CHAPITRE ir
Un Parquet » propriétaire et Helsnenr* el Uewicnaal'Sènéral* ponr le Moi* de la lia rii nlQuc.
l)t' retour à la Martinique, en Kiol, rlu Par- 1651. i|uel, propriétaire et Seigneur, en vertu de son acquisition, de Sainte-Alousie, de la Grenade, des Grenadines, delà Martinique, et Lieutenant-général, pour le Roi, de res îles, ne fui plus .ippc^lé désormais que du uoni de Général, désignation qui se transmit, de ce moment et indistinctement, à tous ceux qui gouvernèrent la Martinique. Du resip. aur'un cliimp^emenl iiolable ne fut apporté à ce qui exisLaiL auparavant, si ce n'est que Tau-
fl& U18TOI1E DK LA HARTINIQUK.
torité, en passant des mains de plusieurs, dans 1651.. celles d'un seul, se raffermissait et donnait au pro-
prif^taire une puissance, à peu de chose près, absolue.
Les propriétaires et Seigneurs des Iles continuaient à rendre au Roi de France foi et hommage ; ils distribuaient les terres de leurs domaines aux conditions qu il leur plaisait de prescrire, et recueillaient les redevances et impositions dues par tous ceux qui n*en étaient pas exemptés d'une manière spéciale; ils administraient, nommaient aux emplois civils et militaires; seulement, la Lieutenance-générale de toutes les lies appartenait de droit au Monarque; personne ne pouvait venir trafiqnrr dans leurs îles sans leur consentement; les denrées coloniah^s ne payaient aucun droit d'entrée en France ; le Roi continuait à se réserver la connaissance des différends qui s'élèveraient avec les propriétaires des îles, comme il s'était réservé celle des différends qui concernaient précédemment la Gompaipiie. La justice, au premier d^^, était rendue au nom du propriétaire et Seigneur; la justice souveraine était restée Tapanage du Roi. Par le contrat de rétablissement de la Compagnie des iles de l'Amérique, de fé^ vrîer 1635 , et l'édît de mars 1642 , le Roi s'était rés(M'vé la faculté d'y créer une justice souveraine lorsque les besoins le solliciteraient, et de pour-
lllSTOIftR DK LA MARTINIQUE. 115
voir de commissioDS pour la rendre, ceux qui lui i(>51. seraient présentés par la Compagnie. Sur la requête présentée par la Compagnie, où elle exposait l'utililé de la créalioii d'un conseil souverain, le Roi l'avait créé par sa déclaration du 1" août 16/iô, déclaration que de Thoisy avait apportée avec lui
et qu il mit à exérutioii, ^)our la première fois, en avril I6/1.O, à la Guadeloupe où il se trouvait alors. D'après cette déclaration, le Roi autorisait chaque Gouverneur à nommer lui^ême. pour conseillers, un nombre de gradués, conloiiiie aux ordonnances du iioyaume; à défaut de gradués, le Gouverneur pouvait choisir huit officiers ou hahitans. Ce conseil souverain était présidé par le Gouverneur; le Procureur du Roi, et le greffier de la Sénéchaussé , remplissaient les fonctions dv Procureur général et de greffier du ConseiL Le Conseil se réunissait une fois par mois et jugeait les affaires civiles et criminelles. La déclaration du iloi , de i6À5 , ne fut jamais ponctuellement exécutée. Les gradués, â cette époque, étaient assez rares aux Antilles; le Gouverneur appelait toujours des officiers et des habitans pour composer le Conswl. 11 ne parait pas qu'il s'astreignit régulièrement au nombre de huit fixé par la déclaration , ni que leur commission fût durable ; de sorte que Ton peut dire que le Gouverneur, qui choisissait ceux qu'il voulait, et en nombre qui lui plaisait , était à peu prè» mal-
116 Hl^TOlRK l>e t.\ MAKTINIQUK.
tre de la justice en dernier ressort et avait presque à J l • sa dévotion, le Conseil souverain de son tle. Ce Conseil, ainsi composé cl organisé, se laissa bien vite aller à sortir do ses attributions et à étendre les limites de ses 'pouvoirs, dès avant le temps 011 nous sommes. En voici un seul exemple. Nous avons vu que le Roi s'était toujours réservé l'évoration, à son grand Conseil, de tous tesdîiiérends qui concerneraient la Compag[nie. Les Jésuites, qui desservaient les paroisses du Fort Saint-Pierre, du Preclieur, du Carbet el de la Case-Pilote . les svuh existans alors, recevaient leurs salaires de la Cornpagnte, aux termes de son établissement. Soit que les mauvaises affaires de cette Compagnie Ten empêchassent, soit tout autre motif, les Jcsuiles n é- . tant pas payés , s'adressèrent au Conseil souverain pour que les habitans fussent tenus , au lieu de la Compagnie, de les mettre à même de desservir leurs paroisses. Le Conseil souverain, qui aurait dû les renvoyer à se pourvoir au Conseil d'État contre la Compagnie, fit venir Tagent de cellé-ci et lui donna Tordre de payer aux Jésuites 24,000 livres de petun.
Le Conseil Souverain, institué primitivement pour juger les procès civils et criminels, së changea aussi en assemblée générale où se portail la décision de tout ce qui tenait à l'intérêt commuii. Alors, ce n'étaient plus des habitans et des. officiers remplaçant les gradués, qui le composaient; la
ri>lonie tout entière y était en quelque sorte repré- i(>oi. sentée par les principaux habitans, les officiers
de milice, les rcpréseiilans €le paroisses, cl l<'s syndics du peuple. C'est à ces- assemblées que des GouTemeurs ne voulant pas se rendre justice à eux-mêmes , ont été vus, quelques fois, portant leurs plaintes contre de» h.ibilans (fui leur avaient manqué. Enfin, dans les jours do troubles et d'insurrection , ces assèinblées décidaient de tout.
C'est durant cette année i651 , que Louis 4e Cac- <|ut ray, sieur de \ ahuenière , d'uiK aiiciciuie famille noble de Normandie , vint s'établir à la Martinique, menant avec lui des domestiques engagés et tout ce qui était nécessaire pour un établissement consitlérable. Du Parquet le reçut avec joie et lui accorda tout le terrain qu'il voulut, tant à lui qu'à ses engagés. Il iiit, plus tard, nommé par du Parque t , gouverneur de la Grenade, ainsi que • nous l'avons rapporte quelques pages plus haut.
Nous avons eu déjà Toccasionde rapporter qu'en 1639, la Compagnie avait envoyé un nommé Trésel , pour tenter de former, à la Martinique , un établissement destiné à fabriquer du sucre, et que, pour diverses causes qui n'ont pu être bien connues, ce projet n'avait reçu, à la Martinique du moins, aucune réalisation. Dans ce temps, la Compagnie s( mhlc u avoir pas conçu de doutes sur la possibilité de la culture de la canne aux Iles , mais seulement sur la manière d'en extraire le suc
lift IIISTOIHK DE LA MARTINIQUE.
pour en fabriquer du sucre, il est difficile de s as- 1651. surer si, depuis et ayant l'époque à laquelle
nous avons atteint, d'autres tentatives du mémo genre turent faites ou réalisées, mais ce u'est guère qu'après l'éTènement que nous allons transcrire, que l'on voit à la Martinique des terres plantées en cannes , des sucreries érigées et des impositions payées en livres de sucre.
