‹ Histoire de la médecine arabe (volume 2)Chapitre 5 sur 239 · I. — PERSE · texte numérisé non relu

I. — PERSE

Le sceptre de la médecine tomba cette fois des mains de la Perse. Elle vit en compensation le sceptre de la philosophie, du moins en Orient, passer entre les mains de Fahkr eddin Errazy, qui consacra aussi quelques moments à la médecine.

Mais si les études philosophiques jetèrent un grand éclat à l’école de Fakhr eddin, les études médicales déclinèrent et c’est à peine si nous pouvons enregistrer les noms de quelques médecins de second ordre.

Un fait cependant à signaler, c’est l’extension des lumières dans le nord de l’Asie. Les sultans Khouarezmiens se plaisaient dans la société des lettrés et des savants. Le médecin Djordjanv occupait à leur cour une haute position et leur dédiait tous ses ouvrages.

Les études florissaient à Boukhara et à Samarcande.

SAMUEL BEN IAHYA. (1)

Jusqu’à présent ce curieux personnage n’a pas été suffisamment étudié. Plus d’un écrivain moderne s’en est occupé, mais aucun, que nous sachions, n’a groupé tous les éléments de son histoire. C’est là ce qui justifiera les détails

(1) Rigoureusement il faudrait Samuel ben Iehouda. Nous lisons à ce propos dans Munk, vie de Joseph ben Iehouda : Ceux qui s’appellent en hébreu Iehouda portent ordinairement en arabe le nom de Yahya. Du reste Iehouda se lit dans le Kitab el hokama.

dans lesquels nous allons entrer. Ces détails sont disséminés dans le Kitab el hokama, dans Aboulfarage, dans Ebn Abi Ossaïbiah, dans Hadji Iihalfa, dans les monuments hébreux. Enfin jusqu’à présent nous n’avons rencontré aucune mention du plus original de ses ouvrages, qui existe cependant dans nos Bibliothèques.

On lit dans le Kitab el hokama, après l’épithète de Mogrebin : Je crois qu’il est espagnol. Casiri s’est empressé, suivant sa coutume, de supprimer la qualification de Mogrebin et d’adopter cellé d’Espagnol, pour grossir la liste des. hommes marquants de la Péninsule. Munk nous apprend, d’après un Ms. de la Bibliothèque nationale, que son père, le docteur Ieliouda ben Abouna était de Fez, et qu’il était connu chez les Arabes sous le nom d’Aboulbaka Yahya ben Abbas el Magreby (1).

Nous ignorons à quelle époque naquit Samuel. C’était probablement dans le commencement du XIIe siècle. Poussés peut-être par les persécutions religieuses, le père et le fils émigrèrent et vinrent habiter l’Orient. Samuel s’arrêta d’abord à Bagdad, puis habita le Diarbékir et l’Aderbaïdjan, et se fixa définitivement à Méraga. Esprit intelligent, il étudia l’ensemble des connaissances humaines, mais particulièrement les sciences mathématiques, où il s’éleva, dit-on, au-dessus de ses contemporains, ce qui lui valut les titres d’arithméticien, de géomètre et d’astronome. Nous verrons que la médecine entrait aussi dans le cercle de ses études.

Samuel était en faveur auprès des grands, et particulièrement auprès des princes de l’Aderbaïdjan. Conseillé peutêtre par l’ambition ou l’amour-propre blessé, ainsi qu’il advenait alors à un de ses coreligionnaires, Aboul Barakat, il embrassa la religion musulmane.

La nouvelle de cet événement attrista son père, qui habitait Alep. Il partit aussitôt pour rejoindre Samuel, qui se trouvait alors aux environs de Mossoul, mais arrivé à Mossoul il fut enlevé par une maladie aiguë. Munk place la conversion de Samuel en l’année 1163.

(1) On lit dans Ebn Abi Ossaïbiah Fars, la Perse, au lieu de Fas, Fez : mais nous ne voyons là qu’une faute de copiste.

