CHAPITRE IV
lie rétat pollllquc, religieux • «Hslal • Ittdatttricl • CMUMirciAl et Jiadtelalra ae Ui HaranlQue, depuis la coleBleatlou Jveqa'eB iM««
S*il fallait qualifier le premier état politique de la colonie, on devrait dire qu'il a été olig n chique, puisqu'elle était sous la puissance , à peu près souveraine, d'une Compagnie composé de Seigneurs et de hauts capitalistes : les droits que le Roi s'était réservés, n'allcraicnt pas cette puissance. Gomme tout ce qui relevait de la Couronne , la colonie devait foi et hommage au Roi de France, et les fonctions de Lieutenant-général auxquelles il nonnnait , se bornaient à commander l'ensemble des forces de la colonie en cas de guerre : encore faut-il ajouter que c'était sur la présentation de la
Compagnie que le Lieutenant-général était nommé. Lorsque la Martinique fut achetée par du Parquet ,
si le pouvoir de celui-ci ne se fit sentir que paternellement, la forme du Gouvernement n'en devint pas moins absolue. Seigneur et Propriétaire de rtle, il augmenta le nombre de ses gardes et disposa à pou près dn tout à son gré. Auciiu habitant ne pouvait se marier sans sa permission , ni quitter l'île sans avoir obtenu son congé , après qu'il avait fait annoncer son départ au prône, afin d'avertir ses débiteurs cl ses créauciers do régler avec lui, avant son départ. Le capitaine, qui aurait pris un passager qui n'avait pas rempli ces formalités préalables, aurait été mis à l'amende, et tout ce qu'il laissait dans la colonie, contisquc. Après la mort de du Parquet , nous avons vu, au milieu des séditions qui éclatèrent , que le peuple essaya de ressaisir quelques droits et de s'immiscer dans l'administration.
Outre le Lieutenant-général des iles, nommé par le Roi , le Gouverneur particulier, nommé par la Compagnie, celle-ci nommait encore un Major ou Commandant militaire, comme était Sabouilly à St.-Cbristophe, comme le fut de Gourselas à la Martinique. Nous avons vu qu'en 16&â , elle créa les fonctions d'Intendant, ayant la bauto-main sur tous s(;s commis , < t qu'elle en investit Clerselier, sieur do Leumont. Elle nomm<iit un juge civil et
criminel. Parmi ces commis, on distinguait le Commis général, chargé de la vente des denrées, le
Pèseur ou cli.ir^^^ du poids public, et Ut i'rocureur fiscal qui était pour elle, à peu près, ce qu\>st le procureur du Roi pour le Monarque. Après la Compagnie , à Vexception de cette troupe de commis f]ui ( ontriburront à la ruiner et à la faire détester, 1 organisation militaire et civile demeura quasi la même. Mais il n'en faut pas moins remar* quer que tous ces pouvoirs subalternes, agissant sous les yeux du Seigneur et Propriétaire, venaient s absorl>er dans lui.
Du Parquet s'était constamment appliqué à fa^voriser la religion. Outre les terrains qu*il accorda aux ordres religieux qui vinrent s'établir dans sa colonie, il avait fait don de quatre nègres à chacune des quatre paroisses desservies par les Jésuites, à la condition seulement que ces nègres resteraient toujours attaehés à la paroisse, quels que fussent les religieux qui les desservissent. Dans chacune de ces paroisses, il y avait des mal^guillier s chargés de fournir aux églises leurs ornemens et tout ce qui était nécessaire au service divin. Ils y parvenaient au moyen des ofirandes et des impositions volontaires des fidèles. Tous les dimanches, il y avait, à la grand'messe , une prédication pour les liabitans. Il se disait, auparavant' une première messe où se faisait le catéchisme
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pour les engagés et les esclaves. Le Général donnait , le premier, l'exemple de la pratique des devoirs religieux* Tous les jours, il se célébrait une messe dans sa chapelle particulière « située sur son habitation de la Montagne. Chaque soir, au son de la cloche, toute sa maison se réunissait; la prière se récitait en sa présence et en celle de Madame du Parquet, et un serviteur était employé à faire une instruction aux esclaves. Lds principaux habîtans se faisaient un scrupule d'imiter leur Gouverneur.
Sotis la Compagnie, c'était elle qui devait entretenir les Religieux; mais ses mauvaises affaires
ne lui permettant pas d'y pourvoir toujours , déjà les habi tans eux-mêmes avaien tpris rhabitude de défrayer leurs curés afin de les conserver. Cette usage dut continuer plus tard et à mesure que la colonie croissait et prospérait, jusqu'à ce qu elle tomba dans le domaine de la Couronne.
