III. — L’ÉGYPTE
Nous avons raconté précédemment les efforts dépensés par Khaled ben lézid pour faire revivre à Alexandrie la science grecque et transmettre aux Arabes ce qui était resté de sa célèbre école. De l’oeuvre de Khaled il ne resta guère que la culture de l’Alchimie, que les Alides et Géber transportèrent ailleurs, mais qui conserva toujours des adeptes en Égypte.
Les traditions scientifiques n’étaient pas cependant complètement effacées en Égypte, où les Jacobites conservèrent toujours une certaine culture intellectuelle, mais les sciences ne reparurent véritablement qu’à la suite du grand travail opéré à Bagdad.
Ce qui nous semble attester l’existence de cette culture intellectuelle, c’est que parmi les quelques médecins que nous voyons apparaître en Égypte, sur la fin du IX” sièclCj la plupart étaient chrétiens<
Ce fut surtout quand l’Égypte, cessant d’être une simple province de l’empire musulman, recouvra son indépendance et vécut de sa vie propre, qu’elle rentra dans ces voies où elle avait jadis marché si glorieusement, où elle devait bientôt encore, pendant un siècle ou deux, tenir le sceptre de la science en Orient, alors que les Abbassides le laissaient tomber de leurs mains débiles à Bagdad.
Ce fut vers la fin du IX' siècle que les liens qui rattachaient l’Égypte à l’Irak se relâchèrent ou se rompirent. Nous avons pas.sé sous silence les noms de quelques médecins qui appartiennent déjà à ce siècle, pour en donner l’histoire au dixième, afin de donner à notre récit plus d’unité.
Malgré certains actes de violence, dont nous parlerons
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bientôt, les lettres et les sciences furent redevables aux Tou- i lonides. Leur chef, Ahmed ben Touloun, était fils d’un esclave turc. S’il ne dépouilla pas complètement la barbarie J de sa race, il n’en fit pas moins preuve d’activité et d’iutellig-ence. Il dota Fostath d’un riche hôpital, et fit construire] la mosquée qui porte son nom et qui s’est conservée jusqu’à nos jours. A cette mosquée était annexée une école, et il assista en personne à la première leçon qui y fut donnée. Tous les vendredis des consultations gratuites y étaient données aux pauvres.
Son fils Khomarouyah marcha sur ses traces. Parmi toutes ses fondations on cite une sorte de musée zoologique où l’on conservait des animaux vivants.
Après la courte domination des Toulonides, vint celle aussi courte des Ikhchidites^ qui furent bientôt remplacés par les Fathmides de Caïrouan.
En l’année 972, Moëz eddoula entrait au Caire.
^ L’Égypte allait être, pour deux siècles, à l’abri des révolutions. C’est à partir de ce moment que les sciences y prirent une marche ascendante.
Cette même année, le vizir Djouhar faisait construire la célèbre mosquée dite El Azhar, à laquelle fut annexée une ecole, sorte d’université où l’on enseignait toutes les scien- 1 ces, et qui devint une véritable pépinière de savants, où l’on I accourait de toutes les parties de l’empire musulman. a
Si le dixième siècle fut en Égypte assez pauvre en hommes ■ remarquables, car parmi les quelques noms que nous aurons à relater, un seul a de l’importance, celui de Saïd ben Bathrik, autrement dit Eutychius, c’est à ses institutions que l’Egypte dut de faire revivre aux onzième, douzième et , treizième siècles, les beaux jours de l’École d’Alexandrie. i
SAÏD BEX NODFEL ET IIASSAX BEN ZIREK.
Au lieu de Saïd heu Noufel, Marcel, dans son Histoire de l’Égypte, écrit Saïd Théophile. Cette lecture peut être bonne, les caractères arabes s’y prêtant ; mais nous sommes obligé
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(le conserver Noufel, que nous avons trouvé dans tous nos manuscrits, bien qu’il s’ag-isse d’un clirétien.
Saïd ben Noufel, médecin liabile, était attaché à la personne d’ Ahmed ben Touloun, mais il ne prenait le service qu’autant que l’émir quittait sa résidence pour voyag-er ou entrer en campagne. En résidence, le service était fait par un autre médecin. Hassan benZirek.