Nous avons eu également l'occasion de dire que, dès la seconde moitié du seizième siècle, les Es» pa^iiols et les Portugais fabriquaient du sucre dans leurs colonies et établissemens d'Amérique. Les Hollandais, qui étaient venus se fixar aju nord du Brésil, n'avaient pas tardé à les imiter. Les Portugais, jaloux (ie leur prospérité, dirigèrent contre eux une expédition dont ie succès fut l'expulsion des Hollandais de toutes leurs possessions du Brésil. Au commencement de il arriva à la i()5A. Martinique une grande» partie de ces derniers, qui avaient chargé, sur plusieurs navires, leurs richesses , leurs esclaves et leurs ustensiles de manufactures. Les principaux se présentèrent à du Parquet et lui denjauclèr(»nt la permission ti liabiter son île aux mêmes conditions que les Français , qui s'y trouvaient. Du Parquet, qui n'aperçut d'abord dans cette permission qu*nti moyen d'augmenter la population de son Ile, d'y at erJilre 1 aisance, d'y faire avancer l'agrioulture et d'y intro-
mSTOIIIK DE I.A MARTIiNlQlK.
du\ri« surtout Tart de faire du sucre , était sur -le |(}5i^. poifit de la leur accorder; mais les Jésuites lui ayant représenté qu « u cela il rontrarierait, d'une manière grave, les iutentionâ du Roi qui avait cherché, principalemeat , àm% la colonisatioQ des tles , Toccaslon de convertir les Sauvages à la reli- . gion catholique, et qu'en recevant, dans son île, des Juifs et des hérétiques, c'était doimer entrée aux doctrines contraires au catholicisme, du Parquet, touché par ces raisons qui intéressaient la religion , leur témoigna tous ses regrets de ce qu'il ne pouvait tolérer leur séjour sur ses domaines. Ces émigrants se rendirent alors à la Guadeloupe oà ils débarquèrent au nombre de 900 , libres et esclaves, et furent accueillis avec empressement par le Gouverneur Uouel. Pendant quelque temps, ils répandirent dam cette lie une grande qûan* tité dWet d'argent; ear, tandis que les Colons ne payaieni qu'en denrées, eux, ne payaient qu'avec de l'or et de Tai^nt. Peu de tems après, environ trois cents de cea mêmes Hollandais et qui for* maient le reste de cette colonie chassée par les Portûgais , composés de familles flamandes, de quelques Juifs et de leurs esclaves , se présentèrent ét réclamèrent aussi Thospitalité du Gouverneur de la Martinique. Celui-ci passa pardessus le scrupule qui Tavait dominé la premii'^re lois , et Tintérêt pubKc et temporel l'emportant dans son esprit ,
il ieiir permit de descendre à terre et leur abaii^»- i65A. donna toute la partie qui avoisine le Fort-Royal
pour y tornit'r des hahilalions (*). L iiLs<ilij ht ité mortelle de eet endroit marécageux, les allaqueâ dés Caraïbes qui en ^rprirenl plusieurs , les mas^ sacrèrent et brûlèrent leurs cases , les découragé* reiil lellement, qu au hoiil de deux ans, il ne s'en voyait plus^un seul dans cett^parlie. Ils se transportèrent au fort Saint-Pierre. Les uns y élevèrent des magasins, les autres achetèrent des habitations dans les environs. Parmi ees derniers, le juif Benjamin d' Accosta est le premier habitant de la Mar^ tinique, que les récits nous représentent comme ayant établi une plantation considérable et régulière de cacao et formé une hahilation sucrière.
C'est en décembre de l'année l(>ôA., que l'ordre des Dominicains , ou frères Préeheurs , s'établit à la Martinique. Le Père Boulogne , qui était le supérieur de celte mission, ol>tînt toute la confiance de du Parquet, qui en fit son cUrecteur spirituel. Ce fut au moyen des libéralités du Général, qu'il acheta un terrain au Mouillage oà il fit bâtir une église qui devint celle de ce quartier.
Cette année i65/i vit aussi éclore une nouvelle guerre commencée par les Carinbes, qui faillie de-
venir funeste à la Martinique. Soit que l'occupa-
(*) Ce»i de là (|ue vi«nl U nom dti prlit Rrniil , diiiinô îi- l^m île» <|asrllcn «tu FoH-Royal.
HISTOIhK DE LA MARTINIQUE. 121
tîon de la Grenacks de. Sainte-Alousie et de plu- 165/i. sieurs autres Iles que les FrançaÎR commeiiraient à habiter, eût réieillc la jalousie et la haine de ces indigènes contre la nation conquérante qui Lendait insensiblement à les faire disparaître; çoit qu*il fût vrai que l'eau-de-viç , qulls aimaient avec passion, leureùt étédonnéeaver dupoison , ils n'attendaient que roccasion opportune de se ruer sur les Français. ËUe leur fia offerte par un traitement sévère que fit éprouver à Tun d'eux, un capitaine de bateau, à Sainl-Vincent. Les Caraïbes de celte ile, après avoir massacré les Français ({ui étaient sous leurs mains et les deux missionnaires jésuites que la foi et le désir de les convertir,' avaient conduits là, passèrent à Sainte-AIousie et fnent subir le même sort à de la JElivière qui y commandait pour du Parquet, ainsi qu'à une partie de ses gens.
Du Parquet, informé de ces hostilité» et de ces massacres, se hâta d'ex|x;dier des secours à Sainte- Âlousie et à la -Grenade. 11 mit aussi la Martinique en état de défense et à Tabri d'une surprise, et, suivant sa tactique , il résolut d'aller attaquer l'ennemi, sans lui donner le temps d'arriver. 11 équipa une petite (lotte sui: laquelle il fit monter cent cinquante braves commandés par la Pierrière, son lieutenant, et les envoya à Saint-Vincent avec ordre cK' n'épargner aueiuï Sauvage. Les Français abordèrent , malgré la résistance des Caraïbes qui
l!2â HISTOIRE DR LA MARTINIQUE.
s'étaient iorlifiés sur la plage au moyen <le leurs U)5/i. pirogues; passèrent huit jours dans l'ile^ rava-^ géant les Carbets et passant au fil de l'épëe tout ce qui toiiiljait en leur pouvoir. Tout ce qui put leur échapper gagna les moniagnes, et l'expédition revint à la Martinique.