Une case ou habitation se composait des mai» très , des engagés ou serviteurs français , et des esclaves.
La plupart de ceux qui passaient les mers et arrivaient dans la colonie , n étant pas encore en fa-
mille , on sentit le besoin de se réunir pour se défendre contre les attaques nocturnes des Sauvages, pour abattre les bois nécessaires à la construction des bâtimens, pour se prêter un mutuel appui
HISTOIRK DK LA MARTINIQt'R. 215
dans les défriclicments et cultures de terre. Dans la même case, se trouvait donc, ordinairement» deux ou trois Colons que leur âge, leur caractère, leur conformité de goûts et d'humeur réunissaient dans un état de société, appelé alors rnatelotage. Lorsque Tun des matelots se mariait, son matelot, primitivement, ne continuait pas moins de vivre avec lui; mais des inconvéniens en étant résultés, le Gouverneur ordonna qu'aussitôt que l'un des matelots viendrait à contracter mariage , il y aurait séparation, que l'on partagerait les engagés et les esclaves , que l'habitation serait estimée par arbitres, qu'elle écherrait, par la voie du sort, â l'un des deux, qui paierait à l'autre sa moitié. Telle est l oiigine de la législalioii spéciale qui régira plus tard la colonie sur les licitations et par* tages : seulement, les esclaves devenant une portion essentielle de l'habitation , ne pourront plus être
séparés du fonds de terre.
Les Français qui étaient passes aux colonies à leurs dépens , ceux qui étaient passés aux dépens d'autrui ou les engagés, après l'expiration de leur temps d'engagement , s'adressaient au Gouverneur représentant la Compagnie, ou au Seigneur de l'ilc et en obtenaient gratuitement une portion de terrain d'environ $00 pas de largeur sur mille dt* longueur. Comme, le plus souvent, ce terrain était couvert de bois et de haliers , ils y
21 G HISTOIRE m LA MARTINIQUE.
mettaient le feu, le dcfrichaient, le plantaient à leurgutse, c*est-à-dire , dans les commencemens, en petun, quelquefois en casse on indigo, plus tard, en cannes. Lorsque 1rs coions étaient encore en petit nombre, et que les terres ne manquaient pas, c'était une industrie à laquelle se livraient quelques-uns dedéfricherlesterrains incultes, de les planter, de former enfin une habitation qu ils vendaient aux nouyeaux venus. Mais en 1658, il n'en était déjà plus de même. Les terres que Ton aurait pu accorder ^ra lui t( ment, étaient si éloignées des Forts et du centre du commerce, qu'il \alait
mieux acheter une habitation toute faite que la former.
Il serait difficile de nier q\w. la plupart des unions que conUaclcrent les premiers Colons, ne furent pas toujours fort assorties et fort distinguées, principalement du côté des femmes. 11 n'en pouvait être autrement. Parmi tous ces jeunes gens qui abandonnaient la mèro-p iLrio pour aller s'aventurer dans les pays lointains, soit alin de fuir la gène ou la misère du toit paternel, soit afin d'acquérir de la fortune, soit par suite de quelque accident, de quelque duel, ou par simple désir d'aii'ronter des hasards et des périls, il y en avait certes qui tenaient , les uns à des familles roturières, mais connues en France, d'antres, âdes maisons nobles , quelqucï^-uus à la haute noblesse
HISTOIRE 0E Ul MARTINIQUE. 217
du royaume. On peut môme avancer que , dans ce temps , et par suite des mœurs de la chevalerie, le
guùl des émigrations et des voyages, appartenait plus particulièrement aux. classes élevées. 11 ucn était pas de même pour les femmes qui, fussentelles de la condition la plus obscure, de l'état de fortune la plus médiocre, n'avaient pas coutume de quitter la maison maternelle pour courir par ic monde. Aussi, étaient-elles rares dans ce premier âge de notre colonie. Lorsqu'il en arrivait quelques-unes, les hal)iLans accouraient au (lt'\ anl , et, sans se préoccuper de leur naissance, de leur conduite, de leurs qualités, de leur vie antérieure, leur beauté était la seule chose qui attirât leur choix, et, encore, faut-il ajouter (ju'ils passaient souvent par-dessus cette condition. Deux ou trois jours après le débarquement, le mariage était cé- • lébré, car l'on se dispensait des formalités préalables usitées dans la métropole. L'on rapporte que toutes celles qui venaient ainsi, ne manquaient jamais de dire qu'elles étaient fort bien alliées en France.
