milice« C'est au milieu d'une sécurité que tant de causes justifiaient que l'ennemi vit apparaître le comte d'Estaing.

11 avait appareillé le 30 juin de la Martinique et était venu jeter l'ancre, le 2 juillet, à Tanse de Molenier.

Sans perdre de temps , le comte d'Estaing fit débarquer la brigade Dillon, forte de quinxe cents hommes.

et se mettant à la tête» il marcha contre le morne Hôpital^ hauteur qui couvre la ville de Saint-Georges»

Ce morne, naturellement escarpé^ était palissade et garni de trois retranchemens en amphithéâtre. Le gouverneur fut sommé de se rendre; sur son refus, le comte d'Eslaing se prépara à l'enlever d'assaut.

La tâche était rude et incertaine, mais il lui fallait brusquer les hasards du combat : Byron ne pouvait tar* der d'accourir, et alors les périls se multipliaient, les chances favorables qu'il avait encore tournaient toutes contre lui.

Partageant sa petite troupe en trois colonnes, il se ré* serva le centre , donna celle de gauche au comte de Dillon, et la droite au vicomte de Noailles ; M. Gauthier de Kerveguen remplit les fonctions de major.

Les artilleurs, n'ayant pas de canons à servir, demandèrent et obtinrent de conduire Tassant. Il fut rude et sanglant. D'Estaing, à la tête des grenadiers et d'un piquet du régiment de Dillon , s'élança dans la nuit du 3 au 4 sur les retranchemens et les franchit le premier. Les soldats se pressent autour de lui , on combat avec furie, les. morts encombrent les fossés et servent de ponts à nos braves pour escalader les murailles. Ni la raideur de l'escarpement, ni la violence de la canonnade

do idSTOlUK DE LA BiAUîm fnArlÇÂfôË. t779.

ennemie ne purent arrêter l'ardeur des Français /en moins d'une heure tous les retranchemens furent emportés et les Anglais capitulèrent.

Cent pièces de canon, six morliers, sept cents prisonniers et trente navires marchands devinrent la proie des vainqueurs.

Ce beau fait (farmes devait servir de prélude à une action navale glorieuse pour la France. Byrôn, revenu de sa tournée, apprit la reddition de Fîlè Saînt- Yincent et rexpéditioti du cotntô d'Eslaing. HuAiilié d'avoir été joué, actif et brave, Byron vole aà secot^rS de la Grenade.

Le comte d'Estatng occupait toujours le mouillage de l'anse Molenier; quelques unâ de ses vaisseaux que la mauvaise qualité du fond avait fait dérader, étalent mouillés à quelque distance le long de la terre. Le 5 juillet,' sur l'avis que l'armée anglaise avait été aperçue de rtle Saint-Vincent, faisapt route au sud, d'Estaing avait fait signal à son armée de se disposer pour Tappiareillage et pour le combat.

A une heure et demie du même jour, un autre signal avait rappelé au mouillage Molenier les vaisseaux qui s'en étaient écartés. Toute sa flotte réunie, d'Estaing lîêsîta s'il devait AÛèt à W renconti-e de l'ennemF,

tfiSfOIRE M LA NARINE FRANÇAISE. t779. 9<

OU râttendre à l'ancre; mais il avait à craindre les éltets' d'un vent incertain, du courant, du calme enfin ; qut, en l'éloignant de la côte, risquaient de le faire tomber sous le vent de Tennemi qui pouvait eik profiter pour reconquérir la Grenade en dépit de ses efforts. Ces considérattons lui firent passer la huit ati mouillage.

Le 6, à (rois heures et demie du matin, les frégates qui croisaient le long de la terre, signalèrent l'escadre birilannique/ gouvernant avec des vents d'est sur le mouillage Molenier. Le comte d'Ëstaing fit aussitiôrt le signal d'appareiller; comme Vobscurité empêchait qu'on distinguât les signaux , le même ordre fut renouvelé à cinq heures. Dans ce moment le jour se fit » et Tennemi^ parut à une liéue de distance et au vent, faisant raser la terre à un nombreux convoi qu'il escortait.

Plusieurs vaisseaux français se trouvaient encore à l'ancre, d'Estaing leuf fit signal de cod^r léurs^ câl)lefi(; 4oute l'armée française se trouva sous voilés, mais sans ordre. L'ennemi approchait, il devenait pressant de foriher la ligne de bataille : d'Estaing signala 1 ordre de combat (tribord amures) sans al voir égsird au poste ni siUF riffigdes vaisseaux.

Byron continuait à courir sur lô mouillage au bord opposé à celui de l'escadre française. {Position l.)La mer était belle» les vents variaient de l'esl-nord-est à Test-sud-est.

A sept heures et demie du matin les deux armées se trouvèrent à portée de canon et échangèrent plusieurs bordées. La ligne française n'était pas encore exactement formée : plusieurs vaisseaux étaient sous le vent. Le comte d'Estaing ordonna à son avant-garde de dimi«nuer de voiles, et aux vaisseaux sous-ventés de serrer le vent en forçant de toile. Vers neuf heures, l'armée française se trouva en ordre.

Cependant Byron , sans appréhension , gouvernait toujours sur labaie de Saint-Georges, lorsqueles forts arborèrent lepavillonfrançaiser tirèrent sur ses vaisseaux d'avant-garde. Djésespéré d'un événement qui accusait son activité et diminuait sa gloire , l'amiral anglais fit virer son armée vent arrière tout à la fois et prit le même bord que la flotte de France. Deux de ses vaisseaux qui étaient restés avec le convoi, vinrent prendre Iji tôte de sa ligne et l'action s'engagea peu après. (Position 2.)

L'armée française avait vingt-cinq vaisseaux , la^Ius part d'un faible échantillon ; l'ennemi en avait vingtdeux, dont deux de quatre-vingt-dix et quatre-vingts ca-

nons (1). Cette égalité de forces, le seBtimenl de ven-

geance bien naturel en cette circonstance, que l'on prê-

tait à Byron, enfin la bravoure reconnue des deux chefs,

PLOTTI AlfGULISK.

Avant^garie.

LeSaffolk.

74 canons. Rowley.

Le Boyne.

70 — Sawyer.

Le Royal-Oack.

74 — Fiu-Herbert.

Le Prince de Gaiies.

rBarrington, Tice-amiral.

^ "* (Hill, capitaine de pavillon.

Le Magnifleent.

74 — Elphinston.

Le Trident.

64 — Molloy.

Le Medway.

60 — Philip Âffleck.

Corps de bataUU.

Le Famé.

74 — Butchart.

Le Non-Such.

64 — Griffith.

Le Solun.

74 — Gardner.

La Princesse Royale

^Byron, amiral.

• ^ "" (Blair, capitoine de pavillon.

L'Albion.

74 — Bowier.

Le Siirling-Casde.

64 — Garkett.

L'Elisabetb.

74 — TruscotL

Arrière-'garde.

L'Yarmoulh.

64 — Bateman.

Le Lion.

64 — Gornwallis.

Le Vigilant.

Le Gonqueror.

64 — Djgby-Dent.

( Hyde Parker, contre-amiral.

'^^ "" (Hammond, capitaine de pavillon.

Le Gomwal.

74 — Edwards.

Le Monmouth.

64 — Fansbaw.

Le Grafton.

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