Les Caraïbes, battus, traqués, n'étaient pas soumis. Avec leurs piro^^ucs qui glissaient silencieusement sur leau et qu'ils maniaient à leur gré, ils arrivaient i|ubitement, la nuit, dans les quartiers éloignés et assommaient, aveclèurs boutons, tous les Français qui avaient le maiiieur cie ue pas être sur leurs gardes et en état de résister. Peu de temps après le retour de Texpédition de Saint-Vincent, quelques-uns de cette île, ou de Sainte-Alousie, » débarquèrent sur les anses qui s étendent dans la partie sud de la Martinique et y massacrèrent cinq ou six Colons. Bans le même temps , le capitaine d'une barque de du Parquet, en captura huit ou dix, peut-être de ceux-là même qui avaient commis ce meurtre, et les conduisit au Gouverneur. Celui-ci voulut en tirer une vengeance solennelle et exemplaire. Il les fit comparaître devant son Conseil, et leur procès fut jugé dans toutes les Ibrmes que permettait un pareil cas. ils furent con- ' damnés à la peine du talion : les leurs, ou euxmêmes, avaient tué des Français à coups fie houhiu, ils durent être tués à coups de massue ou de ha-
flIflTOIRE DE LA MARTINIQUE. 128
ohc J^s Jésuites, toujours aminés du désir de sau- 105&. ver quelques-uns de ces malheureux infidèles, obtinrent du Gouverneur de les instruire et baptiser avant i exécution. Ils moururent avec courage, et, le plus jeune d'entre eux ayant imploré la grâce d'être tué dWcoup de pistolet, elle lui lut accordée. Il présenta sa tête à l'arme fatale, avec une ealnie intrépidité , et expira, digne d'<un meilleur sort. Une peuplade aussi brave, aussi guerrière et aussi opiniâtre dans sa défaite, qu'étaient ces Caraïbes, • serait certainement parvenue A empêcher la conquête de sa patrie, sans l'énorme avantage que tiraient les Européens de leurs armes offensives ou défensives;
Cette exécution, connue des Caraïbes , rt doubla leur rage contre leurs ennemis. Suivant leur coutume , quand ils voulaient frapper un grand coup^ fl y eut une<3onvocatîon générale de tous ceux qui habitaient les îles : on croit même qu'il en vint de la Terre-Ferme se joindre aux insulaires. Ils se réunirent avec on grand mystère, et la vigilance de du Parquet fut, cette fois, mise en défaut. Ils débarq\ièrent à la Capesterre de l'île, traversèrent les bois qui séparent cette partie , du Fort Saint- Pierre, en côtoyant le Mont-Pelé, et fondirent, au nombre de deux mille, sur l'babitation la Montagne, située à environ une demi lieue du Fort , habitation où ils savaient, par les uègreâ marrons,
que fie, trouvait alors le Général. £a etiet, du 1054. Parquet^ Bouffrant des douleurs de goutte, était là avec sa femme. Quoique surpris , et malgré ses souffrances, il eut encore le temps de se mettre en état de résister vigoureusement jusqu a ce qu'il fut secouru. Il commença par renvoyer a Saint-Pierre» sous bonne escorte, sa femme ipie l'approche des sauvages avait saisie d'une frayeur qui la rendit malade , puis il se fortifia dans sa maison du mieux qu'il pût. Des fenêtres, lui et les siens faisaient des décharges demousqueterie sur les Caraïbes qui lançaient, à leur tour, une grêle de flèches. La poudre commençant à manquer à du Parquet, il lut obligé de ralentir son feu. Les hurlemens des Sauvages croissaient et leurs attaques redoublaient à mesure qu'ils s apercevaient que diminuaient les coups, des assiégés. Geuxr<;i auraient peut-être été forcés par cette multitude d'assiégeans, sans un secours qui leur fut bien utile dans cette circonstance. Du Parquet avait dressé, pour la garde de son habitation, d'énormes chiens qui se lançaient dans les bois à la poursuite des Sauvages. Ces vaillantes bétes, que les Caraïbes redoutaient, les tinrent en échec sans qu'ils osassent approcher pour livrer un dernier assaut â la mabon.
Mais, ce n'était pas là le seul danger; il en survint un autre qui mit l'île à deux doigts de sa perte. Les nègres africains , déjà en grande quan-
Uté^ étaient, depuis quelque temps, attirés par les i6ôil|- Garaïbes dans les bois où ils viTaient dans un état de yagabondage, appelé, aux colonies, marronnage (3) . Ces nèg^res , prolkant de l*irruption des Sauvages, qui avait fait iuir les habitans vers le fort Samt<* Pierre, s'étalent grossis de ceux qui quittèrent alors leurs maîtres, et s*étant partagés en bandes , les uns s'étaieut joints aux Caraïbes, les autres s'étaient mis à piller, brûler, tuer et commettre les atrocités les plus horribles.
Saint-Pierre et les enyîrons étaient dans une contusion épouvantable. Les officiers ne pouvaient réunir les habitans qui, pensant à leurs intérêts particuliers , couraient de tous cotés pour défendre leurs femmes, leurs enfans, leurs parens, pour sauver leurs biens.
Pendant ce tems, le Général était toujours bloqué à la Montagne où il n'avait pas été possible de Taller secourir, et se défendait en désespéré. 11 aurait succombé et la colonie aurait nagé dans le sang, si, par une protection particulière de la Providence, quatre vaisseaux hollandais, armés en guerre, ne se fussent présentés devant la rade à ce moment fatal. Les Hollandais , apercevant le feu deTincendie dans plusieurs endroits, et la confusion qui se manifestait parmi les Colons, se doutèrent que quelque danj^fer menaçait la Colonie. Us connaissaient la belle réputation de du i^arquet
iâO HISTOIRE DE LA MABYINIQUE.
qui avait eu le bonheur d'inspirer de 1 adiniratiou 10t54* même aux emiemÎB des Français; ils se hâtèrent d'envoyer à terre trois cents soldats bien équipés , qui se précipiLcrtiit sur les Caraïbes assit^geant la Montagne y et, après trois attaques successives, les dispersèrent et forcèrent à fuir à la Gapesterre.
Du Parquet , qui avait d^à vu cette nation sauver deux fois Saint-Christophe de la famine, et qui venait de lui devoir le salut de son Ile , rendit à ses libérateurs de profondes actions de grâces. Puis , ne perdant pas de temps, et après avoir muni les siens de poudre et de plomb que lui vendirent les Hollandais, il fit poursuivre et harceler les Sauvages. Borange, brave habitant, envoyé à leur poursuite , se signala , dans cette occasion, d'une manière particulière et manqua de perdre la vie par les blessures qu'il reçut des llèches dont l'extrémité était enduite , par ces Sauvages , d'un suc vénéneux : ce qui Ht dire à du Parquet, quil aurait mieux aimé perdre un bras que le vaillant Dorange. Les Caraïbes, pressés sans relâche , passèrent â la Grenade. On expédia plusieurs bateaux contre eux. Battus, harcelés, ne pouvant plus respirer. Us réclamèrent la paix. Tannée suivante 1655.
Ge fiit au commencement de cette année 1655, qu'un navire hollandais vint à la Martinique porter la nouvelle qu'une flotte anglaise de 70 voi-
HISTOIRE DE LA MAUT1I41QL £. 127
les, montée par 18,000 combattans , expédiée 1655.
par Gromm*ll et commandée par le major Pen , s'avançait pour chasser les Français de Saint-Christophe et de toutes les autres iles qu'ils possédaient. Le Gouyemeur de la Martinique envoya une de ses barques prévenir celui tle la Guadeloupe, qui donna un semblable avis à de Poincy. Ces trois chefs, reconnaissant qu'il n'y avait pas moyen d'organiser un système commun de défense , déridèrent, par correspnii LiiK e , que chacun gai derail ses [>! oprea ressources pour repousser l'ennemi. Cette immense flotte anglaise passa devant la Basse-Terre de la Guadeloupe , cherchant un endroit propre à un dt b.irqiiement. Le chevalier Hoûel qui commandait en l'absence son frère, le Gouverneur et co-propriétaire de l'Ile avec Boisseret. avait si bien disposé son monde et préparé sa défense, qnt' li's Anglais, voyant toute la côte inabordable, passèrent outre et allèrent à Saint-Christophe. Une partie de la colonie anglaise de Saînt-€hristophe n'avait pas encore reconnu l'autoriic du Protecteur; le major Pen avail besoin de passer sur les terres des Français pour aller l'y établir ; il en demanda l'autorisation au Commandeur de Poincy qui ne voulut l'accorder qu'à la condition préalable que le traité d'alliance entre les deux nations, serait renouvelé. Celte précaution lui fat inspirée par la perfidie dont les Anglais
128 HISTOIRE tm LA UARTIfflQl'E.
de cette ile avaient, maintes fois» donné des preu^ 1655. ves aux Français , leurs voisins. Du reste , cet armement considérable, qui n'osa rien entreprendre contre les lies françaises , se dispersa et fut déti iiit, en grande partie, à cause de la parcimonie de ceux qui avaient été chargés de l'approvisionner, et, dans cette même année, Mazarin , cet étranger qui s'était imposé à la France , concluait un traité de paix avec le Protecteur, à la condition de faire sortir de la France les deux fils de Charles 1*'.