C était en 16ft8 que vivait, dans qudquc coin de la plage de la Martinique , dans la misère et l'humiliation, Françoise d'Aubîgné. Son père, venu, comme tant d'autres gentilhommes , pour chercher fortune dans ces nou\ellcs contrées, avait mené avec lui sa femme et sa iillc. Après être par-
UISTOIRE B£ LA MAKTINIQCE.
venu à y former une habitation, il se ruina et mourut. Ses créanciers » en consentant à ce que sa femme allât enFranceéleverdes réclamations auxquelles elle avait droit, retinrent dans l'île, comme ôtage , la jeune d'Aubiffné , alors âgée de treize ans. La mère ne revenant pas, on renvoya en France la fille qui devint, plus tard, la femme du poète Scapron, la marquise de Maintenon, et, sinon la reine de France, du moins Tépouse de Louis XI Y, par un mariage morganatique
En 1658, les mœurs avaient beaucoup changé; les Colons étaient devenus plus difliciles sur le choix de leurs femmes; ils ne recherchaient plus que les jeunes Créoles, c'est«é-dire celles qui étaient nées dans la colonie et dont l'origine leur était connue. Les contrats se passaient conformément à • la coutume de Paris : c'était Tusage qui 1 avait ainsi établi , car il n'y avait encore aucune disposition législative quelconque qui le prescrivit. Les
(*) M^*** du Genlis. — Wéinoirca tic Maintenon.— Ia Bauinellc. — Il Mt probable que la jmnc d*Aubi(;tiô, lors lic ton ptvmipr srjour k la Marlîniqao, nlors que son pcre y possédait nue habitation, habitait le bord de la mer de SI. -Pierre au Prêcheur ou dcSl.-Pierre à la Cast'-Pilole, car elle faillit être dcvcrôi? par un onorme serpent pendant quMle était seule sur le rivo{jf!. Sa mère fit un voyaoe en France pour ses affaires et revint à la Martinique avec sa lilie, qui avait i^njte ans. C'est alors qu'elle trouva son nitri ruiné par le jeu. Il il tint une petite place militaire et la iiière élevait sa flilc dans ta pratique de la vertu. Le père mourut au tuoinent où il allait obtenir une place lucrative et la famille tomba dam la misère : ce fut alors <]uc la mcro partit.
flISTOIRS DE LA MARTINIQUE. 219
époux séparés de leurs parens restés en France ou qui avaient c^té, aussi , chercher un sort lointain , portant toute leur aHection Tun sur l'autre, se faisaient toujours une donation réciproque de tout ce qu'ils laissaient ^ en cas de mort sans enfans.
La plupart des habitations étaient plantées en petun, quelques-unes en cannes, mais, en 1658, la fabrication du sucre était encore dans l'enfance à la Martinique, line li ibitation formait un petit hameau ou village et présentait, à peu près, la physionomie qu'elle conserrée aujourd'hui. La case à petun , qui était un grand bâtiment de huit à dix toises de longueur, était placée au milieu. A l'en tour, s'élevaient lesmaisous des maîtres et des serviteurs engagés; les cases des nègres s'échelonnaient et se groupaient sous le vent. Les familles un peu aisées avaient un commandeur ou économe actuel, qui gagnait treize cents, deux mille et quelquefois trois mille livres de petun. Dans les grandes exploitations de petun, il y avait, pendant la récolte, un torqueur qui présidait aux travaux de manufacture. Il recevait un dixième du travail ou un rôle de tabac sur dix.
Il n'y avait pas encore de boulangers établis dans nie. Les familles iaisaient elles-mêmes leur cassave ou leur pain. L'usage de France de faire trois repas, subsistait dans la colonie, et l'hospitalité
2'20 \mTOÎ?n^ DE LA MARTINIQUE.
créole était déjà lune des qualités qui distinguaient f les Colons.
La maison que du Parquet IkUiI ù la Martinique , était de pierres de taille et de moellons, cet- t les des officiers et principauii habitans étaient en bois, couvertes en tuiles et parées de brîcjues ( qu'apportaient les lloilandais. Elles n'avaient qu'un f èeul étage. Les cases du plus grand nombre, étaient \ palissadées de roseaux et distribuées en trois salles basses. L'ameublement était généralement fort simple.