En l’année 260 de l’hégire, 882 de notre ère. Ahmed, qui régnait sur la Syrie aussi bien que sur l’Égypte, était allé la défendre contre les attaques de Mouaffeq, frère du Khalife abbassideElMotamed. S’ étant arrêté à Antioche, il y futpris d’une diarrhée bilieuse, pour avoir abusé, disent les historiens, du lait de buffle. Saïd était alors à sa campagne, aux environs d’Antioche, l’émir le fit appeler et lui reprocha mal à propos sa lenteur, impatient et violent qu’il était. Saïd lui prescrivit la diète, mais l’émir ne voulant pas se soumettre à ce régime, sa maladie empira, ses forces tombèrent et il songea à s’en retourner en Égypte, se faisant d’abord porter en litière, puis transporter sur une barque. A son arrivée, il se souvint de Saïd ben Noufel et de sa prudence et lui dépêcha son secrétaire. Celui-ci lui fit observer que l’émir bien qu’instruit et disert, avait du sang de barbare dans les veines, qu’il fallait user de ménagements à son endroit, et que d’ailleurs il avait songé à se défaire de lui ; en un mot, il fit comprendre à Saïd que s’il était bon médecin il ne comprenait pas la position de médecin del’émir. Ma position, répliqua Saïd, est celle de la souris avec le chat, mais autant vaut la mort qu’un pareil commerce. Il proposa une consultation. Les médecins se rendirent au Palais, et parmi eux le vieil Hassan ben Zirek. En les recevant. Ahmed les prévint qu’ils aient à se mettre d’accord, sous peine de perdre leurs tètes. Le pauvre Zirek fut tellement effrayé qu’il s’enfuit tout tremblant, et mourut le lendemain. Ahmed fit comparaître Saïd et lui dit: Sache que la seule campagne que tu aies à exploiter est ma sauté. Saïd lui demanda combien il avait mangé de coings. Deux, répondit Ahmed. Tu les as mangés pour ton appétit, répondit Saïd, mais non pour ton traitement. A ces mots Ahmed s’emporta contre lui et commanda
qu’on lui administra deux cent, s coups de fouet. Saïdne survécut que deux jours à ces violences.
Nous avons dû raconter ces faits, dont certains auteurs contemporains se sont emparés pour montrer, sous un faux jour, la position des médecins en Orient. Il faut remarquer d’abord qu’il s’agit ici d’un fils d’esclave turc qui, malgré la culture de son esprit, avait conservé, comme le disait son secrétaire, quelque chose du barbare. On ne trouverait qu’un autre fait de ce genre, celui d’Isliaq ben Amran, et encore fut-il la victime d’un prince qui ne respecta pas môme sa famille. Quant à quelques autres médecins, qui moururent de mort violente, ce fut sous l’imputation de crimes. Jamais la médecine et ses représentants ne furent aussi honorés et au,tsi magnifiquement récompensés que, chez les Arabes.
KITALEF EL THOULOUSŸ,
Abou Ali Khalef, affranchi de Touloun, le servit en qua-* lité de médecin. Il était très versé dans la connaissance de,s maladies de l’œil et de leur traitement, et il composa sur ce sujet un livre intitulé El Kefaya, commencé en 264 de Ihiégire et achevé en 302 (914). Nous croyons que c’est lui qui est mentionné dans Ebn Beithar, sous le nom altéré de Khalef el Thobny.
NESTIIAS BEN DJORREÏDK
Il était chrétien et vivait sous le règne d’Ichkhid. Il composa un compendium de médecine, et une lettre à Zéid ben Roumau l’Andalous, sur l’urine.
ISIIAQ BEN IBRAHIM BEN NESTIIAS.
C’était apparemment le petit-fils du précédent. Il était aussi chrétien et médecin distingué. Le Khalife El Hakem avait confiance en lui, le nomma chef des médecins et l’attacha à
l’êgypte. 403
sa personne. Il mourut sous le règ-ne de Hakem et fut remplacé dans son poste par Ali loen Rodhouan.
EL BALSY.
D’après Ebn Abi Ossaïbiab, c’était un médecin versé dans la connaissance des médicaments simples, et qui composa sur ce sujet un livre intitulé Ettekmil, dédié à Kafour el Ichkiiidy.
Kafour mourut en 966 de notre ère, après avoir été régent BOUS deux princes, puis lui-même souverain de l’Égypte. El Balsy vivait donc sur la fin du dixième siècle.
Ebn Beitliar cite le Tekmil une quinzaine de fois. Il est à remarquer que ces citations ne portent jamais sur des médicaments d’origine grecque, mais souvent de provenance indienne. Il en est quelques-uns que nous n’avons pu déterminer. En somme les citations d’El Balsy prouvent un obser- Tateur. Nous signalerons entre autres sa citation relative à la martre, qu’il dit venir du pays des Turcs.