La colonisation des lies du golfe du Mexique,^ entreprise depuis 1625, commençait à préoccuper quelques esprits en France ; le goût d'expéditions lointaines , d'établissemens sur le continent même de 1 Amérique, s'était emparé de quelques imaginations frappées déjà au récit merveilleux des richesses immenses et des monceaux d'or que recueillaient les Espagnols au Mexique et au Pérou. Quoique la grande Compagnie, qui avait essayé la colonisation de Gayenne, eut perdu* tout son argent , ruiné quelques familles et fait périr beaucoup de monde, l'on n'était pas revenu des séduisantes espérances qui accompagnaient ces fondations éloignées. Toute cette oéte de l'Amérique méridionale, s'étendani depuis Gumana, bâtie par le v(;rtueux Las-Casas, et lés bouches de rOrénoque jusqu'à Tembouchure de la rivière des Amazones , visitée par quelques voyageurs qui
en avalent rapporté des relations brillantes , pas* 1655.
sait pour une terre enchanteresse où chaque chose ' croissait en abondance et sans eûbrt , où Ton ne rencontrait i|ue des naturels d'un caractère paisible et doux , où les fruits ^ les oiseaux, les arbres, les poissons et les animaux , tout enfin était prodigieux de bonté, de grosseur, de qualité et de quantité. Suivant l'expression nsuhre d*nn historien de ce temps « on eût dit qu'il n'y avoit plus qu'à
• mettre ia nappe pour faire bonne chère, outre
• les avantages que Ton pouvoit tirer du trafic , t» capable en peu de temps d'enrichir un homme » toute sa vie. »
Au commencement de 1656, il circula donc 1656. à Paris, et dans les principales villes de France, des imprimés contenant la description des merveilles de cette 'terre véritablement promise, et où Ton appelait chacun à contribuer à un établissement qui devait produire fortune et gloire. Au mois de Janvier, il se forma une Compagnie pour la colonie française de la Terre-Ferme de rAmérîqwe méridionale. Un avocat au parlement de Bordeaux, de la Vigne, qui avait employé sa plume à préconiser l'entreprise et son imagination à en embellir les résultats, fut placé à sa tête. Il s'embarqua à Nantes, avec toute sa colonie, le 15 juin 1656. En trente-deux joux*s il avait abordé à la Martinique. Il alla immédiatement saluer le
lâO HISTOIRE DE LA MARTINIQUE.
Général et lui présenter des lettres du Roi et de 1656. ' la Compagnie de la Terre-Ferme. Soit qu'il vit
avec une secrète jalousie ces nouvelles t xpéditions pour le coiilineat, qui détournaient les cmigrans de venir auiL lles^ soit que sa grande expérience Teùt convaincu d'avance de Tiinpossibilité du succès de cette entreprise et lui eut inspiré de la pitié pour tous ces gens qui couraient à leur perte, du Parquet reçut froidement de la Vigne, en s*appli quant cependant à lui démontrer tous les obstacles qu'il n'était pas présumable qu'il surmontât pour arriver à son but. Il lui citait , en exemple, la catastrophe de la colonie tentée à Gayenne et dont quelques membres étaient alors réfufriés dans son île. Maïs l'avocat auparlement de Bordeaux lui répondit qu'il était fermemeiil décidé à pousser jusqu'au bout, et lui réclamarautorisation de débarquer son monde pour le rafraîchir et afin de réparer aussi sa li.irque qui était en mauvais état. Du Parquet l'accorda sans diiliculté, sachant bien que beaucoup d'entre eux se dégoûteraient d'aller plus loin et séjourneraient dans son Ile : ce qui eut lieu en effet.
Nous apprenons, par le récit du voyage de de la Vigne, qu'il n'y avait, dans ce moment, dans toute nie , que quatre charpentiers , ce qui le mit fort en p(;ine pour reuiouter sa barque. Nous pouvons rappeler, pour comparaison, qu'en 1639,
HISTOIRE DE LA MARTINIQUE. iâl
au commencement de cette histoire, nous avons i65G. ▼u qu'il n'y avait dans l'tle qu'un seul charpentier.
Le séjour de de la Vigne se prolongea jusqu'au 35 octobre, et du Parquet lui permit mémed'emmener avec lui, plusieurs hommes de la Martinique , dont il avait besoin.
C'est -dans l'intervalle qui s'écoula de l'arrivée au départ du chef de la colonie de la Tërre-Perme, que vinrent aussi à la Martinique, le Père Du tertre, dominicain, et de Maubray, gcnliiiiomme anglais ou d'origine anglaise , envoyés par le comte de Gérillac pour traiter de la Grenade avec du Parquet. Celui-ci la leur vendit pour 30,000 écus. Nous citons ici ce de Maubray que nous verrons , après la mort du Général, jouer, à la Martinique, un rôle équivoque, et devoir la cause ou le prétexte de soulèvemens, sous maclame du Parquet.
De la Vigne , après avoir fondé sa colonie dans l'un des points formés par les houches de l'Orénoque, appelé Ouanatigo , passa à Saint-Ghristo* phe doù il revint à la Martinique. De là, il fît partir sa barque avec le reste de son inond(î qu ii n'avait pas niené avec lui, la première fois. Tandis qu'il se flatte de se trouver à la .téte d'une entreprise dont le succès lui paraît eerlain, il apprend, en février 1657, par la barque du Général, qui revenait de la^ Grenade, que sa colonie était en
iââ HISTOIRK LA HARTINIQIJZ.
déroute. De la Vi^e n'en voulut rien croire. Mais 1657 epfin il fadlut se rendre à l'évidence, lorsqn'en
marg suivant , il vit revenir la barque qu'il avait expédiée, et que le capitaine lui apprit qu'il n'avait trouvé personne à l'endroit où la colonie s'é* tait formée ; que le Port était â moitié détruit et les canons abandonnés dedans. Cette colonie, jetée dans un pays inconnu et Soigné » avait été, en effet, attaquée par les Espagnols qui ne voulaient pas souffrir de concurrent sur le continent. Après plusieurs combats soutenus, de Saint-Michely qui commandait en l'absence de de la Vi^e, avait jugé prudent d'évacuer. Ces pauvres colons, embarqués sur un bateau , allèrent échouer à la Jamaïque « où les uns s'égarèrent dans les bois, et les autres eurent le bonheur de trouver dans une anse un flibot qui les conduisit aux Gayemans. Delà, quelques-uns vinrent à la Martinique' siii un navire de Dieppe et racontèrent les détails de leurs combats, de leur départ et de leur dispersion.
En juin suivant, arriva de Nantes \v. navire le Soleil, de â50 tonneaux, portant des vivres pour la nouvelle' colonie. Le & septembre, la Pélagie-, vint jeter l'ancre devant la Gas&-Pilotc , ayant à son bord de la Grange qui avait déjà été â Saint- Christophe comme lieutenant du Commandeur de Poincy, d'Âugeron, le baron de Pont, Cheu-
HISTOIRE DK tK HARTINIQUI. 135
ron Imbert» que l'on envoyait pour ^uverner et 1657. administrer la colonie d'Ouanatigo , suiTis d'environ'150 ciiiigiatis : tant on avait de loi dans la réussite de cette entreprise. D*Augeron prit la résolution de s'établir une fois â la Martinique. U demanda au Gouverneur des terres au cul-desac Royal, qui lui furent d'abord accordées. Mais Madame du Parquet , attentive à maintenir intact le pouvoir de «on mari , et ayant en ombrage le crédit de d'Augeron, parvint à obtenir de son mari qu'il trouvât un prétexte pour retirer ce qu'il avait donné. Du Parquet lui ofirit des concessions dans une autre partie de l'ite; mais d'Augeron , mécontent de ce procédé , refusa. Quelques boucaniers de la Tortue et de la côte de Saint-Domingue , qui étaient venus avec lui , profitèrent de cette circonstance pour le déterminer à passer dans cette dernière île. Il se mit a leui tète et alla à Saint-i>omingue, où il fonda la colonie française qui est devenue, plus tard, la reine des Antilles. De la Vigne , lui aussi , dégoûté par ce premier essai , ne voulut pas en tenter un second, et, se fixant â la Martinique, se mit à y iormer une habitation sucrière. Quant aux malheureux émîgrann qui avaient tout vendu en France, et étaient arrivés, les uns seuls, les autres suivis de plusieurs engagés , cruellement désappointés , la plupart sans ressources, ils durent, une partie.
lâ& HISTOIRE DE Lk HARTINIQUE.
rester où ils étaient, et chercher à la Martinique, 1657. un asile moins riche que celui qu*on leur avait
fait espérer, une autre partie . i apporteV en France, qu'ils n'auraient jamais voulu quitter, leurs déceptions et leurs mécontentemens.