La principale distinction était entre les officiers des Compagnies et ceux qui ne Tétaient pas. La ri-
eiiesse cl I rleinliK^ des biens formaient des différenees entre les autres. Tout maître de case avait le droit de porter l'épée au côté et la canne à la | main, ce qui donnait lieu à de fréquentes rencontres, que du Parquet, comme nous l'avons dît, essaya d'empêcher. Les ofiiciers se faisaient remarquer par le luxe éclatant de leurs costumes, où les broderies d'or et d'argent et les bouquets de plumes n'étaient pas épargnés. Leurs femmes Tes surpassaient encore par le brillant de leurs toilettes, qui auraient rivalisé avec celles des grandes dames de Paris. Les officiers et les principaux habitans allaient, de tems (mi lems, remire leurs devoirs au Gouverneur et leurs femmes faisaient la cour à la
Gouvernante. Quoiqu'il y eût à Saint-Pierre quelques maUres d'école qui faisaient parfaitement leurs affaires, les plus riches habitans envoyaient leurs
enfans en France.
Lr8 «juatre quartiers lormes alors, Saint-Picrrc, le Carbet , le Prêcheur et la Gase-Pilote , avaient, chacun, une ou deux compagnies selon la population, composées de tout ce qui était en état de porter les armes. La compagnie du Carbet était la colonelle , soit parce que cet endroit est réputé le premier où abordèrent les Européens, soit parce que du Parquet y demeura quelque temps (*). La ^arde à laquelle chaque habitant était tenu, durait 28 heures. .
Nous avons eu Poccasion d*observer que les artisans . proprement dits, n'abondèrent pas, dans les premières années de la colonie. Dans Tédit de mars 16&2, le Roi avait bien cherchéa les y attirer en déclarant que ceux qui y exerceraient leur métier pendant six aimées consécutives , seraient réputés maîtres de chefs-d œuvres et pourraient tenir boutique ouverte à toutes les villes du royaume excepté à Paris , où ils ne le pourraient qu'après dix ans de pratique de leur art aux colonies; mais lorsqu ils étaient rendus dans la colonie, ils se mettaient à former une habitation ou eu achetaient une dès qu'ils avaient gagné quelque chose. On
' {*) De là le nom de quartier Monsiear.
HISTOIRE DE Lk MARTINIQUE.
cite la profession de cliirurgien comiiic étant alors Tune des plus lucratives. Outre leurs fonctions qui consistaient à saigner, couper, et panser, ils se prêtèrent à l iillei les cheveux et faire la barbe. II y avait quelques eharpentiers , des maçons ^ des serruriers : ceux-ci étaient en même temps armuriers. On voyait quelques engagés qui avaient fini leur temps , dont l'industrie était d'aller dans les bois scier des planches qu'ils vendaient fort cher aux habitans. L'utilité des cabrouets pour trans-^ porter les marchandises, avait fait naître les chai^ rons; la nécessite des formes, alors en Ijois, pour égoutter le sucre et des caisses pour l'enfermer, les tonnelliers. Le luxe des toilettes avait favorisé rétablissement des tailleurs, et les objets de mode, pour les deux sexes, se débitaient fort bien. On ne comptait dans la colonie qu'un seul couiiseur qui vendait principalement aux capitaines de navires des ananas, du gingembre, des piments, des oranges et limons confits.
On commençait à voir quelques menuisiers et maréchaux-ferrans. Les chapeliers et cordonniers étaient inutiles, car on envoyait de France des chapeaux et souliers tout faits. Une paire de souliers valait à peu près 16 francs.
Depuis l'arrivée des HoUancUls du Brésil, en 165/1, il s*était ouvert quelques cabarets où Ton donnait à manger : c'est là que quelques habitans
bigiiized
DISTOIRS DE LA MARTINÏ^^. 225
qui Tenaient en ville, pour faire peser et vendre leurpetun, en dépensaient souvent tout le produit en bonne clièrc et réjouissances. Déjà, Ton donnait à boire clans les magasins qui se trouvaient sur la place du Fort
En juillet 1658, madame du Parquet avait créé, pour l'un de ses parisiens qu'elle favorisait, Alexandre Maugras, les fonctions d'arpenteur. 11 prêta serment au- conseil souverain, et il lui fut enjoint de tenir un registre de toutes les lisières , places et habitations , pour y recourir au besoin.