Nous ignorons la date de sa mort. Djemal eddin, et naturellement aussi Aboulfarage, la placent vers l’année 570 de l’hégire. Hadji Khalfa donne l’année 576. D’autre part nous lisons dans Ebn Abi Ossaïbiah que Samuel achevait un ouvragé de géométrie en cette même année 576, qui répond à. l’année 1180 de notre ère.

Nous avons dit que Samuel s’était occupé de médecine. Nous trouvons en effet, dans Ebn Abi Ossaïbiah, un traité de médecine mentionné sous le titre Kitab el Moufid, écrit en 564, à Bagdad, et dédié au vizir Mouyd eddin ben Ismaïl. Il ne saurait être confondu avec un autre ouvrage dont nous allons parler, que l’on peut à la rigueur rattacher à la médecine, que nous connaissons pertinemment, attendu qu’il est arrivé jusqu’à nous, et dont le titre d’ailleurs est différent.

Hadji Khalfa lui seul, à notre connaissance, nous donne le titre de ce livre, qui existe dans les Bibliothèques de l’Escurial, de Paris et de Constantinople. Tel est ce titre : Nozhat el ashab fi machourat él Ahbab, autrement en français: Récréation des camarades et conversation des amis. (Hadji Khalfa, 13,365).

Disons tout d’abord de quoi il traite, ce qui nous expliquera peut-être le silence de Gasiri, car il ne figure pas dans son catalogue, mais seulement dans le nouveau, sous le n” 830.

Cet écrit est tout simplement le code des voluptueux ou même des libertins de bon ton et de haut goût. C’est quelque chose, mais autre chose encore, comme le traité de l’Amour conjugal, car ici le champ est plus vaste que le lit conjugal. On comprend que la médecine apporte aussi son contingent.

Une page de garde du Manuscrit de l’Escurial porte une annotation, qui est peut être de Casiri. En tout cas cette note est au moins contemporaine du catalogue imprimé. Casiri dut évidemment avoir connaissance de ce Manuscrit, et il est probable qu’il l’a laissé de côté, soit à cause de son contenu, soit à cause de cette annotation, si elle lui est antérieure (1).

(1) Sur un grand nombre de Mss. de l’Escurial, l’invocation à Mahomet est biffée.

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Ce que nous avous dit précédemment expliquera les colères de l’annotateur. Telle est cette note :

« Tractatus anonymus, mutilus, sine principio, medicoanatomicus de mùlieribus, ubi scelestissimus ac impudentissimus author agit de mulierum conversatione, de earum venustate, de mediis illas lucrandi eisque placendi, de requisitis illarum, quæ sunt appetendae, reprobandaëve, de earum ornatu, vestitu, de modo componendi fucos, de medicamentis, cibo, potu ad venerem ciendam, de modo impediendi conceptionem procurandive abortum, atque de aliis impudentissimis rebus ad coïtum pertinentibus, quas ego ob verecundiam prœtermitto. ■»

Le manuscrit de l’Escurial est en effet anonyme, par la raison qu’il est acéphale. On voit qu’il a été bien lu (1).

La Bibliothèque de Paris en possède deux exemplaires. Le 1" est le n° 1092 de l’ancien fonds. Il est complet, et porte le titre donné par Hadji Khalfa. C’est lui que mentionne Wilstenfeld, page 161, parmi les incertae sedis : Musa ben Yahya ben Ali el Magrebi, tractatus medico physicus, d’après le Catalogue de Paris. Le nom de l’auteur est altéré. Au lieu de Musa, nous avons lu parfaitement Chamoul, Samuel.

Le 2e existe sous le n° 106i du supplément, où il figure dans un recueil d’ouvrages érotiques, mais il porte le titre de Tohfat el ashab, Présent aux camarades, titre qu’il porte aussi dans le catalogue des Bibliothèques de Constantinople donné par Fiugel, Hadji Khalfa, VIL Nous n’avons pas rencontré le nom de l’auteur, ce que peut-être on a cru inutile, mais l’identité n’en est pas moins positive.

L’ouvrage est dédié à l’émir Aboulfateh Mohammed ben Cara Arslan ben Daoud ben Chakman ben Ortok.