Il y eut , à la fin de 165G , un ouragan furieux qui passa sur les îles et produisit. [)i jacipaleinonl à la Guadeloupe, des ravages aii'reux. Voici en qaels termes, Hoûel, son Gouverneur, en écrivait en France, le 18 de mars 1657. « Le ouragan » ne nous a pas laissé de quoy nourrir un homme, » les vents extraordinaires et brûlans , ont ruiné » toutes les pièces de pois toutes entières , et fait » mourir ce que les chenilles ne mangèrent pas ; à si les autres habitations avoient été aussi mal * traittées que la nostre , il auroit fallu abandon- » ner Tlle, faute d'avoir de quoy manger; à moins » que de l'avoir veii , on ne le scaurait croire. »
Dans ces sortes de catastrophes , les colonies , sans distinction de nation , trouvaient ordinairement entre elles un mutuel secours. Les autres tles, et surtout la Martinicpie, s'empressèrent d'accourir en aide à leur sœur. Du Parquet jiermitaux Guadcloupéens d'acheter, dans son île, toutes les choses dont ils pouvaient avoir besoin, et à ses habîtans d'aller leur porter cassaves , pois, fèves, liandes et autres vivres, en telle quantité que leur humanité leur en suggérerait l'idée.
Tandis que la Martinique est le théâtre passager des événements que nous Tenons de décrire , que la réputation et les mœurs hospitalières de son chef, attirent les français qui vont cliercher au loin la fortune, comme du Parquet la vint chercher lui-même, lorsqu'il qiiitta la Normandie, en 1625 et suivit son oncle d*Enambuc , tandis que le Seigneur et propriétaire de la Martinique, mais surtout le père de ses hahitans , secourt, autant qu'il peut, ses compatriotes de la Guadeloupe, l'intérieur de son île ne jouît pas d'une parfaite tranquillité, et ses Colons lulteut avec un ennemi domotique que leur ont créé leurs besoins et l'accroissement de leurs cultures; nous Tenions parler des esclaves africains.
Les Colons de la Martinique; avaient été conduits à se servir des esclaves africains pour travailler à la terre , comme nous avons déjà dit que les Colons de Saint-Christophe l'avaient été antérieurement. Les Français, transportés subitement sous le climat de la zone torride , s'aperçurent bientôt qu'ils ne pouvaient s'y livrer au travail des champs , sans être victimes de fiitigues et de maladies inconnues à leur pays et qu'engendrait pour eux un soleil trop ardent. En guerre souvent avec les Espagnols et les Portugais , que la même expérience avail riuraînés à aller chercher des travailleurs en Afrique dont leurs navire»
fréquentaient déjà les coles, les Colons français 1657. capturèrent des vaisseaux de ces nations, où ils trouvèrent des esclaves africains qu'ils firent servir, aussi eux, à cultiver leurs terres. Les colonie» françaises croissant en nombre, les cultures s'étendant, on ne se contenta plus de capturer les navi- . res espagnols ou portugais , on alla chercher des travailleurs en Afrique même , et nous parlerons plus tard d'une compagnie française régulièrement instituée dans la métropole pour fournir les colonies . de travailleurs africains. Il serait difficile de préciser le nuuibre d'esclaves africains qui se trouvaient à la Martinique en 1657, mais il est certain que leur nombre dépassait déjà celui de la population européenne. Ils travaillaient ensemble avec les engagés blancs qui venaient encore de la France. Mais, si la condition sociale de ces deuit races était à peu près la même pour le maître , leur intelligence , leur industrie , leur zèle an travail, établissaient une bien grande diiférence à ses yeux. L'africain ne possédait qu'une seule qua lité incontestablement préférable : c'était qu'il était né pour le soleil sous lequel il U availlait.
Quoique la paix eût été conclue avec les Caraïbes, cela ne les empêchait pas de nuire aux Français toutes les fois qu'ils en trouvaient l'occa* sioa lavorahle. Non-seulement ils contiiuiaient à attirer dans les bois les esclaves échappés de chez
leurs maîtres, mais ils les conduisaient dans leurs 1657. carbets de la Gapesterre, et, lorsqu'ils le pouvaient, les vendaient auï Espagnols des Iles ou du coii lisent. Cette trahison nVmpêchait cependant pas les évasions de se multiplier, et il n'y eut pas alors un seul habitant qui ne se ressentit de ce mal. Les esclaves ne se contentaient plus de fuir isolément ou an laiiiille. Ils formèrent un complot pour s'évader en masses. La plupart des ha* bitations s'étendaient , dans ce temps, sur toutes les hauteurs qui couronnent Saint-Pierre , depuis le Prêcheur jusqu'au Garbet. C'est sur les mo]> nés qui se trouvent entre le Mouillage et le Garbet, que s'était tramée et se découvrit la conspi* ration, le 29 novembre 1656. Ghevrolier, habitant, mit quatre de ses nègres aux fers; les autres . habitans en firent autant Ges mesures, loin d'arrêter le mal, semblaient l'accroître. Du Par-, cpiet expédia 25 homuu » pour aller découvrir les traces des nègres marrons* 11 apprit qu'ils étaient réfugiés à la Gapesterre avec les Caraïbes, et qi^e l'on pouvait pénétrer jusque4à par un chemin percé stir le flanc de la Montagne-Pelée. Le Général expédia» Beausoleil et quelques soldats qui pénétrèrent, en effet, jusqu'aux carbets des Caraïbes, et revinrent sans avoir rencontré aucuns nègres. Le Général tenta un second essai; il envoya la Fontaine Héron, capitaine de ses gardes, et Do-*
138 HISTOIRE DE tA MARTINIQUE.
range pour découvrir, à l'aide des Sauvages, les 1657. lieux où se cachaient les lugitits. Les Caraïbes ne voulurent donner aucun renseignement et répondirent qu'ils n'avaient rien aperçu.
Cos Sauvages, vo\aat que ces tenlativcs, sans fruit de la part des Français , avaient ralenti leurs recherches , et profitant de la disposition des nègres , poussèrent plus vivement leurs hostilités secrcles contre les Colous. Ils voulaient faire marcher les nègres avec eux. Ceux-ci craignaient d'être reconnus et de se trouver le hut principal des coups et des poursuites. Après les avoii aimés de flèches et de boutous , les Caraïbes les rocouèrent à leur façon afin qu'ils ne hissent pas reconnus , et ces deux nations sauvages de l'Afiri* que et derAnioriquo, mf^lant leurs haines barbares contiT< leurs maîtres et leurs vainqueurs, couraient à la faveur des ténèbres, la torche à la main, brûlant les cases et massacrant ceux qui fuyaient à leur approclie. Ces excursions nocturnes et sanglantes durèrent un an. Les Caraïbes et les nègres, enhardis par l'inaction des Colons , ne s'astreignirent plus à profiter des ombres de la nuit pour se livrer â leurs déprédations et à leurs meurtres. Ils poussèrent Taudaçe jusqu'à s'avan** cer, en plein jour, le 29 août 1^7, sur un des mornes qui dominent Saint-Pierre , appelé le Morne hiliet, brûlèreut quelques cases, tuèrent
UISTOIRJC D£ LA MÂRTINlQtE. 159
plusieurs personnes à coups de flèches, el ils au- 1057. raient fait irruption dans la ville, si, ralarme ayant été donnée , les oiFiciers ne se fussent mis à la téte des milices et ne les eussent forcés à se retirer.