C'était, depuis le berceau de la colonie, une coutume invariable, que toute personne, soit homme, soit femme, qui passait à la Martinique, aux dépens d'une autre, était, du moment qu'elle avait mis le pied sur le rivage, obligée à servir celle-ci pendant trois années. Il n*y avait pas besoin de contrat écrit pour établir cette obligation. L'engagé n'était pas tenu de servir seulement celui qui Tavait passé , mais tout autre â qui il pouvait être vendu tant que ses trois ans n'étaient pas expirés. Aussi, vit-on des jeunes gens de bonne famille, mais sans. fortune , servir, dans la colonie, des gens dont la naissance était loin d'égaler la leur. Uengagé pouvait mettre un autre à sa place; si le maîlre s'y refusait, le Gouverneur avait droit de l'y contraindre. Pourtant, il ne fallait pas que le droit du maître fût sacrifié , et si le remplaçant
était nouvellement arrivé , non en<;ore habitué au
climat , tandis que le remplacé avait déjA un an ou deux de séjour dans le pays, le rein])laçaQt s'obligeait pour trois ans entiers » au lieu d'achever simplement le temps du remplacé. Du reste , la mort de l'engagé mettait fin au contrat, et ses héritiers, s'il y en avait, n'étaient tenus à rien. Il était logé et nourri durant tout le temps de l'engagement. En cas de maladie , Il recevait des soms. L'enga^^eniont était donc un m rllabic esclavage temporaire, avec faculté de remplacement. Le sort de l'engagé était même plus dur que celui de l'esclave aliricain. Il n'était pas, comme ce dernier, propre au climat brûlant des tropiques; ne devant son travail que pendant un t^mps limité , les maîtres n'épargnaient pas ses sueurs et ses fatigues, pour en tireç tout le parti possible : ils succombèrent donc, dans ces temps, en qvuuUilé incroyable, et sans les travailleurs africains, il eut fallu renoncer à la colonisation des Antilles, comme contrées agricoles.
La condition des femmes engagées était la même, avec quelques modifications ({u'avaient dictées l'intérêt de propagation et l'utilité de multiplier les mariages.
Non seidemcnl vWv^ jHiuvaicnl èlre renii)lae< es comme les hommes, mais tout colon (|ui voulait épouser une femme engagée, pouvait faire cesser '
son i'Ugagement , soit eu payauL simplement le prix de son passage, soit en remboursant le montant de son aequisition. Quelquefois aussi, elles étaient achetées par les f< mines des offieiers et des principaux habitans pour servir de nourrices ou faire le ménage, et dispensées ainsi de travailler à la terre. Ainsi, l'engagement de la femme emportait, de plus que celui de l'homme, la faculté de rachat pour cause de mariage.
 la formation de la colonie , outre les ei^agés dont nous venons de parler, il y avait des esclaves de dilicrciiLcs origines : des esclaves Arrouagues, des esclaves Brésiliens, des esclaves Africains. Les Arrouagues étaient une nation sauvage de la Cote* Ferme, avec laquelle les Caraïbes des lies étaient cou tiuueliement en guerre. 1 o u tes les fois que les Caraibes.en faisaient prisonniers, ils les vendaient aux Français. Les esclaves Brésiliens étaient apportés par les navires Hollandais qui les prenaieul au Brésil, où la Hollande fut longtemps en gncire avec le Portugal. Les naturels du Brésil tenant le parti des Portugais , tous ceux qui étaient pris, étaient ré(hiils en esclavage par les Hollandais qui eu faisaient passer quelques-uns aux Antilles.
Ces deux peuples sauvages , les Arrouagues et les
Brésiliens, se ressemblaii nl fort par It urs goiils . leur antipathie et leur haine, ils ne pouvaient
HISTOIRE m LA MARTINIQUE.
être assujettis qu'à certaines occupations qui leur faisatent oublier leur état d'esclavage et leurrappe<> laient leur indépendance primitive : la chasse et la * pêche. Quant au travail dos ( hautps, ils le méprisaient en disant qu'il était réservé aux nègres africains pour lesquds ils montraient de l'éloigné* ment et du mépris. Tous les deux et surtout leé Arrouagucs, haïssaient profondément les Caraïbes, et ils se joignaient volontiers à leurs maîtres quand ceux-ci faisaient la guerre à ces Sauvages, leurs voisins.
Ou avait essayé de tirer parti des Caraïbes faits prisonniers et de les employer comme esclaves, mais on n'avait pu réussir. Leur caractère fier et surtout indolent leur rendait la mort préférable au
travail.
