CHAPITRE VI
Départ da comte de Goicheo pour ia France. — Inquiétude de Rodney. — Son arrivée en Amérique. — La Motte-Piquet. — Entreprise contre Gibraltar. — Combats partîcuttera.
l^es forces maritimes de la Fraace el de F Angleterre s'étaient balancées jusqu'à ce jour aux Antilles ^ mais des renforts considérables venus d^spagne j donnèrent une supériorité signalée à la marifte française. L'Espa* gne tenait essentiellement à conquérir la Jamaïque; les Français ne souhaitaient pas moins vivement de s'emparer des j(les qui étaient encore au pouvoir de l'ennemi.
Quelles espérances ne devait-on pas fonder sur une armée qui y après avoir livré trois combats glorieux , se trouvait augmentée de 12 vaisseaux, de plusieurs frégates et de 12,000 hommes de troupes réglées ! Si l'union avait régné dans les rangs des alliés, il est indubitable que, malgré de grandes pertes, les forces navales francoespagnoles anéantissaient la domination anglaise dans les Indes-Occidentales. C'est dans ce dessein que la cour de Madrid avait expédié pour ces parages 12 vaisseaux et un nombreux convoi de troupes aux ordres de l'amiral don Solano.
Rodney était toujours mouillé à la Barbade, occupé à réparer ses vaisseaux ; il ne se doutait pas du danger dont il était menacé, lorsque le capitaine de la frégate le Cerbère vint l'en avertir.
Aussitôt Rodney se porta» avec toutes ses forces, au devant des Espagnols et s'établit en observation près de la Martinique sur la route d'Europe. Il était présumable que don Solano irait tomber au milieu des ennemis; mais soit l'effet du calcul ou d'un pressentiment, au lieu de se diriger directement sur la Martinique, il remonta au nord et vint attérir entre la Dominique et la Guadeloupe. Là , il trouva le comte de Guichen qui, averti par une frégate espagnole de Tarri-
vée prochaine deTescadre de don Solano^t de son point d'attérage^ avait appareillé le 9 juin de la Marlinique, pour aller l'attendre au lieu indiquée.
Les deux escadres réunies firent route pour le Fort- Royal après avoir mis le convoi en sûreté à la Guadeloupe.
La saison n'était pas assez avancée pour que Tescadre combinée n'essayât pas de tenter quelque expédition importante. C'était Tavis du comte de Guichen ; mais don Solano^ lié sans doute par ses instructions^ ne voulut entrer dans aucune combinaison qui pût retarder sa marche et ne parut occupé que de se rendre à La Havane.
Le comte de Guichen; quoique mécontent du peu de concours qu'il trouvait dans le général espagnol, lui offrit de Tescorter jusqu'au canal de Bahama, et, sur son consentement, les deux escadres s'étant réunies au convoi, cinglèrent pour la Havane.
Mais déjà une épidémie cruelle qui régnait dans Tescadre espagnole, s'était communiquée à bord des Français et exerçait les plus grands ravages. L'hygiène navale était loin du perfectionnement qu'elle a de nos jours. L'organisation intérieure des vaisseaux n'avait pas changé depuis le règne de Louis XIY; Tencombrement
des ponlSy le désordre des emméiiagemens étaient ex^ trèmes, et l'on ignorait encore les améliorations qui ont été apportées depuis à la salubrité des vaisseaux et am régime des équipages. Les matelots espagnols se faisaient surtout remarquer par leur malpropreté, ce vicô héréditaire de la nation .castillane, dont les effets sont si désastreux à bord. Ce sont ces différentes causes qui sauvèrent en 1780 les Antilles anglaises, comme elles avaient préservé l'Angleterre elle-même de Vinvasion en
Cependant l'armée combinée, tout en se traînant péniblement vers sa destination, pouvait prendre ou brûler un riche convoi anglais mouillé à la Basse-Terre, lie Saint-Christophe ; le succès paraissait d'autant plus certain, que la flotte britannique, trop faible pour essayer de le secourir, se tenait renfermée à la Barbade; mais l'épidémie avait découragé les plus résolus, on no fit aucune tentative. Arrivé à l'entrée du canal de Bahama, Guichen prit congé de don Solano et se porta vers Saint* Domingue , où il trouva Tescadre de La Motte-Piquet stationnée au Cap pour protéger le commerce français.
Ce chef d'escadre, après le départ du comte d'Estaing de Savannah, était venu mouiller à la Martini-»
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HfôtôlkE: Ï)È tA ItfAiltNÉ FRAT^AISË. 17^0. tSl
qae ponr travaiHer ^ la réparation de plusieurs de ses vaisseaux.