Si une partie des nègres de la Martin ic[ue donnait i exemple de insubordination et de la révolte, et avait ainsi l'air d'accuser leurs roattres de mauvais traitcmens , une autre partie , par sa fidélité et son dévouement à combatU'e, à côté des Colons, les Sauvages et les fugitifs eux-, mêmes , leurs compatriotes , attestait de Thumanîté de ces maîtres : les esclaves de Dorange se signalèrent surtout, dans cette circonstance, par leur zèle et leur attachement.
Cette guerre intestine subsista longtemps : les Français, poussés à bout par les Sauvages, qui étaient la seule cause de ces évasions qu'ils favorisaient, «se résolurent enfin à détruire entièrement ces indigènes, comme nous le raconterons par la suite.
En attendant, les Caraïbes, qui semblaient redouter cette extrémité, et qui sollicitaient la paix toutes les fois cpi'ils s'apercevaient qu'on allait les
liar celer violemment, envoyèrent une pirogue à la Basse-Terre (*), au Général, dans laquelle se trou-
(') On apftriaîl ^sse^Torre, «n général, (oiilc la |>ar(ic toiii le vent, opposée • la Capfslerre 'ou partie du vent,
\hlù HlgTOIBC DX LA UARTIMQlîK.
vaît un de leurs chefs, nommé Nicolas, chargé de 1657. négocier la paix. Ils avaient été poussés à cette démarche par un missionnaire jésuiic , le père Desjeaa. Du Parquet , qui ne demandait pas mieux que de suspendre les hostilités avec les indigènes pour parvenir plus facilement à faire cesser les évasions désastreuses aux ]ial)ii;iiis , se fit, de son habitation où il était souilrant des douleurs de la goutte, transporter, en hamac, au Fort-Saint- * Pierre. Il combla les Sauvages de caresses et de présens composés de haches, toiles, couteaux et rassades. 11 y eut un échange d'otages. Les Caraïbes laissèrent un petit Sauvage et emmenèrent un jeune Français. Gontens de ce qui avait été fait , ils remontèrent le même jour dans leur pirogue , non sans s'être régalés d'eau^de^vie qu'ils aimaiejiit avec fureur^
dette paix produisit pour les Colons quelques effets avantageux, mats passagers, ils purent circuler, sans trop de dangers, jusqu'aux carbets de la Gapesterre, où ils allèrent se mêler aux Sauvages, et DorangCy lui-même, qui les avaient combattus à outrance , et dont il» avaient si grande frayeur, but et mangea avee eul. On obtint leurs promesses qu'ils cesseraient de recéler les n^res marrons.
Durant cette année 1657, seât sentir, à la Mar~ tinique, le plus violent tremblement de terre
HISTOIRE DE LA UARXINiQUK. ^lii
qui eût encore épouvanté l*ile depuis qu'elle était |657.
habitée. Les secousses se succédèrent, avec des interruptions, pendant deux heures. Les maisons furent horriblement ébranlées, et toute la population, remplie de terreur, crut que la terre où elle était agenouillée, implorant la clciucnce du ciel, allait s'engloutir sous elle. Les navires en éprouvèrent également les eiFets en mer. L'eau, en bouillonnant, se retirait subitement sous eux, et ils tombaient, en craquant, comme s'ils eussent été soulevés dans l'air. Âu moment où la terre commença à trembler, le Général était à la Montagne avec sa femme. Il était couché sur un petit Ht, en proie aux douleurs algues que lui occasionnait la goutte. Menacé d'être écrasé dans sa maison, qui était en pierres de taille et qu'il voyait s'ébranler au-dessus de sa téte, il trouva assez de for ces pour se réfugier dans son jardin, suivi de Madame du Parquet et de tous ses domestiques.
Ce fléau qui révélait aux Colons un danger de plus, parmi tous ceux qui menaçaient, à chaque instant, leur existence, fut, en quelque sorte, le présage d'un malheur plus déplorable encore qui vint frapper la colonie, et la plonger tout entière dans le deuil : la mort de leur Gouverneur.
Si la religion, avec ses extraordinaires douceurs, consola ses derniers momens, ils fiirent
142 HISTOIRE DE LA MAUTIMgl IX
pourtant mêlés de quelque amertume, lorsqu'il 1657. sougea que l'ingralitudo d'une partie de son \n nplo , qu'il avait aimé autant que ses propres eufam , les avait cmellemeut hâtés*
L'évasion des nègres soutirés par les Caraïbes , donnait du chagrin à du Parqui'l : tant qu'il le put , il ne négligea rien pour la réprimer. 11 avait une barque qui était sans cesse en mer pour surveiller les côtes; il n'épargnait pas ses gardes qui étaient continuellement en excursion. Mais ces gens« excède' s de fatigue, ne pouvaient, seuls et avec le peu de moyens auxquels îl était réduit, arriver à une répression efficace. Il s'adressa donc aux habitans, leur exposa l'état lacheux des choses, l'insuffisance des moyens employés jusqu'à présent pour y obvier, et finit par leur proposer, comme seul remède , de fixer un léger droit destiné à lever des liommes de guerriC et équiper une galiotte qui naviguerait incessamment autour de l'Ile. Les habitans, déjà mal disposés par les per^ tes d'esclaves qu'ils faisaient, ci ne rélléchissaiil pas que cette mesure ne pouvait que tourner à leur avantage plus tard, quoique actuellement gênante, se refusèrent à consentir â ce droit, et tous les efforts de leur Gouverneur, pour les ramener à la raison , furent vainement prodigués. Du Parquet en ressentit un vif déplaisir.
Cependant, sa barque qui surveillait les côtes,
lilSiOlRK DE Lîi HAATINIQIE. 145
s''étant brisée 9 Tile se trouva exposée aux iacur- 1657*
sions (les Sauvages qui en faisaient sortir, sans difficulté, les cêclaves iugilifs. De tous les cotés, les habitans se plaignirent au Général qui répondit qu'il ne pouvait « seul, faire les dépenser nécessaires à la garde de l'île, mais qu*il était prêt à y contribuer pour la moitié. Ses habitons , sentant alors la faute qu'ils avaient commise, résolurent de laisser percevoir ce droit qu'ils avaient d'abord repoussé.