Les nègres africains de la colonie, sortaient la plupart de la Guinée, d'Angola, du Sénégal et du
Cap-Verd. Les premiers qui furent employés, provenaient, comme nous l'avons dit, des navires espagnols ou portugais que les Français ou les Hollandais capturaient et qu'ils conduisaient dans les colonies françaises. Plus lard, les Frau(ai6 et les Hollandais allèrent les chercher directement en Afrique. Les capitaines négriers s'adressaient aux petits princes de ces différentes côtes d'Afrique, qui leur vendaient les prisonniers de guerre et ceux mêmes de leur propre nation, qui étaient condamnés à la mort ou au bannissement.
' UISTOIttS DB Lk MARTINIQUE. 327
Ceux d'Angola étaient préiërés, à cause de leur force et de leur adresse.
Ces africains, en arrlyant à la Martinique, étaient iobjet de toute la sollicitude des missionnaires qui trouvaient quelques consolations , pour leurs peines et leur dévouement âles instruire, dans la docilité avec laquelle s'y prêtaient ces néophytes. Autant le Caraïbe et le Sauvage étaient rebelles à la foi et aux pratiques sévères de la religion chrétienne, autant l'Africain s'y montrait disposé et soumis. « De quoy nous pouvons dire, 8*écrie un » de ces missionnaires, que leur servitude est le » principe de leur bonheur et que leur disgrâce » est cause de leur salut, puisque la foy qu'ils » i migrassent clans les îsles, les met en estât de » connoitre Dieu , de l'aymer et de le servir. »
Les»mattres, guidés et par leur intérêt propre et par l'humanité naturelle à tous les Français, qui ont toujours jl'lé regardés comme les meilleurs maîtres entre toutes les nations qui possédèrent des esclaves, avaient un égal soin, et de leur corps et de leur âme. Dans la maison du Gouverneur, son aumônier hii-mrnïc* les faisait prier Dieu. Dans les familles, c'était le commandeur, ou un engagé, ou leur maîtresse.
Dans les colonies anglaises et hollandaises , leur sort n elait pas tout à fait semblable. La religion prétendue reformée que Ton y pratiquait, proies-
!2â8 UISTOIBE DE LA MARTINIQUE.
sait pour ces élres digues cl'inléréls, des âculimens el des doclrincs où i on ne sait ce que Ton doit le plus détester, de Terreur ou de la cruauté qui y respirent. ParUuil de celte opinion erronée qu'un chrétien ne peut pas être esclave, ils n'accordaient le baptême à leurs esclaves , que lors* que ceux--ci étaient à l'article de la mort, parce qu'ils les libéraient en même temps.
Les maîtres faisaient leurs eii'orts pour les auie- ^ ner au mariage , ce à qUoi ils réussissaient rarement. Les enfans qui naissaient du commerce illé* gitinie d'un blanc et d'une négresse, n'avaient pas la même condition quactueiiemeut. Les Gouverneurs, pour arrêter ce mal, déclaraient libres les enfans nés ainsi, condamnaient le père, s'il était connu, i\ les nourrir jusqu'à l'âge de lî2 ans, et | celui-ci pouvait être condamné à une amende envers le maître de la négresse. On appela mulâtres ceux qui devaient leur naissance à un Eu- ^ ro])éen et à une Airicaiue, pour exprimer qu'ils provenaient de race différente. Ën 1658 , la colo^ nie étant mieux pourvue de femmes européennes, ces naissances d(;vinrent plus rares. Nous verrous, plus tard, que ce mal s'étendit au point qu i! fallut revenir à la régie commune que l'enfant suit le sort de sa mère.
Du PaKjiiel rendit mu* ordoiitiaiiee qui eiijoi- gnait à tous les maîtres de cases de douncr, à cha-
que nègre, outre de la cassavc et des pois, deux li* yres de viande salée, par semaine, pondant Tar-
rière-saison, et trois livres, lorsqu il arrivait dos navires : Tusage de ne distribuer aucune nourriture aux nègres en leur accordant le samedi et le dimanche pour cultiver leurs terres, vient des Hollandais rcfiigiôs à la Marlinicjuu , aprcs leur cxpuiâiou du Brésil.
Dans ce premier âge de notre colonie , les premiers esclaves africains révélèrent les mômes passions, les mêmes défauts, les mêmes qualités et les mêmes habitudes que nous leur connaissons actuellement et qui semblent inhérens^ à leur nature.
A celte même époque, on ne faisait pas encore usage, à \^ Martinique, d'argent monnayé , et l'échange de denrées était le seul commerce qui fût ' pratiqué. Les marchands français et hollandais , a])porlaicut ilu vin, de l'eau-de-vic , des viandes salées, des toiles, étoffes, souliers, chapeaux, us* tensiles, armes et autres marchandises, et les Colons les payaient en indigo, casse, sené, gingembre, coton, caret, bois de teinture, rocou , et principalement en petun. Une livre de peluu valait, à peu près, quinze francs.