(1) Le ton de cette note exclurait peut-être la paternité de Casiri. Avec sa connaissance de l’Orient il semblerait qu’il aurait parlé plus froidement de cet écrit. Les Orientaux envisagent autrement que nous les aphrodisiaques. Leur usage est en quelque sorte un devoir pour eux. Il existe sur la matière toute une littérature de second ordre : mais les grands médecins ne la négligent pas. Le Père Ange, dans sa Pharmacopée persane, a lui-même donné quelques formules aphrodisiaques.

Il se divise en deux parties, subdivisées elles-mêmes en douze, sommes chacune.

La deuxième partie a un cachet exclusivement médical. Nous dirons cependant quelques mots de la première qui à aussi ses côtés intéressants, et qui du reste nous initie aux mœurs intimes de l’Orient.

Ire partie. La 1™ somme traite des avantages du coït et de ses inconvénients.

La 3e pourquoi on le désire.

La 4* des causes d’affaiblissement.

La 5° discute pourquoi certains hommes d’esprit recherchent les garçons de préférence aux filles et quels sont les avantages et les inconvénients de l’une et de l’autre habitude. L’auteur croit la première moins énervante parce qu’elle implique une aptitude actuelle qui ne s’acquiert souvent dans laseconde que par de longs etpénibles efforts. Iljustifie sa préférence par d’autres raisons que nous nous abstiendrons de reproduire. S’il faut en croire Razès, dans le Continent, Rufus aurait déjà traité ces questions.

La même somme s’occupe aussi des relations entre femmes.

La 0e recherche pourquoi beaucoup d’individus s’écartent de la méthode naturelle.

La 9e est en quelque sorte le code des relations entre les sexes.

Il est d’abord question des convenances à observer dans la conversation, dans le boire etle manger, etc.; enfinle78 chapitre expose en détail les règles que l’hygiène et le bon goût exigent dans les relations les plus intimes.

La 10° somme est très intéressante. Il s’agit des caractères physiques et moraux des femmes des diverses contrées.

Les sommes suivantes s’occupent du choix de l’objet aimé et du mariage.

II8 partie. Elle relève exclusivement de la médecine.

Les 6 premières sommes traitent des divers états d’affaiblissement viril et des divers agents aphrodisiaques.

La 78 traite de la conception, de la stérilité et de l’avortement. Les médicaments qui empêchent la conception et les abortifs peuvent être employés dans certains cas où les

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dimensions des parties font craindre tant pour la femme que pour l’embryon.

La 8e traite du cas où le sphincter anal se relâche dans le coït, infirmité dont parlent fréquemment les Arabes.

La IXe traite des divers états de la matrice, des règles, des écoulements, des ulcères, des gerçures, etc.

La Xe traite des causes de faiblesse venant du fait de la femme.

La XI8 et la XII" traitent des substances réfrigérantes tant simples que composées.

Tel est cet écrit, sur lequel nous nous sommes quelque peu étendu, parce qu’il nous a paru le type le plus complet et le plus raffiné d’un genre d’ouvrages très répandus chez les Arabes.

Nous avons dit que Samuel excellait dans les mathématiques et l’astronomie. Le Kitab el hokama lui attribue un traité du triangle rectangle et un traité de la mesure des corps composés de substances diverses.

Untraité des erreurs des astronomes existe à la Bodléienne.

Ebn Abi Qssaïbiah mentionne trois autres ouvrages dont un de géométrie et deux autres d’algèbre. Le premier est dédié à Nedjem eddin Aboulfateh chah Gazy Melek chah ben Togrul Bek, et il l’achevait en l’année 576 de l’hégire. Les deux autres sont adressés à des contemporains (1).

Enfin, comme tant d’autres Juifs convertis, Samuel paya sa bienvenue chez les musulmans en écrivant un livre contre ses anciens coreligionnaires, toujours accusés d’avoir altéré les Ecritures. Aussi Djemal eddin, en parlant de sa conversion, ajoute, comme il le fait plusieurs fois : et sa conversion fut bonne , ce qui prouve que beaucoup de conversions n’étaient pas solides. Il existe à Paris un fragment de cet écrit, qui a été consulté par Munk.