MOUSSA BEN EL u’aZZ.^N (el AÏZAr) ?
Son nom patronymique se trouve encore écrit El Azar ou El Aïzar. C’était un israëlite. Le Khalife Fathmide Moëz Lidinallali se l’attacha dès son arrivée en Égypte. En même temps, il s’attachait son fils Ishaq ben Moussa, et, à la mort de ce dernier, en l’année 303 de l’hégire, il le remplaça par son frère Ismaïlben Moussa, et son neveu lakoubben Ishaq. La mort d’Ishaq avait été précédée de celle d’un frère, qui se fit musulman et porta dès lors le nom d’Aoun Allah ben Moussa. Le chef de la famille vivait encore.
Moussa était renommé pour sa science et son habileté. Il avait aussi nue grande connaissance des médicaments, et il [composa une préparation qui jouissait de propriétés apéritives etcarmiuatives, qui calmait les douleurs do l’état menstruel et favorisait l’écoulement des règles. 11 composa un livre sur les préparations pharmacentiques dédié à Moëz, un
404 HISTOIRE DE L\ .MÉDECINE AR.VliE. - LIVRE TUOISIÈJIli.
autre sur la toux, et uu troisième sur les subtilités de la ' science. (1)
lOüSEF EN.NESRANY.
Comme l’indique son surnom, il était chrétien. C’était un médecin instruit et uu savant. laliya beu Saïd rapporte dans . ses Annales que la cinquième année du rôg'ue d’El .Moëz, Yüusef fut nommé patriarche de Jérusalem, et qu’il e.xerça cette fonction trois ans et huit mois. Il revint en i<]g;ypteoù il mourut, et fut enterré dans l’égdise de Saint-Tliéodore.
SAÏD BEX B.4TnRIQ OU EUTYCIIIUS.
Il naquit à Fostatli en l’année 870 de l’ère chrétienne, le i dimanche 27 de Doulhadja de l’année 263 de l’hégire. Ebn .\bi Ossaïbiah, qui nous donne ces détails, dit que la première | année du Klialifat de Caher billali, il fut nommé iiatriarche d’.-Vlexandrie, et il ajoute qu’on l’appelait Outoquious, nom légèrement altéré dans l’original. 11 garda cette dignité sept ans etsept mois, et il eut des difficultés avec ses administrés. Se trouvant au Caire pris d’une grave dyssenterie, ilcomprit que sa fin était prochaine, et retourna à Alexandrie où il no tarda pas à mourir, en l’année 328 de l’hégire, Ü40 de notre ère.
11 avait un frère qui fut aussi renommé comme médecin et qui s’appelait Issa ben Batliriq.
Saïd ben llathriq, dit Ebn xVbi Ossaïbiah, était très instruit dans les sciences cultivées par les chrétiens et dans leur religion. Nous sommes étonné de n’en trouver aucune mention dans les x\.nnales d’Aboulfaradje.
Eutychius composa un traité de médecine, mais ce qui l’a fait connaître en Orient ce sont ses compositions historiques et polémiques. Tels sont ceux que lui attribue son biograr '
(1) On lit dans le Kitab el liokaina : Moussa ben El .4.ïzar ou El Aïzan. Il prépara aussi pour Moez un sirop do tamarin dont la formule serait donnée par Téinimy dans son livre intitulé.l/oda! c! bap.
plie: Discussion entre un chrétien et un dissident; '—Collier de perles eu trois livres, dédié à son frère Issa, où il ti-frite du jeûne des chrétiens, de leurs annales, de leurs fêtes ; livre qui fut continué sons le nom d’ Annales supplémentaires par un de ses parents lahya ben Saïd ben lahya. Le Collier de perles a été publié sous le titre d’ Annales par Selden et Pococke. Selden a aussi publié les Annales de l’égdise d’Alexandrie.
On cite encore d’Eutychius des Annales do Sicile et une lettre qui se trouve à la Bibliothèque de Paris.
Eutychius, d’après Ebn el Beithar et Sérapion le jeune, paraît avoir traduit en arabe les Simples de Dioscorides et de Galien. Voyez, dans Sérapion, les chapitres 194 et 374. On pourrait toutefois rapporter ces traductions à un autre Ebn Bathriq, son contemporain, dont nous parlons au chapitre des traducteurs.