Les vendeurs et les acheteurs ne jouissaient pas, dans leurs opérations, d'une entière liberté. S'il en avait été autrement, les Colons en auraient liorri-
2â0 HISTOIBB DB LA UARTINIQCE.
blemcnt souiiert» car les marehaiidâ, profitant, de leurs besoins , en auraient tiré des profits èxorbitans. Lorsqu'un navire arrivait sur la rade avec des marchandises, le capitaine commençait par aller visiter le Gouverneur, surtout depuis qu'il était Seigneur et propriétaire de l'ile , et en obtenait la permission de Tendre sa cargaison. Le Général envoyait à son bord le juge, Toflicier de garde y le greffier et le commis, qîii taxaient -chaque objet, et le greffier en dressait' un état signé de lui, que l'on afTtchaît à la porte du magasin où se débitait la marchandise. A mesure qu'un habitant venait prendre ce dont il avait besoin, le marchand le notait -sur un livre, puis, suivant le terme auquel la marchandise était vendue , l'habitant envoyait son petun au poidâ pul^lic , où se trouvait le marchand avec son livre, et, après que les droits seigneuriaux avaient été prélevés, ce dernier recevait ce qui lui était dû. Ouaiid 1 habitant devait, à la fois, à deux où plusieurs marchands ou magasiniers, c'était le juge qui, eu égard à l'ancienneté, à la nature de la dette, fixait le rang dans lequel elle était payée. C'est parce que le juge nommé par Madame du Parquet, faisait remettre tout le petun de l'habitant à son créancier , sans considération de ce dont ce dernier avait besoin pour sa subsistance et les frais de son habitation, que nous avons vu , pendant la
Digitizâd
HISTOIRE DE IJL MARTIHIQUE.
sédition, les insurgés lairc de ce point un article de leur délibération du 22 juillet 1658.
Chaque habitant était tenu de porter sa denrée au poids ])ul)lic , d'al)ord pour en faire con.sUUer la valeur et prélever ia part de la Compagnie et du Seigneur, ensuite pour qu*on s'assurât de la qualité de la marchandise et qu'on empêchât la il audc. [ai baloii sui lequel on munLail le rôle de tabac, était pesé et marqué.
Du Parquet, par une ordonnance du 2 mai.l65&, avait établi, au bourg Saint-Pierre, le samedi , un marclié où venaient se vendre les légumes et autres choses nécessaires à Talimen talion du bourg , mais le défaut de monnaie et la difficulté du paiement de petites sommes en petun et autres denrées, rempéchèrent de prospérer.
Dès les premières années de la colonie, nous voyons le commerce étranger, le commerce hollandais surtout , l'emporter sur celui de la nation. 11 en existait plusieurs raisons. Les capitaines ou marchands français voulaient gagner cent pour cent sur leurs marchandises ; les Hollandais, eux, en apportant même des objets de France, obtenaient ia préférence des Colons, parce qu'ils vendaient à meilleur marché, se contentant d'un moindre profit. Leurs marchandises arrivaient en meilleur état dans leurs navires plus spacieux et mieux tenus. Pour le retour, ils demandaient un
ftét moins élevé. Us prenaient ordinairement ie neuvième du petun chargé à leur bord, et trois
milles livres de cette denrée, donnaient au chargeur un droit de passage. De cette manière, ils emportèrent toutes les récoltes des habitans, et les villes de -Flessingue, d'Amsterdam et de Mildebourg s'enrichirent à ce commerce. Aussi, en 1G57, la Vrance menaçant de rompre avec la Hollande , les commissionnaires hollandais se hâtèrent d'expédier un navire aux Iles pour assurer les habitans que, quoi qu il aiiivàt, leur^ denrées seraient en sûreté, et que ceux qui avaient des fonds chez eux pouvaient être parfaitement tranquilles.
Le principal commerce auquel se livraient les navires de Dieppe, doSt-Malo, de la Rochelle et du Havre, était d'envoyer dans les colonies , dans les premiers temps, et avant que les esclaves africains permissent de s'en passer, des jcmnés gens de la Metropoie, que l'on trompait par les séduisantes espérances qu'on leur faisait concevoir, et que Ton engageait pour la valeur de 1,000 à 1,200 livres de petun. Ce trafic était devenu si abusif, que le Commandeur de Poincy Tut obligé de s'en plaindre, en signalant ceux qui le faisaient, même avec les colonies anglaises.