Quelques jours après cette résolution prise par les habitans, le Général se trouvait, avec sa femme, à la Case-Pilote. Il s'y était rendu sur l'invitation pressante que lui avait adressée de La Vallée, capitaine de milice de ce quartier, qui avait sou-» haité l'honneur de faire tenir un de ses enfans sur les fonds du baptême par le Général et sa femme. Le lendemain de cette cérémonie rrlif^ii use, du Parquet se promenait sur la grande place du bolug, non loin du corps-de-garde , lorsque, toutà*eoup, un habitant, nommé Bourlet, se présenta à lui el lui <lit, d'un ton assez irresjxu lueux. qu'il était chargé de la part des autres de lui annoncer qu'ils ne paieraient pas le* droit dont on les avait frappés, et qu'ils étaient décidés à tuer ceux qui lui avai(Mit donné le conseil de l'élciblir; el, en Uiénie temps, l'on apercevait , à l'extrémité de la place, environ deux cents hommes armés qui sem-
i^k HISTOfKE DE LA UARTINIQUE.
blaienl là pour appuyer les paroles de leur envoyé. 1657. A ce langage , la colère monta au visage de
du Parquet; il porta, avec lureur, la tiiaiii à la garde de son épée pour en percer Bourlet; mais il était déjà tellement estropié du bras, et le transport qui l'animait l'avait jeté dans un état tel, qu'il ne put, heureusement, parvenir à retirer cette arme dont il s'était si souvent et si glorieusement servi contre les ennemis de la France. Bouillant de rage, il s'approcha du corps-dé-garde, et, si la vue de sa iemnic, qui se jeta au devant de lui, ne l'eût arrêté^ il allait » avec ses gens qui s'étaient réuni» autour de lui, se précipiter sur les mutins. 11 conœntra toute sa colère; mais cet en'ort luî produisit une telle comnioliou, qu elle devait précipiter les eiiéts de la maladie qui le minait. Deux jours après cette scène, ayant appris que ces mutins de la Case-Pilote, avaient dt ])t ( hé un homme au Prêcheur pour soulever ce quartici*, dont les habitans s'étaient déjà fait connaître par leur turbulence , il réunit assez de forces pour monter à cheval. « I laissant ses gardes à St.-Pierre, suivi seulement de quelques oûicicrs, il se rcmdit au Prêcheur et en imposa tellement aux séditieux, par son ton d'autorité et de résolution , que pas un n'osa broncher et qu'ils payèrent luus le droit. Tl en fit de même à St.-Pierre et au Carbet. Mais, c'étaient là les derniers efforts de son énergie, et ses forces
flJSiOlKE LA HARTlNlQUf.
pliysicjues s^étaîent épuisées. Nous ne pouvons 1G58. mieux faire, pour mettre à la connaissance du lecteur les détails de ce qui précéda et suivît le trépas de ce grand homme , que de transcrire, textuellement, la lettre qu'en écrivît, le 14 janvier 1658, le Père Feuillet, l'un des religieux qui lui fermèrent les yeux, au R. P. Du Tertre, son ami. « Mon Révérend Père,
• Pa^r Christi.
* Je reviens des funérailles de M. le Général, le
» cœur si affligé et l'esprit si rempli des cris, des
» gémissemens et des larmes de nos pauvres
■ hal)ilans, que je ne sçay comment vous en écrire
» la mort. Quelques jours après la sédition arri-
» Vée à ta Caute-PUote , il passa toute une matinée
^ chez nous pour décharger son cœur au R. P.
• Boulongne, son confesseur, en qui il avait la » dernière confiance; après lui avoir déclaré le » déplaisir qu'il avait de riogratitude d*un peuple » qu'il avoit aymé avec tant de tendresse, il s*en » retourna à îa Montagne avec une douleur de » leste , qui l'obligea de se mettre au licl.
' • Le lendemain, la fièvre, qui u'avoit que fort » peu paru, devînt très violente; trois Jours après
• les goules joignirt ni leurs douleurs aux ardeurs » de la fièvre, et le réduisirent en un estât qui » nous faisoit pitié ;Je trentième novembre (1657) > ses goûtes remontèrent; à ce présage de mort it
i&6 IIISTOIRE DK LA »ARTIKIQt*K.
» demanda les sacremcns, ([uii rëceut avec une 1658.
» dévotion qui nous tiroit dea lannes; il voulut
» absolument que les valets de chambre le mis*
» sent à U^TC , afin, nous dit-il, d'adorer avec
• plus de respect le très Saint-Sacrçmcnt, el de » faire nud en chemise apiende honnorable à Jé- » sus-Christ, de tous les péchez qu'il avait com* » mis dans le cours de sa vie.
» Le quatrième jour qui précéda celuy de sa » mort 9 sentant affaiblir ses forces, il voulut se dé- » barrasser l'esprit de toutes les choses de la terre » pour ne plus penser qu'à Dieu seul. Aprèsavoir fait » sou testament, il pria Madame la Générale da-»
• gréer qu*il lui dit le dernier adieu, afin qu'il ne » pensât plus au monde. Quelque violence que » Madame soulFrîl à se priver de la eonsolation de » le voir jusqu a la fin , elle y consentit; mais ce » fut avec une si grande aiiUction d'esprit qu'elle en » tomba pasmée en sa présence; estant revenue, » Monsieur luy donna le dernier baiser, que Ter-
> tuiien appelle la consolation d'une saincte ami-
• tié : Pietaits sancfœ salaHuniy et la bénédiction à » ses enfans; ils se quittèrent les larmes aux yeux, » pour ne se plus revoir que dans le Ciel.
» Après avoir dégagé son cœur de ce qu'il ai*
> moit le plus au monde, il fit appeler M. Four- » nier, juge civil cl criminel, et l'obligea à brûler, » en sa présence, les iuiormations qu'il avait fait
III8TOlR£ LA MARTINIQUE. ,i&7
» contre Bourlet ( que les principaux ofiiciers et 1658.
» habitans voulaient qu'on Ht mourir comme un
• séditieux ) , avec eetle parole chrétienne, qu'en- » core qu'ii fût la eause de sa mort, qu'il luy par- » donnoit d'aussi bon cœur qu'il souhaitoit - que
> Dieu luy pardonnât ses fautes;
» Il chargea le R. P. la Borde, jesiiile, d'aller
• trouver le sieur l^'oppe, marcliaad zélandois, » pour retirer la permission qu'il avait extorquée » de luy à ftfrce de prières, d'achepter une habî- >j talion dans son isle, voulant que la loy eslablie, » dans l'isie, qui défend aux hérétiques d'y avoir
> aucune place , subsistât.
» Pendant tous ces trois jours il ne pensa plus
» qu'à Dieu, de moment on moment nous luy
» disions les uns après les autres , quelque parole
• de TEeriture qu'il rumînoit en luyHnéme, et » dont il produisit des actes tantost de pénitence , » tantost d'amour de Dieu, quelquefois de con-
• fiance 9 et fort souvent d'une.parfaite résignation
> aux volontés de Dieu, Le R, P. Bonin luy ayant » demande s'il ne s'ennuïoit point de souffrir, il » luy répondit non, non, mou Père, ic ne voii- » drois pas que IHeuavançât ma mort d'un instant
> pour m'en délivrer, ie voudrois en souffrir mille
» fois <la\ iinlage. La veill(^ de sa mort ie l'exhortai ,
» à prononeer le Sacré Nom de Jésus, pour ga-
> gner l'indulgence plénière que les Souverains
» Pontifes ont accordée auiL associés de la Gon^ 1658 » Irairic du Saint Nom de lésus, que j'avais esta- » blic depuis un an dans 1 isle, et dans laquelle il >» s'estoit mis avec toute sa maison; il le prononça
> quantité de fois avec des affections incroyables, » exhoi l.uil hanlenient ses officiers d'empêcher » les blasphêine^!, et en k^s asscurant qu'il vou- * droit que Dieu le punit dans le purgatoire, au- » tant de temps qu'il luy plaisoit, pourveu que » les liabilans ne jur.issiMU jamais. Enfin, après » avoir consumé le reste de s'a vie dans tous les » actes de toutes les vertus chrestiennes, il rendit » sa saincte ame à Dieu à une heure après minuit, •» le 3* jour de janvier 1658.
» 11 lui ouvert sur les six heures du matin; » comme il s'eBtoit plaint d'un grand mal de cœur » pendant sa maladie, on en fit la dissection, il » en sortit un ^M-nmoau de sang à demy caillé, gros » comme un œuf de pigeon. 11 cstoit venu une » pirogue de Sauvages la mesme nuict, jamais ils » ne voulurent croire que M. le (Général fiit mort, » il fallut le leur montrer; ils furent saisis d'une B si horrible frayeur, qu'ils s'enfuirent en heurlant ' n comme si on les eût poursuivis; après qu'on eut » enseveli le corps , on le porta dans sa chapelle, » où le R. P. la Borde, le ii. P. Boulongne et
> moy célébrasmes'la sainte messe, en attendant » qu'on le portât pour Tenlerrcr.