Pendant qu'il s'occupait sans relâche de ces travaux, les vigies de la côte sigAalèrenl, dans la matinée du it déicetùbre lTr9, une flotte mâtcliânde poursuivie par une escadre anglaise. C'était un convoi français dé Marseille, qui avait doiïné imprudemment daÀs le canal de Sainte-Lùcîe, et qui venait d'être renéontré par Tescadre d'Hyde î^arkèr, forte de quatorze vaisseaux. Dîans la journée, une partie de ce convoi parut devant la baie du Fort-Royàl, pressée de très près pat les vaisseiaux de tétë ënnemià. Les ëanonniers des forts étaient accourus à leur poste et s'apprêtaient à tirer sur les Anglais lorsqu'ils se seraient assez approchés de la place. Toute la ville, profondément émue de ce spectacle, s'était portée sur les quais et sur la côte, suivant avec anxiété ïés ïnoùvemenis du convoi et des Anglais. De toute l'escadre de M. de La Motte-Piquet, le vaisseau tAnnihat était le seul qui jfàt en état d*appareiller ; deux autres Vaisseaux, le îiéfléchi et le Vengeur, demandaient, dans des circonstances ordinaires, au moins deux jours pour mettre sous voilé; ils n'avaient ni équipages, ni muni^ tiens de guerre. Le reste de la division était complèteitîënt dégréé.
Dans cet état de choses, La Motte*Piquet, ne consultant que son courage et les intérêts de son pays, fait lever l'ancre à l^Annibal et se porte au devant de l'ennemi. Une grande partie des états -majors de la division obtient Thonneur de servir à bord comme volontaires.
Pendant ce temps , MM. de Gilart de Suville et de Fournoue, qui commandaient le Réfléchi fit le Vengeur ^ mirent tant d'activité à former leurs équipages et à se procurer des munitions, qu'au bout d'une heure après l'appareillage de VAnnibalf ils firent voile pour voler au secours de ce vaisseau» occupé alors à combattre contre trois vaisseaux anglais qui avaient coupé la flotte. Bientôt les trois Français eurent affaire à sept Anglais. On se battit dans la grande rade du Fort-Royal, vis-à-vis les batteries de la côte qui tiraient sans produire aucun effet, à cause de la distance. Cette action dura quatre heures environ. Rien n'égala l'habileté et la bravoure de nos marins, si ce n'est le bonheur avec lequel ils surent échapper à des forces si formidables et préserver la plus grande partie du convoi , ainsi que la fnégate l* Aurore qui lui servait d'escorte. De vingt-six navires marchands, douze furent dégagés^ quatre brûlés à la côte, et neuf tombèrent aux mains de l'ennemi. Le vaisseau
Hl$TOœ£ DE LA MARINE FRANÇAISE. 1780. 153
anglais, le ConqueroTy un des plus acharnés à Tattaque, perdit, dans cet engagement , cinq ofûciers et près de deux cents hommes.
Les vaisseaux français, à la chute du jour, rentrèrent dans le port où ils reçurent Taccueil le plus empressé et le mieux mérité. M. de La Motte -Piquet surtout fut Tobjet d'un vif enthousiasme ; mais un suffrage encore plus flatteur lui était réservé : l'amiral Hyde Parker, admirateur de cette belle action, lui écrivit une lettre de félicitation. L'amiral anglais, par ce trait de loyauté, s'honorait lui-même, en rendant à un glorieux adversaire le plus noble des hommages.
Le lendemain^ dans la matinée, les Anglais essayèrent de faire un débarquement sur la côte pour prendre les batteries à revers et s'emparer des cargaisons des navires brûlés ; mais ils furent repoussés, avec perle de soixante hommes, par la troupe, aidée des milices du pays.
Les réparations de son escadre terminées, M. de La Motte-Piquet, instruit, par le culter le Cerf, de l'arrivée prochaine du comte deGuichen, partit le 13 mars 1780, du Fort-Royal^ avec un convoi destiné pour Saint-Domingue.
À la hauteur de laXSrange il rencontra la division du
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Commodore Gornwallis (1)^ hpoursuiTit, et, profitant ik la supériorité de marcliè de son vaisseau , il engagea 2iveù' rennemi un combat de chasse qui dura six heures. Le calme et la nuit mirent fin à la Canonnade. Le lëndemain, impatient de combattre^ La Motfe-Piqnet n^âitfendit pas ses vaisseaux et combattit sbuI contre lés fbfceâ réunies des Anglais. Deux heures il fût exposé aiii plus grands dangers. Enfin, la brise ayant un peu ffatchi, les autres vaisseaux français le rallièrent, lias Anglais prirent chasse aussitôt. La Motte-Piquet allait les joindre cette fois avec toutes ses forces , quand une Seconde division ennemie l'obligea, à son tour, de s^éloigner ef de faire route pour le Cap.
Cependant le comté de Guichen, alarmé dés pérteâ
(1) DIYfSION FRÀlfÇÀISB.
L'Annibal. 74 canons. ( ^ MoUe-Pique^ chef (Tescdre.
( De U Croix, capitaine.
LeMadème. 74 ^ De Dainitterre.
Le Réfléchi. 64 ^ De Gillart de Saville.
L'Amphion. 50 — De Saint-Cesaire.