(1) Parmi les notices des mathématiciens données par Casiri, d’après le Kitab el hokama, figure celle de Samuel ben Iehuda, qualifié par Casiri Hispanus, 1,440.

DJORDJANŸ.

AboulFedhaïlIsmaïl benelHosseinZeyn eddin Eddjordjany, ou du Djordjan, ainsi que l’indique son surnom, naquit probablement au commencement du XII' siècle. C’était un médecin éminent, et qui fut en faveur auprès des souverains du Khouarezm, auxquels il dédia la plupart de ses écrits. Les renseignements ne manquent pas précisément sur son compte, mais ils sont quelque peu confus et contradictoires. Hadji Khalfale fait mourir en 535 de l’hégire, 1140 de notre ère, ce qui ne concorde pas avec certaines dédicaces de ses écrits, qui le reporteraient à la fin du XII' siècle. Il écrivait en persan.

Hadji Khalfa nous donne les titres de trois de ses ouvrages, la Dekhira, n° 5594, le Khafy, n» 4738, et YArrad Etthobbya , n° 987.

La Dekhira Khouareg.mcha.hy, ou trésor Khouarezmien, paraît être son ouvrage le plus considérable, attendu qu’il ne contenait pas moins de dix volumes. Il aurait été dédié, suivant d’Herbelot, au sultan Ala eddin Takach, le cinquième de la Dynastie des Khouarezmiens, qui régnait de 1180 à 1197. Takach est le seul de la dynastie qui ait porté le surnom d’Ala eddin, à notre connaissance. Or, comme la qualification d’Alayse rencontre dans plusieurs titres des ouvrages de Djordjany, il est naturel de croire que les dédicaces ont eu lieu sous le règne de ce prince, plutôt qu’avant son avènement au trône.

La Dekhira se trouve au fonds persan de la Bibliothèque nationale, sous les nos 540, 547, 548 et 549.

Elle existe aussi en traduction hébraïque, mais incomplète, sous le n' 1169 du fonds hébreu. Le catalogue fait cette observation que c’est jusqu’à présent le seul ouvrage persan connu, traduit du persan en hébreu.

D’après d’Herbelot, Djordjany aurait détaché de cette grande composition deux volumes sous le titre de Agrad atthaibat. Ce titre est inexact. Tel est-il au complet: El

arr’ad etthobbyat ou El mebahit el alaiya, Questions de médecine et discussions alayennes. Ce dernier mot implique une dédicace à Ala eddin Tacach. Au lieu de détaché comme dit d’Herbelot, nous verrions plutôt là un abrégé de la Dekhira, et nous supposons que cet abrégé est représenté, en traduction arabe, par le n° 1019 de l’ancien fonds arabe de Paris.

Le traducteur nous dit que parmi d’autres ouvrages il a remarqué le Moktasser alaïy, de Djordjany, et qu’en raison de son mérite il l’a traduit du persan en arabe. Cet écrit se divise en deux parties, dont la première comprend 'les généralités de la médecine et la seconde la pratique, y compris la chirurgie, la cosmétique et la toxicologie.

Nous avons vu déjà le titre d’un autre ouvrage qui rappelle aussi le nom d’Ala eddin, le Khafy Alaïy, ou le secret Alayen, se composant de deux volumes. Nous ne pouvons affirmer, en l’absence de documents, qu’il diffère du Mokhtas ser, qui se Compose du même nombre de volumes.

D’après le catalogue du fonds persan, Djordjany aurait composé un ouvrage pour Atziz, le 2” prince de la dynastie Khouarezmienne, et un autre plus considérable pour le vizir Medjed eddin Abou Mohammed, divisé en 26 livres. Cet ouvrage aurait été en grand crédit chez les Orientaux, mais on a dit à tort que c’était là que le frère Ange de St-Joseph aurait tiré sa pharmacopée persane.

Le même catalogue cite encore sous le nom de Compendium de médecine, n° 549, un autre ouvrage de Djordjany.

Nous regrettons que notre ignorance du persan ne nous ait pas permis de recourir à ces manuscrits pour résoudre les questions obscures de la bibliographie de Djordjany.

Voici maintenant ce qu’on lit dans certaines copies d’Ebn Abi Ossaïbiah.

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