UmoïKE DE LA UARTi?(l(Hi^>
» Les compagnies de M. de la Garenne, du Fort- 1658. » Saint-Pierre et les deux du Carbel esloient sons » les armes; à dix heures du matin on com< » mença à sortir pour aller à l'église, toute la » milice marcha en bel ordre, les mousquets » baissez et les picques traisnantes, les tambours » couverts d'un sei^e noire sonnoient im son lu-
• gubre, qui marquoit Taffliction publique. La » compagnie du sieur la Garenne marchoit la » première, celle de M. d'Enainbuc conduite par » le sieur le Yasseur, enseigne, alloit auprès, ^ne » du Garbet alloit en suite, et M. de la Houssaye » conduisoit la colonelle (*) ; ces quatre» compa- » guies faisoient au moins six cents lionunes; le > Clergé composé de trois prestres seulement, » des RR. PP. Jésuites et du R. P. Boulongne » et de moy, marchoit ensuite chantant l'office » des morts; immédiatement devant le corps » marchoit M. de la Fontaine-Héron, capitaine » des gardes de feu Monsieur, â la teste de douze » gardes reveslus de leurs casaques J'rcarlate avec » la croix blanche, tous avec le mousqueton et » la bandouUière. Quatre capitaines tenoient les
• quatre extrémités du drappeau de la colonelle , » de tafetas blanc parsemé de fleurs de lys d'or ^ en broderie, etenrichy d'une image de la Vierge,
O La compagnie colonelle élait une coin()a>;iik' du CarWtf (|uc coinmandait du Panfuet lai-iiiéiiic.
150 HISTOIRE DE LA HAnTINlQt^C.
» qu'on avait mis sur le drap mortuaire; uu oi\ï~ 1058. » cier portait le casque après le corps; un. autre » ses gantelets, et un troisième son épée enyelop- » péc d'un rrospc; huit des plus coiisidt^rablcs » habitans porloient le corps , après lequel un » gentilhomme portoit le jeune M. du Parquet, » fils puis-aisné du défunt. Depuis la Montagne » iusqu a l'Eglise le chemin estoit bordé de feoimes,
• d*enfans et d'esclaves qui estoient venus de tous » les quairtiers de l'isle ; ie n*ay rien entendu de
• plus pitoîable au monde , ce n'estoit que pleurs » et géniissemens, les uns soupiroient, les autres » pleuroient; ie vis mesmc des nègres se frapper
• le corps et s'arracher les cheveux, pour témoigner » leur extresme affliction. Après la grande messe » on enlerra le corps au bruit de tout le canon du » Fort et de la mousquctcric , qui fit trois salves » pour honorer la mémoire de Tillustre défunct.
» Tout te peuple est icy dans une consternation » effroyable , chacun a perdu en la mort de » Monsieur; l'Eglise y a perdu son protecteur, » nous y avons perdu nostre bien-faicteur, le » peuple y a perdu son appuy, les pauvres y ont » perdu leur père. 11 n'y a que vostre arrivée qui
• nous puisse consoler. En vérité, M. de Gériliac » tarde beaucoup , les affaires en dépérissent à la » Grenade; ie ne recommande point A vos prières -» Tanie de l'eu Monsieur, vous l'ayniiés trop pour
» l'oublier devant Dieu, ie ne doute point que 1658.
» nos Pères ne luy rendent les mesmcs assistances. » Adieu, mon très-cher Père, v(»nez prompleineal • consoler par vostre présence ceiuy qui est dans » la charité de Jésus-Christ,
» Mon Révérend Père,
» Fotre très-humitie et très-obéissani serviteur, . F.-J.-B. FEUILLET,
» A la Marliiiique, ce k' janvier 1058. »
L'affliction muette d'une partie de la population , les larmes de Tautre, sentie témoignage le plus significatif rendu à la mémoire de celui qui a gouverné et commandé. La mémoire du Propriétaire , Seigneur et Gouverneur de la Martinique» reçut ce témoignage de la manière la plus éclatante et la plus sincère. Sa vie tout entière le lui avait mérité. La Martinique eut ce bonheur, dont Thistoire oiire la remarque dans la création de quelques grands empires, d'avoir possédé, en quelque sorte, pour fondateur, un de ces hommes à qui la providence départit toutes les qualités éminontes propres au but auquel elle les destine. C'est avec les 100 hommes* de d'Enambuc, son oncle, que le jeune du Parquet, dans une île liérisséc de mornes rebelles ù la culture, infestée de reptiles qui eifraicnt et repoussent les Européens, occupée par une
152 HISTOIRK l>E LA HABTINIQUE.
peuplade indigène, ^nierrière, impLicable dans 1658. ses vengeances et ses haines, perfide et opiniâtre dans sa résistance, que le jeune du Parquet, expoposé de tous les côtés à voir son îlt» onvaliie par des nations puissantes et jalouses d'établissemens rivaux, simple Gouverneur d'abord, ayant à obéir à une Compagnie dont le plan inhabile , les vues étroites ot cupides, et la parcimonie déplorable ne sont propres qu'à arrêter l'essor d'une colonie, ensuite Seigneur et Propriétaire, ayant à se faire obéir d'hommes indisciplinés, turbulents et grossiers, toujours prôls à se mutiner, c'est au milieu de toutes ces circonstances difficiles et désespérantes pour tout autre, que, colon, guerrier, administrateur, juge, homme de bien, chrétien, il parvint a conduire, agrandir, et l'aire prospérer Tune des plus belles colonies des Antilles du golfe du Mexique. Colon et planteur, il donnait luimême l'exemple de défrîchemens nouveaux et de nouvelles 2>lanlalioiis, aecordait des privilèges à tous ceux qui l'imitaient, créa quatre quartiers et indiqua celui du Fort-Royal ; guerrier, il construisait des forteresses, domptait les Caraïl^es, allait combattre ailleurs pour l'autorité du Roi, tenait son Ile sur un pied de guerre qui enlevait à Tennemi du dehors l'en vie de le venir attaquer; administrateur, il établit l'ordre et la siihordinalion dans sa colonie, fit des règleuiens de police.
respecta, autant qu'il put, le système de la Compa- iG5H. gnie , mais le viola quelquefois dans Tintérét de
ses administrés; grand Sén<*chal, il rendait, en dernier ressort, la justice ù son peuple, et, tous les mois, présidait le conseil souverain dans un palais qu'il fit construire sur la place du Fort ; homme de bien et père de ses Colons , il se priva de ses droits pour ne pas les accabler, ii donna rcxcmple des bonnes mœurs, favorisa le« mariages, empêcha les duels et réprima Tivrognerie ; chrétien , il accorda tout son appui à la religion, en faisant des concessions de terres aux deux Ordres qui étaient passés à la Martinique , les Jésuites et les Domini* cains, il honora de son étroite amitié ceux de ces réligieux qui se distinguaient par leur piété , cl sa mort fut une édiiication pour tout son peuple : tel fut Messire Jacques Diel, seigneur du Parquet, né à Calville-les-deux-Eglises , près de Dieppe, Gouverneur, d'abord, poiu' la Goiiipagiiic des îles de l'Amérique, puis Seigneur, Propriétaire, et Ueutenant^énéral, pour le Roi , de la Martinique.
lIISTOIP.i: DE LA MARTINIQUE. 155
TROISIEIIE PARTIE.