Quelques (Colons faisaient avec les Caraïlies un commerce de caret ou écailles de tortue, qu'ils revendaient avec profit aux navires français. Le Gou^
IltSTailtE OB LK MARTINIQUE. 2â3
vcrneur envoyait quelquefois de ses gens traiter de cet objet avec les Sauvages de la Dominique ou de Saint-Vincent.
Lecommerce des boissons prit, dèbrorigine, une lîineste extension. Un règlement du k février 1658, limita le nombre des cabaretiers, à trois pour Saint-Pierre, et un pour chacun des autres quar-* tiers.
Déjà nous avons été à même d'observer que la . " justice, comme le reste, se ressentait de l'enfance de
la colonie. Le Gouverneur, d'abord, et, plus lard, le SeigncHH' et propriétaire de l'île, attirail tout naturellement à lui les diliérends , qu*il vidait à son tribunal de famille. Du Parquet donnait audience à son peuple sous un calebassier du Fort; réconciliait les parties en contestation, et ne les renvoyait jamais, qu'elles ne fussent d accord et ne se fussent embrassées en témoignage de la sincérilé de leur n rouciliiilioa.
Cependant, la Compagnie, ainsi que nous l'avons vu , ne tarda pas à créer un tribunal composé d'un juge civil et criminel, d'un procureur fiscal et d'un greffier. Le tribunal siégeait deux fois par semaine. Tout s'y passait de la plus simple manière. Il n*y avait pas d'avocat pour plaider : chaque partie exposait sa cause. Il n'y avait, ni procureur, ni huissier ou sergent pour faire la procédure. La partie qui avait une réclamation à for-
mer, allait trouver le juge qui lui donnait unbillcl à porter à celle contre laquelle la réclamation était dirigée , avec ordre de se trouver a Faudience tel jour. Tel eHait l'exploit introductif de l'instance. Sila partie, ainsi appelée, ne conipaiaissaitpas.au jour indiqué, le juge renvoyait chercher par deux soldats du poste. Elle était condamnée à l'amende et pouvait do plus être mise aux fers après h; procès. On appliquait habituellcinent la coutume de Paris; mais, suivant que le juge était normand, picard ou gascon, il mettait â contribution les coutumes auxquelles il était le moins [étranger : Téquité et le boa sens étaient aussi et le plus souvent ses guides.
Le juge et le procureur fiscal recevaient leurs gages du Gouverneur; mais ces gages étaient si faibles, que l'intégrité, qui est la première qualité de ceux qui administrent la justice, se trouvait vivement exposée cheas ces deux magistrats. Le greffier prélevait une taxe sur chaque sentence qu'il délivrait. L'un des frères Yigeon, qui remplissait ces fonctions, faisait si longtemps attendre la délivrance de ces sentences, que les justiciables étaient obligés de hâter son zèle par quelques présens. Du Parquet, en ayant eu. connaissance, le destitua et l'aurait chassé de l'ile, sans l'intercession de madame la Goiivci iiaîito. On n a pab ou]>lié que ce même Yigeon fut, pourtant, l'un de ceux qui
jouèrent un rôle actif dans la sédition contre Madame du Parquet.
Nous avons dit que le juge remcUait, quelquefois» tout le petun de l'habitant à ses créanciers » et ceux-ci venaient le saisir après qu'il avait été pesé; mais la coiiliaiiiLe par corps conlrc le débiteur n*était pas admise : celte mesure eût clé funeste à la colonie 9 alors que les Colons étaient peu nombreux et que l'on avait besoin de bras pour la culture du sol et la défense de l'île.
Le juge civil était en même temps juge criminel.
Dans les premiers temps, on ne pouvait appeler des décisions du juge que devant le grand conseil du Roi, ce qui était interminable et empêchait 'qu'on n'entreprit la réformation d'un jugement au premier degré. Ce fut ce motif qui porta la Compagnie à demander au Roi la formation d'un Conseil souverain , qui fut établi , ainsi que nous l'avons dit, en 16ft6, par de Thoisy à la Guadeloupe d'abord ^ sur la demande de Houêl, et à la Martinique ensuite.
Primitivement, il n'y eut ni prison ni geôle : ceux qui étaient accusés de quelque crime , étaient placés au corps-de-garde, sous la surveillance de soldats. Après leur condamnation , ils étaient exécutés dans la colonie ou envoyés en France pour subir leur peine.
mSTOlUE Dli LA MAKTINIQUE.
mmm partie.